Notre chroniqueur, dinosaure demeuré parmi nous, n’a décidément aucune sensibilité MeToo. Le voilà qui fustige les demandes de l’actrice Nastassja Kinski (oui, la fille de Klaus, le génialissime et redoutable acteur) qui souhaite que l’on efface les scènes de nu des films qu’elle a tournés il y a 50 ans, quand elle était adolescente. Une demande bien légitime, pensons-nous chez Causeur…
Sans Win Wenders, le génial réalisateur de Paris, Texas et tant d’autres grands films, la carrière de Nastassja Kinski aurait-elle décollé ? Dans Faux mouvement (1975), la jeune actrice, alors âgée de 13 ans, est filmée quasi nue. Et elle souhaite aujourd’hui que ce film ne soit plus diffusé, du moins sans coupure. Et par ailleurs, qu’elle soit indemnisée pour le préjudice moral qui lui a été infligé par le réalisateur. Le facteur économique est déterminant en dernière instance, disait ce bon vieux Karl M***.
De même dans un film de la célèbre série Tatort, réalisé un an plus tard, où elle apparaît également en costume édénique. Le responsable des téléfilms à la NDR, la chaîne qui en possède les droits, est allé jusqu’à affirmer que ce film, régulièrement rediffusé, a constitué « une initiation sexuelle pour de très nombreux adolescents de sexe masculin ».
Mais voici qu’à 65 ans, l’actrice – qui n’a jamais fait mystère, à l’écran, de la perfection de son corps juvénile, elle a même bâti l’essentiel de sa carrière sur l’exhibition de ses pleins et de ses déliés — regrette les torrents de foutre, comme dit le Divin Marquis, déversés en son honneur par les jeunes mâles en rut. « La libération de la parole des actrices dans le sillage de l’affaire Weinstein et du mouvement MeToo l’a poussée à s’exprimer sur le malaise que lui a toujours inspiré ce passage », nous explique-t-on fin mai dans une interview au quotidien Süddeutsche Zeitung, relayée par Le Monde. C’est comme dans Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir »…
Hypocrisie à retardement ou effets secondaires de la ménopause ?
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Les sensibilités ont certainement évolué depuis les années 1970 : on n’utilisait pas alors de « coordinatrice d’intimité » pour veiller au grain de peau. Une vague de puritanisme woke déferle désormais sur l’Occident. Toutes ces femmes qui furent jeunes se démènent devant les écrans en brandissant les longs ciseaux d’Anastasie, et cherchent a minima à faire couper telle ou telle scène, interdire tel ou tel film, ou châtrer tel ou tel réalisateur. Et accessoirement à faire (re)parler d’elles.
Mesure-t-on la portée d’un tel mouvement de censure a posteriori ? Combien de films devraient être coupés de scènes parfois essentielles — et souvent superflues ? La Vie d’Adèle, le navet longuet d’Abdellatif Kechiche, a attiré quelques badauds en se targuant de représenter la plus grande scène d’amour lesbien du cinéma — mais pas la plus belle, qui reste la propriété exclusive de Mulholland drive réalisé en 2001 par David Lynch. À la trappe ! Le Dernier tango à Paris (1972) a, paraît-il, traumatisé Maria Schneider pour une scène de sodomie simulée, qui valut au film de voir toutes ses copies brûlées en Italie en 1978. Savonarole pas mort.
Et Antoine Guillot d’expliquer : « Il est évident qu’aujourd’hui, ça ne peut plus passer, mais ça s’inscrit dans une vieille histoire du cinéma. On va ressortir récemment la même histoire sur Kechiche, mais on pourrait dire la même chose sur Hitchcock, sur Pialat, quand il gifle Sandrine Bonnaire sans la prévenir dans À nos amours, il sait très bien ce qu’il veut obtenir, et dans toute cette histoire du cinéma qui est d’obtenir de vrais sentiments, de vraies réactions et non pas le jeu d’un acteur. C’est une contradiction insoluble de laquelle on ne sortira jamais, mais c’est vrai qu’à l’époque actuelle, ça passe très mal ».
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Patrice Jean, dans son délirant et hilarant Homme surnuméraire (2017), imagine une époque à peine dystopique où les éditeurs se chargent d’éliminer des livres tout ce qui pourrait choquer tel ou tel segment du lectorat — ramenant le Voyage au bout de la nuit à un feuillet inoffensif de 26 pages.
Parce que l’on doit se demander ce qu’il faudra couper, demain, au cinéma ou dans les livres, pour satisfaire tous les malades (et très probablement obsédés sexuels) qui voit du sexe partout. On se rappelle le très beau Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, où à la demande du curé local le projectionniste coupe tous les baisers — avant de les remonter et de faire cadeau de ces gestes d’amour au petit garçon devenu grand… Et demain, à la demande de tel ou tel groupe chatouilleux, de telle ou telle actrice sur le déclin résolue à surfer sur la vague actuelle de pudibonderie, que devra-t-on couper ?
Parce qu’aux yeux des censeurs, tout est métaphore du sexe. Les admirables photos de Nastassja Kinski par Richard Avedon, où un python se love (quel autre mot ?) contre son corps nu sont trop suggestives ? Au bûcher ! La danse de Salma Hayek avec un autre python (blanc, celui-là) dans l’inénarrable Une nuit en enfer (1996), devant les yeux hallucinés de Quentin Tarantino, scénariste du film, doit-elle être coupée — et Tarantino lui-même… Et le fameux passage de la Genèse où Eve cède à un serpent de même style, il faut aussi le censurer ? Aux chiottes, la Bible !
Je suis bien content d’avoir eu vingt ans dans les années 1970. Nous nous sommes beaucoup amusés, à une époque où l’on couchait pour faire connaissance — et après tout, « connaître », dans la Bible, cela signifie « coucher ». Parce que les p’tits jeunes d’aujourd’hui, qui s’alignent sur les discours hystériques de sexagénaires refroidies (« Toute fille de joie en séchant devient prude », dit très finement Hugo dans Ruy Blas), ils n’ont pas l’air de s’éclater tous les jours.
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