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France, terroir de la Terreur

La gauche entretient depuis toujours un lien étroit avec la violence dans notre pays


France, terroir de la Terreur
Pierre Vermeren © Hannah Assouline

La Terreur de 1793 a légitimé la violence, jusqu’au crime de masse, pour écraser toute forme d’opposition. Un modèle suivi par toutes les dictatures modernes. Mais cette violence révolutionnaire n’a jamais quitté la vie politique française: elle est prônée par l’extrême gauche au fil des générations, et trouve aujourd’hui ses adeptes chez LFI.


La France, dans son rapport à la violence politique révolutionnaire, se caractérise par deux traits constitutifs instaurés en 1793 par la Terreur : la légitimation par un pouvoir d’une violence politique et criminelle de masse, et partant de ses modalités de mise en œuvre ; et par suite la structuration à titre définitif dans la société française d’un groupe révolutionnaire héritier de la Terreur, dont la permanence, depuis deux siècles, est sans équivalent au monde.

L’Ancien Régime a été abattu par une double révolution. La révolution libérale et bourgeoise de 1789 – qui n’aurait pas eu lieu sans l’apport décisif de la noblesse bleue et du bas clergé –, qui a fait éclater les cadres malthusiens inégalitaires de la société politique et économique d’Ancien Régime ; elle fut principalement tournée contre l’absolutisme royal et les privilèges fiscaux de la noblesse et du clergé. Cette première révolution s’inscrit dans la continuité de la révolution américaine de 1776, posant les bases du libéralisme économique et politique des Lumières appelé à façonner l’Occident moderne.

Sartre: jamais assez

Puis en 1793-1794, la révolution radicale et autoritaire destinée à combattre les ennemis de la Révolution, à éradiquer les contre-révolutionnaires, et jusqu’aux marques et traces idéologiques et nominales de l’Ancien Régime. Après l’exécution du roi et la mort provoquée de son fils, celle-ci se retourne contre l’Église à laquelle elle entend se substituer en tant qu’instance idéologique suprême. Elle invente pour ce faire la violence d’extrême gauche du parti des coupeurs de têtes. Cent quatre-vingts ans plus tard, le philosophe Jean-Paul Sartre s’est posé en héritier et laudateur de cette Terreur : « Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas là d’autres moyens que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué » (entretien à Actuel en février 1973). La Terreur a fait au minimum de 35 000 à 40 000 morts (J.-C. Martin) sur les échafauds, devant les pelotons d’exécution et dans les prisons du régime, et 170 000 Vendéens de tous âges ont été massacrés sans autre forme de procès (nonobstant Lyonnais et Toulonnais). Ce n’était pas assez pour Sartre.

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De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. Leurs traits saillants n’ont pas changé : la haine politique qui sert de carburant ; la violence verbale, politique et physique qu’elle induit ; et le mensonge, qui sert à occulter les crimes qui en sont le produit. De même qu’il a fallu deux siècles pour que le génocide vendéen soit reconnu du bout des lèvres, il n’est pas recommandé d’enseigner dans les lycées français que Lénine a été « l’inventeur du totalitarisme » – une vérité historique pourtant établie par les historiens –, et il est peu probable que les protecteurs des assassins de Quentin Deranque, le jeune Franco-Péruvien de 23 ans massacré à Lyon le jour de la Saint-Valentin 2026, reconnaissent la nature politique de ce crime avant des décennies.

Avec le recul historique et la longue durée, la culture politique mondiale et française a été puissamment marquée par les héritages révolutionnaires de la Terreur. Il serait faux et mensonger d’imputer toute forme de violence politique à cette tradition révolutionnaire. La pratique de la violence politique n’est hélas l’apanage d’aucune civilisation ni d’aucune époque, seuls ses formes et la fréquence, ou le contexte, de ses usages varient. La nature humaine est portée à une violence atavique et gratuite, que seuls les processus d’éducation et de civilisation des mœurs sont à même de canaliser, de marginaliser, de symboliser, et pour un temps plus ou moins long, d’endiguer. Pour autant, l’irruption de la modernité politique à travers la Révolution française et l’épisode de la Terreur en particulier ont été le support historique de formes inédites de violence politique que le monde n’a cessé d’adopter, de reproduire et de sophistiquer depuis deux siècles.

