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Code noir et chèque en blanc

L’éditorial de juin d’Elisabeth Lévy


Béatrice Bellay a probablement trouvé un appartement à Paris. Cette députée socialiste de Martinique expliquait récemment avoir cherché pendant un an et demi, preuve irréfutable selon elle que le Code noir avait encore des effets dans notre vie. Or, le 28 mai (lendemain de notre bouclage), l’Assemblée nationale a certainement adopté à une très large majorité, peut-être à l’unanimité, la proposition de loi du groupe LIOT abrogeant cet ensemble d’édits royaux des XVIIe et XVIIIe siècles. Je gage que les commentateurs ont rivalisé dans l’emphase boursouflée pour célébrer cette nouvelle victoire humaniste. Victoire sur qui ou sur quoi, on ne sait pas, car à ma connaissance, il n’y a pas en France de parti de l’Esclavage, pratique aussi inhumaine qu’elle a été longtemps universelle. La France n’a pas inventé l’esclavage, mais elle a été l’une des premières à l’abolir – en 1794 et en 1848. Avec la disparition de l’esclavage, le Code noir est tombé en désuétude. Et avec l’érection de la Déclaration des droits de l’homme au rang de norme constitutionnelle, il est tout simplement illégal.

Certes, prendre d’assaut des forteresses en ruines est infiniment gratifiant. Seulement, cette abrogation n’est pas seulement inutile, elle est problématique. Passe encore que l’Assemblée perde son temps à abroger un texte qui n’avait pas la moindre existence concrète ou symbolique. Abroger le Code noir revient précisément à reconnaître qu’il continue à hanter les rapports sociaux, autrement dit que notre inconscient collectif n’est pas seulement colonial, mais esclavagiste. « Les héritages de l’esclavage continuent de structurer des injustices et des discriminations contemporaines », assènent des élus socialistes dans une tribune.

Derrière l’unanimité parlementaire, cela revient aussi à diviser les Français sur une base ethnique. Les « racisés », éternellement victimes, peuvent invoquer les malheurs de leurs ancêtres pour justifier tout ce qui ne va pas dans leur existence ; les « non-racisés », également appelés Blancs, sont ontologiquement coupables des crimes (réels ou pas) de leurs aïeux.

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Députés désœuvrés et militants en quête de cause disposent désormais d’un terrain de jeu illimité. Il doit bien rester dans notre législation des vestiges oubliés du droit romain offensants pour les descendants d’Astérix. Je me demande si les édits antijuifs de Saint-Louis ne seraient pas les principes actifs de l’antisémitisme contemporain. Enfin, en fouinant dans les sous-sols du droit, on dénichera bien quelques dispositions patriarcales toujours officiellement en vigueur, qui débecteraient le plus bourrin des masculinistes.

Dans la foulée, on voit logiquement pointer la concurrence victimaire, où on joue à celui qui a le plus souffert. En mars, la France a sagement refusé de voter la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies affirmant que l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire. Cette hiérarchisation est une négation même de l’idée de crime contre l’humanité. Il n’y a pas de palmarès de l’horreur ou du malheur. De plus, non contents de juger le passé, entreprise déjà masochiste et morbide, on le réécrit. Comme la loi Taubira, dont on a célébré les vingt-cinq ans, le texte de l’ONU passe purement et simplement sous silence les traites arabes et interafricaines. Les seuls crimes qui méritent d’être ressassés pendant des siècles sont ceux de l’Occident. Christiane Taubira ne voulait pas que les « jeunes Arabes portent sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Louable sollicitude. On regrette que les jeunes aujourd’hui qualifiés de Gaulois n’y aient pas droit.

Les génuflexions ne suffisent pas, il faut passer à la caisse. L’abrogation du Code noir ne clôt pas la litanie des revendications mémorielles, elle annonce l’étape suivante : les réparations. Il ne s’agit plus d’un tribut payé aux vainqueurs, ni d’un dédommagement versé aux victimes et à leurs descendants immédiats, comme dans le cas de l’Allemagne après la Shoah. Dans leur acception postmoderne actuelle, les réparations n’éteignent jamais la dette. Les descendants d’esclaves ont à jamais une créance sur les peuples dont les ancêtres ont pratiqué l’esclavage, car le trauma se transmet de génération en génération. Peu importe qu’il se trouve inévitablement parmi eux des descendants d’esclavagistes. L’Occident paiera.

Emmanuel Macron semble avoir senti le piège. S’il a estimé que la réparation était une immense question qui ne devait pas être éludée, il a immédiatement précisé qu’elle ne pourrait jamais être totale : « Il ne faut pas faire de fausses promesses. » Comme sa réflexion est « inachevée » et qu’en France tout finit en rapport, il en a commandé un. Mais attention un truc sérieux : scientifique, international et tout et tout, il devra suggérer aux décideurs politiques des moyens de se dépatouiller de cet épineux dossier. Il ne m’a rien demandé, mais j’ai ma petite idée pour en finir avec ce chantage mémoriel, c’est de faire pareil. Invitons la Turquie à payer pour les massacres de Thessalonique (1430), Otrante (1480), Nicosie (1570), Constantinople (1821) et Batak (1876) ainsi que pour le devchirmé, système qui permettait aux Ottomans de recruter de jeunes chrétiens pour faire la guerre (XIVe-XIXe). Exigeons du monde arabe, Algérie en tête, des réparations pour les razzias des Barbaresques, qui réduisirent au moins un million d’Européens en esclavage (1530-1780). Après tout, si les factures de l’Histoire ne sont jamais soldées, autant présenter les nôtres. Reste à savoir qui paiera pour la guerre de Troie.

Comment l’Etat s’aveugle sur les ingérences étrangères

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La Russe Xenia Fedorova, présente dans les médias du groupe de Vincent Bolloré, fait l’objet d’une intense campagne de presse hostile depuis quelques jours. Est-il à ce point insupportable de laisser parler une voix soutenant le Kremlin, dans la presse française? Pendant qu’on critique les ingérences russes, personne ne trouve rien à redire sur les ingérences qataries ou algériennes, observe notre chroniqueur1.


Il faut faire taire et expulser Xenia Fedorova, coupable d’être Russe et de s’exprimer sur CNews. C’est ce que réclament la propagande d’Etat et ses caniches, Le Monde en tête. Ces pourfendeurs habituels de la xénophobie voient en cette journaliste étrangère le symbole d’une ingérence venant contredire le récit officiel sur le conflit avec l’Ukraine. Les sycophantes réclament le retrait du titre de séjour de la jeune femme et son renvoi vers Moscou.

Deux poids, deux mesures

En revanche, les mêmes dénonciateurs ne disent rien du Qatar, notamment propriétaire du Paris-Saint-Germain (PSG) et de la chaine islamique Al Jazeera diffusée en France. L’émirat était hier encore protecteur et financier du Hamas, instigateur du pogrom anti-juif du 7-Octobre. Samedi, lors de la finale PSG-Arsenal, des supporters du club parisien brandissaient des drapeaux palestiniens et des banderoles « Free Palestine » ou « Stop genocide in Gaza », slogans agréés par le Qatar et LFI. C’est sous ces mots d’ordre que, le soir-même à Paris et dans d’autres villes, des casseurs et des pilleurs allaient mimer des scènes d’intifadas, en se prenant aux forces de l’ordre et en tentant, en certains endroits, de pénétrer dans des immeubles d’habitation. Une vidéo a montré également un émeutier tenant un mortier et expliquant : « Ça, c’est pour les Juifs ! ». Dimanche, Emmanuel Macron a reçu l’équipe de football à l’Elysée : les joueurs arboraient ostensiblement Qatar en lettres majuscules sur leur thorax. Jamais une ingérence étrangère n’a été plus visible que lors de cette scène au cœur de la République. Pourtant, aucun commentaire ne s’est ému de cette promotion d’un Etat au cœur de l’Etat, ni de l’éventuelle responsabilité du propriétaire du PSG dans l’orgie de violences de la « nouvelle France », issue principalement de l’immigration maghrébine et africaine.

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Paris humiliée par la racaille après PSG / Arsenal

La Russie de Poutine est assurément critiquable. Mais elle n’a rien eu à voir avec les scènes de pré-guerre civile qui ont humilié l’Etat aux yeux du monde entier. Les assauts contre la police et la gendarmerie (178 blessés) n’ont pas été menés non plus par des hooligans ou des voyous désœuvrés. Les affrontements ont été conduits par des jeunes majoritairement issus de la contre-société, elle-même fédérée par l’apprentissage insidieux de la haine de la France et de son passé. Il y a, d’évidence, des ingérences étrangères en France. Pire : il y a des ennemis intérieurs.
Mais cette cinquième colonne a des liens idéologiques avec le Qatar, l’Algérie et l’islamisme plus généralement. Jean-Luc Mélenchon est d’ailleurs devenu l’instrument de cet entrisme. Bally Bagayoko, maire LFI de Saint Denis, a été acclamé le soir de son élection aux cris de : « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! ».
Or, devant les ambiguïtés de l’émirat ou devant la dictature algérienne, dénoncée par Boualem Sansal dans son livre sorti hier, la diplomatie française reste muette. En revanche, elle ne ménage pas ses critiques contre Poutine ou Israël dans sa guerre contre le totalitarisme coranique.
Dans ce contexte de soumission de l’Etat à des forces étrangères conquérantes, assimiler Xénia Fedorova à une menace de déstabilisation relève du foutage de gueule.

  1. Ivan Rioufol intervient également sur CNews et est édité chez Fayard, comme Melle Federova NDLR. ↩︎

La Légende

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La révolution des oubliés

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Présidentielle en Colombie: le sosie de Bukele en pole position

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Favori pour l’emporter au deuxième tour le 21 juin, Abelardo de la Espriella promet une politique libertarienne comme celle de l’Argentin Javier Milei et la construction de méga-prisons sur le modèle de celles de Nayib Bukele au Salvador. Il a reçu le soutien de Donald Trump.


Le résultat du 1er tour de la présidentielle en Colombie, 52 millions d’habitants, qui s’est tenu le dimanche 31 mai et a placé en pole position le candidat de la droite radicale, qualifié bien sûr par la bien-pensance de « populiste » (synonyme pour cette dernière de démagogue), Abelardo de la Espriella, avocat et homme d’affaires millionnaire de 47 ans, n’est en réalité qu’une demi-surprise.

Les sondages se trompent

Les derniers sondages le donnaient en deuxième position avec 27 à 31%, soit un retard de 6 à 17 points sur son rival de gauche, Iván Cepeda. Ce dernier, philosophe, militant des droits de l’homme, ancien communiste et sénateur, était crédité de 37 à 44% selon les différents instituts. C’était oublier que depuis l’annonce de sa candidature, après l’assassinat en août 2025 à Bogota, sur une place publique lors d’une manifestation politique, du candidat de la droite traditionnelle Miguel Uribe Turbay, les intentions de vote en sa faveur suivaient une trajectoire ascendante que rien ne semblait endiguer. Certains commentateurs s’aventuraient à prédire qu’il pouvait talonner oumême faire jeu égal avec son rival. Mais aucun n’osait imaginer qu’il pourrait le devancer de manière confortable et, enconséquence, faire de lui le favori du second tour le 21 juin.

A lire aussi, Gil Mihaely: Ukraine: vers une deuxième défaite russe?

Se réclamant à la fois du président salvadorien Nayib Bukele, avec qui il a une certaine ressemblance physique (même barbe, coupe de cheveux noirs et un faciès assez similaire), de l’Argentin Javier Milei et de Donald Trump, M. de la Espriella est arrivé en tête avec 43,7 %, contre 40,9 % pour Cepeda, soit un avantage de près de trois points. La candidate de la droite traditionnelle, Paloma Valencia, qui a obtenu 7% alors que la moyenne des sondages lui attribuait 14%, s’est ralliée à lui à peine les résultats connus. Dès lors, logiquement – mais prudence, la logique en Amérique latine est très capricieuse –, il devrait être le futur président de la Colombie, la somme de leurs deux scores franchissant la barre des 50%. Même s’il recueillait le plein des suffrages du centriste Sergio Fajardo, qui a fait 4,26%, et des neuf autres postulants qui, à eux tous, n’arrivent pas à 3%, M. Cepeda plafonnerait à 48 %. Tous les sondages donnent M. de la Espriella gagnant avec une marge étroite. Le seul qui le voit perdant attribue 52 % à son adversaire.

À quoi donc est imputable sa victoire du 1ertour ? D’abord, depuis sa fondation, la Colombie a toujours été gouvernée par la droite sous ses différentes variantes. C’est donc un peu un retour à l’ordre normal des choses. S’il l’emporte le 21 juin, le gouvernement de gauche dirigé par Gustavo Petro, un ancien guérillero élu à la surprise générale en 2022, n’aura été qu’un intermède de quatre ans (la durée du mandat) dans l’histoire du pays.

Violence endémique dans le pays

Plus les difficultés s’accumulaient, plus Gustavo Petro, le président sortant, se radicalisait au point parfois de se prendre pour le substitut de Nicolás Maduro, l’ex-président vénézuélien aujourd’hui détenu aux États-Unis après sa spectaculaire capture par Trump.

Pendant ces quatre dernières années, la violence a explosé. La Colombie, en nombre d’homicides, se classe deuxième d’Amérique latine derrière l’Équateur, avec 25 morts pour 100 000 habitants, mais devant le Honduras et le Brésil. La guérilla (phénomène endémique depuis 1948), malgré des négociations de paix qui traînent en longueur et apparaissent de plus en plus comme une diversion de la part de ces organisations subversives très liées au narcotrafic, a repris, si l’on peut dire, du poil de la bête. Depuis 2022, le nombre de guérilleros a doublé, passant de 13 500 à 27 000, et à nouveau, des parcelles du territoire national sont sous leur contrôle. D’une manière générale, ces parcelles coïncident avec les zones de culture de la coca, matière première de la cocaïne, dont la superficie est passée de 200 000 hectares en 2021 à un peu plus de 250 000 aujourd’hui.

Certes, la pauvreté, essentiellement concentrée à la campagne, a un peu diminué, mais ce recul s’inscrit dans un phénomène amorcé au début des années 2000, conséquence sans doute indirecte de la rente que procure le narcotrafic en pleine expansion. Bien que très mal répartie, celle-ci finit par ruisseler un tantinet.

A lire aussi, Richard Prasquier: Cinquante ans de fureur islamique… et d’aveuglement occidental

Ce revers de la gauche, qui néanmoins coagule 40 % du corps électoral (au second tour, on verra son plafond), est aussi à attribuer à la personnalité de son candidat. Iván Cepeda est un homme terne. Quand il prend la parole, son auditoire tombe en somnolence. Il a fait ses études de philosophie à Sofia, à l’époque où la Bulgarie était communiste. Plus tard, il a décroché une maîtrise en défense des droits de l’homme à Lyon. Il a passé les premières années de son enfance à Prague, au temps du soviétisme, et à La Havane, où ses parents communistes s’étaient exilés. Son père a été tué dans un attentat en 1994 à Bogota. Sa campagne, dans laquelle il se présentait comme le continuateur de la politique de M. Petro (qui ne pouvait pas se représenter, la Constitution interdisant un second mandat consécutif), a été sans relief, à la différence de celle de M. de la Espriella.

Ce dernier s’est inspiré à la fois de Trump et de Milei et sa tronçonneuse. Dès qu’il s’est lancé, il s’est vêtu du maillot de l’équipe nationale de foot, a adopté une faconde truculente, a recouru à un langage direct, sans euphémisme, pour promettre une libération de l’économie dans la veine libertarienne, de construire des méga-prisons sur le modèle de celle de Bukele au Salvador, de rompre les négociations avec la guérilla, d’anéantir ses foyers, et d’entreprendre une éradication de la culture de la coca avec le concours des États-Unis.

Ce retour probable, mais pas acquis, en Colombie de la droite qui se veut radicale et sans concession confortera la tendance à une droitisation de l’Amérique latine.

Dimanche prochain 7 juin a lieu le 2e tour de la présidentielle au Pérou. La fille, Keiko, de l’ancien président Alberto Fujimori, qui sauva son pays des griffes du polpotiste Sentier lumineux, est aussi en pole position pour l’emporter, un quart de siècle après la chute de son père. Entre elle et Marine Le Pen, bien qu’elles ne se connaissent pas – voire qu’elles ignorent l’existence l’une de l’autre –, il y a beaucoup de points communs. Notamment, elle se réclame d’une droite sociale. Si elle et M. de la Espriella l’emportent, il ne resterait à gauche que le Brésil, l’Uruguay, le Mexique et, mais pour combien de temps encore, Cuba.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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Moi, mon double en silicone et l’algorithme

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Le roman d’anticipation de Jean-Paul Oury permet d’approfondir notre réflexion sur l’éventuel libre arbitre à venir des intelligences artificielles.


Les révolutions scientifiques sont de deux sortes : celles qui sont tournées vers la conquête du monde extérieur, sur la compréhension de l’univers et celles qui explorent notre nature humaine, nos origines, qui ressemblent en cela à une aventure intérieure. Les deuxièmes sont les plus troublantes et les plus bouleversantes, car si les premières permettent des prodiges, elles laissent intactes notre propre intégrité individuelle et psychologique, notre identité. Tandis que les deuxièmes nous révèlent que notre nature même et les conditions de notre identité peuvent être remises en question. Que l’on se rappelle les torrents d’indignation voire de haine avec lesquels le darwinisme et notre filiation simiesque furent accueillis.

Cumul

L’intelligence artificielle est la première révolution qui s’étend à la fois sur les deux tableaux. Elle est peut-être en cela le plus grand bouleversement scientifique de l’histoire, comme si les effets de la révolution copernicienne et de l’évolution des espèces marquaient le monde des sciences d’un seul choc cumulé.

Dans son roman Siliclone, Jean-Paul Oury prend la mesure d’une telle révolution. Beaucoup d’ouvrages ou de romans ont déjà été écrits sur l’IA. Mais peu ont étendu leur réflexion jusqu’à ses limites les plus dérangeantes. Et si l’IA avait fait des progrès tels que nous serions en mesure de créer des clones parfaits de nous-mêmes, indiscernables quant à l’apparence physique, les gestes, les attitudes et la voix et ayant téléchargé nos connaissances, notre histoire personnelle la plus intime, notre psychologie, notre caractère et étant capables de les reproduire fidèlement ? Nous pourrions déléguer notre présence à ces doubles parfaits lors d’une réunion professionnelle, une représentation publique, voire une relation avec notre entourage proche. Ils pourraient même nous offrir une immortalité en miroir, en prenant notre succession après notre disparition.

Le propos interpelle d’autant plus que nous savons ne pas être loin d’une telle réalité. Les robots de Figure AI ou de Boston Dynamics émerveillent autant qu’ils terrifient par leur réalisme. Le scénario de Siliclone possède la force de la proximité technologique, comme les meilleurs épisodes de Black Mirror.

Siliclone peut être considéré en cela comme l’un des premiers romans post-singularité, c’est-à-dire ne se posant plus la question de savoir si nous avions atteint l’impossibilité de distinguer l’IA de l’humain, mais passant à l’interrogation suivante : la menace sur notre identité, sur ce qui fonde notre individualité même. Les siliclones sont-ils de simples répliques ou deviennent-ils un autre nous-mêmes, jusqu’à employer le « je » à notre place, comme s’ils ne pouvaient se distinguer organiquement de nous ? Si une entité ressentait exactement la même expérience subjective et intime que la nôtre, serait-elle seulement une réplique de nous-mêmes ou véritablement nous, réparti en deux êtres ?

Les Linceuls, film de David Cronemberg, 2025 (C) Pyramide Films

Bouclé

Plusieurs passages du roman sont jubilatoires à ce titre. Par exemple, lorsque le techno-prophète Alexandre Laurent alors en fin de vie voit son double lors d’une émission télévisée révéler qu’il est un siliclone, mettant en conflit de nouvelles lois d’Asimov. Ou lorsque le siliclone se met à parler non seulement en lieu et place de son humain d’origine, mais à considérer qu’il ne peut à proprement parler au nom d’une entité différente.

Le roman s’achève sur une sorte de test de Turing ultime : un concert de musique joué par des siliclones, et dont les spectateurs sont également des siliclones. Une boucle robotique totalement refermée sur elle-même dont les humains seraient exclus.

Pour Jean-Paul Oury, cette vision effrayante est en même temps ce qui sauverait l’individualité humaine, ce qui marquerait la limite entre l’humain et la machine. « Les siliclones n’avaient conscience ni de ce qu’ils jouaient, ni de ce qu’ils écoutaient et ne pouvaient juger de la qualité de l’interprétation » écrit-il. Une telle boucle de production et d’appréciation entre machines ne pourrait être que vide de conscience, une parfaite reproduction mais sans expérience intérieure. Une machine ne peut se donner des buts propres et accéder au monde des valeurs, sans quoi elle ne serait plus une machine.

Je diffère ici de Jean-Paul Oury quant à ce qui serait notre planche de salut. Si l’expérience de pensée du concert entre machines est une brillante concrétisation du test ultime – quoi de plus gratuit et de profondément humain que de choisir de se rassembler pour jouer de la musique et la faire apprécier – je crains que même ce test ne finisse par être franchi par la machine.

Dans un article récent de The European Scientist[1], je montre que nombre d’arguments en faveur d’une spécificité inexpugnable de l’humanité se révèlent à la fois mal définis et circulaires. La notion de conscience de ce que l’on fait est à la fois très floue, controversée, et s’auto-définissant selon une absurde circularité logique. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit de l’effort de la pensée pour appréhender les conditions de la pensée elle-même.

D’autres termes alternatifs à celui de « conscience » sont parfois employés, mais souffrant des mêmes défauts. Par exemple celui « d’intention » dans la célèbre expérience mentale du cabinet chinois de Searle. Ou bien « d’expérience intérieure subjective », montrant que ces notions peinent à s’extraire d’une mixture de raison et de sentiments, d’un bain de psychologisme qui les rend obscures.

Est-il impensable qu’une création artificielle finisse par se donner ses propres buts ? Jean-Paul Oury a raison de relier cette question à celle de l’accès au monde des valeurs : on se fixe des buts parce que l’on s’est défini une échelle de valeurs différenciées du monde qui nous entoure. Le monde moral n’est pas plat, il possède des reliefs qui appellent le jugement.

S’il est incontestable que c’est une dimension qui manque encore aux IA actuelles – un LLM[2] sait brillamment interpréter une image mais elle demeure pour lui une masse de pixels – c’est précisément la question à laquelle Yann Le Cun est en train de s’attaquer avec ses World Models.

Les IA de Le Cun ne seront plus de purs esprits neutres et formels se déplaçant dans le monde noétique d’aujourd’hui. Ils posséderont la connaissance des causes et conséquences physiques du monde, identifieront les éléments ou objets importants d’une scène, enfin posséderont une notion d’intérieur et extérieur de leur intégrité physique, une membrane qui délimitera ce qui les constitue physiquement en tant que système vis-à-vis du monde.

Nous fabriquons déjà des IA qui prennent des décisions, lorsqu’elles jouent un coup d’une partie d’échecs ou lorsqu’elles estiment que l’on peut engager une manœuvre de dépassement de la voiture qui se trouve devant nous. Ces actions sont enclenchées au moyen de ce que l’on appelle une « fonction de score ». Une métrique évalue les différentes possibilités et la machine enclenche l’action qui maximise la métrique. En quoi une décision humaine différerait-elle de l’utilisation d’une fonction de score ?

Si nous fabriquons des IA capables d’appréhender les causes et les conséquences des actions qui les entourent comme de leurs propres actions, je pense que des notions telles que l’empathie, l’éthique ou les valeurs émergeront naturellement. La morale tout autant que la capacité de décision sont peut-être simplement des produits de sortie de la topologie et de la thermodynamique, de l’appréhension d’un intérieur et d’un extérieur de notre perception sensible ainsi que d’une capacité à comprendre la flèche du temps. Ce qui possède ou non de la valeur et la décision de préserver ce qui en a, s’en suivent naturellement.

Si je suis devenu plus singulariste que Jean-Paul Oury, rejoignant en cela certaines des positions du Dr Laurent Alexandre, je conserve un doute sur ce qui pourrait sauver l’individualité humaine de la conquête par les IA. Mais je place cette frontière ultime au-delà des limites que Le Cun est en train d’explorer et dont je pense qu’il les franchira avec succès, montrant qu’une IA pourra se doter par elle-même de ses propres buts.

La conviction qui me reste, mais qui relève de la croyance et non de la science, fleure bon son XVIIème siècle et plus particulièrement la philosophie de Leibniz dans son discours de 1686. Ce qui nous mettrait définitivement hors de portée d’une IA serait la confirmation que l’homme est une monade, c’est-à-dire une expression de la totalité de l’univers renfermée en lui. Tout comme d’ailleurs tout être vivant, jusqu’à la plus infime paramécie, ce qui tracerait une démarcation inexpugnable entre le vivant et l’inanimé.

Chez Leibniz, même l’inanimé est une image de la totalité de l’univers, en revanche il ne l’exprime pas activement comme le fait le vivant. Nous renfermons en nous une infinité, même une infinité non dénombrable au sens de la puissance du continu et sommes capables de la traiter en un temps fini.

La solution de Leibniz a l’élégance de résoudre l’éternel dilemme entre déterminisme et libre arbitre, oscillation infernale qui nous oblige à sacrifier soit le rationalisme soit le libre arbitre. En remontant à chaque fois la totalité des chaines déterministes de l’univers, nous parvenons à ce que les philosophes du XVIIème appelaient la « cause libre ». La pure liberté ne s’oppose plus aux déterminations si celles-ci sont prises dans leur totalité.

Enfin, la monade rétablit également l’individualité de chaque être : nous sommes chacun une expression de l’univers, mais en énumérant ses termes dans un ordre qui nous est propre et fonde notre individualité. L’« âme » religieuse est un encodage infini, unique comme l’est un code identifiant impossible à reproduire.

Faudra-t-il en appeler à la métaphysique de Leibniz pour nous préserver de la puissance invasive de l’IA ? Je pense qu’il s’agit de la seule voie qui n’emploie pas des termes mâtinés de psychologisme ou d’angoisse existentielle, tels que « la conscience » que nous ne saurons jamais définir. Ou bien les expériences de Le Cun prouveront-elles que tout ceci est une illusion et que ce qui nous sépare de la machine n’est qu’un reste de nos angoisses, une différence de degré et non de nature, y compris quant au monde des valeurs ou aux buts propres que l’on se fixe.

Lisez Siliclone : même lorsque l’on est en désaccord avec certaines de ses thèses comme je le suis, c’est l’une des réflexions les plus stimulantes et les plus follement imaginatives du moment sur le sujet de l’IA : il y a du Philip K. Dick dans ce roman, avec les mêmes qualités d’interrogations adressées au lecteur. Après tout, nous continuons de nous demander si les androïdes rêvent de moutons électriques.

170 pages


[1] https://www.europeanscientist.com/fr/author/marc-rameaux/

[2] Un grand modèle de langage, grand modèle linguistique, grand modèle de langue, modèle de langage de grande taille ou encore modèle massif de langage est un modèle de langage possédant un grand nombre de paramètres NDLR.

Bavure antiraciste

En Grande-Bretagne, le catéchisme diversitaire tue. Une vidéo accablante diffusée hier montre qu’après le meurtre sauvage d’un adolescent par un jeune Sikh, la police a préféré menotter la victime agonisante, croyant sur parole l’agresseur qui criait au racisme. L’activiste identitaire Tommy Robinson ou le leader populiste Nigel Farage dénoncent des policiers woke et un racisme antiblanc institutionnalisé.


La prison à vie ! Vikrum Digwa, 23 ans, vient d’être condamné en Grande-Bretagne à la perpétuité pour le meurtre d’Henry Nowak, qu’il a poignardé à mort en décembre dernier avec un kirpan, une lame rituelle sikhe. Les faits se sont déroulés dans la nuit du 3 décembre, à Southampton, dans le sud du pays, alors que l’étudiant de 18 ans rentrait seul chez lui. À l’arrivée des policiers, l’agresseur a soutenu qu’Henry Nowak lui avait tenu des propos racistes et qu’il avait essayé de lui arracher son turban. Les agents l’ont cru et ont retourné le jeune homme pour le menotter plutôt que de lui porter secours.

Tolérance poussée à l’absurde

Ce n’est que lorsqu’il a perdu conscience que les premiers secours lui ont été apportés, bien trop tard. Le juge, William Mousley KC, a balayé la thèse du discours raciste pendant le procès. Selon lui, Henry Nowak n’aurait fait preuve que d’une attitude impertinente juste avant d’être poignardé. Le magistrat a aussi rappelé que les Sikhs sont les seuls autorisés à porter une telle arme, pour des raisons religieuses, et que cette tolérance poussée jusqu’à l’absurde a causé la mort d’Henry. Bien que les agents qui ont arrêté Henry Nowak fassent désormais l’objet d’une enquête de l’Independent Office for Police Conduct (IOPC), l’organe de régulation de la police britannique, cela ne changera rien au problème de fond : les gardiens de la paix ont peu à peu été transformés en brigadiers de l’antiracisme en Grande-Bretagne.

