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Un souvenir français

C’est un souvenir français, c’est un souvenir d’enfance. Je dois avoir 10 ou 11 ans. C’est un vendredi ou un samedi soir des années 1970. Disons peu de temps après l’élection de Giscard. On dit souvent que Giscard a marqué une rupture dans la fonction présidentielle par une manière de modernité. Il serait celui qui a su en finir avec les chichis des chefs de l’État à l’ancienne, leur culture classique, leurs références, leurs façons du monde d’avant. C’était le premier énarque à devenir Président. Désormais on allait avoir maintenant un technicien compétent qui dessinerait des courbes pour nous expliquer les effets de la crise. Ça nous changerait de Pompidou qui citait Éluard au moment de l’affaire Gabrielle Russier ou de de Gaulle qui était le meilleur écrivain latin de langue française.

Évidemment, ce n’était pas vrai. Giscard, c’était un genre qu’il se donnait. Il était lui aussi, évidemment, pétri de culture. On l’a bien vu dans le film de Depardon, Une Partie de campagne, qui raconte son élection de 1974 et qui a été autorisé à la diffusion seulement en 2002. Cette scène où, le soir du deuxième tour, il attend seul les résultats : il a tiré un fauteuil Voltaire sur une terrasse du Louvre où se trouve encore le ministère des Finances ; il lit Guerre et paix dans la fin d’après-midi lumineuse de mai ; il écoute une symphonie de Mahler sur une chaîne hi-fi.
De toute façon, tout le monde était plus cultivé dans les années 1970. Et je reviens à mon souvenir d’enfance. Mon père était médecin généraliste. Son meilleur ami était professeur agrégé d’histoire-géographie. Les couples se voyaient souvent pour dîner, les samedis soir. À cette époque-là, les parents envoyaient les enfants se coucher pour laisser les adultes passer une soirée sans être obligés de bêtifier en faisant semblant de s’intéresser aux premiers pas du petit dernier ou de s’extasier sur le récit inintéressant de la semaine d’un môme de 11 ans. On ne faisait pas d’histoire, d’ailleurs, on allait se coucher.

Et ce n’était pas plus mal puisque, dans nos chambres sans téléviseur, sans ordinateur, on lisait à s’en user les yeux.[access capability=”lire_inedits”] Bon, c’est vrai, parfois, on redescendait à pas de loup, on évitait de faire craquer les marches, on se nichait dans un recoin d’ombre de l’escalier et on écoutait ce que pouvaient bien raconter les « grands », ce que pouvait bien raconter un médecin généraliste et un professeur agrégé d’histoire-géographie vers 1974, dans une belle ville de l’Ouest, gothique et pluvieuse.
Ce soir-là, pour l’essentiel, ils parlèrent… de Nabokov. Et parce que la beauté du titre me marqua pour toujours et ne doit pas être étrangère à la passion que j’entretiens encore aujourd’hui pour le génial écrivain russe, ils parlèrent d’Ada ou l’ardeur. Je ne compris évidemment pas, sur le coup, toutes les subtilités de la conversation, mais je me souviens d’une certaine passion dans les voix, comme s’il n’y avait rien de plus important pour ces hommes qui avaient passé la journée, l’un à soigner des grippes et l’autre à corriger des copies sur la chute de l’Empire romain, que de discuter des mérites de ce qui serait le dernier grand roman de Nabokov.

Quelques décennies plus tard, il m’arrive, parce que je ne veux pas passer pour un ours arrogant, de participer à des dîners où la sociologie des invités est assez ressemblante à celle de ces soirées dans la maison parentale. Des profs, des médecins, des cadres. Les conversations y sont simplement affligeantes. Ça parle voiture, sport, télé, travaux dans la maison, enfants. Parfois, et très rarement, de politique, mais sans réelle passion. Pour ce qui est des livres, du cinéma, des expositions ou des concerts, disons que, dans le meilleur des cas, très rarement, quelques mots seront échangés sur ce qui est recommandé par Télérama. Et encore, pas trop longtemps : il ne faudrait pas ennuyer, ou paraître prétentieux.
Je ne sais pas ce qui s’est passé en moins de quarante ans, mais ce dont je suis certain, c’est qu’on a perdu quelque chose en route, qu’on a changé de civilisation et que la suppression de la culture générale dans nombre de concours n’est pas une attaque concertée contre celle-ci. Elle ne fait que constater un fait.

Comme on constate un décès.[/access]

Février 2012 . N°44

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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