Marque indélébile

Le plus étonnant est que cette violence meurtrière de masse, quoiqu’elle ait fait vivre la bourgeoisie française dans la peur tout au long du xixe siècle, au point de la pousser à intervalles réguliers à des contre-violences politiques de masse, a gardé jusqu’à nos jours des adeptes et des partisans : tel est le destin du « parti révolutionnaire français », qui se renouvelle de génération en génération, legs de deux siècles et marque indélébile de la culture politique française. Aucun autre pays au monde – surtout en Occident – ne peut se targuer, trente-cinq ans après la chute de l’URSS, de posséder simultanément trois formations trotskystes marxistes-léninistes, un parti communiste et le parti dit « insoumis », d’obédience trotskyste, installé au cœur des institutions républicaines : son programme est non seulement de « bordéliser » la République, mais de créer un climat préinsurrectionnel, avec le soutien de pans entiers des élites bourgeoises, notamment économiques et intellectuelles.

Non seulement le président Macron n’est pas parvenu à résorber cette exception française mais, qu’il l’ait voulu ou non, ses deux quinquennats ont contribué à la conforter.

Revenons aux origines. 1793 et la Terreur ont inventé les formes modernes de la dictature politique, et les moyens d’écraser toutes formes d’opposition : la suspension de la légalité ; le terrorisme (qui a donné son nom au régime) ; la loi des suspects ; le Tribunal révolutionnaire ; la violation des droits politiques des accusés ; l’abolition des droits de la défense dans le procès politique ; la confusion entre droits communs et prisonniers politiques ; l’usage extensif de la guillotine et des exécutions sommaires ; l’élimination physique des ennemis idéologiques par tout moyen (noyades, massacres, extermination, etc.) ; le vote truqué des instances électorales ; le vandalisme et le pillage comme mode de régulation révolutionnaire ; le populicide mis en place en Vendée, que l’on finit par qualifier de génocide au xxe siècle ; le libre cours donné aux pratiques meurtrières les plus barbares et dont la « guerre de Vendée » a été le réceptacle, la déshumanisation de l’ennemi autorisant l’élimination de populations entières hors de toute menace réelle.

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Michel Onfray a utilement rappelé que Jean-Luc Mélenchon, entrant à l’OCI en 1972 – le mouvement trotskyste lambertiste – a choisi pour pseudonyme Antoine Joseph « Santerre », personnage historique de la Terreur et brasseur parisien devenu général révolutionnaire sans talent. Jules Verne le présente ainsi dans un roman historique : « La Convention, effrayée, ordonna de détruire le sol de la Vendée et d’en chasser les “populations”. Le général Santerre demanda des mines pour faire sauter le pays, et des fumées soporifiques pour l’étouffer ; il voulait procéder par l’asphyxie générale. Les Mayençais furent chargés de “créer le désert” décrété par le comité de salut public. » On ne saurait mieux annoncer les techniques d’extermination mises en place par les régimes totalitaires du xxe siècle, qui ne se sont pas privés de puiser dans l’arsenal des tactiques et moyens inventés ou conçus sous la Terreur pour éliminer leurs adversaires et imposer leurs idées par la force.

La Révolution dévorant ses enfants par vagues a fini par engloutir les Montagnards, porteurs de cette violence inouïe dans une société « civilisée », et par susciter la réaction thermidorienne qui a éradiqué le parti robespierriste et sa bande criminelle. L’épisode n’en eut pas moins de telles conséquences qu’il peut être regardé comme une porte d’entrée dans la modernité, que l’on a voulu occulter ou relativiser. La Terreur déconsidère en effet l’entreprise révolutionnaire, et contredit le discours sur le progrès universel et le « sens de l’histoire », mantra du progressisme français. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs…

En marquant profondément le subconscient des élites bourgeoises et politiques françaises du xixe siècle, la Terreur a suscité en retour peur et contre-violence. Rappelons la violence extrême de la répression des épisodes révolutionnaires français de 1830, 1848 et 18711.  En 1912, le roman d’Anatole France, Les dieux ont soif, met en scène le sinistre Évariste Gamelin, juré au Tribunal révolutionnaire, dont le fanatisme au front bas a épouvanté et créé le Parti de l’ordre qu’est devenue la République. Au xxe siècle, les deux guerres mondiales et les guerres coloniales ont certainement permis de mettre au pas, voire d’éliminer de manière plus invisible nombre de militants révolutionnaires.