A lire aussi: Thalassodélinquance: j’irai cracher sur vos plages 

Depuis la mort de George Floyd en 2020, et bien qu’il s’agisse d’une affaire américaine, la police britannique a entrepris de former des agents à avoir une « meilleure conscience » raciale. Selon Gus Carter du magazine conservateur The Spectator, « les policiers sont invités à être des alliés des minorités ethniques, à prendre position plutôt que de rester passifs, et à lutter activement contre le racisme. » Il cite notamment le Plan d’action contre les discriminations raciales de la police du Hampshire (la région où le drame s’est produit) qui affirme que la police britannique « contient encore du racisme, de la discrimination et des préjugés. »

Le commissariat et le quartier du meurtrier pris pour cibles hier

La police du Hampshire a consacré près d’un million de livres à une formation obligatoire sur le racisme, les biais, les micro-agressions, les privilèges et l’importance « d’être alliée » aux minorités. Gus Carter rapporte que le commissaire de police du Hampshire a « averti les agents que tout refus d’adhérer à ces principes aurait des répercussions sur leurs évaluations de performance et leurs chances de promotion. » Dans les faits : la police est sommée de prendre position, quitte à écarter certains faits face à la moindre suspicion de racisme. Dans l’affaire Nowak, cette dérive n’a pas seulement brouillé l’enquête, elle a scellé la mort d’un adolescent sacrifié sur l’autel de la tolérance.

Ukraine: vers une deuxième défaite russe?

L’échec de l’offensive « éclair » de 2022 a forcé Moscou à passer à une guerre d’usure. Mais la stratégie de la chair à canon montre ses limites. La triple parade ukrainienne – drones tactiques, solide défense antiaérienne et frappes économiques – a payé. Si bien que les Russes sont désormais menacés sur leur propre territoire.


Mi-mai, une vidéo a circulé massivement sur les réseaux sociaux. On y voit un drone ukrainien évoluer dans le ciel de Moscou, bourdonnant tranquillement au-dessus de la capitale russe. Des habitants, incrédules, filment la scène avec leur téléphone portable, certains plaisantent et se demandent où se trouve la défense aérienne russe. En guise de bande sonore, on entend un best of d’injures et autres gros mots. L’image rappelle le temps de l’agonie de l’URSS, quand, en 1987, Mathias Rust, jeune Allemand de 19 ans, avait traversé l’espace aérien soviétique à bord d’un simple avion de tourisme, pour atterrir près de la place Rouge.

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Cette scène de mauvais augure intervient à peine une semaine après une autre, celle du défilé du 9-Mai réduit à une version minimale, dans une atmosphère anxieuse, avec des unités clairsemées. Réveil cruel pour les Moscovites. Pour la première fois depuis septembre 1941, la guerre est à leur porte. Or, contrairement à ce qui s’est passé pendant la Grande Guerre patriotique, la Russie d’aujourd’hui n’a ni les moyens, ni les alliances, ni les militaires talentueux pour renverser la situation. Ça sent la défaite, et ce n’est pas la première fois.

Coup manqué

Février 2022. L’objectif russe initial est ambitieux : éliminer l’Ukraine en tant qu’entité politique indépendante, transformer le pays en Biélorussie bis, nominalement indépendante mais concrètement soumise au Kremlin. L’opération doit être rapide : la prise de Kiev par une combinaison d’opérations aéroportées, de colonnes blindées et de sabotage intérieur est supposée provoquer l’effondrement du pouvoir ukrainien. Les unités stationnées en Crimée doivent suivre la vallée du Dniepr pour rejoindre Kiev « libérée », coupant ainsi l’Ukraine en deux et encerclant l’armée ukrainienne du Donbass. Fin de la résistance organisée. Victoire.

Pourtant, en une semaine il devient évident que l’opération est un échec dont les colonnes blindées immobilisées au nord de la capitale deviennent le symbole. Zelensky reste à Kiev, l’armée ukrainienne résiste et l’offensive russe se désorganise. Moscou est alors contraint de changer d’objectif. Première défaite. Désormais il ne s’agit plus de faire tomber Kiev, mais de « libérer » Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia, les oblasts russophones.

De la guerre éclair à la guerre d’usure

C’est à ce moment que les États-Unis et l’OTAN s’engagent massivement aux côtés de Kiev. Argent, renseignement, formation et armes transforment l’armée ukrainienne. Mais l’objectif américain est ambigu : empêcher la défaite ukrainienne et une victoire russe. Un objectif formulé négativement crée la confusion. On meurt pour la victoire, pas pour ne pas perdre. Résultat : les États-Unis et l’OTAN privent l’Ukraine de moyens permettant d’exploiter pleinement la première défaite russe. Les contre-offensives ukrainiennes de Kharkiv, puis de Kherson sont un succès. Mais la situation se retourne de nouveau en 2023. La contre-offensive ukrainienne de l’été 2023 se brise sur les lignes russes. Cependant, après dix-huit mois de guerre, Moscou n’a plus les moyens d’exploiter l’échec ukrainien pour lancer une manœuvre décisive. Poutine décide alors de transformer le conflit en guerre d’usure.

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Dès lors la stratégie russe repose sur ses atouts structurels : profondeur territoriale, avantage démographique, capacité industrielle supérieure et capacité d’artillerie considérable. L’objectif devient moins de prendre du terrain que de saigner à blanc l’armée ukrainienne. Chaque bataille est une boucherie. Les Russes même appellent leurs propres fantassins « la viande ». Pendant près de deux ans, cette stratégie fonctionne. Les Ukrainiens encaissent, cèdent du terrain par endroits et font payer chaque kilomètre très cher aux Russes. Mais l’armée ukrainienne manque d’hommes. Kiev comprend qu’il lui est impossible de rivaliser frontalement avec Moscou sur le seul terrain de la masse humaine et industrielle. L’Ukraine innove sur trois axes centraux. D’abord, frapper la profondeur russe. Raffineries, dépôts pétroliers, usines de défense, infrastructures ferroviaires et bases aériennes deviennent des cibles régulières de drones ukrainiens de longue portée. La logique est de perturber l’économie de guerre russe et d’obliger Moscou à disperser ses défenses aériennes sur un territoire immense. Ensuite, améliorer drastiquement les capacités de défense aérienne. Au début de la guerre, les frappes russes de missiles et de drones causaient des dégâts considérables. Mais progressivement, l’Ukraine construit un système combinant matériel occidental, improvisation locale et guerre électronique. Les taux d’interception augmentent fortement. Enfin, Kiev cherche à modifier le rapport d’attrition sur la ligne de contact. Les drones FPV (« First Person View », drone piloté grâce à une caméra embarquée qui transmet l’image directement au pilote, généralement via des lunettes), l’intégration numérique du champ de bataille et l’amélioration du renseignement tactique permettent progressivement aux Ukrainiens de tuer davantage de soldats russes pour un coût moindre en hommes et en argent.

Le vent tourne

Depuis la fin de l’année 2025, ces actions commencent à produire des effets stratégiques visibles. Pour la première fois depuis longtemps, les pertes russes dépasseraient les capacités de recrutement durable. Ici et là, la Russie perd du terrain. Sa stratégie de chair à canon s’épuise progressivement. La machine militaire russe reste dangereuse et puissante, mais elle n’avance plus au même rythme et semble de plus en plus coûteuse à maintenir. Dans le même temps, les frappes ukrainiennes dans la profondeur produisent leurs effets. Les raffineries touchées réduisent les capacités de production de carburants. Les usines de défense doivent disperser leurs activités. Les aéroports connaissent des perturbations répétées. La Russie est contrainte de consacrer des ressources croissantes à la protection des infrastructures plutôt qu’au front. L’immensité de son territoire devient une faiblesse : on ne peut pas tout défendre. Certes, elle conserve des avantages considérables, mais elle ne parvient plus à transformer ces atouts en victoire décisive. Inversement, l’Ukraine demeure plus faible sur presque tous les indicateurs classiques de puissance, mais réussit à rendre la guerre de plus en plus coûteuse pour Moscou. Pour de nombreux Russes, la guerre n’est plus un sujet de JT du soir, mais quelque chose qui bourdonne au-dessus de leur tête ou explose près de chez eux.

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C’est ainsi qu’un peu plus de quatre ans après l’échec stratégique de la première guerre russe en Ukraine, Moscou voit sa deuxième guerre visant à saigner les Ukrainiens à blanc et s’emparer des quatre oblasts annexés tourner elle aussi au fiasco. Et le doute s’installe désormais jusque dans le ciel de Moscou.

La culture du combat en Israël

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Taxicomanie: l’addiction sans l’addition

Un fiasco! La « taxe yachts », instaurée en 2018 par le gouvernement d’Édouard Philippe, rapporte beaucoup moins que prévu. Qui l’eut cru? Nous expliquons ici pourquoi le rendement de cet impôt est, de plus, chaque année plus bas.


Passion française, obsession de sa pléthorique administration, solution à tous nos maux : la taxe.

Il faut bien que ces messieurs-dames s’occupent – à les créer, à les contrôler et à les prélever.

Sur ce dernier plan, passion rime dernièrement avec déception. Trois exemples récents illustrent l’écart entre assourdissants rendements attendus et inaudibles tintements du tiroir-caisse – désespérément vide. Instaurée en 2018, la taxe sur les yachts devait initialement rapporter 5 à 10 millions d’euros. En 2024, elle n’aura financé notre train de vie dispendieux qu’à hauteur (si on peut dire) de 60 000 euros, même pas 1 % du bénéfice annoncé ! Plus aucun des bâtiments potentiellement assujettis n’est immatriculé en France. Aucun crâne d’œuf n’avait pu imaginer qu’un bateau, mobile par essence, pouvait changer de port d’attache.

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Même déception à Biarritz, où une hausse de 60 % de la taxe d’habitation sur les résidences secondaires n’a pas rapporté le million envisagé, puisque leurs propriétaires se sont massivement domiciliés dans leur havre basque. Ah, les mauvais Français. Même les pauvres échappent aux menées bienveillantes de Bercy. La taxe sur les petits colis – autrement dit sur les achats Sheinois – n’a pas contribué au redressement de nos trop chères dépenses publiques. 93 % des 400 millions escomptés se sont évaporés. Seuls 27 seront au rendez-vous cette année, car les plateformes logistiques ont été délocalisées. Ah, les mauvaises multinationales. Ou les mauvais gouvernants ?

Le sport, continuation de la guerre par d’autres moyens, et inversement

Après la finale de la Ligue des Champions et les scènes ahurissantes de guérilla urbaine dans la capitale française, peut-on encore dire que le sport est la mise en scène d’une violence ordonnée?


Le Paris Saint-Germain a conservé sa couronne européenne face à Arsenal. La nuit qui a suivi a fait, selon le bilan provisoire diffusé le 31 mai, deux morts et 780 interpellations. Que reste-t-il du sport comme rite ?

La guerre rejouée

Le sport moderne, depuis qu’il est sorti de l’aristocratie britannique pour devenir le théâtre des passions populaires, repose sur une fiction féconde : sublimer la violence. Freud, dans Malaise dans la civilisation, faisait de la sublimation l’opération par laquelle l’homme renonce à la satisfaction directe de ses pulsions pour les convertir en activités tolérées par la communauté. La compétition sportive offre l’une des meilleures illustrations possibles de cette opération. La force, la rivalité, le désir de soumettre autrui y subsistent intacts. Ils se déversent simplement dans un cérémonial où la défaite a cessé d’être la mort et la conquête, le pillage. Norbert Elias et Eric Dunning, dans leurs travaux communs sur le sport et le procès de civilisation, ont fait de cette opération le centre de leur enquête : la guerre rejouée par un nombre fini d’hommes pendant un temps fini, sous l’œil d’un arbitre, et lorsque le coup de sifflet final retentit, chacun rentre chez soi.

Le dispositif n’a rien de moderne, même si ses formes anciennes ne se laissent pas confondre. Les Grecs assortissaient les jeux d’Olympie d’une trêve sacrée, qui faute de suspendre les conflits entre les cités, garantissait la sécurité des athlètes, des spectateurs et des routes menant au sanctuaire. Les ludi romains relevaient d’une logique très différente, davantage liée à la pacification de la plèbe et à la mise en scène du pouvoir impérial qu’à la régulation de l’agôn entre cités. Par-delà ces différences, ces formes anciennes partagent un trait dont le stade moderne hérite à sa manière : la mise en scène d’une violence ordonnée, à l’intérieur d’une enceinte, plutôt que sa libre circulation dans la cité. Sublimer, en cette matière, c’est tenir une chaîne de substitutions : l’équipe à la place de l’armée, le match à la place de la bataille, la défaite à la place de la mort, le supporter à la place du citoyen-soldat. Lorsqu’elle tient, cette chaîne est ce que la civilisation appelle, sans plus y penser, le sport.

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C’est cette chaîne que le sacre parisien du 30 mai 2026 rompt en deux endroits.

Les faits sont connus. À Budapest, le Paris Saint-Germain bat Arsenal 1-1, 4-3 aux tirs au but, et conserve le titre conquis l’an dernier face à l’Inter. Aucun club n’avait gardé le trophée depuis le Real Madrid : la performance sportive est considérable. La nuit suivante, à Paris et dans une soixantaine de communes, selon les chiffres communiqués dans les heures ayant suivi les événements, on dénombrait deux morts, 219 blessés dont huit graves, 57 policiers et gendarmes touchés, et 780 interpellations, soit une hausse de 32 % sur l’année précédente.  

Sur le boulevard Magenta, une voiture dont les occupants tiraient des mortiers d’artifice sur les forces de l’ordre a percuté une terrasse. Place du Général-Patton, un policier a été renversé. Le sacre sportif et l’émeute civile, le même week-end.

L’équipe au service d’un émirat

La première substitution suppose que des cités s’affrontent. Le supporter qui chante au Parc des Princes croit incarner Paris contre Manchester, Milan ou Munich. La réalité financière du club est connue de tous depuis quinze ans : le PSG appartient au Qatar. La financiarisation du football européen est désormais l’horizon commun des grandes écuries continentales, et Arsenal, propriété d’un milliardaire américain, n’échappe pas davantage à la mondialisation des capitaux que son adversaire de la finale. La spécificité parisienne tient à un autre fait : la propriété d’un État souverain — non d’un investisseur privé — et l’usage assumé de ce club comme instrument d’influence étrangère. La substitution symbolique — l’équipe à la place de la cité — fonctionne encore aux yeux du supporter, parce que la médiation symbolique du maillot continue d’opérer sur l’enthousiasme collectif. À l’examen, le maillot est resté ; ce qu’il représentait, au sens où le sport supposait représenter une cité contre une autre, s’est dissous.

L’aggravation est récente, et elle se mesure. Tandis que le championnat de France traverse une crise financière sans précédent — les droits télévisuels de la Ligue 1 ont fondu de 706 millions d’euros en 2022-2023 à 189,7 millions en 2024-2025 —, le PSG conserve la part du lion, par l’effet d’un mode de répartition fondé sur le classement, la notoriété et le nombre d’apparitions à l’écran, à la mesure du club dominant. Lorsqu’un même homme, Nasser Al-Khelaïfi, préside le club, dirige le groupe beIN Media qui négocie ces droits, anime l’Association européenne des clubs et siège au comité exécutif de l’UEFA, il est partout des deux côtés de la table. La cité a depuis longtemps perdu son club ; le football français, à présent, perd ses propres droits.

