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Affaire Damien Rieu: comment le militantisme va tuer le journalisme

Le journaliste militant contribue à la défiance que les Français ont des médias

Affaire Damien Rieu: comment le militantisme va tuer le journalisme
Le journaliste Cory Le Guen piège Damien Rieu, en simulant une prière, au tribunal judiciaire de Paris, le 10 janvier 2023. Capture d'écran twitter/ @coryleguen.

À l’heure des réseaux sociaux et du développement rapide des algorithmes, le journalisme doit se réinventer pour quitter les sentiers de l’idéologie et revenir à une information complète, honnête et précise. Analyse.


Alors que Damien Rieu, cadre du parti « Reconquête! » très suivi sur les réseaux sociaux, partage depuis quelques jours de nombreuses photos et vidéos montrant des prières islamiques dans des lieux publics, il est tombé dans un piège. Cory Le Guen, journaliste pigiste écrivant notamment pour Ouest France, lui a envoyé une vidéo, la présentant comme prise dans une salle d’audience vide du tribunal judiciaire de Paris.

Une fois la vidéo publiée par Damien Rieu, Cory Le Guen en diffusa la version longue, où il expliquait la mystification. Il ne restait plus qu’à tourner l’initiative du militant en ridicule et l’accuser de ne pas vérifier ses sources.

Quand le journaliste devient créateur de fake news

Cory Le Guen a profité de la présomption d’honnêteté que lui confère son métier pour créer une fausse information, ce qui va à l’encontre de toute déontologie. Si tous ses confrères n’agissent pas comme lui, cette affaire symbolise une manière que beaucoup ont de comprendre leur métier : utiliser leur visibilité pour dispenser leur idéologie, parfois au mépris des faits. Beaucoup de Français tombent dans ce genre de travers et, les biais cognitifs étant humains, on ne saurait leur en vouloir. En revanche, un journaliste, par le métier qu’il a choisi, a le devoir de s’extraire de ces biais pour dispenser une information honnête.

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Le militantisme des journalistes n’est pas nouveau, il est peut-être même constitutif de la profession en France. Lors de la Révolution, après un siècle de balbutiement sous la censure royale et après l’institutionnalisation de la liberté de la presse, nombreux sont les politiques et intellectuels qui profitaient de l’imprimerie pour diffuser leurs idées à grande échelle. Mirabeau, Robespierre ou Marat n’agissaient pas autrement. Aujourd’hui, rares sont les médias qui diffusent une information neutre, tout simplement parce que le choix des mots lui-même n’est jamais anodin. En revanche, si la défense d’une ligne se fait au détriment de la qualité de l’information, le journaliste devient un militant et contribue à la défiance que les Français ont des médias.

L’information, défi du journalisme au XXIe siècle

A l’heure où l’information circule en temps quasi réel sur les réseaux sociaux, on attend des journalistes une filtration de l’information et une explication des faits approfondie. Le Français moyen ne veut pas simplement savoir qu’un événement est arrivé mais aussi quels sont ses enjeux, quel est son contexte et qui sont les acteurs concernés et leurs intérêts. Tout un travail de recherche et de synthèse que, par manque de temps, d’envie ou de moyens, nombre de journalistes ne font plus. C’est pourtant le seul travail qui pourrait leur éviter la disparition.

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Selon le baromètre sur la confiance des Français dans les médias réalisé chaque année par Kantar, le taux de personnes « intéressées par les nouvelles données par les moyens d’information » est depuis 2018 d’environ 60%, avec un décrochage particulièrement marqué chez les jeunes (38%). Presque tous les sondés considèrent que les médias doivent fournir « des informations fiables et vérifiées », mais seuls 44% estiment que c’est le cas. Ces résultats sont directement liés au contenu proposé. Qu’il s’agisse des sujets écologiques, pour lesquels les militants sont invités plus souvent que les scientifiques, des images parfois traitées à la va-vite et mal interprétées ou des sujets passés sous silence, les Français ont le sentiment qu’aujourd’hui, pour s’informer, ils ne peuvent plus compter sur les médias.

L’avènement de ChatGPT, algorithme gratuit qui permet, entre bien autre chose, de rédiger de courts articles sur des sujets donnés par l’utilisateur, rend la refonte du journalisme plus importante encore. Demain, si les journalistes veulent exister sans dépendre de subventions publiques, ils devront être des synthétiseurs et des chercheurs.


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Chargée d’études à l’IREF.

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