Photographie prise lors d'une opération à Naray, Afghanistan. Flickr / U.S. Army

La question ne sera pas posée. L’annonce par Nicolas Sarkozy d’un énième envoi de troupes françaises en Afghanistan, n’aura suscité ni protestation indignée de la gauche officielle, ni manif musclée de l’extrême gauche, ni même invasion surprise de l’hémicycle par des pacifistes chevelus.
Alors évidemment on fera un débatounnet en douce à l’Assemblée. Mais ne comptez pas sur nos punchers du perchoir pour parler de cette de cette guerre avec la même énergie que quand on cause réchauffement climatique et sauvetage des ours blancs. Non, la question ne sera pas posée, elle ne l’a jamais vraiment été, et elle ne le sera vraisemblablement jamais. Il règne dans ce pays un consensus mou, mais inoxydable sur l’Afghanistan. Les termes du débat sont clairs : ou on est pour, mais très discrètement, ou on est contre, mais on préfère parler d’autre chose.

Pour comparer, souvenons-nous du grand barnum auquel avait donné lieu la même question concernant la deuxième guerre d’Irak, celle que Chirac avait refusé, avec la sortie en grande pompe de Dominique de Villepin à l’ONU, voire la première, celle ou Mitterrand nous avait engagés. Si on comparait ces deux dernières occurrences et l’Afghanistan en termes de volumes sonores, disons qu’on aurait quelque chose comme la sono de Johnny au Stade de France face à une flûte à bec d’élève de sixième. Et encore la flûte à bec est susceptible de vous vriller les oreilles, ne serait-ce qu’un instant. Là, rien, pas même une malheureuse fausse note.

Or des questions propres à provoquer un beau et grand bordel, il y en aurait, et des mignonnes
Allez, on sort la liste de courses, et comme sur celles qu’on griffonne au dos d’une enveloppe EDF, il n’y a pas d’ordre de priorité. On vous les livre donc en vrac.

Primo, comme dirait Jean-Pierre Foucault : Combien ça coûte? On nous parle de 300 millions pour la France pour 2009 (Source commission des finances de l’Assemblée), soit 40% du budget « opex » (opérations extérieures) de l’Armée. En 2008, ce chiffre n’était que de 236 millions. On rappellera que le budget « opex » est toujours notoirement sous-évalué et que c’est en N+1 qu’on règle la facture, qui en général vire bizarrement du simple au double… À ces probables 600 millions, on rajoutera les milliers de fonctionnaires parisiens de la Défense, du Quai, et d’une flopée d’autres administrations qui bossent à plein temps sur la question. On essaiera aussi en vain d’avoir une vague idée des dépenses d’équipements afférentes à cette excursion, et on finira par se rendre compte que personne n’est fichu de nous donner une estimation un tant soit peu sérieuse du coût réel de la guerre française en Afghanistan. Mais peut-être tous nos statisticiens ont-ils été réquisitionnés pour chiffrer les retombées sur l’emploi de la baisse de TVA dans la restauration… Ou alors peut-être qu’on n’a pas envie de nous dire certaines choses, qui si ça se trouve, feraient râler dans chaumières…

Deuxio : À quoi ça sert ? En fouillant dans notre doc, on ne se lasse pas de voir défiler la noria de justifications qui nous ont été servies :
– Eradiquer Al-Qaida (défense de rire, vu que les Benladenistes se sont éradiqués d’eux-mêmes du secteur pour se planquer dans les zones à cheval entre l’Afghanistan et le Pakistan dès le premier coup de canon, zones où pas un seul fantassin ne met jamais les pieds).
– Rétablir la démocratie. On pourra se demander pourquoi il était plus urgent de la rétablir dans ce coin tout pourri plutôt qu’ailleurs, disons en Arabie saoudite ou au Zimbabwe, mais bon, de toute façon, avec les pignolades de Karzaï, finalement certifiées kosher par l’Occident, cette petite perfidie est sans objet.
– On aura la gentillesse de passer sur les prétextes encore plus corniauds servis au bon peuple par le Président : donner à manger aux petits enfants, construire des routes, et bien sûr, aider les femmes à s’émanciper. On n’est pas fichu d’interdire la burqa en France, mais faites-nous confiance, là bas aussi, on va, comme dirait l’autre, l’«éradiquer». On attend avec impatience que Roselyne Bachelot nous explique que nous sommes aussi  là-bas pour enrayer l’épidémie de grippe A.