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Et le Parc des Princes lui-même, qui pourrait passer pour le dernier ancrage parisien du club, voit son statut remis en question. Depuis 2024, le président du PSG menaçait de quitter cette enceinte où il joue pourtant depuis 1974, faute d’avoir pu en obtenir l’achat à 38 millions d’euros — somme qu’Anne Hidalgo avait qualifiée de tentative de « spolier les Parisiens ». Son successeur, Emmanuel Grégoire, opte pour l’option inverse, et a obtenu en avril du Conseil de Paris le feu vert pour rouvrir les discussions en vue d’une éventuelle cession : « Laisser partir le Paris Saint-Germain du Parc des Princes serait une faute politique, sportive et historique », a-t-il déclaré, plaidant pour boucler le dossier avant la fin de l’année. La cité, redoutant le départ de son propre club, rouvre désormais la voie à la cession de l’enceinte historique qu’elle lui louait. La sublimation supposait l’équipe au service de la cité ; il faut désormais compter avec une cité prête à se mettre au service de l’équipe.

La violence rendue à la rue

Restait la seconde substitution, qui n’est pas moins fragile : la défaite à la place de la mort, la passion contenue par le rite. Le stade promettait que la rivalité se déchargerait sur le terrain, par procuration, et qu’à la sortie chacun rentrerait dormir.

Le 30 mai, l’inverse exact s’est produit. La victoire elle-même a produit la violence, et celle-ci a quitté l’enceinte pour la cité. Champs-Élysées, porte de Saint-Cloud, Barbès : tirs de mortiers, véhicules incendiés, commerces pillés, deux morts selon le bilan provisoire. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a jugé le bilan « globalement sous contrôle ». L’expression, appliquée à deux décès, apparaît singulière. Huit mille policiers à Paris, vingt-deux mille dans le pays : on peine à imaginer ce qu’eût été la soirée sans contrôle.

Les syndicats de police rappellent, avec raison, que la plupart des casseurs venaient « s’en prendre aux forces de l’ordre » plutôt que célébrer un titre. Le rite a pourtant précisément pour fonction d’absorber ceux que la passion collective déborde ; c’est sa raison d’être anthropologique, par-delà sa fonction de divertissement. Lorsqu’un événement sportif devient le prétexte régulier d’une émeute, et que cette régularité se mesure désormais aux bilans comparatifs du ministère, force est de constater que le rite ne contient plus rien. À Londres, aucune violence comparable n’a été signalée dans les heures qui ont suivi la défaite d’Arsenal. Orwell, qui voyait dans le sport sérieux « la guerre, les coups de feu en moins », était anglais ; ses compatriotes, battus, ont éteint la lumière et sont rentrés dormir.

Le sport, en cet endroit-là, a fait défaut à son office. Avec lui s’est défait l’un des rares dispositifs par lesquels les sociétés modernes se domptent. La violence sublimée a retrouvé sa forme antérieure, celle qu’aucun arbitre ne contient et qu’aucune règle ne décompte : la rixe livrée à la rue.

Du pain, des jeux, et l’addition

Les empereurs romains payaient le pain et les jeux — panem et circenses — pour acheter la paix civile. La formule s’est inversée. Un émirat étranger paie les jeux, le championnat national se ruine, la cité célèbre dans le sang, et envisage de céder son stade pour ne pas voir partir le club qui porte son nom. Si le sport sérieux est, comme l’écrivait Orwell, la guerre les coups de feu en moins, le sacre parisien de 2026 aura offert la guerre, les mortiers d’artifice en plus.

Reste une question, que personne, à la page des sports, ne paraît vouloir poser. Quand Paris brûle pour célébrer une marque qatarie à laquelle il rouvre la voie de la cession du Parc des Princes, dans un championnat qui se meurt à mesure qu’elle prospère, pour qui brûle-t-il au juste ?

Sport et civilisation: La violence maîtrisée ?

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Simon Abkarian endosse l’uniforme du général

Enfin un biopic sur le général de Gaulle! Il est certes partiel mais digne de ce nom, avec un casting soigné et une narration à la hauteur du personnage. Sortie demain.


Echanges de regard entre Simon Abkarian et le réalisateur Antonin Baudry sur le tournage (C) Pathé films.

Il y a comme un mystère entre de Gaulle et le cinéma. Les principaux protagonistes de la Seconde Guerre mondiale ont fait l’objet dès le siècle passé d’un, voire de plusieurs biopics. Citons notamment Hitler, un film d’Allemagne de Hans-Jürgen Syberberg (1977), Pétain de Jean Marboeuf (1993), Les Derniers Jours de Mussolini de Carlo Lizzani (1974), Le Cercle des intimes (sur Staline) d’Andreï Konchalovsky (1991), Les Griffes du lion (sur Churchill) de Richard Attenborough (1972). Pendant ce temps-là, sur de Gaulle et sur grand écran, rien ou si peu. Le cinéma français aurait-il été tétanisé par l’écrasant personnage ? Représenter de Gaulle au cinéma serait-il un crime de lèse-majesté sous « sa » Ve République ? Fait-il à ce point peur aux producteurs et aux scénaristes ? Il est pourtant un « réservoir à histoires » à lui tout seul : l’homme de l’Appel, le résistant, le fondateur d’une nouvelle Constitution, le disparu de Baden-Baden, le miraculé du Petit-Clamart, le général des Barbouzes, le retiré de Colombey, le duettiste avec Malraux, et surtout l’exceptionnel dialoguiste (« Je vous ai compris » et tant d’autres formules). Autant d’occasions et de moments qui auraient pu et pourraient encore inspirer des scénarios baroques et grandioses, inquiétants et bouleversants, dérisoires et géniaux. Et pourtant non. Jusqu’en 2020, il a fallu se contenter de quelques apparitions quasiment subliminales, presque fantomatiques, de silhouettes et d’évocations évanescentes. Pour un homme qui mesurait 1,93 m, on mesure le paradoxe d’une telle présence-absence en continu.

Premières incursions

On s’accorde pour dire que c’est en 1959, dans l’assez affligeant Babette s’en va-t-en guerre de Christian-Jaque, que tout a commencé. Sous la seule forme d’une voix reconnaissable entre mille qui dit à une standardiste incarnée par Brigitte Bardot : « Est-ce que tu es libre pour dîner ce soir ma poupette ? » Le tout complété par un unique indice visuel : une manche de veste d’uniforme ornée de deux étoiles… Commence ensuite le « règne » d’un seul acteur, Adrien Cayla-Legrand (ça ne s’invente pas), décédé en 2007, qui, à partir de 1966, se spécialise dans le rôle de de Gaulle au cinéma. Cette année-là, on le voit fugacement dans Martin soldat de Michel Deville qui, sur un scénario de Maurice Rheims, enchaîne les aventures abracadabrantesques de Martin (Robert Hirsch). Suivront d’autres rapides incursions dont la plus notable est dans le chef-d’œuvre de Jean-Pierre Melville, L’Armée des ombres, pour une scène de remise de médaille au chef de réseau incarné par Paul Meurisse. Mais c’est surtout le dos du Général que l’on voit. Même chose et même acteur muet dans Le Bon et les Méchants de Claude Lelouch et La Carapate de Gérard Oury qui se déroule en mai 1968. En 1973, le rôle s’étoffe un peu dans Chacal de Fred Zinnemann. C’est enfin Lambert Wilson, en 2020, qui brise le tabou de la représentation en incarnant l’homme du 18-Juin durant tout le film de Gabriel Le Bomin, sobrement intitulé De Gaulle. Mais un propos historique trop resserré, des scènes intimes inutiles et un acteur lesté de prothèses plombent l’ensemble.

L’épopée de Gaulle

Avec son film en deux parties de près de trois heures chacune, Antonin Baudry semble avoir gagné son pari : donner au de Gaulle résistant un écrin cinématographique à la hauteur de l’épopée. Le premier volet décrit ainsi avec justesse le grand Charles dans sa « tour » de Londres. Et Simon Abkarian, en jouant la carte non de l’imitation mais de l’incarnation, finit par convaincre. Il faudra attendre début juillet pour découvrir le second volet, J’écris ton nom. Mais d’ores et déjà, on sait que de Gaulle et le cinéma peuvent faire bon ménage. Le sortilège est rompu. Le charme peut advenir.

La Bataille de Gaulle : l’âge de fer, d’Antonin Baudry, sortie le 3 juin, 160 minutes

https://www.youtube.com/watch?v=TXRfaZ6QZ78

Nastassja Kinski: cachez ce sein que je ne saurais plus voir

Notre chroniqueur, dinosaure demeuré parmi nous, n’a décidément aucune sensibilité MeToo. Le voilà qui fustige les demandes de l’actrice Nastassja Kinski (oui, la fille de Klaus, le génialissime et redoutable acteur) qui souhaite que l’on efface les scènes de nu des films qu’elle a tournés il y a 50 ans, quand elle était adolescente. Une demande bien légitime, pensons-nous chez Causeur


Sans Win Wenders, le génial réalisateur de Paris, Texas et tant d’autres grands films, la carrière de Nastassja Kinski aurait-elle décollé ? Dans Faux mouvement (1975), la jeune actrice, alors âgée de 13 ans, est filmée quasi nue. Et elle souhaite aujourd’hui que ce film ne soit plus diffusé, du moins sans coupure. Et par ailleurs, qu’elle soit indemnisée pour le préjudice moral qui lui a été infligé par le réalisateur. Le facteur économique est déterminant en dernière instance, disait ce bon vieux Karl M***.

De même dans un film de la célèbre série Tatort, réalisé un an plus tard, où elle apparaît également en costume édénique. Le responsable des téléfilms à la NDR, la chaîne qui en possède les droits, est allé jusqu’à affirmer que ce film, régulièrement rediffusé, a constitué « une initiation sexuelle pour de très nombreux adolescents de sexe masculin ».

Mais voici qu’à 65 ans, l’actrice – qui n’a jamais fait mystère, à l’écran, de la perfection de son corps juvénile, elle a même bâti l’essentiel de sa carrière sur l’exhibition de ses pleins et de ses déliés — regrette les torrents de foutre, comme dit le Divin Marquis, déversés en son honneur par les jeunes mâles en rut. « La libération de la parole des actrices dans le sillage de l’affaire Weinstein et du mouvement MeToo l’a poussée à s’exprimer sur le malaise que lui a toujours inspiré ce passage », nous explique-t-on fin mai dans une interview au quotidien Süddeutsche Zeitung, relayée par Le Monde. C’est comme dans Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir »…
Hypocrisie à retardement ou effets secondaires de la ménopause ?

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Les sensibilités ont certainement évolué depuis les années 1970 : on n’utilisait pas alors de « coordinatrice d’intimité » pour veiller au grain de peau. Une vague de puritanisme woke déferle désormais sur l’Occident. Toutes ces femmes qui furent jeunes se démènent devant les écrans en brandissant les longs ciseaux d’Anastasie, et cherchent a minima à faire couper telle ou telle scène, interdire tel ou tel film, ou châtrer tel ou tel réalisateur. Et accessoirement à faire (re)parler d’elles.

Mesure-t-on la portée d’un tel mouvement de censure a posteriori ? Combien de films devraient être coupés de scènes parfois essentielles — et souvent superflues ? La Vie d’Adèle, le navet longuet d’Abdellatif Kechiche, a attiré quelques badauds en se targuant de représenter la plus grande scène d’amour lesbien du cinéma — mais pas la plus belle, qui reste la propriété exclusive de Mulholland drive réalisé en 2001 par David Lynch. À la trappe ! Le Dernier tango à Paris (1972) a, paraît-il, traumatisé Maria Schneider pour une scène de sodomie simulée, qui valut au film de voir toutes ses copies brûlées en Italie en 1978. Savonarole pas mort. 

Et Antoine Guillot d’expliquer : « Il est évident qu’aujourd’hui, ça ne peut plus passer, mais ça s’inscrit dans une vieille histoire du cinéma. On va ressortir récemment la même histoire sur Kechiche, mais on pourrait dire la même chose sur Hitchcock, sur Pialat, quand il gifle Sandrine Bonnaire sans la prévenir dans À nos amours, il sait très bien ce qu’il veut obtenir, et dans toute cette histoire du cinéma qui est d’obtenir de vrais sentiments, de vraies réactions et non pas le jeu d’un acteur. C’est une contradiction insoluble de laquelle on ne sortira jamais, mais c’est vrai qu’à l’époque actuelle, ça passe très mal ».

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Patrice Jean, dans son délirant et hilarant Homme surnuméraire (2017), imagine une époque à peine dystopique où les éditeurs se chargent d’éliminer des livres tout ce qui pourrait choquer tel ou tel segment du lectorat — ramenant le Voyage au bout de la nuit à un feuillet inoffensif de 26 pages.
Parce que l’on doit se demander ce qu’il faudra couper, demain, au cinéma ou dans les livres, pour satisfaire tous les malades (et très probablement obsédés sexuels) qui voient du sexe partout. On se rappelle le très beau Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, où à la demande du curé local le projectionniste coupe tous les baisers — avant de les remonter et de faire cadeau de ces gestes d’amour au petit garçon devenu grand… Et demain, à la demande de tel ou tel groupe chatouilleux, de telle ou telle actrice sur le déclin résolue à surfer sur la vague actuelle de pudibonderie, que devra-t-on couper ?

Parce qu’aux yeux des censeurs, tout est métaphore du sexe. Les admirables photos de Nastassja Kinski par Richard Avedon, où un python se love (quel autre mot ?) contre son corps nu sont trop suggestives ? Au bûcher ! La danse de Salma Hayek avec un autre python (blanc, celui-là) dans l’inénarrable Une nuit en enfer (1996), devant les yeux hallucinés de Quentin Tarantino, scénariste du film, doit-elle être coupée — et Tarantino lui-même… Et le fameux passage de la Genèse où Eve cède à un serpent de même style, il faut aussi le censurer ? Aux chiottes, la Bible !

Je suis bien content d’avoir eu vingt ans dans les années 1970. Nous nous sommes beaucoup amusés, à une époque où l’on couchait pour faire connaissance — et après tout, « connaître », dans la Bible, cela signifie « coucher ». Parce que les p’tits jeunes d’aujourd’hui, qui s’alignent sur les discours hystériques de sexagénaires refroidies (« Toute fille de joie en séchant devient prude », dit très finement Hugo dans Ruy Blas), ils n’ont pas l’air de s’éclater tous les jours.

