Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe!

A l’histoire de la Yougoslavie l’on associe d’emblée la figure de Tito (1892-1980). D’origine croate, le maréchal aura régné, de fait, pendant près d’un demi-siècle sur une fédération communiste appelée à voler en éclat, comme l’on sait. L’époque de cette sinistre dictature en a éclipsé une autre : celle qui s’achève à Marseille, en 1934, par l’assassinat d’Alexandre 1er, souverain issu de la dynastie serbe des Karageorges. Cet homme fut pourtant le premier à former, dans l’entre-deux guerres, le projet ambitieux d’une union pacifiée entre Serbes, Croates et Slovènes sous l’ombrelle monarchique – c’est à lui qu’on doit ce nom même de Yougoslavie. Formidablement instruite par le diplomate Rémy Queney, très fin connaisseur de l’Europe centrale et des Balkans, une biographie magistrale rend hommage à la mémoire de ce grand oublié de l’Histoire.
Un frère aîné interné pour folie
Quand naît, en 1888, dans une modeste villa, le petit-fils de Nicolas de Montenegro, la principauté est encore cet Etat souverain qui sombrera avec l’Autriche-Hongrie, à la fin de la Grande guerre. Alexandre, plus tard baptisé l’ « Unificateur », est nommé « Prince régent » en 1914, avant de monter sur le trône en 1921, à la mort de son père. Travailleur taciturne, svelte et sportif, le fils très francophile de Pierre 1er de Serbie passe son enfance dans un austère exil genevois et son adolescence à Saint-Pétersbourg – il a quinze ans lorsqu’il découvre Belgrade ! Considéré comme fou et interné, son frère aîné lui cède le spectre. En 1912, le succès de la Première guerre balkanique (qui, avec l’aide de la Bulgarie et de la Grèce, débarrasse le territoire du joug ottoman) vaut déjà à Alexandre onction de popularité. Puis ce sont les Bulgares qui, dans la Deuxième guerre balkanique, sont vaincus à leur tour.
Rémy Queney souligne la continuité entre les deux guerres balkaniques et la Première guerre mondiale, tant pour la Bulgarie que pour la Serbie, période au cours de laquelle, écrit-il, « il importe de bien avoir à l’esprit que le cinquième de la population serbe périt ». Toujours est-il qu’Alexandre se montre excellent capitaine sur le front de Salonique. C’est le moment d’évoquer les « Main noire » et « Main blanche », ces deux sociétés secrètes qui coexistent au sein de l’armée serbe. Du fondateur de la Main Blanche, il était dit, non sans litote savoureuse, que « ses mœurs faisaient scandale, bien que les femmes n’y fussent pour rien »… L’une et l’autre « sociétés » sont sensément liquidées en 1917 par le « procès de Salonique ». En 1918, sa Majesté gouverne un royaume serbe élargi à la Croatie et à la Slovénie. Il s’installe dans une Belgrade dévastée. Le royaume semble prémuni contre la propagande bolchevique, et consolide ses frontières, quoique les Albanais se vivent sous occupation serbe. Fiume, Trieste, dossier complexe… Autre point d’achoppement, les visées de la Serbie sur Salonique.
