Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, Clémence Guetté et leurs copains ont mis en place une étrange coalition, composée de Français frustrés et de populations des banlieues issues de l’immigration récente, qui se vivent comme reléguées. Le succès électoral de cette extrême gauche régénérée entérine le remplacement des classes sociales par les communautés.
Il est peu de phénomènes politiques plus révélateurs de l’état profond de la société française que le succès de La France insoumise. Non parce qu’il annoncerait nécessairement l’avenir du pays, mais parce qu’il agit comme un révélateur chimique : il fait apparaître des fractures, des attentes, des déplacements de population politique que les catégories anciennes ne permettent plus de comprendre. Les partis sont toujours moins intéressants par ce qu’ils disent que par ceux qu’ils rassemblent. Ils révèlent moins les programmes d’une époque que son imaginaire, ses blessures et ses espérances. Or la véritable question posée par La France insoumise n’est pas celle de Jean-Luc Mélenchon lui-même, personnage dont l’histoire retiendra peut-être davantage l’instinct politique que la cohérence doctrinale, mais celle de la coalition sociale inédite qu’il a réussi à fédérer autour de lui.
Une classe diplômée et mal rémunérée, revancharde
Cette coalition est d’autant plus remarquable qu’elle rassemble des mondes qui, il y a encore trente ans, se côtoyaient à peine et parfois s’ignoraient. Elle apparaît comme l’héritière de la vieille gauche française, mais d’une gauche qui aurait perdu son peuple historique et se serait mise en quête d’un nouveau sujet collectif. On y retrouve les enseignants, les éducateurs, les travailleurs sociaux, les journalistes, les animateurs culturels, les intermittents du spectacle, les salariés du monde associatif, toute cette vaste galaxie de professions qui forment depuis longtemps l’armature morale et intellectuelle de la gauche française. Pourtant, il serait caricatural de les présenter comme une bourgeoisie privilégiée vivant dans le confort de ses certitudes. Beaucoup connaissent des revenus modestes, la précarité, l’incertitude professionnelle, les fins de mois difficiles et parfois même le chômage. Leur situation matérielle est souvent beaucoup plus fragile qu’on ne l’imagine. Mais ce qui les définit n’est pas d’abord leur niveau de revenu. Ce qui les rassemble est une expérience commune de la désillusion.
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Pendant plusieurs générations, ces milieux ont cru à une promesse implicite de la République. Ils ont cru que la culture, le savoir, l’engagement civique, l’éducation, la participation à la vie collective et la production du lien social seraient reconnus comme des activités essentielles. Ils ont étudié, enseigné, milité, accompagné, encadré, animé. Ils ont souvent accepté des rémunérations modestes parce qu’ils pensaient participer à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Or ils découvrent progressivement un monde qui ne leur renvoie plus l’image valorisante qu’ils attendaient. Ils voient triompher la puissance économique, la visibilité médiatique instantanée, les logiques de marché, les célébrités numériques, tandis que les métiers auxquels ils ont consacré leur vie semblent perdre prestige et influence.
Leur frustration est donc moins économique que symbolique. Ils ont parfois le sentiment que la société n’a pas tenu sa promesse. Ils croyaient que le savoir donnerait l’autorité, que la culture donnerait le prestige, que l’engagement donnerait la reconnaissance. Ils découvrent que ce n’est plus nécessairement le cas. Ils n’envient pas seulement la réussite matérielle, ils souffrent de ne plus occuper la place morale qu’ils pensaient leur revenir naturellement.
Assimilation en panne
Mais cette première composante ne suffit pas à expliquer la puissance électorale de La France insoumise. Pour comprendre le phénomène, il faut regarder l’autre versant de la coalition. Depuis plusieurs décennies, une partie des populations issues de l’immigration s’est installée dans des territoires où les mécanismes traditionnels de l’intégration française se sont progressivement affaiblis. La question n’est pas ici de savoir si ces populations sont plus pauvres ou plus victimes que d’autres. La question est de comprendre ce qui s’est produit lorsque les institutions qui fabriquaient autrefois des Français se sont mises à perdre de leur efficacité. L’école républicaine n’exerce plus la même autorité. Le récit national s’est fragmenté. Les partis politiques ont déserté les quartiers. Les syndicats ont disparu. Le service militaire n’existe plus. Les grandes usines qui mélangeaient les origines et les cultures ont fermé leurs portes. Or aucun vide ne demeure vide très longtemps.
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Dans une partie importante des quartiers populaires, l’islam est devenu bien davantage qu’une religion. Il est devenu un principe d’organisation symbolique de l’existence collective, un langage commun, un marqueur identitaire, parfois même une manière d’interpréter le monde. Là où le mouvement ouvrier fournissait autrefois un récit, une mémoire et une espérance, l’islam fournit aujourd’hui à beaucoup un sentiment d’appartenance et une dignité collective. La plupart des observateurs continuent pourtant d’analyser ces territoires avec les catégories du siècle dernier. Ils parlent de pauvreté quand il faut aussi parler d’identité. Ils parlent d’exclusion quand il faut également parler d’appartenance. Ils parlent de discrimination quand il faut parfois parler de séparation culturelle. Une partie de la jeunesse des quartiers populaires se définit aujourd’hui moins par sa condition sociale que par son appartenance religieuse ou civilisationnelle. Elle se vit moins comme ouvrière que comme musulmane, moins comme membre d’une classe que comme membre d’une communauté.