Le Mirage #MeToo - Réflexions à partir du cas français

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Code noir et chèque en blanc

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Béatrice Bellay, députée de la troisième circonscription de Martinique (Fédération socialiste de la Martinique), a appelé la France à passer "de la mémoire à la réparation", vingt-cinq ans après la loi de 2001 reconnaissant la traite et l'esclavage comme crimes contre l'humanité. Photo du 4 décembre 2025 à l'Assemblée nationale. © Lily Cite/SIPA

L’éditorial de juin d’Elisabeth Lévy


Béatrice Bellay a probablement trouvé un appartement à Paris. Cette députée socialiste de Martinique expliquait récemment avoir cherché pendant un an et demi, preuve irréfutable selon elle que le Code noir avait encore des effets dans notre vie. Or, le 28 mai (lendemain de notre bouclage), l’Assemblée nationale a certainement adopté à une très large majorité, peut-être à l’unanimité, la proposition de loi du groupe LIOT abrogeant cet ensemble d’édits royaux des XVIIe et XVIIIe siècles. Je gage que les commentateurs ont rivalisé dans l’emphase boursouflée pour célébrer cette nouvelle victoire humaniste. Victoire sur qui ou sur quoi, on ne sait pas, car à ma connaissance, il n’y a pas en France de parti de l’Esclavage, pratique aussi inhumaine qu’elle a été longtemps universelle. La France n’a pas inventé l’esclavage, mais elle a été l’une des premières à l’abolir – en 1794 et en 1848. Avec la disparition de l’esclavage, le Code noir est tombé en désuétude. Et avec l’érection de la Déclaration des droits de l’homme au rang de norme constitutionnelle, il est tout simplement illégal.

Certes, prendre d’assaut des forteresses en ruines est infiniment gratifiant. Seulement, cette abrogation n’est pas seulement inutile, elle est problématique. Passe encore que l’Assemblée perde son temps à abroger un texte qui n’avait pas la moindre existence concrète ou symbolique. Abroger le Code noir revient précisément à reconnaître qu’il continue à hanter les rapports sociaux, autrement dit que notre inconscient collectif n’est pas seulement colonial, mais esclavagiste. « Les héritages de l’esclavage continuent de structurer des injustices et des discriminations contemporaines », assènent des élus socialistes dans une tribune.

Derrière l’unanimité parlementaire, cela revient aussi à diviser les Français sur une base ethnique. Les « racisés », éternellement victimes, peuvent invoquer les malheurs de leurs ancêtres pour justifier tout ce qui ne va pas dans leur existence ; les « non-racisés », également appelés Blancs, sont ontologiquement coupables des crimes (réels ou pas) de leurs aïeux.

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Députés désœuvrés et militants en quête de cause disposent désormais d’un terrain de jeu illimité. Il doit bien rester dans notre législation des vestiges oubliés du droit romain offensants pour les descendants d’Astérix. Je me demande si les édits antijuifs de Saint-Louis ne seraient pas les principes actifs de l’antisémitisme contemporain. Enfin, en fouinant dans les sous-sols du droit, on dénichera bien quelques dispositions patriarcales toujours officiellement en vigueur, qui débecteraient le plus bourrin des masculinistes.

Dans la foulée, on voit logiquement pointer la concurrence victimaire, où on joue à celui qui a le plus souffert. En mars, la France a sagement refusé de voter la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies affirmant que l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire. Cette hiérarchisation est une négation même de l’idée de crime contre l’humanité. Il n’y a pas de palmarès de l’horreur ou du malheur. De plus, non contents de juger le passé, entreprise déjà masochiste et morbide, on le réécrit. Comme la loi Taubira, dont on a célébré les vingt-cinq ans, le texte de l’ONU passe purement et simplement sous silence les traites arabes et interafricaines. Les seuls crimes qui méritent d’être ressassés pendant des siècles sont ceux de l’Occident. Christiane Taubira ne voulait pas que les « jeunes Arabes portent sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Louable sollicitude. On regrette que les jeunes aujourd’hui qualifiés de Gaulois n’y aient pas droit.

Les génuflexions ne suffisent pas, il faut passer à la caisse. L’abrogation du Code noir ne clôt pas la litanie des revendications mémorielles, elle annonce l’étape suivante : les réparations. Il ne s’agit plus d’un tribut payé aux vainqueurs, ni d’un dédommagement versé aux victimes et à leurs descendants immédiats, comme dans le cas de l’Allemagne après la Shoah. Dans leur acception postmoderne actuelle, les réparations n’éteignent jamais la dette. Les descendants d’esclaves ont à jamais une créance sur les peuples dont les ancêtres ont pratiqué l’esclavage, car le trauma se transmet de génération en génération. Peu importe qu’il se trouve inévitablement parmi eux des descendants d’esclavagistes. L’Occident paiera.

Emmanuel Macron semble avoir senti le piège. S’il a estimé que la réparation était une immense question qui ne devait pas être éludée, il a immédiatement précisé qu’elle ne pourrait jamais être totale : « Il ne faut pas faire de fausses promesses. » Comme sa réflexion est « inachevée » et qu’en France tout finit en rapport, il en a commandé un. Mais attention un truc sérieux : scientifique, international et tout et tout, il devra suggérer aux décideurs politiques des moyens de se dépatouiller de cet épineux dossier. Il ne m’a rien demandé, mais j’ai ma petite idée pour en finir avec ce chantage mémoriel, c’est de faire pareil. Invitons la Turquie à payer pour les massacres de Thessalonique (1430), Otrante (1480), Nicosie (1570), Constantinople (1821) et Batak (1876) ainsi que pour le devchirmé, système qui permettait aux Ottomans de recruter de jeunes chrétiens pour faire la guerre (XIVe-XIXe). Exigeons du monde arabe, Algérie en tête, des réparations pour les razzias des Barbaresques, qui réduisirent au moins un million d’Européens en esclavage (1530-1780). Après tout, si les factures de l’Histoire ne sont jamais soldées, autant présenter les nôtres. Reste à savoir qui paiera pour la guerre de Troie.

Comment l’Etat s’aveugle sur les ingérences étrangères

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A gauche, Xenia Fedorova alors dirigeante de "Russia Today", à droite Emmanuel Macron recevant les joueurs du PSG à l'Elysée. Sipa / Capture BFMTV.

La Russe Xenia Fedorova, présente dans les médias du groupe de Vincent Bolloré, fait l’objet d’une intense campagne de presse hostile depuis quelques jours. Est-il à ce point insupportable de laisser parler une voix soutenant le Kremlin, dans la presse française? Pendant qu’on critique les ingérences russes, personne ne trouve rien à redire sur les ingérences qataries ou algériennes, observe notre chroniqueur1.


Il faut faire taire et expulser Xenia Fedorova, coupable d’être Russe et de s’exprimer sur CNews. C’est ce que réclament la propagande d’Etat et ses caniches, Le Monde en tête. Ces pourfendeurs habituels de la xénophobie voient en cette journaliste étrangère le symbole d’une ingérence venant contredire le récit officiel sur le conflit avec l’Ukraine. Les sycophantes réclament le retrait du titre de séjour de la jeune femme et son renvoi vers Moscou.

Deux poids, deux mesures

En revanche, les mêmes dénonciateurs ne disent rien du Qatar, notamment propriétaire du Paris-Saint-Germain (PSG) et de la chaine islamique Al Jazeera diffusée en France. L’émirat était hier encore protecteur et financier du Hamas, instigateur du pogrom anti-juif du 7-Octobre. Samedi, lors de la finale PSG-Arsenal, des supporters du club parisien brandissaient des drapeaux palestiniens et des banderoles « Free Palestine » ou « Stop genocide in Gaza », slogans agréés par le Qatar et LFI. C’est sous ces mots d’ordre que, le soir-même à Paris et dans d’autres villes, des casseurs et des pilleurs allaient mimer des scènes d’intifadas, en se prenant aux forces de l’ordre et en tentant, en certains endroits, de pénétrer dans des immeubles d’habitation. Une vidéo a montré également un émeutier tenant un mortier et expliquant : « Ça, c’est pour les Juifs ! ». Dimanche, Emmanuel Macron a reçu l’équipe de football à l’Elysée : les joueurs arboraient ostensiblement Qatar en lettres majuscules sur leur thorax. Jamais une ingérence étrangère n’a été plus visible que lors de cette scène au cœur de la République. Pourtant, aucun commentaire ne s’est ému de cette promotion d’un Etat au cœur de l’Etat, ni de l’éventuelle responsabilité du propriétaire du PSG dans l’orgie de violences de la « nouvelle France », issue principalement de l’immigration maghrébine et africaine.

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Paris humiliée par la racaille après PSG / Arsenal

La Russie de Poutine est assurément critiquable. Mais elle n’a rien eu à voir avec les scènes de pré-guerre civile qui ont humilié l’Etat aux yeux du monde entier. Les assauts contre la police et la gendarmerie (178 blessés) n’ont pas été menés non plus par des hooligans ou des voyous désœuvrés. Les affrontements ont été conduits par des jeunes majoritairement issus de la contre-société, elle-même fédérée par l’apprentissage insidieux de la haine de la France et de son passé. Il y a, d’évidence, des ingérences étrangères en France. Pire : il y a des ennemis intérieurs.
Mais cette cinquième colonne a des liens idéologiques avec le Qatar, l’Algérie et l’islamisme plus généralement. Jean-Luc Mélenchon est d’ailleurs devenu l’instrument de cet entrisme. Bally Bagayoko, maire LFI de Saint Denis, a été acclamé le soir de son élection aux cris de : « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! ».
Or, devant les ambiguïtés de l’émirat ou devant la dictature algérienne, dénoncée par Boualem Sansal dans son livre sorti hier, la diplomatie française reste muette. En revanche, elle ne ménage pas ses critiques contre Poutine ou Israël dans sa guerre contre le totalitarisme coranique.
Dans ce contexte de soumission de l’Etat à des forces étrangères conquérantes, assimiler Xénia Fedorova à une menace de déstabilisation relève du foutage de gueule.

  1. Ivan Rioufol intervient également sur CNews et est édité chez Fayard, comme Melle Federova NDLR. ↩︎

La Légende

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La révolution des oubliés

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Présidentielle en Colombie: le sosie de Bukele en pole position

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Abelardo de la Espriella (à gauche) et Ivan Cepeda (à droite), Colombie © AP/SIPA

Favori pour l’emporter au deuxième tour le 21 juin, Abelardo de la Espriella promet une politique libertarienne comme celle de l’Argentin Javier Milei et la construction de méga-prisons sur le modèle de celles de Nayib Bukele au Salvador. Il a reçu le soutien de Donald Trump.


Le résultat du 1er tour de la présidentielle en Colombie, 52 millions d’habitants, qui s’est tenu le dimanche 31 mai et a placé en pole position le candidat de la droite radicale, qualifié bien sûr par la bien-pensance de « populiste » (synonyme pour cette dernière de démagogue), Abelardo de la Espriella, avocat et homme d’affaires millionnaire de 47 ans, n’est en réalité qu’une demi-surprise.

Les sondages se trompent

Les derniers sondages le donnaient en deuxième position avec 27 à 31%, soit un retard de 6 à 17 points sur son rival de gauche, Iván Cepeda. Ce dernier, philosophe, militant des droits de l’homme, ancien communiste et sénateur, était crédité de 37 à 44% selon les différents instituts. C’était oublier que depuis l’annonce de sa candidature, après l’assassinat en août 2025 à Bogota, sur une place publique lors d’une manifestation politique, du candidat de la droite traditionnelle Miguel Uribe Turbay, les intentions de vote en sa faveur suivaient une trajectoire ascendante que rien ne semblait endiguer. Certains commentateurs s’aventuraient à prédire qu’il pouvait talonner oumême faire jeu égal avec son rival. Mais aucun n’osait imaginer qu’il pourrait le devancer de manière confortable et, enconséquence, faire de lui le favori du second tour le 21 juin.

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Se réclamant à la fois du président salvadorien Nayib Bukele, avec qui il a une certaine ressemblance physique (même barbe, coupe de cheveux noirs et un faciès assez similaire), de l’Argentin Javier Milei et de Donald Trump, M. de la Espriella est arrivé en tête avec 43,7 %, contre 40,9 % pour Cepeda, soit un avantage de près de trois points. La candidate de la droite traditionnelle, Paloma Valencia, qui a obtenu 7% alors que la moyenne des sondages lui attribuait 14%, s’est ralliée à lui à peine les résultats connus. Dès lors, logiquement – mais prudence, la logique en Amérique latine est très capricieuse –, il devrait être le futur président de la Colombie, la somme de leurs deux scores franchissant la barre des 50%. Même s’il recueillait le plein des suffrages du centriste Sergio Fajardo, qui a fait 4,26%, et des neuf autres postulants qui, à eux tous, n’arrivent pas à 3%, M. Cepeda plafonnerait à 48 %. Tous les sondages donnent M. de la Espriella gagnant avec une marge étroite. Le seul qui le voit perdant attribue 52 % à son adversaire.

À quoi donc est imputable sa victoire du 1ertour ? D’abord, depuis sa fondation, la Colombie a toujours été gouvernée par la droite sous ses différentes variantes. C’est donc un peu un retour à l’ordre normal des choses. S’il l’emporte le 21 juin, le gouvernement de gauche dirigé par Gustavo Petro, un ancien guérillero élu à la surprise générale en 2022, n’aura été qu’un intermède de quatre ans (la durée du mandat) dans l’histoire du pays.

Violence endémique dans le pays

Plus les difficultés s’accumulaient, plus Gustavo Petro, le président sortant, se radicalisait au point parfois de se prendre pour le substitut de Nicolás Maduro, l’ex-président vénézuélien aujourd’hui détenu aux États-Unis après sa spectaculaire capture par Trump.

Pendant ces quatre dernières années, la violence a explosé. La Colombie, en nombre d’homicides, se classe deuxième d’Amérique latine derrière l’Équateur, avec 25 morts pour 100 000 habitants, mais devant le Honduras et le Brésil. La guérilla (phénomène endémique depuis 1948), malgré des négociations de paix qui traînent en longueur et apparaissent de plus en plus comme une diversion de la part de ces organisations subversives très liées au narcotrafic, a repris, si l’on peut dire, du poil de la bête. Depuis 2022, le nombre de guérilleros a doublé, passant de 13 500 à 27 000, et à nouveau, des parcelles du territoire national sont sous leur contrôle. D’une manière générale, ces parcelles coïncident avec les zones de culture de la coca, matière première de la cocaïne, dont la superficie est passée de 200 000 hectares en 2021 à un peu plus de 250 000 aujourd’hui.

Certes, la pauvreté, essentiellement concentrée à la campagne, a un peu diminué, mais ce recul s’inscrit dans un phénomène amorcé au début des années 2000, conséquence sans doute indirecte de la rente que procure le narcotrafic en pleine expansion. Bien que très mal répartie, celle-ci finit par ruisseler un tantinet.

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Ce revers de la gauche, qui néanmoins coagule 40 % du corps électoral (au second tour, on verra son plafond), est aussi à attribuer à la personnalité de son candidat. Iván Cepeda est un homme terne. Quand il prend la parole, son auditoire tombe en somnolence. Il a fait ses études de philosophie à Sofia, à l’époque où la Bulgarie était communiste. Plus tard, il a décroché une maîtrise en défense des droits de l’homme à Lyon. Il a passé les premières années de son enfance à Prague, au temps du soviétisme, et à La Havane, où ses parents communistes s’étaient exilés. Son père a été tué dans un attentat en 1994 à Bogota. Sa campagne, dans laquelle il se présentait comme le continuateur de la politique de M. Petro (qui ne pouvait pas se représenter, la Constitution interdisant un second mandat consécutif), a été sans relief, à la différence de celle de M. de la Espriella.

