On n’a pas assez parlé du déclin de l’attractivité des centres de nos villes et des difficultés du petit commerce, dans la campagne électorale qui s’achève. Une grande tribune propose d’agir: nos centres-bourgs représentent encore des millions d’emplois non délocalisables – il faut davantage s’en préoccuper.
Je suis aujourd’hui associé dans une entreprise du bâtiment. Mais il y a quelques années, comme beaucoup de Français, j’ai passé des week-ends entiers sur des ronds-points avec un gilet jaune sur le dos.
On a beaucoup caricaturé ces moments. Pourtant, quand on repense à ce qui s’y disait, il ne s’agissait pas seulement du prix du carburant ou d’une colère passagère. Sur ces ronds-points, des gens qui ne se connaissaient pas ont commencé à parler de leur vie quotidienne. Et très vite, une réalité est apparue : dans beaucoup de provinces, la vie devient de plus en plus difficile. Les commerces ferment. Les services disparaissent. Les centres-villes se vident.
Sentiment d’impuissance
Cette colère racontait déjà quelque chose de profond : le sentiment que le cœur de nos villes et de nos villages s’éteint peu à peu dans l’indifférence générale, à commencer par celle de nos dirigeants. Notre sentiment d’impuissance, aussi, face à l’effacement progressif de notre mode de vie, de notre joie, de notre monde. Une France oubliée. Une France qui devient déserte. Elle est celle où la jeunesse manque le plus d’opportunités professionnelles. Une France timide qui n’ose pas demander d’aides, qu’on ne voit pas se plaindre sur les plateaux de télévision. Et pour cause, elle n’est pas invitée.
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Hors des grandes métropoles, point de salut. Les municipales devraient pourtant être l’occasion de rappeler l’existence de ces centaines de petites villes qui faisaient autrefois la beauté et la spécificité de la France. De Carcassonne à Montceau-les-Mines en passant par Dax, Clermont, Quimper et Maubeuge, les vitrines ferment et les bistrots sont remplacés par des enseignes de fast-food. Où sont les grands plans Marshall et autres comités Théodule quand on a besoin d’eux ?
Je travaille dans le bâtiment. Mon métier me fait entrer partout : dans des boutiques, des immeubles, des cellules commerciales. Et depuis vingt ans, je vois la même scène se répéter. Une vitrine qui ferme, puis une autre. Un rideau métallique qui reste baissé pendant des mois. Parfois des années. On nous explique que si nos centres-villes se vident, si nos rideaux restent baissés, si nos commerces ferment les uns après les autres, ce serait la faute des plateformes chinoises et américaines, de Shein, d’Amazon ou de Temu. C’est pratique. C’est lointain. Bien sûr, elles ont changé les habitudes de consommation. Mais elles n’expliquent pas le phénomène. Ce n’est pas depuis Pékin ou San Francisco qu’on ferme nos boulangeries et qu’on coupe nos lignes de TER ! La vérité est plus simple et dérangeante : nous avons méthodiquement étouffé la vie dans nos centres-villes.
La France en vacance (commerciale)
D’abord parce que l’économie des petits commerces est devenue fragile. Dans certaines rues, les loyers commerciaux atteignent des niveaux que seuls les grands réseaux peuvent supporter. Les indépendants disparaissent peu à peu, et les locaux restent vides dans l’attente d’un locataire solvable. Ensuite parce que les règles se sont accumulées au fil des années. Normes d’accessibilité, contraintes énergétiques, procédures administratives : chacune peut se justifier. Mais leur empilement finit par décourager ceux qui voudraient se lancer. Beaucoup de commerçants passent aujourd’hui plus de temps à gérer des formalités qu’à développer leur activité.
Selon les données des fédérations du commerce et de cabinets spécialisés, le taux de vacance commerciale dans les centres-villes français dépasse 12% en moyenne, et atteint 15 à 20% dans de nombreuses villes moyennes, voire plus. Les loyers commerciaux en hypercentre peuvent représenter jusqu’à 10 à 15% du chiffre d’affaires d’un petit commerçant, un seuil considéré comme critique pour la rentabilité.
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Les commerçants dénoncent une accumulation de normes (accessibilité, sécurité incendie, affichage environnemental, gestion des déchets, terrasses, enseignes…) dont le coût peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros lors d’une installation ou d’une mise aux normes. Dans certaines communes, la suppression de places de stationnement a atteint 20 à 30% en dix ans, sans alternative de transport crédible. Pourtant, la vie quotidienne d’une famille, c’est souvent la voiture plutôt que la marche ou le vélo. Lorsque venir en centre-ville devient compliqué, les clients se tournent vers les zones commerciales ou vers Internet. Et quand les clients disparaissent, les commerces suivent.
Les vacances commerciales sont patentes dans les villes dites moyennes. Des villes comme Saint-Étienne, Béziers, Perpignan, Calais, Nevers, Carcassonne ou encore Châteauroux, sont tout particulièrement touchées. Ce sont des villes de gilets jaunes. Des villes qui ne veulent pas s’éteindre en silence.
“Plan Clochers Vivants” : Sauvons nos centres-villes !
C’est pour alerter sur cette situation que j’ai lancé le Plan et la pétition « Clochers Vivants ». Le nom ne doit rien au hasard. Dans nos villes et nos villages, les clochers ont longtemps été les repères autour desquels s’organise la vie collective. Ils dominent encore les centres-villes. Mais trop souvent, ils dominent désormais des artères exsangues. Pourtant, rien n’est irréversible. La revitalisation des centres-villes ne demande pas des plans technocratiques complexes. Elle demande surtout du pragmatisme. De se retrousser les manches une bonne fois pour toutes.
Il faut aussi alléger la pression fiscale et administrative qui pèse sur les petits commerçants. Il est urgent de traiter sans tabou la question de l’accessibilité des centres-villes, afin qu’ils restent des lieux de vie pour les habitants et les familles. Car derrière chaque commerce qui ferme, il y a plus qu’une activité économique. Il y a un emploi qui disparaît, un apprenti qui ne sera pas formé, un lieu de rencontre qui s’éteint. La vitalité d’un pays ne se mesure pas seulement à ses grandes métropoles. Elle se voit aussi dans l’état des rues commerçantes de ses villes petites et moyennes. Les causes de ce déclin sont ici, chez nous. Les solutions aussi.




