C’était le meilleur des scénarios possibles. Pour quelques raisons simples. D’abord, la droite dure va être toute désorientée. Une seule tête de Guyanaise vous manque et tout est dépeuplé,  et il n’y a rien de plus corrosif que la haine et le mépris sans emploi. Ca brûle l’intérieur. Il leur reste bien Najat, mais bon, ça ne va pas avoir le même goût.

Taubira, c’était du lourd : la dernière à défendre une conception préventive de la justice à l’époque du tout sécuritaire tout en ne sombrant pas dans le laxisme, contrairement aux idées toutes faites, ce qu’ont pu montrer un certain nombre de chiffres.

Et puis le mariage pour tous. Qu’elle ait été, à l’insu de son plein gré, instrumentalisée pour transformer ce banal épisode sociétal (les conservateurs anglais l’avaient voté en une nuit) en la mère de toutes les batailles pour des socialistes en panne de projet social, c’est sans doute vrai. Mais elle a eu ce qu’on appelle en chimie le rôle de révélateur. Et ce qu’elle a révélé, c’est l’existence d’une France qui n’avait toujours pas, au bout du compte, digéré la Révolution Française, le Front Populaire, l’émancipation de la femme après-guerre.

C’était finalement très utile. On croyait cette espèce disparue, elle était en pleine forme et il faut que la vraie gauche, par pragmatisme, tienne compte de ce nouvel adversaire qui s’apparente davantage au Tea party de Sarah Palin version bocage qu’au FN version banlieue.

La deuxième chose  heureuse qui advient avec cette démission résumée dans un tweet gaullien, « Parfois, résister, c’est partir », et le remplacement par Urvoas, un vallsien de stricte observance qui dans un livre paru en 2011 et intitulé 11 propositions chocs pour rétablir la sécurité voulait la fusion des ministères de l’Intérieur et de la Justice, c’est que ce gouvernement a perdu son dernier alibi de gauche et apparaît désormais en pleine lumière pour ce qu’il est : une camarilla libérale autoritaire, prête à reprendre les idées de l’extrême droite sur la déchéance de la nationalité pour grappiller des voix à droite, et tout aussi prête à démanteler le Code du Travail (ah le referendum d’entreprise qui prime sur l’accord avec les syndicats !) à l’abri d’un état d’urgence constitutionnalisé pour mieux mater le mouvement social.

Alors quel destin pour Taubira ?

De très bons amis me disaient que je me faisais des illusions quand je la voyais en championne de la gauche de gauche, actuellement atomisée par des querelles d’ego et des rivalités de chapelle. On me disait qu’elle resterait à son ministère, qu’elle aimait trop ça. Raté.

On me disait qu’elle prendrait un strapontin à la culture. Encore raté.

On me dit maintenant qu’on lui a promis la présidence du Conseil Constitutionnel en février, en remplacement de Jean Louis Debré. On verra. S’ils ont raison, je ferai mon mea culpa auprès d’eux.

Mais pour l’instant, cette démission est encourageante. On se prend à rêver de la voir inverser le rapport à gauche dans un premier tour en 2017, façon Tsipras, et affronter Marine Le Pen. Avec un peu de chance, on se retrouverait avec une femme noire, de gauche et présidente de la République. Impossible, vu la droitisation du pays ? Il faut dans ce cas se souvenir de Guy Debord dans In girum : « Alors que l’on voyait notre défense submergée, et déjà quelques courages faiblir, nous fûmes quelques uns à penser qu’il faudrait sans doute continuer en nous plaçant dans la perspective de l’offensive. »

*Photo : SIPA.00738499_000001.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche