Accueil Édition Abonné Le sport, continuation de la guerre par d’autres moyens, et inversement

Le sport, continuation de la guerre par d’autres moyens, et inversement


Le sport, continuation de la guerre par d’autres moyens, et inversement
Emeute à Paris porte de Saint-Cloud, après la victoire du PSG en Ligue des Champions le 30 mai 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Après la finale de la Ligue des Champions et les scènes ahurissantes de guérilla urbaine dans la capitale française, peut-on encore dire que le sport est la mise en scène d’une violence ordonnée?


Le Paris Saint-Germain a conservé sa couronne européenne face à Arsenal. La nuit qui a suivi a fait, selon le bilan provisoire diffusé le 31 mai, deux morts et 780 interpellations. Que reste-t-il du sport comme rite ?

La guerre rejouée

Le sport moderne, depuis qu’il est sorti de l’aristocratie britannique pour devenir le théâtre des passions populaires, repose sur une fiction féconde : sublimer la violence. Freud, dans Malaise dans la civilisation, faisait de la sublimation l’opération par laquelle l’homme renonce à la satisfaction directe de ses pulsions pour les convertir en activités tolérées par la communauté. La compétition sportive offre l’une des meilleures illustrations possibles de cette opération. La force, la rivalité, le désir de soumettre autrui y subsistent intacts. Ils se déversent simplement dans un cérémonial où la défaite a cessé d’être la mort et la conquête, le pillage. Norbert Elias et Eric Dunning, dans leurs travaux communs sur le sport et le procès de civilisation, ont fait de cette opération le centre de leur enquête : la guerre rejouée par un nombre fini d’hommes pendant un temps fini, sous l’œil d’un arbitre, et lorsque le coup de sifflet final retentit, chacun rentre chez soi.

Le dispositif n’a rien de moderne, même si ses formes anciennes ne se laissent pas confondre. Les Grecs assortissaient les jeux d’Olympie d’une trêve sacrée, qui faute de suspendre les conflits entre les cités, garantissait la sécurité des athlètes, des spectateurs et des routes menant au sanctuaire. Les ludi romains relevaient d’une logique très différente, davantage liée à la pacification de la plèbe et à la mise en scène du pouvoir impérial qu’à la régulation de l’agôn entre cités. Par-delà ces différences, ces formes anciennes partagent un trait dont le stade moderne hérite à sa manière : la mise en scène d’une violence ordonnée, à l’intérieur d’une enceinte, plutôt que sa libre circulation dans la cité. Sublimer, en cette matière, c’est tenir une chaîne de substitutions : l’équipe à la place de l’armée, le match à la place de la bataille, la défaite à la place de la mort, le supporter à la place du citoyen-soldat. Lorsqu’elle tient, cette chaîne est ce que la civilisation appelle, sans plus y penser, le sport.

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C’est cette chaîne que le sacre parisien du 30 mai 2026 rompt en deux endroits.

Les faits sont connus. À Budapest, le Paris Saint-Germain bat Arsenal 1-1, 4-3 aux tirs au but, et conserve le titre conquis l’an dernier face à l’Inter. Aucun club n’avait gardé le trophée depuis le Real Madrid : la performance sportive est considérable. La nuit suivante, à Paris et dans une soixantaine de communes, selon les chiffres communiqués dans les heures ayant suivi les événements, on dénombrait deux morts, 219 blessés dont huit graves, 57 policiers et gendarmes touchés, et 780 interpellations, soit une hausse de 32 % sur l’année précédente.  

Sur le boulevard Magenta, une voiture dont les occupants tiraient des mortiers d’artifice sur les forces de l’ordre a percuté une terrasse. Place du Général-Patton, un policier a été renversé. Le sacre sportif et l’émeute civile, le même week-end.

L’équipe au service d’un émirat

La première substitution suppose que des cités s’affrontent. Le supporter qui chante au Parc des Princes croit incarner Paris contre Manchester, Milan ou Munich. La réalité financière du club est connue de tous depuis quinze ans : le PSG appartient au Qatar. La financiarisation du football européen est désormais l’horizon commun des grandes écuries continentales, et Arsenal, propriété d’un milliardaire américain, n’échappe pas davantage à la mondialisation des capitaux que son adversaire de la finale. La spécificité parisienne tient à un autre fait : la propriété d’un État souverain — non d’un investisseur privé — et l’usage assumé de ce club comme instrument d’influence étrangère. La substitution symbolique — l’équipe à la place de la cité — fonctionne encore aux yeux du supporter, parce que la médiation symbolique du maillot continue d’opérer sur l’enthousiasme collectif. À l’examen, le maillot est resté ; ce qu’il représentait, au sens où le sport supposait représenter une cité contre une autre, s’est dissous.

