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Style réactionnaire

Cultiver le style, c'est réac !

Style réactionnaire
Portrait de l'écrivain et homme politique Charles Maurras (1868-1952), fondateur de la revue "L'Action française". Il soutint le régime du Maréchal Pétain AFP PHOTO

Les écrivains dits “de droite” ne privilégient le beau style – qu’il soit classique ou d’avant-garde – que pour masquer leurs idées réactionnaires détestables. Telle est la thèse d’une nouvelle étude critique qui n’hésite pas à mettre Causeur dans le même sac pour avoir rendu “cool” le mot “réac”. On assume ! Le compte-rendu de Frédéric Magellan.


En cette rentrée 2022, Vincent Berthelier sort un gros ouvrage sérieux, Le style réactionnaire (Editions Amsterdam). L’auteur balaye un long vingtième siècle, de Maurras à Houellebecq (c’est le sous-titre un peu provocateur du livre), en passant par Bernanos, Drieu La Rochelle, les Hussards et Renaud Camus. Un long siècle au cours duquel les écrivains de droite et d’extrême-droite auront tâtonné entre défense farouche d’un classicisme désuet et tentatives avant-gardistes, entre grand style et tentations potaches, entre passion pour l’ordre et goût pour la vitupération.

On peut se demander si ce sujet ne passionnera pas d’abord les gens très à droite (toujours soucieux qu’on parle un peu d’eux) et quelques personnes très à gauche, ceux qui aiment à regarder de temps en temps au microscope les bêtes effrayantes qui peuplent la rive d’en face. L’auteur, qui a paru moins agacé par les dérives wokistes que son hôte lors de son passage le samedi 1er octobre dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut, semble être l’un de ces entomologistes, un peu froid, ne marquant pas une énorme empathie pour les personnages qui traversent son ouvrage. Il est vrai que beaucoup d’entre eux se sont fourvoyés politiquement – ah, si seulement il était impossible de faire le même reproche à bon nombre d’écrivains de gauche de la même époque.

Laissant de côté le dix-neuvième siècle (Maurice Barrès est évoqué brièvement dans la conclusion, Léon Bloy n’est pas mentionné une seule fois), Vincent Berthelier fait donc défiler sa série de portraits en débutant par le jeune Charles Maurras, monté de sa Provence d’abord pour s’imposer comme critique littéraire. Pour le Maurras critique comme chez le Maurras politique, il n’y a pas grand-chose à sauver après 1789, pas plus le nostalgique Chateaubriand que le germanique Huysmans ou le maladif Musset. Maurras peut encore accorder quelques mérites à Verlaine quand il n’est pas trop verlainien, à Rimbaud quand il n’est pas trop rimbaldien, à Baudelaire quand il n’est pas trop baudelairien. Le Martégal se veut l’héritier d’une pensée et d’un style Grand Siècle, « clairs et droits ». Compte tenu de l’autorité littéraire (très au-delà de son propre camp) du patron de l’Action française, on pouvait craindre que la droite littéraire resterait figée pendant des décennies dans les canons maurrassiens. Pourtant, Vincent Berthelier ne masque pas la capacité chez les écrivains réactionnaires des générations suivantes à participer à une forme d’avant-garde stylistique. La droite réactionnaire a pu parfois trouver un charme à l’argot des voyous, jetant « un pont entre aristocratie et lumpenprolétariat, au-dessus des bourgeois et des demi-habiles ». Le virage sera encore plus visible chez les écrivains réputés fascistes. Pierre Drieu La Rochelle, tiraillé entre dandysme et populisme, a encore du mal à se défaire des effets archaïsants et de la tentation du grand style. C’est surtout Céline, parangon de l’écrivain fasciste selon Berthelier, qui fait exploser la machine en faisant entrer l’oralité dans le texte. 