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Embellissement de Belgrade
C’est pendant qu’Alexandre séjourne à Paris – il voyage en train, par le Simplon-Express – que s’éteint donc son père, le vieux roi Pierre, en 1921. Il faut assurer la descendance. Se marier ? Après maints atermoiements, l’élue sera Marie de Roumanie (1900-1961), petite-fille de la reine Victoria. L’union consolide cette fameuse alliance entre Tchécoslovaquie, Roumanie et Yougoslavie connue sous le nom de Petite Entente, qui entend résoudre en effet les vieux différends territoriaux. Roi bâtisseur, Alexandre transforme et embellit Belgrade (hélas, la capitale sera en partie anéantie dans les bombardements de 1941). La nouvelle constitution « jacobine » se heurte néanmoins au refus croate d’accepter l’hégémonie serbe, ce qui « illustre le fait qu’Alexandre est pratiquement le seul, du côté des Serbes, à vouloir jouer pleinement le jeu de l’intégration croate […] dans les nouvelles structures étatiques ». La crise politique croato-serbe culminera avec l’assassinat de paysans croates au parlement de Belgrade en 1928. Le 6 janvier 1929, Alexandre instaure, par un coup d’Etat, un régime personnel sensé favoriser l’unité yougoslave, et abolit la constitution dite de la Saint-Guy. La dictature cherche à rétablir le contact direct avec la population. « Ce fut peut-être le paradoxe d’Alexandre, souligne Queney : à la fois byzantin et modernisateur, à la façon d’un Atatürk avec qui il est en si parfaite alchimie ». En 1931, le souverain octroie une nouvelle Constitution, façade parlementaire d’un régime qui ne parvient pas à résoudre la question croate, éternel ferment de discorde. Le suicide d’un professeur cristallise à Belgrade la colère estudiantine contre Givkovitch, Premier ministre du roi, tandis que le bras de fer se poursuit avec Mussolini (qui occupe l’Albanie), et que le Reich allemand instrumentalise l’opinion slovène et croate… Ainsi par exemple « les fascistes ne tolèrent pas l’emploi de la langue slovène dans les églises catholiques des terres italiennes précédemment autrichiennes ». Le long chapitre développant La politique religieuse d’Alexandre est, à cet égard, certainement le plus passionnant de l’ouvrage. Tant il est vrai que « le religieux est intimement lié au national », s’agissant de la Yougoslavie : ne touche-t-on pas là à l’essence du conflit, jusqu’à nos jours ?
En 1933-1934, il devient douteux que les Balkans s’orientent vers l’apaisement. Belgrade, favorable à l’Anschluss, craint par-dessus tout à une résurrection austro-hongroise. Le Saint-Siège, Pie XI en tête, pense que la Yougoslavie n’est pas viable sous forme unitaire : un concordat sera bien signé en juillet 1935 – jamais ratifié.
Assassinat à Marseille le 9 octobre 34
Mais à cette date, Alexandre 1er n’est plus de ce monde. En visite protocolaire, le 9 octobre 1934, il est tué dans son cabriolet Delage qui remonte la Canebière. Atteint d’une balle perdue, notre ministre des Affaires étrangères, Louis Barthou, décède peu après. L’assassinat a été commandité par deux organisations clandestines, l’une macédonienne, l’autre croate – l’Orim et l’Outacha (il y a eu un précédent, à Zagreb, en 1933). Le tueur sera lynché par la foule.
« Pierre II, enfant de 11 ans, assorti d’un conseil de régence, ne peut pas remplacer Alexandre ». L’assassinat du roi sur le sol français provoque le rapprochement progressif de la Yougoslavie avec l’Allemagne nazie. La proie sera dépecée en 1941. En attendant, Laval succède à feu Barthou. Arsène, le frère de Pierre 1er, est trop vieux pour assurer la régence. Paul, le cousin esthète et policé d’Alexandre, est vite vassalisé par la propagande nationale-socialiste. La Yougoslavie est prise en étau entre l’Italie fasciste et le Reich hitlérien. Quand la France déclare la guerre à l’Allemagne en 1939, elle affiche sa neutralité. Cette servilité est un leurre. Vladko Matchek est nommé vice-président du Conseil ; la Croatie passe sous protectorat italo-allemand. En Serbie, le général Néditch fait le choix inverse. Le 27 mars 1941, un coup d’Etat renverse le régent Paul, avec le soutien britannique. Le 6 avril, l’Allemagne attaque la Yougoslavie, qui capitule le 17 avril. Une partie du territoire est dévoré par Italie, Hongrie, Bulgarie, Albanie… Pierre II règne en exil. Il mourra en 1970, aux Etats-Unis.
Epoque orageuse, triste histoire : « si le régime titiste a entrepris d’effacer le plus possible l’œuvre royale de la mémoire collective, c’est probablement pour tenter d’associer la Yougoslavie, comme intemporellement, à la personne du maréchal Tito. Or, non seulement Tito n’a pas fondé la Yougoslavie, mais Tito – pur fédéraliste – a bénéficié de l’œuvre unificatrice des Karageorges », conclut Rémy Queney, non sans souligner que la personnalité d’Alexandre 1er reste « généralement honnie ou ignorée en Croatie ». Justice est rendue avec ce bel ouvrage, loin de toute tentation hagiographique pourtant : un roi perdu pour la Yougoslavie, cela mérite mieux que la vindicte ou l’oubli.
A lire : Alexandre de Yougoslavie, par Rémy Queney. 451 p. Perrin, 2026
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