Andreï Makine, romancier français d’origine russe et membre de l’Académie française, publie Au-delà des frontières. Dans ce roman sulfureux ancré dans notre décadence occidentale, il y présente des personnages contemporains désabusés et des identitaires aux idées radicales se frottant au concept de « bouddhisme mécanisé »…



Dans
Au-delà des frontières, dernier opus du romancier Andreï Makine, le mot « frontière » prend de multiples sens, à commencer par le plus courant, celui de frontière entre Etats ; cette frontière qu’aujourd’hui d’aucuns franchissent chaque jour par milliers. C’est le thème, non pas central, mais premier de l’ouvrage ; le thème par lequel il s’ouvre ; le thème par lequel il fera peut-être scandale. Habilement retranché derrière un personnage que l’on n’aperçoit jamais qu’au travers des souvenirs que d’autres en ont, ainsi que par le truchement d’un roman impubliable dont Makine nous cite des extraits, ce dernier expose, sans retenue ni fausse pudeur, tous les thèmes qui passent aujourd’hui pour effarer les bien-pensants. Ces thèmes sont ceux de la réaction depuis Joseph de Maistre et peut-être Caton : décadence de l’Occident, prévalence de l’argent, dissolution morale et intellectuelle, « invasion » migratoire. En somme, toutes les conséquences délétères de la société capitaliste et technicienne. Mais le petit groupe d’identitaires dont le jeune narrateur est le gourou ne voit pas cette unité. Nageant dans un brouillard de théories éparses et fumeuses formant une sorte de collage surréaliste, ces jeunes lettrés déboussolés cherchent cette unité dans d’invraisemblables complots et machinations, ce qui permet à Makine, qui est malin, de procurer au lecteur le plaisir de les lire, sans lui infliger le calvaire d’avoir à s’avouer qu’il participe au « politiquement incorrect » ou au complotisme. Nirvana subtile de la transgression sans risque.

Pessimisme hautain

Ayant posé ces thèses, Makine ne les nie pas : il jongle avec et s’en amuse. A travers un autre personnage, sorte de philosophe bizarre, à la fois hédoniste et stoïque, il les traite pour ce qu’il pense qu’elles sont, de purs enfantillages. Le philosophe prend de la hauteur. Vanité, tout est vanité. Laissons tranquilles les frontières des Etats, dit le vieil assagi au jeune romancier fin de race que rien n’a préparé au déferlement migratoire. Cela ne sert à rien ; et, d’ailleurs, affirme-t-il en mâchonnant le bout de son cigare, quel ne serait pas l’ennui de vivre sans ces Noirs, ces Arabes, ces Jaunes, dans l’entre-soi d’une France strictement « de souche », où rien ne viendrait troubler les eaux étales du catholicisme stagnant des faubourgs chic ? Attaquons-nous aux frontières intérieures, celles qui séparent les trois naissances auxquelles l’homme, selon Makine, est appelé : selon la chair, selon l’intelligence et selon l’esprit. Mais il ne reprend pas ces vieux vocables. Cela ferait sans doute trop vieille France, trop ringard. Convaincu que le christianisme a fait son temps, Makine cherche par quoi le remplacer, mais il est bien incapable, comme du reste nous le serions nous-mêmes, de trouver autre chose. Sans doute, d’ailleurs, n’y a-t-il pas autre chose ; mais c’est là une autre histoire. Ce qui est certain, c’est qu’il ne peut utiliser les antiques dénominations, qui supposent des jugements de valeur bien tranchés : chair pécheresse, intelligence diabolique, esprit salvateur. Alors, il fait ce qui vient naturellement à tout homme moderne, il numérote. Il y aura, donc, la première, la deuxième et la troisième naissance.

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Tout pénétré de ce pessimisme hautain au regard duquel les masses sont toujours une misérable plèbe, un prolétariat sans visage ni valeur, au contraire du sujet pensant qui par là se hausse aux sommets, Makine toise les hommes qui ne sont nés qu’une fois comme un châtelain regarderait ses serfs, une moue de dégoût au visage. Les milliards s’ajoutent aux milliards, comme dans les bulles financières ; mais, ici, la bulle est humaine et ne pourrait exploser sans provoquer un cataclysme où sombrerait le monde. Traces de catharisme, peut-être ; de malthusianisme, certainement ; pour Andreï Makine, la première naissance, selon la chair, est une peu enviable fatalité. L’être humain est jeté dans le monde, livré à la souffrance et à la mort, voué à n’être qu’un numéro perdu dans la masse, un pur néant, à moins qu’il n’ait la chance de naître une deuxième fois, c’est-à-dire de naître socialement ; en un mot, que Makine ne dit pas, d’accéder à l’existence bourgeoise et, donc, à l’intelligence et à la culture. Car, comme Bourdieu et tous les philosophes de laboratoire, Makine associe la culture à la bourgeoisie, à la naissance sociale. Seulement, il inverse le jugement de valeur : la bourgeoisie est bonne car cultivée, et non la culture mauvaise car bourgeoise. 

