Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle (1932-2019), récemment disparu (4/8).


À la fin de sa carrière, il avait pressenti que la dérision et l’outrance seraient attaquées et bannies des plateaux de cinéma. L’heure était aux quotas et aux Torquemada de la bien-pensance. Les minuteurs de bonheur, le sécateur à la main, qui coupent dans la chair triste. Voilà ce que le cinéma a enfanté. Une vision radicalement opposée à celle de cette bande du Conservatoire. Les Belmondo, Rochefort, Cremer, Vernier, Fabian et consorts. Ils étaient atrocement doués et facétieux. Leur jeunesse exultait sur les planches. Ils avaient le sens de la troupe et du partage. « Un artiste ne peut prendre le pouvoir » confessait-il, dans une interview à la télévision suisse.

Trois intonations

Cabot, il avouait ne posséder dans son répertoire que trois intonations. Aucune lâcheté de sa part, plutôt un bon usage de la liberté. Derrière chaque réalisateur se cache désormais un procureur, un chien de garde qui défend jalousement sa petite niche, son petit terrier. Du haut de leurs miradors, des agents anonymes surveillent nos paroles et bientôt, nos pensées seront fliquées, enregistrées dans des disques durs. Marielle l’explosif, le transgressif s’emparait d’un rôle et le propulsait dans un paysage onirique. Ces cons n’étaient qu’un alibi en fait pour créer du divertissement intelligent comme on disait dans mon enfance campagnarde.

Marielle le bavard extralucide, subversif survitaminé, lisait, à la veillée, les œuvres de Jean Echenoz, le styliste économe de sa prose. Il faut y voir une même ambition, celle d’écrire ou de jouer les situations au plus serré. L’acteur appréciait l’écriture à l’os, ce faux épicurien recherchait inlassablement l’épure dans sa technique. Avec Marielle, le déluge verbal est toujours ponctué de temps morts, il souffle le chaud et le froid sur l’action en cours ; tantôt, il déboule à pleine vitesse et on en prend plein la figure, estomaqué par cette verve intarissable ; tantôt il garde ses mots en bouche, les fait durer, cette allonge est remarquable d’un style à plusieurs vitesses. Ne croyez pas que Marielle soit toujours pied au plancher, prêt à dégainer du texte. Son vieux camarade, Philippe Noiret, dissimulait bien ses frustrations et ses largeurs derrière la figure de l’aristocrate de la sape. Noiret avait choisi les Berluti patinées au chiffon, pour déjouer l’attention. Marielle se posait en trublion du slip, en fornicateur des zones pavillonnaires. Des voiles qui ne trompaient personne sur la réalité des sentiments.

Du salace et du pittoresque

Avec lui, la fesse prenait de la hauteur, de la tendreté aussi, il en rajoutait volontiers dans le salace et le pittoresque. Pour cet Homère de la jouissance, taulier des baisodromes d’arrière-pays, l’acte en lui-même comptait finalement moins que la psychologie des êtres. On baise avec sa tête, le mouvement suit automatiquement, mécaniquement. Chantre du cul joufflu, des seins hauts et des mollets tentateurs, l’acteur Marielle s’intéressait au plaisir fugace et solitaire pour amuser la galerie, pour épater un camarade de chambrée, faire le mariole, mettre du liant entre les solitudes masculines. Juste pour rire, il dégonflait les égos les plus endurcis. Dans ce cinéma farceur, les corps se chamaillent, les sexes s’entraident et se comprennent à la fin sur l’oreiller. Il n’y a pas d’autre terrain d’entente, d’autre zone de confort. Il n’est pas question ici de religion ou d’entorse à la morale, tout est permis dans un lit. Marielle, ce séducteur forcené honore les femmes par gourmandise et défi dans cette fenêtre permissive qui va de 1965 à 1985.

Son intrépidité dans la conquête féminine doit être étudiée aujourd’hui comme le témoignage d’une société décorsetée, où l’allant n’est pas condamné, où une partie de jambes en l’air ne fait pas l’objet d’un débat à l’assemblée. Cette apparente libéralité dans les mœurs nous semble si éloignée de ce que nous vivons au quotidien, depuis la réfrigération des ébats. Nous sommes entrés dans l’ère glaciaire en dépit du réchauffement climatique.

L’âge d’or des cabrioles nocturnes

Ces tirades gorgées de sperme lui vaudraient, en ce moment, la correctionnelle et la haine des réseaux sociaux. Notre planète déglinguée ne comprend que le premier degré et la schlague. Les subtilités dépassent ces nouveaux censeurs qui détestent la blague, le grivois et le matois. Ils vénèrent les rapports codifiés, validés par un huissier, sous contrôle d’une autorité morale indépendante. Cette américanisation du flirt est aux antipodes du cinéma de Marielle qui ne reconnaît que l’émoi et le pathétique, la beauté d’une poitrine dénudée et les errements du cœur. Prime à la baise, haro sur les intégrismes !

Depuis que la loi régit les cabrioles nocturnes, depuis l’instant fatidique où le législateur a fourré son nez sous la couette, les hommes et les femmes ont perdu cette liberté de s’aimer sans tabou. Le cinéma de Marielle nous rappelle cette époque bénie où les rapports pouvaient être joyeux et débridés, où le coup de rein n’était pas l’expression du mâle dominant, simplement la marque d’un tempérament vigoureux et partageur. L’envie de donner sans retour, une manière d’être en vie, de ne plus subir.

A suivre…

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