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Un prix peut en gâcher un autre

Un prix peut en gâcher un autre

A Stockholm et à Oslo rien ne va plus… Les membres du comité norvégien du prix Nobel de la paix l’ont décerné cette année à l’Union européenne, une décision qui a attiré beaucoup de critiques et inspiré pas mal de blagues. Or, une certaine confusion semble s’introduire entre les Norvégiens qui se sont penché sur la paix et les Suédois qui étudiaient les dossiers des candidats au plus récent « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » alias « prix Nobel d’économie ». A tel point qu’on peut se demander si les deux jurys ne se seraient pas un peu mélangé les pinceaux.

En fait, l’un des deux lauréats du prix en sciences économiques, Lloyd Shapely, n’est pas vraiment économiste. C’est un brillant mathématicien spécialisé, comme son co-lauréat Alvin Roth, dans la théorie des jeux. Et puisque vous allez avoir droit aux exploits de Roth dans « l’affectation de nouveaux docteurs dans les hôpitaux, d’étudiants dans les écoles, des organes à transplanter avec les receveurs », il nous incombe de parler des travaux du talentueux Mr Shapely.

Très jeune, Shapely a prouvé son savoir-faire pendant la deuxième guerre mondiale, en craquant un des codes utilisés par l’Armée Rouge. Mais cette contribution à la défense nationale de son pays n’était que la première et pas la plus importante. Un peu plus de dix ans plus tard, le jeune Shapely, doctorat de Princeton en poche, est embauché par la Rand Corporation, un énorme think tank aux moyens quasi illimités créé après la guerre pour atteler le monde universitaire américain aux efforts de recherche et développement de la défense.

Shapely a passé 27 ans de sa vie (1954-1981) dans cet organisme. Vu ses compétences, il est quasi certain que Shapely a travaillé sur les algorithmes de la théorie de jeux qui ont permis le développement de la stratégie américaine pendant la guerre froide et notamment la dissuasion et la notion de « destruction mutuelle assurée » (mutually assured destruction, MAD). Celui qui a dirigé les travaux dans ce domaine au sein de la Rand Corporation et donc le chef de Shapely, était Herman Kahn, l’homme qui a inspiré – bien plus que Von Braun- le personnage du Dr Strangelove dans le film homonyme de Stanely Kubrick.

Mais ne nous arrêtons pas aux caricatures, fussent elles géniales : sous des dehors apparemment bellicistes, ces gens-là -et peut-être aussi, un peu, leurs anonymes collègues soviétiques- ont quand même réussi à empêcher le pire en modélisant le si délicat équilibre de la terreur. C’est grâce à eux que la planète n’a pas fini comme dans Folamour.

Malgré des arsenaux de millions d’équivalents Hiroshima, malgré des généraux va-t-en-guerre, malgré des politiciens plus soucieux de leur réélection que de l’avenir de l’Humanité, Shapely a éminemment contribué à ce que la guerre froide ne se transforme pas en guerre thermonucléaire généralisée, et donc plutôt chaude.

Et si ça, ça ne vaut pas un prix Nobel de la paix…


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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