La dérive du bateau humanitaire « Aquarius » a provoqué un vif échange entre la France et l’Italie sur la question des migrants. Le réalisme du président du Conseil Giuseppe Conte a remis Emmanuel Macron à sa place. 


Dino Buzatti, dans son chef d’œuvre immortel, Le désert des Tartares, se montre fasciné par le concept de frontière à défendre. Son œuvre troublante oscille entre les thèmes de l’étrangeté du destin, l’attente (comme Kafka) et l’injustice de l’existence. Mais aussi ce devoir de défendre la frontière ; et encore la fuite incontrôlable du temps, l’attente vaine d’une reconnaissance méritée. Mais Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur italien, n’est pas le lieutenant Drago. S’il a lu Buzzati, il ne rêve pas de gloire future et sait que le temps politique lui est compté : il agit vite.

Les trois commandements italiens

L’enchaînement des décisions italiennes est fulgurant: le 10 juin, Matteo Salvini interdit à l’Aquarius, un navire humanitaire, chargé de centaines de migrants de toucher les ports italiens. Le lendemain, Emmanuel Macron et LREM insultent le gouvernement italien. Le 12 juin, ce dernier convoque l’ambassadeur de France. Le 13 et le 14 juin, le président du Conseil Conte laisse entendre qu’il n’ira pas rencontrer Emmanuel Macron à l’Élysée. Mais il accepte finalement  de s’y rendre : le contenu du communiqué final devra mentionner l’accord de la France sur trois propositions italiennes sine qua non qui sont :

– Implantation de « centres européens dans les pays de départ ou de passage, pour trier les dossiers des demandeurs d’asile […] avant qu’ils ne se lancent dans la traversée de la Méditerranée ».

– « L’Italie est opposée à la réforme en cours du système de Dublin et prépare sa propre réponse. Nous voulons un changement de paradigme. Nous devons renforcer au niveau européen la relation avec les pays d’origine et avec les pays de transit ».

– Un « sommet bilatéral franco-italien à l’automne prochain à Rome », pour « renforcer la coopération » (sic) entre la France et l’Italie. On sait qu’en fait de « coopération », la tension franco-italienne est très forte à Vintimille.

Vous ne passerez pas

Emmanuel Macron a dû accepter ce communiqué commun, car après avoir froissé Poutine (pour longtemps), été ridiculisé par Trump, éconduit par Merkel, ignoré par le socialiste Sánchez, il ne restait pas d’autre choix à Emmanuel Macron que de feindre l’entente avec l’Italie. Pour simuler qu’il maîtrise la matière internationale et européenne.

Fort de sa première victoire, Matteo Salvini, a réitéré, samedi 16 juin, l’interdiction aux navires des ONG d’accéder aux ports italiens. Il est vrai que le financement de ces ONG très idéologiques est plus que trouble et les pratiques plus proches de celles des passeurs que du sauvetage en mer. « Alors que l’Aquarius navigue vers l’Espagne (arrivée hier dimanche à Valencia) deux autres navires d’ONG battant pavillon des Pays-Bas (Lifeline et Seefuchs) sont arrivés au large des côtes libyennes, en attente de leur cargaison d’êtres humains abandonnés par les passeurs », a déclaré sur Facebook Matteo Salvini. Avant d’ajouter : « L’Italie ne veut plus être complice du business de l’immigration clandestine, et ils devront donc chercher d’autres ports (non italiens) vers lesquels se diriger. En ministre et en père, je le fais pour le bien de tous ».

Macron touché mais pas coulé ?

Face aux propositions puissantes, créatives et de bon sens de l’Italie, Emmanuel Macron, dépassé, s’est contenté de « bons mots » (?) creux qu’il est inutile de mentionner. Des pétitions de principe, de la logorrhée administrative bruxelloïde. Mais tout de même : l’intention de « mieux sécuriser les côtes de la Méditerranée à tous égards » (sic).

Alors ? Alors il est temps, comme l’a affirmé Giuseppe Conte, de changer complètement de paradigme sur le flot migratoire. Sinon – et Emmanuel Macron a dû le comprendre – la botte italienne fera bien plus que sept lieues et rompra avec les règles bruxelloises : un « Italexit » total ou partiel.

On va bientôt savoir si Emmanuel Macron est un homme d’état ou non : il est temps pour la France de privilégier la Méditerranée sur le Rhin. De Relancer l’Union de la Méditerranée (qu’Angela Merkel avait sabotée). Et d’appliquer la première des mesures sera celle imposée par Conte : des « centres européens dans les pays de départ ou de passage, pour trier les dossiers des demandeurs d’asile ». Comme les pays du nord ne se sentent pas (ou plus, tel le Royaume-Uni) concernés, ce sont les pays de la Méditerranée qui doivent se saisir du problème.

J’ai rêvé d’un autre monde…

Esquissons ce que pourrait être la solution. Les unités flottantes du Portugal, de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de Malte, de la Croatie, de la Grèce, de Chypre, de Bulgarie, croisent à la limite des eaux territoriales (22 km) du Maroc, de la Tunisie, de la Libye, de la Turquie. Une partie des coûts de ces opérations est remboursée par les Etats du nord. Les passeurs sont arrêtés et jugés ; les embarcations saisies ; les migrants ramenés aux centres (européens ou méditerranéens) créés dans les pays de transit, les premiers soins assurés et les dossiers étudiés.

Les pays de départ sont, soit des pays en guerre, soit des dictatures, soit, en plus ou simplement, des pays de misère. Les 15 pays du sud ou de l’est concernés, associés dans une démarche à laquelle Bruxelles sera bien forcée de se rallier, devront inventer la stratégie d’ingérence minimale humanitaire, et de co-développement, qui ramènera la paix et le développement économique en Afrique et en Orient.

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