La tradition

Le second héritage de la Terreur, loin d’avoir disparu, est que son attirail politique a créé une tradition politique féconde et pérenne. Le « parti révolutionnaire » n’a cessé de ressurgir au xixe siècle puis aux deux siècles suivants. Il s’est structuré et doté de pratiques politiques et d’un corpus transmis de génération en génération. C’est en France que le socialisme, puis le communisme – la Commune de Paris – ont été conçus et inventés, que la révolution est devenue une tradition politique, doublée d’un puissant imaginaire qu’aucun drame humain ou historique ne parvient à désacraliser. Au xxe siècle, le Parti communiste français, par sa puissance d’attraction et de répression, a longtemps permis d’encadrer et de neutraliser les éléments incontrôlables du « parti révolutionnaire ». La résurgence Mélenchon de ce début de xxie siècle est permise par la quasi-disparition du PCF, et sa mainmise sur une large partie de la gauche a été rendue possible par l’affaissement inédit des appareils syndicaux et du Parti socialiste.

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Enfin, du fait de la centralité politique internationale de la France et de sa culture politique au xixe siècle, mais aussi de la circulation des élites politiques occidentales et coloniales à Paris dans la première moitié du xxe siècle, les idées révolutionnaires, potentialisées par Lénine, se sont mondialisées. Lénine fut le concepteur du parti politique moderne qui, dans sa forme révolutionnaire (structure politique légale vs structure révolutionnaire clandestine), a permis la diffusion de la culture révolutionnaire et sa contagion au xxe siècle. Ainsi métamorphosé, cet héritage français est devenu un produit d’exportation qui a triomphé dans le monde entier, notamment dans les plus grands empires de la planète (Russie, Empires ottoman et perse, Chine, Vietnam, Corée, etc.).

Les graves événements que la France a traversés en février 2026, de même que la subversion d’une partie de la jeunesse étudiante, invitée à déployer un antisémitisme virulent que l’on pensait éradiqué, avec le soutien de structures partisanes quoiqu’elles s’en dédisent, s’inscrit dans la longue histoire qui nous ramène aux temps révolutionnaires. De même, la haine anticatholique, qui a renoué ses canaux d’expression (qu’illustre la récente litanie de destructions de biens religieux et de lieux de culte), et qui est palpable dans l’affaire Quentin Deranque, renvoie à la tradition révolutionnaire française, qui fut d’abord anticléricale. Cette dimension est à méditer dans un pays où l’Église et le catholicisme ont été si puissants qu’ils ont nourri une haine inextinguible, que véhicule le parti révolutionnaire. Cette singularité historique française n’a pas encore trouvé son historien. Elle est pourtant de toute première importance au regard de son ancienneté, de sa permanence et de sa puissance historique. Quels sont ses modes de transmission, de sociabilité, ses instituts de formation, au point que ses militants, ses apprentis et ses maîtres, de génération en génération, transmettent une histoire qui les dépasse ? Le parti révolutionnaire français a cessé d’être ouvrier et parisien. Il s’est provincialisé et embourgeoisé, il a migré vers les universités et les salles de rédaction, mais sa fonction tribunitienne et sa capacité subversive sont parmi nous. L’islam révolutionnaire est son nouvel horizon, même s’il faut convenir que la convergence des luttes demeure assez rhétorique de ce côté de la nouvelle société française, tant il est difficile de marier les contraires hors de toute tradition intellectuelle et historique.


On a cassé la république: 150 ans d'histoire de la nation

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  1. Pierre Vermeren, On a cassé la République. 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier, Paris, 2020. ↩︎
Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




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Pierre Vermeren est historien et professeur des universités ; il est l’auteur de La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire (« Texto », Tallandier, 2020) et L’Impasse de la métropolisation (« Le Débat », Gallimard, 2021).

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