Le scandale a éclaté trois jours après le référendum. Un bras droit de l’ancien président –et pourfendeur du plan de paix- Alvaro Uribe  déclare que la stratégie de la mobilisation pour le « non » au plan de paix fut de « rechercher l’indignation des citoyens ». Ajoute qu’il s’agissait d’« indigner les riches sur l’impunité et l’avenir politique des Farc », et les pauvres sur « les garanties financières » promises aux rebelles. Et bien sûr, de faire avaler à une partie de la population qu’elle serait réduite à survivre dans un nouveau Venezuela si la paix passait. Si Alvaro Uribe n’a pas tardé à se séparer de ce traître de bas étage, il n’a pas démenti ses propos pour autant. L’opinion colombienne est pour sa part choquée, car elle réalise que ce n’est peut-être pas celui (Santos) qu’elle croyait qui s’est moqué d’elle.

Avant cela déjà, les propositions de modification du traité de paix par l’ancien président avaient quelque peu sonné creux : conserver les amnisties prévues par le traité envers les Farc et les étendre aux crimes de guerre de l’armée (qui n’aurait ainsi pas l’occasion de mentionner le nom de l’ancien président devant un éventuel tribunal international). Etait-ce bien la peine de faire tant de scandale et de saboter tout ce qui avait été si difficilement mis en place pour proposer ça ? Pour l’ancien chef paramilitaire, l’ancien président pardon, la réponse est oui. Tous les moyens semblent bons -y compris relancer la guerre civile quelques années- pour étendre son pouvoir. Cela explique pourquoi son camp a répété des mois durant que les Farc instaureraient une dictature qui amènerait les homosexuels au pouvoir, que les retraités seraient bientôt ruinés, que les chauffeurs de taxis se feraient confisquer leurs taxis, que le centriste Santos était en réalité un ami intime de Fidel Castro et bien sûr, que Dieu était avec le « non».

62,6 % d’abstention

Il serait cependant déloyal de mettre toute cette déroute sur le dos de ce pauvre Uribe ou sur celui des partisans du « non ». Un facteur au moins tout aussi important -et sur lequel « analystes » et « spécialistes » ne sont guère loquaces- c’est le taux considérable d’abstention à ce référendum. Pour des départementales passerait encore, mais sur un sujet aussi grave que la fin de cinquante-trois années de guerre, on peut aisément déduire que la rupture entre le peuple et ses élites est très largement consommée pour qu’on en soit arrivé là. En effet, les politiciens de Colombie ont la réputation d’être corrompus à foison, de tromper constamment le peuple pour arriver à ses fins et de voler l’argent des impôts (qui sont en plus élevés), ce qui est en partie vrai. Rien d’étonnant à ce que le « tous pourris » y soit encore plus légion qu’en France. Peu de personnes faisant confiance à Santos -enfant de l’oligarchie presque aussi impopulaire que Hollande chez nous- il est extrêmement regrettable mais rationnel que beaucoup soient allés jusqu’à se désintéresser d’un sujet aussi fondamental que la fin de leur guerre civile et ses huit millions de victimes.

Santos l’a tout de même eu, son trophée. Les mauvaises langues diront que c’est tout ce qu’il souhaitait. A mon avis ce n’est pas le cas. Cet homme sérieux et sur la réserve me paraît même sincère lorsqu’il déclare souhaiter « rechercher la paix jusqu’à la dernière minute de mon mandat parce que c’est le chemin à suivre pour laisser un pays meilleur à nos enfants ». Seulement ça ne suffit pas. Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, estimait avant même le référendum que cette paix ne prendrait corps sans une restructuration en profondeur de la société. Sans doute a-t-il raison. Il est affreusement commun de voir des  gens faire la manche en Colombie. « Laisser un pays meilleur à ses enfants », comme le prétend Santos, passe évidemment par la fin de la guerre civile mais aussi par de profondes réformes, entre autres dans le social, l’éducation et la santé. Reste qu’avec cet étrange prix Nobel, voici les Colombiens propulsés sur le devant de la scène internationale. Puisse cette récompense leur faire prendre conscience que cette paix n’est pas un sujet de seconde zone réservé aux habitants des campagnes ou de la jungle, mais qu’elle est l’affaire de tous.