Ce dernier s’est inspiré à la fois de Trump et de Milei et sa tronçonneuse. Dès qu’il s’est lancé, il s’est vêtu du maillot de l’équipe nationale de foot, a adopté une faconde truculente, a recouru à un langage direct, sans euphémisme, pour promettre une libération de l’économie dans la veine libertarienne, de construire des méga-prisons sur le modèle de celle de Bukele au Salvador, de rompre les négociations avec la guérilla, d’anéantir ses foyers, et d’entreprendre une éradication de la culture de la coca avec le concours des États-Unis.

Ce retour probable, mais pas acquis, en Colombie de la droite qui se veut radicale et sans concession confortera la tendance à une droitisation de l’Amérique latine.

Dimanche prochain 7 juin a lieu le 2e tour de la présidentielle au Pérou. La fille, Keiko, de l’ancien président Alberto Fujimori, qui sauva son pays des griffes du polpotiste Sentier lumineux, est aussi en pole position pour l’emporter, un quart de siècle après la chute de son père. Entre elle et Marine Le Pen, bien qu’elles ne se connaissent pas – voire qu’elles ignorent l’existence l’une de l’autre –, il y a beaucoup de points communs. Notamment, elle se réclame d’une droite sociale. Si elle et M. de la Espriella l’emportent, il ne resterait à gauche que le Brésil, l’Uruguay, le Mexique et, mais pour combien de temps encore, Cuba.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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Moi, mon double en silicone et l’algorithme

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Jean-Paul Oury D.R.

Le roman d’anticipation de Jean-Paul Oury permet d’approfondir notre réflexion sur l’éventuel libre arbitre à venir des intelligences artificielles.


Les révolutions scientifiques sont de deux sortes : celles qui sont tournées vers la conquête du monde extérieur, sur la compréhension de l’univers et celles qui explorent notre nature humaine, nos origines, qui ressemblent en cela à une aventure intérieure. Les deuxièmes sont les plus troublantes et les plus bouleversantes, car si les premières permettent des prodiges, elles laissent intactes notre propre intégrité individuelle et psychologique, notre identité. Tandis que les deuxièmes nous révèlent que notre nature même et les conditions de notre identité peuvent être remises en question. Que l’on se rappelle les torrents d’indignation voire de haine avec lesquels le darwinisme et notre filiation simiesque furent accueillis.

Cumul

L’intelligence artificielle est la première révolution qui s’étend à la fois sur les deux tableaux. Elle est peut-être en cela le plus grand bouleversement scientifique de l’histoire, comme si les effets de la révolution copernicienne et de l’évolution des espèces marquaient le monde des sciences d’un seul choc cumulé.

Dans son roman Siliclone, Jean-Paul Oury prend la mesure d’une telle révolution. Beaucoup d’ouvrages ou de romans ont déjà été écrits sur l’IA. Mais peu ont étendu leur réflexion jusqu’à ses limites les plus dérangeantes. Et si l’IA avait fait des progrès tels que nous serions en mesure de créer des clones parfaits de nous-mêmes, indiscernables quant à l’apparence physique, les gestes, les attitudes et la voix et ayant téléchargé nos connaissances, notre histoire personnelle la plus intime, notre psychologie, notre caractère et étant capables de les reproduire fidèlement ? Nous pourrions déléguer notre présence à ces doubles parfaits lors d’une réunion professionnelle, une représentation publique, voire une relation avec notre entourage proche. Ils pourraient même nous offrir une immortalité en miroir, en prenant notre succession après notre disparition.

Le propos interpelle d’autant plus que nous savons ne pas être loin d’une telle réalité. Les robots de Figure AI ou de Boston Dynamics émerveillent autant qu’ils terrifient par leur réalisme. Le scénario de Siliclone possède la force de la proximité technologique, comme les meilleurs épisodes de Black Mirror.

Siliclone peut être considéré en cela comme l’un des premiers romans post-singularité, c’est-à-dire ne se posant plus la question de savoir si nous avions atteint l’impossibilité de distinguer l’IA de l’humain, mais passant à l’interrogation suivante : la menace sur notre identité, sur ce qui fonde notre individualité même. Les siliclones sont-ils de simples répliques ou deviennent-ils un autre nous-mêmes, jusqu’à employer le « je » à notre place, comme s’ils ne pouvaient se distinguer organiquement de nous ? Si une entité ressentait exactement la même expérience subjective et intime que la nôtre, serait-elle seulement une réplique de nous-mêmes ou véritablement nous, réparti en deux êtres ?

Les Linceuls, film de David Cronemberg, 2025 (C) Pyramide Films

Bouclé

Plusieurs passages du roman sont jubilatoires à ce titre. Par exemple, lorsque le techno-prophète Alexandre Laurent alors en fin de vie voit son double lors d’une émission télévisée révéler qu’il est un siliclone, mettant en conflit de nouvelles lois d’Asimov. Ou lorsque le siliclone se met à parler non seulement en lieu et place de son humain d’origine, mais à considérer qu’il ne peut à proprement parler au nom d’une entité différente.

Le roman s’achève sur une sorte de test de Turing ultime : un concert de musique joué par des siliclones, et dont les spectateurs sont également des siliclones. Une boucle robotique totalement refermée sur elle-même dont les humains seraient exclus.

Pour Jean-Paul Oury, cette vision effrayante est en même temps ce qui sauverait l’individualité humaine, ce qui marquerait la limite entre l’humain et la machine. « Les siliclones n’avaient conscience ni de ce qu’ils jouaient, ni de ce qu’ils écoutaient et ne pouvaient juger de la qualité de l’interprétation » écrit-il. Une telle boucle de production et d’appréciation entre machines ne pourrait être que vide de conscience, une parfaite reproduction mais sans expérience intérieure. Une machine ne peut se donner des buts propres et accéder au monde des valeurs, sans quoi elle ne serait plus une machine.

Je diffère ici de Jean-Paul Oury quant à ce qui serait notre planche de salut. Si l’expérience de pensée du concert entre machines est une brillante concrétisation du test ultime – quoi de plus gratuit et de profondément humain que de choisir de se rassembler pour jouer de la musique et la faire apprécier – je crains que même ce test ne finisse par être franchi par la machine.

Dans un article récent de The European Scientist[1], je montre que nombre d’arguments en faveur d’une spécificité inexpugnable de l’humanité se révèlent à la fois mal définis et circulaires. La notion de conscience de ce que l’on fait est à la fois très floue, controversée, et s’auto-définissant selon une absurde circularité logique. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit de l’effort de la pensée pour appréhender les conditions de la pensée elle-même.

D’autres termes alternatifs à celui de « conscience » sont parfois employés, mais souffrant des mêmes défauts. Par exemple celui « d’intention » dans la célèbre expérience mentale du cabinet chinois de Searle. Ou bien « d’expérience intérieure subjective », montrant que ces notions peinent à s’extraire d’une mixture de raison et de sentiments, d’un bain de psychologisme qui les rend obscures.

Est-il impensable qu’une création artificielle finisse par se donner ses propres buts ? Jean-Paul Oury a raison de relier cette question à celle de l’accès au monde des valeurs : on se fixe des buts parce que l’on s’est défini une échelle de valeurs différenciées du monde qui nous entoure. Le monde moral n’est pas plat, il possède des reliefs qui appellent le jugement.

S’il est incontestable que c’est une dimension qui manque encore aux IA actuelles – un LLM[2] sait brillamment interpréter une image mais elle demeure pour lui une masse de pixels – c’est précisément la question à laquelle Yann Le Cun est en train de s’attaquer avec ses World Models.

Les IA de Le Cun ne seront plus de purs esprits neutres et formels se déplaçant dans le monde noétique d’aujourd’hui. Ils posséderont la connaissance des causes et conséquences physiques du monde, identifieront les éléments ou objets importants d’une scène, enfin posséderont une notion d’intérieur et extérieur de leur intégrité physique, une membrane qui délimitera ce qui les constitue physiquement en tant que système vis-à-vis du monde.

Nous fabriquons déjà des IA qui prennent des décisions, lorsqu’elles jouent un coup d’une partie d’échecs ou lorsqu’elles estiment que l’on peut engager une manœuvre de dépassement de la voiture qui se trouve devant nous. Ces actions sont enclenchées au moyen de ce que l’on appelle une « fonction de score ». Une métrique évalue les différentes possibilités et la machine enclenche l’action qui maximise la métrique. En quoi une décision humaine différerait-elle de l’utilisation d’une fonction de score ?

Si nous fabriquons des IA capables d’appréhender les causes et les conséquences des actions qui les entourent comme de leurs propres actions, je pense que des notions telles que l’empathie, l’éthique ou les valeurs émergeront naturellement. La morale tout autant que la capacité de décision sont peut-être simplement des produits de sortie de la topologie et de la thermodynamique, de l’appréhension d’un intérieur et d’un extérieur de notre perception sensible ainsi que d’une capacité à comprendre la flèche du temps. Ce qui possède ou non de la valeur et la décision de préserver ce qui en a, s’en suivent naturellement.

Si je suis devenu plus singulariste que Jean-Paul Oury, rejoignant en cela certaines des positions du Dr Laurent Alexandre, je conserve un doute sur ce qui pourrait sauver l’individualité humaine de la conquête par les IA. Mais je place cette frontière ultime au-delà des limites que Le Cun est en train d’explorer et dont je pense qu’il les franchira avec succès, montrant qu’une IA pourra se doter par elle-même de ses propres buts.

La conviction qui me reste, mais qui relève de la croyance et non de la science, fleure bon son XVIIème siècle et plus particulièrement la philosophie de Leibniz dans son discours de 1686. Ce qui nous mettrait définitivement hors de portée d’une IA serait la confirmation que l’homme est une monade, c’est-à-dire une expression de la totalité de l’univers renfermée en lui. Tout comme d’ailleurs tout être vivant, jusqu’à la plus infime paramécie, ce qui tracerait une démarcation inexpugnable entre le vivant et l’inanimé.

Chez Leibniz, même l’inanimé est une image de la totalité de l’univers, en revanche il ne l’exprime pas activement comme le fait le vivant. Nous renfermons en nous une infinité, même une infinité non dénombrable au sens de la puissance du continu et sommes capables de la traiter en un temps fini.

La solution de Leibniz a l’élégance de résoudre l’éternel dilemme entre déterminisme et libre arbitre, oscillation infernale qui nous oblige à sacrifier soit le rationalisme soit le libre arbitre. En remontant à chaque fois la totalité des chaines déterministes de l’univers, nous parvenons à ce que les philosophes du XVIIème appelaient la « cause libre ». La pure liberté ne s’oppose plus aux déterminations si celles-ci sont prises dans leur totalité.

Enfin, la monade rétablit également l’individualité de chaque être : nous sommes chacun une expression de l’univers, mais en énumérant ses termes dans un ordre qui nous est propre et fonde notre individualité. L’« âme » religieuse est un encodage infini, unique comme l’est un code identifiant impossible à reproduire.

Faudra-t-il en appeler à la métaphysique de Leibniz pour nous préserver de la puissance invasive de l’IA ? Je pense qu’il s’agit de la seule voie qui n’emploie pas des termes mâtinés de psychologisme ou d’angoisse existentielle, tels que « la conscience » que nous ne saurons jamais définir. Ou bien les expériences de Le Cun prouveront-elles que tout ceci est une illusion et que ce qui nous sépare de la machine n’est qu’un reste de nos angoisses, une différence de degré et non de nature, y compris quant au monde des valeurs ou aux buts propres que l’on se fixe.

Lisez Siliclone : même lorsque l’on est en désaccord avec certaines de ses thèses comme je le suis, c’est l’une des réflexions les plus stimulantes et les plus follement imaginatives du moment sur le sujet de l’IA : il y a du Philip K. Dick dans ce roman, avec les mêmes qualités d’interrogations adressées au lecteur. Après tout, nous continuons de nous demander si les androïdes rêvent de moutons électriques.

170 pages


[1] https://www.europeanscientist.com/fr/author/marc-rameaux/

[2] Un grand modèle de langage, grand modèle linguistique, grand modèle de langue, modèle de langage de grande taille ou encore modèle massif de langage est un modèle de langage possédant un grand nombre de paramètres NDLR.

Bavure antiraciste

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DR.

En Grande-Bretagne, le catéchisme diversitaire tue. Une vidéo accablante diffusée hier montre qu’après le meurtre sauvage d’un adolescent par un jeune Sikh, la police a préféré menotter la victime agonisante, croyant sur parole l’agresseur qui criait au racisme. L’activiste identitaire Tommy Robinson ou le leader populiste Nigel Farage dénoncent des policiers woke et un racisme antiblanc institutionnalisé.


La prison à vie ! Vikrum Digwa, 23 ans, vient d’être condamné en Grande-Bretagne à la perpétuité pour le meurtre d’Henry Nowak, qu’il a poignardé à mort en décembre dernier avec un kirpan, une lame rituelle sikhe. Les faits se sont déroulés dans la nuit du 3 décembre, à Southampton, dans le sud du pays, alors que l’étudiant de 18 ans rentrait seul chez lui. À l’arrivée des policiers, l’agresseur a soutenu qu’Henry Nowak lui avait tenu des propos racistes et qu’il avait essayé de lui arracher son turban. Les agents l’ont cru et ont retourné le jeune homme pour le menotter plutôt que de lui porter secours.

Tolérance poussée à l’absurde

Ce n’est que lorsqu’il a perdu conscience que les premiers secours lui ont été apportés, bien trop tard. Le juge, William Mousley KC, a balayé la thèse du discours raciste pendant le procès. Selon lui, Henry Nowak n’aurait fait preuve que d’une attitude impertinente juste avant d’être poignardé. Le magistrat a aussi rappelé que les Sikhs sont les seuls autorisés à porter une telle arme, pour des raisons religieuses, et que cette tolérance poussée jusqu’à l’absurde a causé la mort d’Henry. Bien que les agents qui ont arrêté Henry Nowak fassent désormais l’objet d’une enquête de l’Independent Office for Police Conduct (IOPC), l’organe de régulation de la police britannique, cela ne changera rien au problème de fond : les gardiens de la paix ont peu à peu été transformés en brigadiers de l’antiracisme en Grande-Bretagne.