Tertio : Les options militaires choisies ont-elles été les bonnes ? Comme on aime mieux se répéter que se contredire, on vous renvoie à ce que disait, ici même la dame du binôme, à propos du livre lumineux Mourir pour l’Afghanistan de Jean- Dominique Merchet. «Depuis 2001, la France est présente aux côtés de contingents américains, anglais ou allemands. Une action dans un « cadre multinational », des troupes noyées dans un mille-feuille de commandements multiples. Autant dire que la France n’a pas de stratégie. « Nous luttons contre le terrorisme en Afghanistan, mais nous nous arrêtons à la frontière », rigole Jean-Dominique Merchet. Résultat, non seulement Mollah Omar peut continuer à fuir à mobylette et Ben Laden à menacer la terre entière dans des vidéos collectors, mais en plus la Coalition offre sur un plateau des cibles de choix aux terroristes en la personne de ses vaillants soldats professionnels». C’était limpide il y a un an, ça l’est encore plus aujourd’hui : manifestement tout le monde s’accorde à dire qu’il faudrait au minimum dix fois plus d’hommes pour espérer commencer à remettre d’équerre la situation sur place. Entre les militaires et les politiques ça tangue (McChrystal vs Obama, la contre-offensive, l’afghanisation du conflit, and so on) mais bon, personne n’a plus vraiment envie de déployer des troufions au sol avec les risques que ça représente. Pourquoi envoyer et renvoyer des troupes alors que chacun sait que les missions efficaces (c’est à dire pour dézinguer de l’al-Quaïdiste planqué dans une grotte) sont réalisées par les services secrets à coup de drones, sans doute en débordant sur la frontière pakistanaise…

Quatro : La formule même de la « coalition » a-t-elle un sens ? Soit chacun joue sa partie, ce qui est souvent le cas, soit on décide qu’on fait la guerre des Américains, que c’est une des clauses cachées du retour dans le commandement intégré de l’OTAN, mais alors, il faut le dire carrément aux Français, on fait la guerre parce que les Américains nous l’ont demandé, et qu’il faut savoir rendre service aux amis.

Voilà pour les questions. Hasardons quelques réponses. Quand Barack Obama explique qu’il faut finir le job, il parfaitement raison. Faut qu’il gagne sa guerre et les élections qui suivent, bref il faut qu’il finisse le sien. Le notre de job, c’est de rentrer nos boys, et vite fait. « La France n’a aucune vocation à rester là-bas à long terme », comme le disait entre les deux tours de la présidentielle Nicolas Sarkozy. Le même qui le 15 octobre dernier déclarait au Figaro « la France n’enverra pas un soldat de plus ». Ce qui n’est qu’un demi-mensonge, puisqu’il na pas envoyé un unique soldat supplémentaire en plus, mais 1500. Mais une fois de plus, le chef de l’Etat aurait tort de se priver, y’a personne en face. Peut-être, mais alors peut-être, ne souhaite-t-on pas se voir rappeler, au PS, que Lionel Jospin, alors premier ministre, a été co-sponsor de ce raid Paris-Kaboul.

On sait bien que le mot même de votation populaire a acquis une connotation un peu péjorative chez nous ces jours-ci. Mais nous serions curieux de connaître le résultat d’un référendum sur l’urgente nécessité qu’il y a de faire la guerre en Afghanistan. On n’a pas l’habitude d’être en phase avec les masses populaires, ça nous changerait… C’est bien joli d’expulser de France deux Afghans par-ci et trois par là, mais il serait bougrement plus urgent d’expulser tous nos soldats d’Afghanistan

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