« Depuis que je suis tombé amoureux d’un homme, je suis devenu un meilleur prêtre, j’ai commencé à faire de meilleurs prêches, j’aide mieux les autres, je suis plus heureux ! », s’est confié le désormais célébrissime Monseigneur Charamsa à la journaliste de l’édition polonaise de Newsweek. Si on me demandait mon avis d’athée indécrottable concernant cette affaire, je répondrais spontanément : « quelle affaire » ? Un homme, accessoirement haut dignitaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi et professeur de théologie dans deux académies papales, a décidé de renoncer à la carrière ecclésiastique au profit d’une relation passionnelle avec un autre homme. « Il aurait pu devenir évêque, il a choisi l’amour » a titré la presse à scandales polonaise, résumant parfaitement la portée de ce fait divers. En effet, des coming outs aussi spectaculaires, on n’en a pas vu beaucoup et, écartant l’hypothèse que le grand mufti de Jérusalem ou autre recteur d’une grande mosquée emboîte le pas au prêtre polonais  pour déclarer à son tour une nette préférence pour les garçons, on voit mal qui pourrait faire mieux dans le domaine du sensationnel. Et le problème loge précisément là, dans l’aspect « sensass », vaguement « people » et outrageusement « harlequinesque » de la déclaration de Krzysztof Charamsa. Nullement spontanée, contrairement à ce que soutient son auteur, celle-ci relève d’une mise en scène digne d’Almodovar pour éclipser, de ce fait, le débat sur l’attitude « homophobe » de l’Église catholique et le célibat des prêtres, qu’elle était censée ouvrir. Au lieu d’un débat, un grand cancan. Et pour cause. Quand l’ancien collaborateur de Joseph Ratzinger choisit de présenter son petit copain dans le restaurant où Federico Fellini a écrit le scénario de la Dolce Vita, on a quand même le droit de s’arrêter sur l’image, en oubliant le reste. Sans priver son charmant amant catalan de gestes tendres devant les caméras, un aller simple pour Barcelone déjà dans la poche, le père Charamsa a obstinément tenté de nous faire croire que le sort des croyants homosexuels continuait à le préoccuper en premier lieu…

Que le Saint-Siège, par la voix de son porte-parole Federico Lombardi, juge le one man show du Polonais « très grave et irresponsable » paraît pour le moins justifiable. Après tout, le monde est ainsi fait que l’armée ne recrute pas de déficients moteurs, et que les sourds ont peu de chance d’entrer au conservatoire (encore que…). Krzysztof Charamsa savait où il mettait les pieds. Le célibat sacerdotal n’étant pas un dogme, reste néanmoins une règle dans l’Église catholique romaine, affirmée et justifié dans le Code de droit canonique. Évidemment, on peut comprendre le déchirement d’un jeune homme qui, ayant reçu le sacrement de l’ordination, découvre son homosexualité. Mais il aurait été autrement plus courageux et honnête de sa part de mettre un terme à son ministère, plutôt que de mener une double vie pendant dix-huit ans pour, in fine, fustiger l’hypocrisie d’un clergé  qu’il estime  « largement homosexuel » et « homophobe jusqu’à la paranoïa car paralysé par le manque d’acceptation de sa propre orientation sexuelle ».

Charamsa s’est rêvé en nouveau Martin Luther clouant le drapeau arc-en-ciel à la Porte de l’Église. Il a, de peu, raté le coche. L’article « Théologie et violence » qu’il avait publié dans le prestigieux Tygodnik Powszechny quelques jours avant son vaudevillesque coming out, sonnait vrai et fort. Il y soulevait la question des discours haineux à l’égard de la communauté gay, dont un certain père Dariusz Oko a fait sa spécialité. Le résultat ne s’est pas laissé attendre. Si Charamsa n’a pas réussi à rompre le silence coupable de l’Episcopat polonais qui n’a jamais condamné le langage infâme de son représentant, plusieurs milliers d’internautes ont signé une pétition exigeant des médias publics polonais d’interdire le père Oko des plateaux de télé. Une initiative significative dans un pays où tabasser les « pédés » fait office de sport national. Il se peut que Krzysztof Charamsa porte dans son cœur, comme il le déclare, « toutes les lesbiennes, les gays, les bisexuels et les transsexuels ». Ce qui est certain, c’est qu’il s’est disqualifié en tant qu’avocat de leur cause auprès du Vatican. Et le retour de bâtons risque d’être dur.