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Ce sens de l’avant-garde va se muer en une forme d’insolence avec les Hussards, arrivés dans l’immédiate après-guerre et représentés principalement par Roger Nimier, Antoine Blondin et Jacques Laurent. Avec eux, l’idée d’une droite littéraire frivole s’impose, en contraste avec le sérieux de l’engagement sartrien de la même époque. Dédramatisant les heures tragiques, les Hussards s’amusent à imaginer les raisons qui ont pu pousser les uns à entrer dans la Résistance et les autres dans la Milice : 

« Pourquoi es-tu entré dans la milice ? demanda Faypoul. A cette question il avait déjà entendu des réponses diverses. L’un avouait franchement qu’il avait évité une petite peine de prison en s’engageant, un autre, voué par sa mère au culte de Jeanne d’Arc […] tenait à bouter les Anglais ; un hégelien lui avait assuré que l’Europe nazie constituait une étape nécessaire dans la dialectique de l’histoire. – Moi, dit le jeune homme, j’avais été recalé quatre fois au baccalauréat, j’ai trouvé que la société était injuste et qu’il fallait la brusquer[1] »,

peut-on lire chez Jacques Laurent. Dans l’Europe buissonière d’Antoine Blondin, les raisons qui poussent les prisonniers à s’évader du stalag sont à peine moins frivoles ou absurdes. D’après Berthelier, les Hussards auraient fait naître l’idée d’une droite littéraire qui ne vivrait que pour le style, indifférente aux idées, finalement « au-dessus de tout ça ». Une ligne qui se retrouverait jusqu’au sein de Causeur, longuement évoqué dans l’introduction et qui aurait réussi à donner une dimension « cool » à l’adjectif « réac », au point de nommer sa WebTV REACnROLL. « Qui n’assume aujourd’hui son côté réac, « vieux con », « schnock » ? », se demande bien l’auteur. Modérément amusé par l’humour des Hussards, celui-ci a l’air d’y voir surtout un joli coup tactique pour remettre dans le vent toute une tradition complètement discréditée par la guerre.

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Car s’il y a un fil conducteur que semble détecter Vincent Berthelier dans toute cette galaxie droitière, c’est un certain sens stratégique. Maurras critique littéraire ? Un coup stratégique pour s’imposer ensuite dans le débat des idées et le champ politique. Cioran soudainement converti au classicisme français ? Une manière de camoufler ses penchants germanistes de jeunesse et son goût pour « le fanatisme discipliné » du régime nazi. Rien n’est jamais vraiment grand et désintéressé dans cette droite réactionnaire, et Jean-Paul Sartre une fois mort, plus besoin pour Déon et Laurent de jouer les rebelles rigolos de droite : il y a une place à l’Académie à aller chercher. Quand le style réactionnaire est capable d’être d’avant-garde, c’est parce qu’il « ne veut pas tant revenir en arrière, que monter au-dessus » ; c’est parce qu’il a conscience de l’impression de haute-culture que donne cette adhésion à l’avant-garde. Evoquant à un moment donné la notion de « vacherie de droite », l’auteur, normalien, n’en est pas tout à fait avare quand il laisse entendre que l’aspiration élitiste de Richard Millet n’est peut-être pas sans lien avec son statut d’ancien prof de lycée titulaire et imprégné de culture scolaire. Même au sujet de Georges Bernanos, pourtant passé de Maurras à de Gaulle, il y a toujours une petite suspicion ; Berthelier reproche plus ou moins à Bernanos de s’être approprié (un peu comme on accuse Kim Kardashian d’appropriation culturelle lorsqu’elle se fait tresser les cheveux) le style « bégayant » de Charles Péguy plutôt que de s’en être inspiré. Resté fidèle à sa jeunesse dreyfusienne et mort trop jeune pour avoir le temps de rejoindre les rangs de la droite, Péguy apparaît aux yeux de Berthelier comme l’auteur catholique enflammé de gauche, s’aventurant bien plus loin dans « la subversion des normes scolaires et rhétoriques », tandis que Bernanos, étrangement resté fidèle à l’antisémite Drumont jusqu’au bout (et malgré son soutien à la France Libre depuis le Brésil), est resté l’auteur catholique enflammé de droite. Peut-être un détail pour vous, mais pour Vincent Berthelier, ça veut dire beaucoup.


[1] Jacques Laurent, Le dormeur debout (1986), Paris, Gallimard, 1988, p. 117-118.

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Professeur démissionnaire de l'Education nationale

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