Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (4/10).


  1. Archives de philosophie (tome 73, cahier 4) : « Spinoza »

Mon père se réclamait de Spinoza. Il était libre-penseur, ce mot si froid qui dégage tant de chaleur – pour paraphraser Nietzsche. Il m’incitait à rejeter toute forme de contrainte et m’enseignait que je n’avais aucun devoir à l’égard de ma famille, de ma patrie ou d’une religion quelle qu’elle soit. C’est une leçon que j’ai retenue et mise en pratique.

Aux yeux de l’adolescent que j’étais, mon père incarnait le spinozisme. Peu avant de mourir, il donna une dernière conférence sur Spinoza. Puis, il s’installa dans une clinique privée où un médecin lui procura les drogues nécessaires à la fin qu’il souhaitait. Il n’était pas malade, mais fatigué de vivre. Il est vrai qu’il avait près de quatre-vingts ans, le double de l’âge auquel Spinoza est mort.

Ce qui m’a troublé en lisant les Archives de Philosophie que m’a remises Jean-François Braunstein, ce sont les documents inédits assurant que Spinoza, tuberculeux, s’était lui aussi isolé trois jours, après que son médecin lui a laissé du suc de Mandragore dont il usa, raconte son ami le pasteur Colerus, quand il sentit la mort approcher.

Freud fit de même avec l’aide de son médecin privé, Max Schur. Tous deux étaient athées. Spinoza avait laissé sur sa table de chevet un dernier mot : « Les hommes veulent être trompés. Qu’ils le soient donc. Amen. » Je n’en connais pas de plus beau !

Spinoza, comme Freud et mon père, pensaient que la vie éternelle n’est pas une vie future, mais notre vie présente à laquelle se hausse l’homme qui se connaît dans son essence, car son essence est éternelle. J’ajouterai en accord avec mon père que la philosophie n’est pas seulement une méditation sur la vie : elle est pour le philosophe la vie elle-même. Bien qu’ayant atteint son âge, j’en suis loin.

  1. Richard Brautigan : C’est tout ce que j’ai à déclarer

Pour ceux qui, comme moi, n’aiment que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants, Richard Brautigan devrait être leur homme. La Pêche à la truite en Amérique (1967, deux millions d’exemplaires vendus) est un texte éclaté qui parle de tout, sauf de la pêche à la truite… Pendant quinze ans, Brautigan répétera : « But it is not about trout fishing ! » Puis, il se tirera une balle dans la tête avec son Smith and Wesson, calibre 44. « Nom de Dieu, les conneries qu’on va écrire sur moi après ma mort !», disait-il finalement. On a préféré oublier ce Baudelaire yankee, surtout aux États-Unis. Un oubli que je ne m’explique pas, tant Richard Brautigan était à lui seul, à côté de ses potes de la Beat Génération qu’il retrouvait au Enrico’s Bar de San Francisco, une légende. Il donnait l’impression de se foutre de tout et pourtant il était capable de faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre, disait Philippe Djian. Il passait pour l’écrivain le plus gauche et le plus bizarre, le plus weird en un mot des États-Unis. Un sacré titre de gloire pour l’auteur de Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus.

« Nous tenons, écrivait-il, chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages. » Il disait aussi : toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles. Pour l’une d’elles, qui n’avait que quatorze ans, il paiera le prix fort : la prison, l’hôpital psychiatrique. Douze séries d’électrochocs. Il s’écrivait alors de longues lettres à lui-même pour s’assurer qu’il n’était pas encore un nuage. Il n’avait pas vingt ans. Mais il savait déjà qu’il ferait de sa vie la matière première de son art. Noël, m’a-t-il raconté, était un vrai problème pour lui : il le passait dans des cinémas pornos. Voilà qui me l’a rendu proche. Il n’avait aucun sens musical, mais achetait des disques uniquement pour les filles sur les couvertures. Voilà qui me l’a rendu encore plus proche. Il attendait des femmes un amour inconditionnel et des pardons successifs. Il haïssait les féministes. Comment n’aurais-je pas pu aimer Richard Brautigan ?

C’est en lisant un récit de Richard Brautigan dans le Shinkansen qui la conduisait à Tokyo qu’une jeune Japonaise, Akiko Yoshimura, mariée depuis quelques jours, prit la décision la plus surprenante de son existence : partager sa vie avec Richard Brautigan. Il était déjà oublié en Amérique, mais encore une star au Japon. Akiko savait par la presse qu’il logeait au Keio Palace. Elle s’y rendit aussitôt.

Richard regardait un film policier dans sa suite quand le téléphone sonna. La réception lui passa une jeune fille qui, défiant toutes les conventions, voulait le voir. Intrigué, il l’a reçu. Elle était nerveuse. Pour elle, la vie et la mort étaient identiques. Elle percevait qu’il en était de même pour lui. Elle était déjà amoureuse de Brautigan après l’avoir lu. Elle le devint plus encore dans cette suite du Keio Palace. Elle demeura un mystère pour lui. En la contemplant, il se demandait de quelle bibliothèque elle s’était échappée, de quel manuscrit elle était le rêve. Le sien sans doute. Les rêves des écrivains ont ceci de particulier qu’ils finissent toujours par prendre forme. Richard avait rêvé d’être un humoriste américain à Tokyo amoureux fou d’une geisha. Il l’était enfin.

C’est alors que je l’ai croisé avec Akiko au Keio Palace. Je l’ai revu au bar de l’hôtel devant une bouteille de whisky, toujours vêtu de la même veste sombre ornée de badges fantaisistes et de son chapeau gris élimé. Déjà passablement éméché, il me parla d’Akiko. Il s’accrochait à moi et voulait savoir si ce miracle était bien réel. Je lui ai dit : « Bien sûr ! ». Mais je songeais en le voyait tituber : « Plus dure sera la chute. » Il le pressentait sans doute, lui qui avait écrit cette phrase qui m’avait bouleversé : « Quand une Japonaise vous quitte, c’est la vie qui s’en va. » J’étais payé pour le savoir. Tous les deux, nous partagions la même passion pour les Japonaises. Tous les deux, nous écrivions pour raconter ce que c’est que d’être dans notre peau. Tous les deux, nous retrouvions les yeux de notre enfance dans les néons de Tokyo. Mais Richard passait plus de temps au bar du Keio et moi au bord de la piscine. Je ne suis plus jamais retourné au Keio Palace, mais je relis souvent ses Poèmes Japonais. Surtout celui-ci :

«  L’amour est plus cruel

Que le couteau 

D’un homme

Qui tranche

La gorge 

De quatre enfants. »

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