Dans son nouveau roman (L’Ensorcelé, Le Cherche-Midi) Nicolas Chemla raconte l’histoire d’un enfant gâté de la tech, qui au lieu de forcer sur le champignon préfère appuyer dessus.

Il roule, il roule, mais surtout il sature. « Le géant », héros de L’Ensorcelé, dernier roman de Nicolas Chemla, a dépassé la quarantaine. Physique « de catcheur à la retraite », enfant métis de l’immigration asiatique, cerveau de classe étoile et ancien « jeune prodige » de la tech, il a déjà accompli ce que l’époque promet aux ambitieux.
La reconnaissance de ses pairs acquise, il revend sa start-up et se retrouve plein aux as. Et pourtant quelque chose fuit. L’argent d’abord : ses poches remplies sont bien percées. Puis le temps. Puis le désir, pour ne rien dire de sa vie affective. Alors il dépense sa rente financière comme jadis on brûlait l’héritage : whisky, hôtels, voyages, passes. Pas encore ruiné, il est surtout désorienté.
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Quand s’ouvre le roman, « le géant » a déjà pris la fuite, « cuirassier solitaire fonçant sur sa rugissante monture infernale, 1193 cm3, bicylindre, toute de chrome et de nuit, grondement de tonnerre… admirons-le, à une vitesse largement au-dessus des limites autorisées, dévalant fièrement le long ruban, fluide, lisse et serpente ».
Mais au fait, qu’est-ce que cet énigmatique « Tao des 3000 » sur lequel roule le personnage, et que l’auteur a lui-même, semble-t-il, selon son propre témoignage, déjà emprunté ? Une formule de biker ? Une plaisanterie d’initié ? Une philosophie de restaurant routier ? Depuis les vieux maîtres taoïstes, la voie consiste moins à atteindre une vérité qu’à pratiquer le mouvement pour échapper à sa propre rigidité. Bouger pour ne pas se pétrifier. Marcher pour desserrer l’étau de sa conscience, rouler pour faire taire le vacarme intérieur et celui du monde.
La route parcourue par le héros est moins un itinéraire thérapeutique qu’une expérience limite, une randonnée à la découverte de quelque mystère spirituel… Chelma revient plusieurs fois sur les « rhizomes et mycéliums comme autant de synapses » qui relieraient secrètement les êtres, les paysages et les souvenirs.
Le surnaturel a déserté le paysage
L’Ensorcelé… Le clin d’œil à Barbey d’Aurevilly est appuyé. « Le géant » apparaît alors comme une version contemporaine de la Croix-Jugan de Barbey d’Aurevilly, ce prêtre chouan, séducteur balafré dont les chevauchées nocturnes enchantent les romantiques attardés, amoureux de descriptions épiques de paysages.
Certes, cet ensorcelé-là a troqué son cheval contre une grosse cylindrée et les landes du Cotentin contre les cols alpins ; mais il y a toujours une silhouette noire qui traverse un paysage. Chez Barbey, la lande était pleine d’ombres, d’illuminés, de rumeurs… Le lecteur hésitait sans cesse entre le fantastique, le folklore et la superstition. Les critiques continuent de se demander si L’Ensorcelé est un roman réaliste hanté par les croyances populaires.
Rien de tel chez Chemla : pas de sorcières, pas de spectres. Même pas une vieille fille ou un berger halluciné pour raconter au coin du feu des histoires de sabbat. Le surnaturel a déserté le paysage. On ne trouve plus que de l’explicite, du connu, du normé, de l’indentifiable, du vérifiable, du sourçable. L’auteur connaît bien la startup nation ; les nouveaux mots y arrivent avant le nouvel homme : « retailtainment », « créatif », « data mining »… Le vocabulaire sert à administrer, optimiser, évaluer, accompagner.
La famille ne vaut guère mieux. La fille du héros ne lui parle plus. Éveillée aux catégories morales de son temps, elle lui reproche d’écouter Brown Sugar des Rolling Stones, désormais requalifié en « hymne pédophile et raciste à l’exploitation sexuelle des esclaves des plantations ». Tout est déjà dit, étiquetté et pesé. Plus de malaise, plus d’ambiguïté, plus de trouble ; un verdict. Quant à la femme du « géant », l’affaire est réglée depuis longtemps : « leur amour traînait comme un cadavre sur le plancher ». Même le sexe est devenu très didactique : « les kinks », « les positions fétiches », « les clubs échangistes » et « les cérémonies SM » défilent dans un univers où tout est interdit et rien n’est caché. Dévoré d’une passion pour une demoiselle de vingt ans sa cadette, le héros redoute les « shitstorm », les accusations d’emprise, les consentements rétrospectivement retirés, les captures d’écran, les signalements. Là où Barbey laissait l’idiome du parler normand parcourir ses pages, Chemla fait entrer dans sa prose le jargon administratif, managérial, militant ou le patois des ressources humaines.
Atteindre la Kénose par la vitesse
Les romanciers passent désormais presque tous par cette case obligée : exhiber le ridicule des idiomes contemporains comme Flaubert exposait celui des bourgeois. Chemla s’y plie avec application. Mais son réalisme le plus saisissant est ailleurs. Il tient plutôt dans la sensation diffuse que plus rien n’a le droit de demeurer obscur. Tout doit être nommé, expliqué, déconstruit, contextualisé. Les désirs, les chansons, les amours, les ruptures, les rapports de force. Là où les anciens romans vivaient de sous-entendus, de silences et de rumeurs, le monde de Chemla est saturé de commentaires.
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C’est pour cela que « le géant » fonce sur la route : parce qu’on n’y discerne plus grand-chose quand on force un peu le champignon. Mais on voit un ailleurs ; un réseau souterrain : « rhizomes et mycéliums comme autant de synapses » : vie cachée qui persiste sous la surface du réel. Sous la saturation moderne ; une épaisseur oubliée.
Le motard cherche « la sensation forte ». Celle de Chemla porte un nom : l’épuration. Sa deux roues est « noir fine et racée, débarrassée de tous ses atours, réduite à ses courbes et muscles les plus essentiels, un bobber ». Sans ornements, ni tuning, elle est réduite à son essence cylindrique : machine à vitesse tutoyant la mort, la main gantée appuyée sur le levier de contrôle.
Dans la tradition chrétienne, les mystiques parlaient de kénose, cet évidement de soi nécessaire à l’accueil de ce qui dépasse l’homme. La kénose de Chemla passe par le moteur, l’altitude et la vitesse. Et pourquoi pas, après tout, en remontant le fil chronologique de la Bible, un motard kabbaliste ? Le motard roule pour se perdre. Il s’épure peu à peu, se débarrasse de l’homme moderne qu’il est devenu pour retrouver ce qu’il y a d’humain en lui. Les sorcières, les moines chouans, les patoisants normands de L’Ensorcelé sont morts ou presque mais il reste le Tao, la kénose et la Kabbale du moteur.
256 pages.
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