A lire aussi: Thalassodélinquance: j’irai cracher sur vos plages 

Depuis la mort de George Floyd en 2020, et bien qu’il s’agisse d’une affaire américaine, la police britannique a entrepris de former des agents à avoir une « meilleure conscience » raciale. Selon Gus Carter du magazine conservateur The Spectator, « les policiers sont invités à être des alliés des minorités ethniques, à prendre position plutôt que de rester passifs, et à lutter activement contre le racisme. » Il cite notamment le Plan d’action contre les discriminations raciales de la police du Hampshire (la région où le drame s’est produit) qui affirme que la police britannique « contient encore du racisme, de la discrimination et des préjugés. »

Le commissariat et le quartier du meurtrier pris pour cibles hier

La police du Hampshire a consacré près d’un million de livres à une formation obligatoire sur le racisme, les biais, les micro-agressions, les privilèges et l’importance « d’être alliée » aux minorités. Gus Carter rapporte que le commissaire de police du Hampshire a « averti les agents que tout refus d’adhérer à ces principes aurait des répercussions sur leurs évaluations de performance et leurs chances de promotion. » Dans les faits : la police est sommée de prendre position, quitte à écarter certains faits face à la moindre suspicion de racisme. Dans l’affaire Nowak, cette dérive n’a pas seulement brouillé l’enquête, elle a scellé la mort d’un adolescent sacrifié sur l’autel de la tolérance.

Ukraine: vers une deuxième défaite russe?

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Défilé du 9-Mai à Moscou, 9 mai 2026. Une parade réduite à sa version minimale, dans une capitale russe désormais à portée des drones ukrainiens. © APA Images/SIPA

L’échec de l’offensive « éclair » de 2022 a forcé Moscou à passer à une guerre d’usure. Mais la stratégie de la chair à canon montre ses limites. La triple parade ukrainienne – drones tactiques, solide défense antiaérienne et frappes économiques – a payé. Si bien que les Russes sont désormais menacés sur leur propre territoire.


Mi-mai, une vidéo a circulé massivement sur les réseaux sociaux. On y voit un drone ukrainien évoluer dans le ciel de Moscou, bourdonnant tranquillement au-dessus de la capitale russe. Des habitants, incrédules, filment la scène avec leur téléphone portable, certains plaisantent et se demandent où se trouve la défense aérienne russe. En guise de bande sonore, on entend un best of d’injures et autres gros mots. L’image rappelle le temps de l’agonie de l’URSS, quand, en 1987, Mathias Rust, jeune Allemand de 19 ans, avait traversé l’espace aérien soviétique à bord d’un simple avion de tourisme, pour atterrir près de la place Rouge.

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Cette scène de mauvais augure intervient à peine une semaine après une autre, celle du défilé du 9-Mai réduit à une version minimale, dans une atmosphère anxieuse, avec des unités clairsemées. Réveil cruel pour les Moscovites. Pour la première fois depuis septembre 1941, la guerre est à leur porte. Or, contrairement à ce qui s’est passé pendant la Grande Guerre patriotique, la Russie d’aujourd’hui n’a ni les moyens, ni les alliances, ni les militaires talentueux pour renverser la situation. Ça sent la défaite, et ce n’est pas la première fois.

Coup manqué

Février 2022. L’objectif russe initial est ambitieux : éliminer l’Ukraine en tant qu’entité politique indépendante, transformer le pays en Biélorussie bis, nominalement indépendante mais concrètement soumise au Kremlin. L’opération doit être rapide : la prise de Kiev par une combinaison d’opérations aéroportées, de colonnes blindées et de sabotage intérieur est supposée provoquer l’effondrement du pouvoir ukrainien. Les unités stationnées en Crimée doivent suivre la vallée du Dniepr pour rejoindre Kiev « libérée », coupant ainsi l’Ukraine en deux et encerclant l’armée ukrainienne du Donbass. Fin de la résistance organisée. Victoire.

Pourtant, en une semaine il devient évident que l’opération est un échec dont les colonnes blindées immobilisées au nord de la capitale deviennent le symbole. Zelensky reste à Kiev, l’armée ukrainienne résiste et l’offensive russe se désorganise. Moscou est alors contraint de changer d’objectif. Première défaite. Désormais il ne s’agit plus de faire tomber Kiev, mais de « libérer » Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia, les oblasts russophones.

De la guerre éclair à la guerre d’usure

C’est à ce moment que les États-Unis et l’OTAN s’engagent massivement aux côtés de Kiev. Argent, renseignement, formation et armes transforment l’armée ukrainienne. Mais l’objectif américain est ambigu : empêcher la défaite ukrainienne et une victoire russe. Un objectif formulé négativement crée la confusion. On meurt pour la victoire, pas pour ne pas perdre. Résultat : les États-Unis et l’OTAN privent l’Ukraine de moyens permettant d’exploiter pleinement la première défaite russe. Les contre-offensives ukrainiennes de Kharkiv, puis de Kherson sont un succès. Mais la situation se retourne de nouveau en 2023. La contre-offensive ukrainienne de l’été 2023 se brise sur les lignes russes. Cependant, après dix-huit mois de guerre, Moscou n’a plus les moyens d’exploiter l’échec ukrainien pour lancer une manœuvre décisive. Poutine décide alors de transformer le conflit en guerre d’usure.

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Dès lors la stratégie russe repose sur ses atouts structurels : profondeur territoriale, avantage démographique, capacité industrielle supérieure et capacité d’artillerie considérable. L’objectif devient moins de prendre du terrain que de saigner à blanc l’armée ukrainienne. Chaque bataille est une boucherie. Les Russes même appellent leurs propres fantassins « la viande ». Pendant près de deux ans, cette stratégie fonctionne. Les Ukrainiens encaissent, cèdent du terrain par endroits et font payer chaque kilomètre très cher aux Russes. Mais l’armée ukrainienne manque d’hommes. Kiev comprend qu’il lui est impossible de rivaliser frontalement avec Moscou sur le seul terrain de la masse humaine et industrielle. L’Ukraine innove sur trois axes centraux. D’abord, frapper la profondeur russe. Raffineries, dépôts pétroliers, usines de défense, infrastructures ferroviaires et bases aériennes deviennent des cibles régulières de drones ukrainiens de longue portée. La logique est de perturber l’économie de guerre russe et d’obliger Moscou à disperser ses défenses aériennes sur un territoire immense. Ensuite, améliorer drastiquement les capacités de défense aérienne. Au début de la guerre, les frappes russes de missiles et de drones causaient des dégâts considérables. Mais progressivement, l’Ukraine construit un système combinant matériel occidental, improvisation locale et guerre électronique. Les taux d’interception augmentent fortement. Enfin, Kiev cherche à modifier le rapport d’attrition sur la ligne de contact. Les drones FPV (« First Person View », drone piloté grâce à une caméra embarquée qui transmet l’image directement au pilote, généralement via des lunettes), l’intégration numérique du champ de bataille et l’amélioration du renseignement tactique permettent progressivement aux Ukrainiens de tuer davantage de soldats russes pour un coût moindre en hommes et en argent.

Le vent tourne

Depuis la fin de l’année 2025, ces actions commencent à produire des effets stratégiques visibles. Pour la première fois depuis longtemps, les pertes russes dépasseraient les capacités de recrutement durable. Ici et là, la Russie perd du terrain. Sa stratégie de chair à canon s’épuise progressivement. La machine militaire russe reste dangereuse et puissante, mais elle n’avance plus au même rythme et semble de plus en plus coûteuse à maintenir. Dans le même temps, les frappes ukrainiennes dans la profondeur produisent leurs effets. Les raffineries touchées réduisent les capacités de production de carburants. Les usines de défense doivent disperser leurs activités. Les aéroports connaissent des perturbations répétées. La Russie est contrainte de consacrer des ressources croissantes à la protection des infrastructures plutôt qu’au front. L’immensité de son territoire devient une faiblesse : on ne peut pas tout défendre. Certes, elle conserve des avantages considérables, mais elle ne parvient plus à transformer ces atouts en victoire décisive. Inversement, l’Ukraine demeure plus faible sur presque tous les indicateurs classiques de puissance, mais réussit à rendre la guerre de plus en plus coûteuse pour Moscou. Pour de nombreux Russes, la guerre n’est plus un sujet de JT du soir, mais quelque chose qui bourdonne au-dessus de leur tête ou explose près de chez eux.

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C’est ainsi qu’un peu plus de quatre ans après l’échec stratégique de la première guerre russe en Ukraine, Moscou voit sa deuxième guerre visant à saigner les Ukrainiens à blanc et s’emparer des quatre oblasts annexés tourner elle aussi au fiasco. Et le doute s’installe désormais jusque dans le ciel de Moscou.

La culture du combat en Israël

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Taxicomanie: l’addiction sans l’addition

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D.R.

Un fiasco! La « taxe yachts », instaurée en 2018 par le gouvernement d’Édouard Philippe, rapporte beaucoup moins que prévu. Qui l’eut cru? Nous expliquons ici pourquoi le rendement de cet impôt est, de plus, chaque année plus bas.


Passion française, obsession de sa pléthorique administration, solution à tous nos maux : la taxe.

Il faut bien que ces messieurs-dames s’occupent – à les créer, à les contrôler et à les prélever.

Sur ce dernier plan, passion rime dernièrement avec déception. Trois exemples récents illustrent l’écart entre assourdissants rendements attendus et inaudibles tintements du tiroir-caisse – désespérément vide. Instaurée en 2018, la taxe sur les yachts devait initialement rapporter 5 à 10 millions d’euros. En 2024, elle n’aura financé notre train de vie dispendieux qu’à hauteur (si on peut dire) de 60 000 euros, même pas 1 % du bénéfice annoncé ! Plus aucun des bâtiments potentiellement assujettis n’est immatriculé en France. Aucun crâne d’œuf n’avait pu imaginer qu’un bateau, mobile par essence, pouvait changer de port d’attache.

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Même déception à Biarritz, où une hausse de 60 % de la taxe d’habitation sur les résidences secondaires n’a pas rapporté le million envisagé, puisque leurs propriétaires se sont massivement domiciliés dans leur havre basque. Ah, les mauvais Français. Même les pauvres échappent aux menées bienveillantes de Bercy. La taxe sur les petits colis – autrement dit sur les achats Sheinois – n’a pas contribué au redressement de nos trop chères dépenses publiques. 93 % des 400 millions escomptés se sont évaporés. Seuls 27 seront au rendez-vous cette année, car les plateformes logistiques ont été délocalisées. Ah, les mauvaises multinationales. Ou les mauvais gouvernants ?

Le sport, continuation de la guerre par d’autres moyens, et inversement

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Emeute à Paris porte de Saint-Cloud, après la victoire du PSG en Ligue des Champions le 30 mai 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Après la finale de la Ligue des Champions et les scènes ahurissantes de guérilla urbaine dans la capitale française, peut-on encore dire que le sport est la mise en scène d’une violence ordonnée?


Le Paris Saint-Germain a conservé sa couronne européenne face à Arsenal. La nuit qui a suivi a fait, selon le bilan provisoire diffusé le 31 mai, deux morts et 780 interpellations. Que reste-t-il du sport comme rite ?

La guerre rejouée

Le sport moderne, depuis qu’il est sorti de l’aristocratie britannique pour devenir le théâtre des passions populaires, repose sur une fiction féconde : sublimer la violence. Freud, dans Malaise dans la civilisation, faisait de la sublimation l’opération par laquelle l’homme renonce à la satisfaction directe de ses pulsions pour les convertir en activités tolérées par la communauté. La compétition sportive offre l’une des meilleures illustrations possibles de cette opération. La force, la rivalité, le désir de soumettre autrui y subsistent intacts. Ils se déversent simplement dans un cérémonial où la défaite a cessé d’être la mort et la conquête, le pillage. Norbert Elias et Eric Dunning, dans leurs travaux communs sur le sport et le procès de civilisation, ont fait de cette opération le centre de leur enquête : la guerre rejouée par un nombre fini d’hommes pendant un temps fini, sous l’œil d’un arbitre, et lorsque le coup de sifflet final retentit, chacun rentre chez soi.

Le dispositif n’a rien de moderne, même si ses formes anciennes ne se laissent pas confondre. Les Grecs assortissaient les jeux d’Olympie d’une trêve sacrée, qui faute de suspendre les conflits entre les cités, garantissait la sécurité des athlètes, des spectateurs et des routes menant au sanctuaire. Les ludi romains relevaient d’une logique très différente, davantage liée à la pacification de la plèbe et à la mise en scène du pouvoir impérial qu’à la régulation de l’agôn entre cités. Par-delà ces différences, ces formes anciennes partagent un trait dont le stade moderne hérite à sa manière : la mise en scène d’une violence ordonnée, à l’intérieur d’une enceinte, plutôt que sa libre circulation dans la cité. Sublimer, en cette matière, c’est tenir une chaîne de substitutions : l’équipe à la place de l’armée, le match à la place de la bataille, la défaite à la place de la mort, le supporter à la place du citoyen-soldat. Lorsqu’elle tient, cette chaîne est ce que la civilisation appelle, sans plus y penser, le sport.

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C’est cette chaîne que le sacre parisien du 30 mai 2026 rompt en deux endroits.

Les faits sont connus. À Budapest, le Paris Saint-Germain bat Arsenal 1-1, 4-3 aux tirs au but, et conserve le titre conquis l’an dernier face à l’Inter. Aucun club n’avait gardé le trophée depuis le Real Madrid : la performance sportive est considérable. La nuit suivante, à Paris et dans une soixantaine de communes, selon les chiffres communiqués dans les heures ayant suivi les événements, on dénombrait deux morts, 219 blessés dont huit graves, 57 policiers et gendarmes touchés, et 780 interpellations, soit une hausse de 32 % sur l’année précédente.  

Sur le boulevard Magenta, une voiture dont les occupants tiraient des mortiers d’artifice sur les forces de l’ordre a percuté une terrasse. Place du Général-Patton, un policier a été renversé. Le sacre sportif et l’émeute civile, le même week-end.

L’équipe au service d’un émirat

La première substitution suppose que des cités s’affrontent. Le supporter qui chante au Parc des Princes croit incarner Paris contre Manchester, Milan ou Munich. La réalité financière du club est connue de tous depuis quinze ans : le PSG appartient au Qatar. La financiarisation du football européen est désormais l’horizon commun des grandes écuries continentales, et Arsenal, propriété d’un milliardaire américain, n’échappe pas davantage à la mondialisation des capitaux que son adversaire de la finale. La spécificité parisienne tient à un autre fait : la propriété d’un État souverain — non d’un investisseur privé — et l’usage assumé de ce club comme instrument d’influence étrangère. La substitution symbolique — l’équipe à la place de la cité — fonctionne encore aux yeux du supporter, parce que la médiation symbolique du maillot continue d’opérer sur l’enthousiasme collectif. À l’examen, le maillot est resté ; ce qu’il représentait, au sens où le sport supposait représenter une cité contre une autre, s’est dissous.

L’aggravation est récente, et elle se mesure. Tandis que le championnat de France traverse une crise financière sans précédent — les droits télévisuels de la Ligue 1 ont fondu de 706 millions d’euros en 2022-2023 à 189,7 millions en 2024-2025 —, le PSG conserve la part du lion, par l’effet d’un mode de répartition fondé sur le classement, la notoriété et le nombre d’apparitions à l’écran, à la mesure du club dominant. Lorsqu’un même homme, Nasser Al-Khelaïfi, préside le club, dirige le groupe beIN Media qui négocie ces droits, anime l’Association européenne des clubs et siège au comité exécutif de l’UEFA, il est partout des deux côtés de la table. La cité a depuis longtemps perdu son club ; le football français, à présent, perd ses propres droits.

