Les cartes postales de Pascal Louvrier (2)

L’été l’emporte sur les autres saisons car on peut ne rien faire sans remords. Un merle me rend visite chaque matin, je lui dépose un peu de gras de jambon coupé menu sur le rebord de la fenêtre. Le chant du merle est un chant de joie.
Trouvé dans la boite à livres du village, une biographie de Ravel signée Jean Echenoz, lauréat du prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. Je rectifie : ce n’est pas une biographie mais un roman assez court – moins de 130 pages – qui retrace les dix dernières années de la vie du compositeur français, mondialement connu pour son obsédant Boléro. Ravel est né à Ciboure, le 7 mars 1875, et mort à Paris le 28 décembre 1937. Une existence sans passion amoureuse connue, de célibataire sans enfant. On a murmuré qu’il était gay, sans preuve – peut-être parce qu’il s’habillait de façon raffinée. Certains ont affirmé qu’il pratiquait le coït tarifé, pour éviter de s’attacher. Devant Marguerite Long, il lâcha cette confidence, lui qui n’en faisait jamais, sur la question de l’amour : « Ce sentiment ne s’élève jamais au-delà du licencieux. » On peut raisonnablement croire qu’il n’aima que sa mère prénommée Marie. À sa mort, en 1917, il en conçut un profond et durable chagrin. Jean Echenoz débute son roman par cette scène insolite : Ravel prend son bain dans sa petite maison de Montfort-l’Amaury. Echenoz se plait à décrire la baignoire – son livre est bourré de détails. De petite taille, il est difficile pour Ravel de s’en extraire sans risquer de déraper sur le carreau de la salle de bains. Il reste longtemps dans l’eau tiède et savonneuse, d’autant que la maison est mal chauffée et que nous sommes entre Noël et le Nouvel An. Cette baignoire, elle symbolise le ventre de Marie. Echenoz ne le dit pas. Il le suggère à peine. Tous les détails ont leur importance, ils vont former un tout harmonieux à partir duquel la personnalité de Ravel se dessine par petites touches comme dans un tableau impressionniste. Plus on prend de la distance et plus l’ensemble « vit » sous nos yeux. On referme le roman, Ravel nous paraît alors plus familier, étrangement attachant.
On apprend que le compositeur ne dort pas, qu’il s’ennuie très vite, qu’il est parfois colérique, qu’il fume des Gauloises et crée, dans le sous-sol de sa maison des Yvelines, des cocktails qui dénudent ses invités. Il oublie volontairement ses chaussures vernies sans lesquelles il n’est rien pour se soustraire à un concert. On apprend, oui, beaucoup de choses sur Ravel dont le prénom n’a aucune importance. Par exemple, pour lui, l’inspiration n’existe pas. On ne compose que sur un clavier. Sa méthode, Echenoz la résume : « (…) une longue période de gestation lui est généralement nécessaire pour composer. Que pendant cette période il arrive peu à peu, mais de plus en plus précisément, à voir la forme et la trajectoire d’ensemble de l’œuvre à venir. Qu’il peut en être ainsi préoccupé pendant des années, sans écrire une seule note. Et qu’ensuite la rédaction se fait assez vite, bien qu’il y ait encore pas mal de travail pour éliminer tout le superflu avant d’arriver, autant que possible, à la clarté finale désirée. » Echenoz évoque-t-il son propre cas ? C’est probable.
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Ravel rata quatre fois le prix de Rome. C’était un réfractaire. Mais l’homme aux costumes bariolés, avec cravates et pochettes, angoissé chronique, était invité et joué partout. On le suit dans sa tournée américaine qui donne le tournis – il empoche vingt-sept mille dollars. C’était une rock star avant l’heure. Exubérant mais introverti. Avec son « tube », « ce petit truc en ut majeur », digne d’un fou, le Boléro, fait pour être dansé le dimanche. « Cette chose sans espoir et dont on ne peut rien attendre. » La vie, quoi.
Il y a enfin cet accident de voiture. Phrases sèches d’Echenoz qui conduit le lecteur là où il voulait, à Paris, une nuit d’octobre, à une heure du matin. Ravel est blessé, pendant trois mois il ne fait plus rien. Progressivement, il va décliner, oublier les gestes les plus mécaniques. Les idées restent « en prison dans son cerveau ». De nombreux traitements sont tentés, sans succès. Le nageur ne sait plus nager. Le compositeur ne compose plus. Il ne reconnaît plus sa propre musique. Trépanation décrite par Echenoz. On ne trouve rien. 10 jours plus tard, Ravel meurt. Léo Ferré dans L’école de la poésie, déclame : « Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d’un coup toute sa musique. » À propos du Boléro, Ravel, lucide, dit encore : « Bref, c’est une chose qui s’autodétruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son. » Il faut bien un jour sortir de la baignoire.
Ravel avait un « visage aigu », le « regard noir, vif, inquiet, sourcils fournis, cheveux plaqués en arrière dégageant un front haut, lèvres minces, oreilles décollées sans lobes, teint mat. » Un homme « sec mais chic », distant, courtois, froid. Une taille de guêpe. Je cite la formule d’Echenoz : « Ravel a le format d’un jockey donc de William Faulkner. »
Quant à sa voix, on ne la connaîtra jamais, il n’en existe aucun enregistrement.
Jean Echenoz, Ravel, Les Éditions de Minuit, 2006. 128 pages.
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