Aussi « cool » qu’il soit, le Pape François ne saura forcer, lors des travaux du Synode sur la famille, quelques timides réformes concernant la simplification de la procédure de divorce ou le recours à la contraception. Ne parlons même pas du célibat des prêtres, point sensible auquel aucun des 360 prélats n’osera faire allusion dans le contexte actuel. Quant à l’accueil des homosexuels au sein de l’Église, il y a fort à parier que rien ne bougera non plus. Jugés « intrinsèquement désordonnés » par la doctrine, les actes homosexuels demeureront blâmables quand pratiqués par les fidèles et peu ou prou tolérables quand « commis » par le clergé. Ce qui a fait une brève carrière médiatique sous l’appellation de « mafia de lavande », censée désigner un puissant réseau de prêtres homosexuels actif aux États-Unis, existe probablement aussi ailleurs. L’affaire Monseigneur Battista Ricca, prétendu « homme de confiance » du pape François qui avait néanmoins oublié de confesser à son patron avoir employé à la nonciature de Montevideo son ami et amant, un ancien capitaine de l’armée suisse, n’est pas encore tout à fait passée à la trappe. En tout cas, pas au point d’empêcher les mauvaises langues de propager des rumeurs sur un « lobby gay » au Vatican. À moins qu’il ne s’agisse pas que de rumeurs… mais on laisse volontiers à Dan Brown le soin de le vérifier.

L’ex-père Charamsa a estimé le nombre d’homosexuels parmi le clergé à 15%. Un chiffre contesté par le père Wojciech Wegrzyniak. « Peut-être que je ne suis pas attirant sexuellement ou peut-être que je ne vois pas des choses que les autres voient », s’est-il questionné dans une lettre ouverte adressée, nomen omen, à ses collègues homosexuels. D’ailleurs, l’essentiel n’est pas là. Quiconque pleure sur le sort des prêtres homosexuels n’a qu’à jeter un coup d’œil sur sa lettre pour vite comprendre dans quelle géhenne sont jetés les curés hétéros. « Sous plusieurs aspects, vous les homos, vous avez une vie beaucoup plus facile que nous, les prêtres hétéros », est entré doucement en matière le père Wegrzyniak pour vite changer de ton : « Vous, vous pouvez partir ensemble en vacances. Nous ne le pouvons pas avec des femmes ! Vous, vous pouvez passer une nuit chez un collègue, nous ne pouvons même pas y songer. Vous, vous pouvez vous lier d’amitié tandis que nous, avec les femmes, nous sommes tout de suite soupçonnés. Enfin, vous pouvez avoir une vie sexuelle sereine, sans peur que votre partenaire tombe enceinte. Alors, soyez gentils et veuillez admettre que s’il ne manque pas de ceux qui vous rendent l’existence difficile, ce n’est sans doute pas l’Église ! ». Inutile d’expliquer que ce n’est pas auprès du clergé hétéro que les prêtres homos trouveront un soutien moral. Sous la plume du père Wegrzyniak, les hétéros en soutane les mettent en garde : « Plus vous insisterez à vouloir du changement, plus nous nous y opposerons. Nous n’avons pas mis une croix sur le mariage, sur l’amour d’une femme et sur la joie de voir ses enfants grandir, pour maintenant nous plier devant les exigences des homosexuels ». Disons que c’est un point de vue sur le problème et qu’il ne manque pas de naïveté. Après que le père Charamsa a présenté urbi et orbi son fidèle (enfin, il faut l’espérer) compagnon, quelquepart dans les couloirs du Vatican un autre éminent pontife ne préparerait-il pas une prochaine apparition publique avec son ami et leur enfant conçu grâce à la GPA ? Reprocher leur conservatisme aux cathos serait imprudent.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21802609_000001.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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