Les coryphées européistes les plus ardents, comme Jean Quatremer de Libération et Bernard Guetta de France Inter, en étaient tout tourneboulés : le sommet de l’UE qui s’est tenu les 16 et 17 septembre dans la capitale de la Slovaquie, Bratislava, a tourné à la farce dans un décor d’opérette de province.

Enfermés dans un château forteresse dominant la ville et le Danube, puis traînés bon gré, mal gré dans une mini-croisière sur le fleuve, juste pour montrer que l’Europe institutionnelle s’amuse dans la tempête, les 27 chefs d’États et de gouvernements de l’UE se sont livrés à une mascarade indigne.

Comment faire croire au bon peuple qu’après le coup de Trafalgar du Brexit, la débâcle générale provoquée par la crise des migrants, l’absence de l’Europe dans la tourmente du Moyen-Orient, sans oublier la persistance et même l’approfondissement des divergences sur les orientations économiques de l’Union, ce sommet allait donner un nouveau souffle à un système en fin de course ?

Fastoche ! On laisse de côté les sujets qui fâchent (répartition des migrants dans tous les pays de l’UE, remise en cause des dogmes de l’ordo-libéralisme germanique, traités de libre-échange avec les États-Unis et le Canada), pour monter en épingle quelques bricolages dans le domaine de la défense européenne et quelques vœux pieux relatifs à la relance des investissements dans les infrastructures et l’innovation technologique.access capability= »lire_inedits »]
On met en scène une renaissance, pour la galerie, du couple franco-allemand, qui serait remis en selle par le retrait de la Grande-Bretagne du jeu européen. François Hollande s’est complaisamment associé à ces simagrées destinées à démontrer que la France avait encore son mot à dire alors que la pièce avait été écrite du début à la fin par la chancelière allemande. Invité à participer à la conférence de presse avec Merkel et Hollande, Matteo Renzi a provoqué un esclandre en boudant cette mascarade, et en motivant cette attitude par son refus de cautionner des documents « sans vision et sans âme ». Un sursaut de dignité que le président français n’a pas eu le courage politique d’imiter… Les couleuvres avalées à Bratislava étaient pourtant de taille exceptionnelle !

Le Brexit ? Hollande s’était prononcé dès le lendemain du vote britannique en faveur d’une procédure accélérée d’expulsion des Anglais de l’UE, alors que Berlin calmait le jeu dans cette affaire, car les atouts de Londres dans la négociation ne sont pas négligeables, notamment en raison du marché important que la Grande-Bretagne constitue pour l’industrie allemande… Résultat : Merkel 1, Hollande 0.

La question des migrants ? Il est vrai que dans ce dossier Angela s’était mise dans un mauvais cas, aussi bien sur le plan intérieur (chute de la CDU et percée de l’AfD) que dans ses rapports avec les pays voisins, du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), ralliés par l’Autriche, totalement rétifs à se laisser imposer des quotas de migrants décidés par Bruxelles. Elle a donc passé son été, mouillant abondamment son chemisier, à négocier avec ces rebelles, reculant sur les quotas, mais s’assurant, par ailleurs, le soutien de ces mêmes États dans son intransigeance sur le respect des normes de Maastricht pour les budgets nationaux, qui condamnent nombre de pays à une austérité perpétuelle. Pendant ce même été, Hollande s’affiche à Athènes avec les pays dits du « Club Med » pour défier la chancelière et fustiger cette politique inflexible. La Grèce, l’Italie, Malte sont laissées sans aide communautaire conséquente face à la déferlante des migrants, et ce n’est pas l’envoi de 200 garde-frontières de l’UE en Bulgarie qui va changer la situation en Grèce ou en Sicile. Hollande réussit l’exploit de trahir l’Europe du Sud, sans se concilier pour autant les pays d’Europe centrale, qui voient d’un mauvais œil l’exigence française de mettre fin à la directive sur les travailleurs détachés. Celle-ci mine la compétitivité des PME françaises, mais favorise une Allemagne avide de main-d’œuvre qualifiée et disponible… Merkel préserve donc son avantage au score, malgré une situation délicate dans cette phase de jeu. Elle regarde maintenant avec amusement l’agitation verbale des candidats à l’élection présidentielle française, de droite comme de gauche, qui se font fort d’imposer à Bruxelles un assouplissement des critères de Maastricht, essentiellement sur le dogme des 3 % de déficit budgétaire, créateur de chômage de masse dans une conjoncture mollassonne…

La chancelière est déjà passée au coup suivant, consistant à obtenir de la BCE une hausse des taux d’intérêt dans la zone euro qui satisferait, avant les élections au Bundestag, les épargnants allemands, en particulier les retraités qui se sont constitué un complément de revenu fondé sur les bons d’État dont le rendement est aujourd’hui ridicule, et qui étaient jusque-là des électeurs fidèles de la CDU…

Ce serait une catastrophe pour les pays fortement endettés, dont la France, mais un handicap facilement surmontable par les pays d’Europe du Nord, car ni une éventuelle hausse de l’euro consécutive à celle des taux ni le renchérissement de la charge de la dette ne mettrait sérieusement en danger leur compétitivité à l’échelle mondiale. Quant aux pays d’Europe centrale et orientale, leur dépendance envers l’économie allemande est telle qu’ils sont obligés de suivre Berlin dans ce domaine.

Merkel compte aussi, pour imposer ses vues, sur une force que l’on a toujours tendance à négliger : l’inertie. À quoi sert-il en effet d’appeler à une remise à plat des traités fondant l’UE, s’il est d’emblée impossible de faire avaliser ce chambardement par des peuples qui ont des intérêts différents, voire contradictoires ? Un nouveau traité satisfaisant, par exemple, le souhait des Européens du Sud de mettre en œuvre une solidarité financière à l’échelle continentale serait retoqué sans appel par le Bundestag, quelle que soit sa composition, et le SPD ne serait pas le dernier à s’insurger ! Les divergences ne sont pas moins grandes entre la « vision » de l’Europe post-Brexit de Merkel et celle de Hollande. Paris ramène la vieille lubie du « noyau dur » des pays décidés à aller plus loin dans l’intégration et vers plus de fédéralisme, alors que Berlin, au contraire, refuse cette Europe à la carte, préférant garder les pays du Nord et d’Europe centrale dans son orbite directe. On ne touche à rien, donc, sauf à la marge, c’est cela l’esprit de Bratislava – une ville que nombre d’Allemands et d’Autrichiens continuent de nommer Pressburg.[/access]

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...