L’aggravation est récente, et elle se mesure. Tandis que le championnat de France traverse une crise financière sans précédent — les droits télévisuels de la Ligue 1 ont fondu de 706 millions d’euros en 2022-2023 à 189,7 millions en 2024-2025 —, le PSG conserve la part du lion, par l’effet d’un mode de répartition fondé sur le classement, la notoriété et le nombre d’apparitions à l’écran, à la mesure du club dominant. Lorsqu’un même homme, Nasser Al-Khelaïfi, préside le club, dirige le groupe beIN Media qui négocie ces droits, anime l’Association européenne des clubs et siège au comité exécutif de l’UEFA, il est partout des deux côtés de la table. La cité a depuis longtemps perdu son club ; le football français, à présent, perd ses propres droits.

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Et le Parc des Princes lui-même, qui pourrait passer pour le dernier ancrage parisien du club, voit son statut remis en question. Depuis 2024, le président du PSG menaçait de quitter cette enceinte où il joue pourtant depuis 1974, faute d’avoir pu en obtenir l’achat à 38 millions d’euros — somme qu’Anne Hidalgo avait qualifiée de tentative de « spolier les Parisiens ». Son successeur, Emmanuel Grégoire, opte pour l’option inverse, et a obtenu en avril du Conseil de Paris le feu vert pour rouvrir les discussions en vue d’une éventuelle cession : « Laisser partir le Paris Saint-Germain du Parc des Princes serait une faute politique, sportive et historique », a-t-il déclaré, plaidant pour boucler le dossier avant la fin de l’année. La cité, redoutant le départ de son propre club, rouvre désormais la voie à la cession de l’enceinte historique qu’elle lui louait. La sublimation supposait l’équipe au service de la cité ; il faut désormais compter avec une cité prête à se mettre au service de l’équipe.

La violence rendue à la rue

Restait la seconde substitution, qui n’est pas moins fragile : la défaite à la place de la mort, la passion contenue par le rite. Le stade promettait que la rivalité se déchargerait sur le terrain, par procuration, et qu’à la sortie chacun rentrerait dormir.

Le 30 mai, l’inverse exact s’est produit. La victoire elle-même a produit la violence, et celle-ci a quitté l’enceinte pour la cité. Champs-Élysées, porte de Saint-Cloud, Barbès : tirs de mortiers, véhicules incendiés, commerces pillés, deux morts selon le bilan provisoire. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a jugé le bilan « globalement sous contrôle ». L’expression, appliquée à deux décès, apparaît singulière. Huit mille policiers à Paris, vingt-deux mille dans le pays : on peine à imaginer ce qu’eût été la soirée sans contrôle.

Les syndicats de police rappellent, avec raison, que la plupart des casseurs venaient « s’en prendre aux forces de l’ordre » plutôt que célébrer un titre. Le rite a pourtant précisément pour fonction d’absorber ceux que la passion collective déborde ; c’est sa raison d’être anthropologique, par-delà sa fonction de divertissement. Lorsqu’un événement sportif devient le prétexte régulier d’une émeute, et que cette régularité se mesure désormais aux bilans comparatifs du ministère, force est de constater que le rite ne contient plus rien. À Londres, aucune violence comparable n’a été signalée dans les heures qui ont suivi la défaite d’Arsenal. Orwell, qui voyait dans le sport sérieux « la guerre, les coups de feu en moins », était anglais ; ses compatriotes, battus, ont éteint la lumière et sont rentrés dormir.

Le sport, en cet endroit-là, a fait défaut à son office. Avec lui s’est défait l’un des rares dispositifs par lesquels les sociétés modernes se domptent. La violence sublimée a retrouvé sa forme antérieure, celle qu’aucun arbitre ne contient et qu’aucune règle ne décompte : la rixe livrée à la rue.

Du pain, des jeux, et l’addition

Les empereurs romains payaient le pain et les jeux — panem et circenses — pour acheter la paix civile. La formule s’est inversée. Un émirat étranger paie les jeux, le championnat national se ruine, la cité célèbre dans le sang, et envisage de céder son stade pour ne pas voir partir le club qui porte son nom. Si le sport sérieux est, comme l’écrivait Orwell, la guerre les coups de feu en moins, le sacre parisien de 2026 aura offert la guerre, les mortiers d’artifice en plus.

Reste une question, que personne, à la page des sports, ne paraît vouloir poser. Quand Paris brûle pour célébrer une marque qatarie à laquelle il rouvre la voie de la cession du Parc des Princes, dans un championnat qui se meurt à mesure qu’elle prospère, pour qui brûle-t-il au juste ?

Sport et civilisation: La violence maîtrisée ?

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Avocat en droit pénal à Paris depuis 2002

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