L’individu bien désemparé

C’est à ce niveau que se situent ses personnages : au niveau de la deuxième naissance, bourgeoise et intellectuelle. Ils errent, malheureux. Leur monde s’écroule, se défait devant eux : l’idéale Belle Epoque n’est plus, les manoirs tombent en ruine ou sont transformés en hôtels pour golfeurs, les rues sont envahies d’immigrés, et l’inculture progresse, partout, comme du chiendent, comme une poussée de phylloxéra. Remonter le cours du temps en expulsant les indésirables de banlieue et ceux de l’intelligentsia, cela ne suffira pas.

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L’homme moyen est engagé dans un tel processus de consommation imposée qu’il ne peut s’en dégager. Les forces sociales qui le poussent à s’unir dans le mariage, à fonder une famille, à se déplacer en voiture, et à consommer toujours plus sont telles qu’il est absolument impossible de l’imaginer s’en défaire en masse pour suivre une autre voie. Encore un schéma chrétien, ou du moins paulinien : le monde est mauvais ; la sainteté, le salut, sont contraires à la famille, qui consomme, qui rit, qui bâfre, qui jouit, toutes activités interdites par la morale de Makine, qui ne voit là que jeux dangereux (la consommation conduit à la destruction de la vie sur terre) et que chaînes et entraves pour le développement libre de la pure individualité.

Salut bouddhique

L’homme de Makine, c’est-à-dire l’homme selon l’esthète cultivé européen qui a perdu la foi, semble fait comme un rat. Rien ne pourrait sauver l’homme de la fatalité qui le pousse à détruire la Création, n’était la troisième naissance, projet de salut dont ce roman est l’exposé initiatique. Mais, attention, si la structure trine du destin humain ressemble ici à celle que propose la tradition chrétienne, les troisièmes termes diffèrent sensiblement. Ici, point d’oraison ni de prière, pas d’abnégation, pas d’appel à la pauvreté : on a, pour sauver l’homme, une machine. On vous branche des électrodes un peu partout, on appuie sur un bouton, et c’est parti : la machine secrétera pour vous votre rêve maximal, le comble de vos désirs. Vous voici donc submergé, saturé de fantasmes réalisés au-delà de toute mesure ; vous grimacez, êtes pris de convulsions, et ceci jusqu’à ce que vous soyez en quelque sorte dégoûté de votre propre désir et que, débarrassé de ce qui vous rivait au monde, vous accédiez à la fameuse troisième naissance. Le salut, chez Makine, est du type bouddhique, puisqu’il s’agit de se débarrasser de son désir, et c’est atroce, car le désir est tout. Mais il y a pire. C’est un bouddhisme de consommation et un bouddhisme technicien : le salut s’obtient par la saturation des désirs et celle-ci au moyen d’une machine. L’homme ainsi réformé, l’homme nouveau d’Andreï Makine, c’est un solitaire, l’individu à l’état pur, qui n’a pensé son salut que pour lui-même et sa petite néo-communauté organisée en « réseau ». Le monde, pendant ce temps, peut courir à sa ruine ; tant pis pour lui.

Un amer constat… qui nous parle

Mais ne nous méprenons pas. Effarés par la marche du monde et l’image catastrophiste qu’en donne l’appareil médiatique, nous voulons à toute force, puisque nous sommes des citoyens, trouver une solution, globale et définitive. Il y a eu le communisme, l’existentialisme, il y a l’écologisme, le nationalisme, le fascisme, que sais-je… Makine y ajoute le bouddhisme mécanisé. Prenons garde que personne ne s’avise de le mettre en œuvre : il en résulterait une humanité sans désir, satisfaite, heureuse, une humanité de poètes-robots assistant sans ciller à l’apocalypse, satisfaite de contempler la beauté des feuilles qu’irradie la lumière du soleil.

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est assistant des ventes sur Internet et admirateur, entre autres, de Simone Weil, de Charles Péguy, de Dobritsa Tchossitch, de Charles Mingus et de John Zorn.
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