Comme d’habitude, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’est pris les pieds dans le tapis. Tout a commencé au lendemain de l’élection de François Hollande, quand a été commandé à Karl Marx, philosophe et économiste allemand assez contesté et très peu écouté par Angela Merkel, un rapport sur les moyens de provoquer « un choc d’égalité ». À quoi pouvait donc s’attendre le gouvernement ? Dans une France où se creuse de plus en plus profondément un fossé jugé nécessaire à la bonne marche de l’économie, ce fossé entre une hyperclasse qui tire tous les bénéfices de la mondialisation et une classe moyenne qui se paupérise à grande vitesse, le tandem de l’exécutif prenait plusieurs risques importants.
D’abord, celui de dérouter le peuple français qui ne l’avait pas élu pour ça mais au contraire pour réduire la Dette à tout prix, renoncer à la durée légale du travail, aux congés payés, promouvoir la fin de la protection sociale, mettre en place une augmentation des prélèvements obligatoires et des impôts sur le revenu ainsi qu’une baisse des prestations sociales. Sans compter l’augmentation de la TVA accueillie avec les applaudissements que l’on sait du côté des 8 millions de pauvres.

Un peuple français parfaitement convaincu de la lucidité et de l’honnêteté de ces patrons du Comité des Forges demandant 60 milliards de baisses sur le coût du travail. Bref, un peuple prêt à se sacrifier pour accompagner joyeusement la marche forcée vers l’équilibre des comptes, en consentant à prendre l’essentiel de l’effort sur ses mâles épaules.
Mais voilà, le rapport Marx et son « choc d’égalité » heurtent les idées reçues. On en a beaucoup parlé dans la presse avant même d’en connaître la substance, ce qui est une sacrée erreur de communication, une de plus de la part de ces amateurs qui nous gouvernent. Du coup, tout le monde a donné son avis avant que les conclusions exactes et les mesures préconisées par monsieur Marx ne soient connues intégralement. Les syndicats ont trouvé que ce rapport allait dans le bon sens, à part la CFDT qui voyait dans un extrait du préambule une menace pour le dialogue social adulte qui règne en France depuis des décennies : « L’histoire de la société française jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

L’UMP, déjà très remontée contre le mariage gay, y a vu une aubaine et a enfin trouvé le moyen d’attaquer le gouvernement Ayrault sur ses intentions économiques et sociales supposées car cela finissait par se voir que la droite n’avait pas de politique alternative. Réactions encore plus hostiles du côté du patronat, bien sûr, mais aussi du Front de Gauche qui estimait de son côté que Karl Marx ne prenait pas en compte la transition écologique et, implicitement, continuait de recommander le tout-nucléaire.
Le gouvernement a alors modulé sa communication. Il ne serait plus question de « choc d’égalité » mais d’un « pacte d’égalité » étalé sur le quinquennat. Il n’empêche que ce rapport Marx questionne car il bouscule un certain nombre de ces avantages acquis, de ces conservatismes timides sur lesquels les riches se sont crispés. Il vaut mieux, on le sait, dans un pays comme le nôtre vivre de la rente que du travail. Un patronat de droit divin affirme bien haut que sur ces questions tout retour en arrière, tout détricotage serait une régression. Le rapport Marx ose en effet, par exemple, revenir sur un sujet tabou à savoir une privatisation des profits et une socialisation des pertes devenue une saine habitude du patronat des grands groupes qui fait payer ses plans sociaux par l’Etat, par exemple lors des départs anticipés en préretraite.
Maintenant que l’on connaît exactement les principales mesures du plan Marx, on comprendra qu’il a de fortes chances d’être enterré : le peuple armé, la fin de la bureaucratie, tout le personnel étant élu et révocable, rémunéré au niveau d’un travailleur et le remplacement du Parlement par la démocratie directe. Et le rapport de conclure : « Nous nous bornons à montrer au monde ce pour quoi il est réellement en train de se battre, et la conscience est quelque chose qu’il doit acquérir, même s’il n’en veut pas. »

Face à des travailleurs de plus en plus précarisés contraints d’accepter des reculs incessants devant le chantage aux délocalisations, le rapport Marx aurait donc forcé ce gouvernement social-libéral à un aggiornamento communiste.
Cette politique courageuse, exigeante, éminemment moderne, il est bien évident que ce ne sera pas Ayrault qui la mettra en place, ni lui, ni un autre. C’est dommage pour la France qui aurait pu ainsi retrouver son premier rang dans le monde et redevenir le modèle qu’elle était jadis.
Quant à monsieur Marx, qu’il retourne plutôt à ses chères études.

*Photo : Dunechaser.

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