Cette transformation est capitale parce qu’elle modifie profondément la nature même du conflit politique. La question palestinienne joue dans cet ensemble un rôle central. Elle fournit le grand récit capable de relier les expériences individuelles à une histoire mondiale. Elle offre une représentation simple et émotionnellement puissante du monde : les humiliés contre les puissants, les victimes contre les bourreaux, les dominés contre les dominants. Elle permet d’intégrer des frustrations locales dans une narration universelle où chacun peut trouver sa place.
La rencontre
Mais cette clientèle électorale ne suffirait pas davantage à elle seule à construire une force politique nationale. Le véritable talent de Jean-Luc Mélenchon aura été de comprendre qu’il existait une possibilité historique de rencontre entre ces deux univers. D’un côté, des classes moyennes culturelles fragilisées qui avaient perdu le peuple ouvrier auquel elles s’adressaient autrefois. De l’autre, une partie des populations issues de l’immigration qui cherchaient un langage politique capable d’exprimer leur propre expérience. Les unes apportaient les concepts, les catégories intellectuelles, les réseaux associatifs, universitaires, médiatiques et militants. Les autres apportaient la puissance démographique, l’énergie émotionnelle, la capacité de mobilisation et l’intensité du sentiment d’injustice. La cause palestinienne allait devenir le point de jonction parfait entre ces deux mondes. Pour les uns, elle représentait la dernière grande cause anticoloniale susceptible de redonner à la gauche une mission historique. Pour les autres, elle incarnait une solidarité identitaire, culturelle ou religieuse. Chacun y projetait ses propres attentes tout en croyant parler du même objet.
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Il manque toutefois un troisième acteur, souvent invisible dans les analyses mais pourtant omniprésent dans les manifestations, les cortèges et les rassemblements de La France insoumise : la jeunesse diplômée des centres-villes, ces milliers de jeunes Français souvent issus des classes moyennes ou supérieures, très majoritairement blancs, qui défilent aux côtés des militants pro-palestiniens, reprennent les slogans de l’intersectionnalité et s’engagent avec une sincérité qu’il serait absurde de mettre en doute. Cette présence mérite d’être interrogée. Car ces jeunes n’ont connu ni la pauvreté ouvrière, ni la colonisation, ni les grands combats sociaux qui avaient structuré les générations précédentes. Ils ont grandi dans une société relativement pacifiée, mais aussi profondément désenchantée. Les religions traditionnelles se sont effacées. Les grands récits nationaux ont perdu leur force. Les idéologies qui donnaient autrefois un sens à l’existence se sont effondrées. Beaucoup vivent dans un univers où tout est possible mais où plus rien ne paraît nécessaire.
La défense des victimes, la dénonciation des dominations, la lutte contre le racisme ou le soutien à Gaza remplissent alors une fonction qui dépasse largement la politique. Ces engagements deviennent parfois des formes de quête existentielle. Ils procurent une appartenance, une communauté, un langage moral, une distinction entre le Bien et le Mal. Ils offrent ce que les religions, les patries ou les grandes doctrines procuraient autrefois : le sentiment de participer à une histoire plus vaste que sa propre existence. C’est pourquoi une partie de cette jeunesse tend à idéaliser les groupes au nom desquels elle parle. Plus elle s’éloigne de ses propres appartenances historiques, plus elle investit d’espérance les figures contemporaines de la victime. Elle ne défend pas seulement une cause ; elle cherche aussi un sens.
La force des Lfistes est aussi sa plus grande faiblesse
C’est ici que réside à la fois la force et la fragilité de La France insoumise. Sa force est immense parce qu’elle a réussi là où tous ses concurrents ont échoué : construire un récit capable de relier des populations différentes autour d’un même sentiment d’injustice. Elle a compris avant beaucoup d’autres que la France du XXIe siècle ne se structurerait plus seulement autour des classes sociales mais aussi autour des identités, des appartenances, des mémoires blessées et des frustrations symboliques. Mais cette réussite contient également le principe possible de son échec. Car les classes moyennes culturelles demeurent fondamentalement attachées aux valeurs de la modernité occidentale : laïcité, autonomie individuelle, émancipation personnelle, liberté sexuelle, égalité entre les sexes. Une partie des populations auxquelles elles s’allient entretient avec ces mêmes valeurs un rapport beaucoup plus ambigu. Les unes valorisent l’individu, les autres privilégient parfois la communauté. Les unes célèbrent l’émancipation vis-à-vis des héritages, les autres revendiquent au contraire leur réaffirmation.
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Pour l’instant, ces contradictions sont masquées par l’existence d’adversaires communs. La dénonciation du racisme, de l’extrême droite, des élites, du capitalisme ou d’Israël suffit à maintenir l’unité du bloc. Mais l’histoire politique enseigne qu’aucune coalition ne peut vivre durablement de la seule désignation d’ennemis. Tôt ou tard surgit une question beaucoup plus difficile : que voulons-nous construire ensemble ? C’est là que se situe probablement l’interrogation décisive des années à venir. La France insoumise a incontestablement identifié des transformations réelles de la société française. Elle a compris avant beaucoup d’autres le déplacement des lignes de fracture. Elle a construit le bloc contestataire le plus puissant du pays. Reste à savoir si ce bloc constitue l’ébauche d’un nouveau peuple français ou seulement la rencontre provisoire de plusieurs frustrations, de plusieurs blessures et de plusieurs espérances déçues qui, faute de pouvoir encore définir un avenir commun, trouvent dans la critique du monde existant le seul récit capable de les maintenir unies.
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