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Et le Parc des Princes lui-même, qui pourrait passer pour le dernier ancrage parisien du club, voit son statut remis en question. Depuis 2024, le président du PSG menaçait de quitter cette enceinte où il joue pourtant depuis 1974, faute d’avoir pu en obtenir l’achat à 38 millions d’euros — somme qu’Anne Hidalgo avait qualifiée de tentative de « spolier les Parisiens ». Son successeur, Emmanuel Grégoire, opte pour l’option inverse, et a obtenu en avril du Conseil de Paris le feu vert pour rouvrir les discussions en vue d’une éventuelle cession : « Laisser partir le Paris Saint-Germain du Parc des Princes serait une faute politique, sportive et historique », a-t-il déclaré, plaidant pour boucler le dossier avant la fin de l’année. La cité, redoutant le départ de son propre club, rouvre désormais la voie à la cession de l’enceinte historique qu’elle lui louait. La sublimation supposait l’équipe au service de la cité ; il faut désormais compter avec une cité prête à se mettre au service de l’équipe.

La violence rendue à la rue

Restait la seconde substitution, qui n’est pas moins fragile : la défaite à la place de la mort, la passion contenue par le rite. Le stade promettait que la rivalité se déchargerait sur le terrain, par procuration, et qu’à la sortie chacun rentrerait dormir.

Le 30 mai, l’inverse exact s’est produit. La victoire elle-même a produit la violence, et celle-ci a quitté l’enceinte pour la cité. Champs-Élysées, porte de Saint-Cloud, Barbès : tirs de mortiers, véhicules incendiés, commerces pillés, deux morts selon le bilan provisoire. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a jugé le bilan « globalement sous contrôle ». L’expression, appliquée à deux décès, apparaît singulière. Huit mille policiers à Paris, vingt-deux mille dans le pays : on peine à imaginer ce qu’eût été la soirée sans contrôle.

Les syndicats de police rappellent, avec raison, que la plupart des casseurs venaient « s’en prendre aux forces de l’ordre » plutôt que célébrer un titre. Le rite a pourtant précisément pour fonction d’absorber ceux que la passion collective déborde ; c’est sa raison d’être anthropologique, par-delà sa fonction de divertissement. Lorsqu’un événement sportif devient le prétexte régulier d’une émeute, et que cette régularité se mesure désormais aux bilans comparatifs du ministère, force est de constater que le rite ne contient plus rien. À Londres, aucune violence comparable n’a été signalée dans les heures qui ont suivi la défaite d’Arsenal. Orwell, qui voyait dans le sport sérieux « la guerre, les coups de feu en moins », était anglais ; ses compatriotes, battus, ont éteint la lumière et sont rentrés dormir.

Le sport, en cet endroit-là, a fait défaut à son office. Avec lui s’est défait l’un des rares dispositifs par lesquels les sociétés modernes se domptent. La violence sublimée a retrouvé sa forme antérieure, celle qu’aucun arbitre ne contient et qu’aucune règle ne décompte : la rixe livrée à la rue.

Du pain, des jeux, et l’addition

Les empereurs romains payaient le pain et les jeux — panem et circenses — pour acheter la paix civile. La formule s’est inversée. Un émirat étranger paie les jeux, le championnat national se ruine, la cité célèbre dans le sang, et envisage de céder son stade pour ne pas voir partir le club qui porte son nom. Si le sport sérieux est, comme l’écrivait Orwell, la guerre les coups de feu en moins, le sacre parisien de 2026 aura offert la guerre, les mortiers d’artifice en plus.

Reste une question, que personne, à la page des sports, ne paraît vouloir poser. Quand Paris brûle pour célébrer une marque qatarie à laquelle il rouvre la voie de la cession du Parc des Princes, dans un championnat qui se meurt à mesure qu’elle prospère, pour qui brûle-t-il au juste ?

Sport et civilisation: La violence maîtrisée ?

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Simon Abkarian endosse l’uniforme du général

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Benoît Magimel interprète Pierre Kœnig dans "La Bataille de Gaulle" © Pathé Films

Enfin un biopic sur le général de Gaulle! Il est certes partiel mais digne de ce nom, avec un casting soigné et une narration à la hauteur du personnage. Sortie demain.


Echanges de regard entre Simon Abkarian et le réalisateur Antonin Baudry sur le tournage (C) Pathé films.

Il y a comme un mystère entre de Gaulle et le cinéma. Les principaux protagonistes de la Seconde Guerre mondiale ont fait l’objet dès le siècle passé d’un, voire de plusieurs biopics. Citons notamment Hitler, un film d’Allemagne de Hans-Jürgen Syberberg (1977), Pétain de Jean Marboeuf (1993), Les Derniers Jours de Mussolini de Carlo Lizzani (1974), Le Cercle des intimes (sur Staline) d’Andreï Konchalovsky (1991), Les Griffes du lion (sur Churchill) de Richard Attenborough (1972). Pendant ce temps-là, sur de Gaulle et sur grand écran, rien ou si peu. Le cinéma français aurait-il été tétanisé par l’écrasant personnage ? Représenter de Gaulle au cinéma serait-il un crime de lèse-majesté sous « sa » Ve République ? Fait-il à ce point peur aux producteurs et aux scénaristes ? Il est pourtant un « réservoir à histoires » à lui tout seul : l’homme de l’Appel, le résistant, le fondateur d’une nouvelle Constitution, le disparu de Baden-Baden, le miraculé du Petit-Clamart, le général des Barbouzes, le retiré de Colombey, le duettiste avec Malraux, et surtout l’exceptionnel dialoguiste (« Je vous ai compris » et tant d’autres formules). Autant d’occasions et de moments qui auraient pu et pourraient encore inspirer des scénarios baroques et grandioses, inquiétants et bouleversants, dérisoires et géniaux. Et pourtant non. Jusqu’en 2020, il a fallu se contenter de quelques apparitions quasiment subliminales, presque fantomatiques, de silhouettes et d’évocations évanescentes. Pour un homme qui mesurait 1,93 m, on mesure le paradoxe d’une telle présence-absence en continu.

Premières incursions

On s’accorde pour dire que c’est en 1959, dans l’assez affligeant Babette s’en va-t-en guerre de Christian-Jaque, que tout a commencé. Sous la seule forme d’une voix reconnaissable entre mille qui dit à une standardiste incarnée par Brigitte Bardot : « Est-ce que tu es libre pour dîner ce soir ma poupette ? » Le tout complété par un unique indice visuel : une manche de veste d’uniforme ornée de deux étoiles… Commence ensuite le « règne » d’un seul acteur, Adrien Cayla-Legrand (ça ne s’invente pas), décédé en 2007, qui, à partir de 1966, se spécialise dans le rôle de de Gaulle au cinéma. Cette année-là, on le voit fugacement dans Martin soldat de Michel Deville qui, sur un scénario de Maurice Rheims, enchaîne les aventures abracadabrantesques de Martin (Robert Hirsch). Suivront d’autres rapides incursions dont la plus notable est dans le chef-d’œuvre de Jean-Pierre Melville, L’Armée des ombres, pour une scène de remise de médaille au chef de réseau incarné par Paul Meurisse. Mais c’est surtout le dos du Général que l’on voit. Même chose et même acteur muet dans Le Bon et les Méchants de Claude Lelouch et La Carapate de Gérard Oury qui se déroule en mai 1968. En 1973, le rôle s’étoffe un peu dans Chacal de Fred Zinnemann. C’est enfin Lambert Wilson, en 2020, qui brise le tabou de la représentation en incarnant l’homme du 18-Juin durant tout le film de Gabriel Le Bomin, sobrement intitulé De Gaulle. Mais un propos historique trop resserré, des scènes intimes inutiles et un acteur lesté de prothèses plombent l’ensemble.

L’épopée de Gaulle

Avec son film en deux parties de près de trois heures chacune, Antonin Baudry semble avoir gagné son pari : donner au de Gaulle résistant un écrin cinématographique à la hauteur de l’épopée. Le premier volet décrit ainsi avec justesse le grand Charles dans sa « tour » de Londres. Et Simon Abkarian, en jouant la carte non de l’imitation mais de l’incarnation, finit par convaincre. Il faudra attendre début juillet pour découvrir le second volet, J’écris ton nom. Mais d’ores et déjà, on sait que de Gaulle et le cinéma peuvent faire bon ménage. Le sortilège est rompu. Le charme peut advenir.

La Bataille de Gaulle : l’âge de fer, d’Antonin Baudry, sortie le 3 juin, 160 minutes

https://www.youtube.com/watch?v=TXRfaZ6QZ78

Nastassja Kinski: cachez ce sein que je ne saurais plus voir

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L'actrice Nastassja Kinski photographiée en 1984 © WEBER/SIPA

Notre chroniqueur, dinosaure demeuré parmi nous, n’a décidément aucune sensibilité MeToo. Le voilà qui fustige les demandes de l’actrice Nastassja Kinski (oui, la fille de Klaus, le génialissime et redoutable acteur) qui souhaite que l’on efface les scènes de nu des films qu’elle a tournés il y a 50 ans, quand elle était adolescente. Une demande bien légitime, pensons-nous chez Causeur


Sans Win Wenders, le génial réalisateur de Paris, Texas et tant d’autres grands films, la carrière de Nastassja Kinski aurait-elle décollé ? Dans Faux mouvement (1975), la jeune actrice, alors âgée de 13 ans, est filmée quasi nue. Et elle souhaite aujourd’hui que ce film ne soit plus diffusé, du moins sans coupure. Et par ailleurs, qu’elle soit indemnisée pour le préjudice moral qui lui a été infligé par le réalisateur. Le facteur économique est déterminant en dernière instance, disait ce bon vieux Karl M***.

De même dans un film de la célèbre série Tatort, réalisé un an plus tard, où elle apparaît également en costume édénique. Le responsable des téléfilms à la NDR, la chaîne qui en possède les droits, est allé jusqu’à affirmer que ce film, régulièrement rediffusé, a constitué « une initiation sexuelle pour de très nombreux adolescents de sexe masculin ».

Mais voici qu’à 65 ans, l’actrice – qui n’a jamais fait mystère, à l’écran, de la perfection de son corps juvénile, elle a même bâti l’essentiel de sa carrière sur l’exhibition de ses pleins et de ses déliés — regrette les torrents de foutre, comme dit le Divin Marquis, déversés en son honneur par les jeunes mâles en rut. « La libération de la parole des actrices dans le sillage de l’affaire Weinstein et du mouvement MeToo l’a poussée à s’exprimer sur le malaise que lui a toujours inspiré ce passage », nous explique-t-on fin mai dans une interview au quotidien Süddeutsche Zeitung, relayée par Le Monde. C’est comme dans Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir »…
Hypocrisie à retardement ou effets secondaires de la ménopause ?

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Les sensibilités ont certainement évolué depuis les années 1970 : on n’utilisait pas alors de « coordinatrice d’intimité » pour veiller au grain de peau. Une vague de puritanisme woke déferle désormais sur l’Occident. Toutes ces femmes qui furent jeunes se démènent devant les écrans en brandissant les longs ciseaux d’Anastasie, et cherchent a minima à faire couper telle ou telle scène, interdire tel ou tel film, ou châtrer tel ou tel réalisateur. Et accessoirement à faire (re)parler d’elles.

Mesure-t-on la portée d’un tel mouvement de censure a posteriori ? Combien de films devraient être coupés de scènes parfois essentielles — et souvent superflues ? La Vie d’Adèle, le navet longuet d’Abdellatif Kechiche, a attiré quelques badauds en se targuant de représenter la plus grande scène d’amour lesbien du cinéma — mais pas la plus belle, qui reste la propriété exclusive de Mulholland drive réalisé en 2001 par David Lynch. À la trappe ! Le Dernier tango à Paris (1972) a, paraît-il, traumatisé Maria Schneider pour une scène de sodomie simulée, qui valut au film de voir toutes ses copies brûlées en Italie en 1978. Savonarole pas mort. 

Et Antoine Guillot d’expliquer : « Il est évident qu’aujourd’hui, ça ne peut plus passer, mais ça s’inscrit dans une vieille histoire du cinéma. On va ressortir récemment la même histoire sur Kechiche, mais on pourrait dire la même chose sur Hitchcock, sur Pialat, quand il gifle Sandrine Bonnaire sans la prévenir dans À nos amours, il sait très bien ce qu’il veut obtenir, et dans toute cette histoire du cinéma qui est d’obtenir de vrais sentiments, de vraies réactions et non pas le jeu d’un acteur. C’est une contradiction insoluble de laquelle on ne sortira jamais, mais c’est vrai qu’à l’époque actuelle, ça passe très mal ».

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Patrice Jean, dans son délirant et hilarant Homme surnuméraire (2017), imagine une époque à peine dystopique où les éditeurs se chargent d’éliminer des livres tout ce qui pourrait choquer tel ou tel segment du lectorat — ramenant le Voyage au bout de la nuit à un feuillet inoffensif de 26 pages.
Parce que l’on doit se demander ce qu’il faudra couper, demain, au cinéma ou dans les livres, pour satisfaire tous les malades (et très probablement obsédés sexuels) qui voient du sexe partout. On se rappelle le très beau Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, où à la demande du curé local le projectionniste coupe tous les baisers — avant de les remonter et de faire cadeau de ces gestes d’amour au petit garçon devenu grand… Et demain, à la demande de tel ou tel groupe chatouilleux, de telle ou telle actrice sur le déclin résolue à surfer sur la vague actuelle de pudibonderie, que devra-t-on couper ?

Parce qu’aux yeux des censeurs, tout est métaphore du sexe. Les admirables photos de Nastassja Kinski par Richard Avedon, où un python se love (quel autre mot ?) contre son corps nu sont trop suggestives ? Au bûcher ! La danse de Salma Hayek avec un autre python (blanc, celui-là) dans l’inénarrable Une nuit en enfer (1996), devant les yeux hallucinés de Quentin Tarantino, scénariste du film, doit-elle être coupée — et Tarantino lui-même… Et le fameux passage de la Genèse où Eve cède à un serpent de même style, il faut aussi le censurer ? Aux chiottes, la Bible !

Je suis bien content d’avoir eu vingt ans dans les années 1970. Nous nous sommes beaucoup amusés, à une époque où l’on couchait pour faire connaissance — et après tout, « connaître », dans la Bible, cela signifie « coucher ». Parce que les p’tits jeunes d’aujourd’hui, qui s’alignent sur les discours hystériques de sexagénaires refroidies (« Toute fille de joie en séchant devient prude », dit très finement Hugo dans Ruy Blas), ils n’ont pas l’air de s’éclater tous les jours.

Le Mirage #MeToo - Réflexions à partir du cas français

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