Le « souverainisme » a beau être un concept français qui n’a pas d’équivalent en langue anglaise, le Royaume-Uni vient de nous donner une belle leçon en la matière. Immanquablement, le résultat du référendum a donné des ailes à Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, et à tous ceux qui défendent sans relâche, depuis longtemps, la cause de la souveraineté politique. Car, s’il est difficile d’interpréter encore précisément, aujourd’hui, les raisons du « Brexit », elles convergent toutes vers cet argument principal : la souveraineté. Voter Brexit, ont scandé les Brexiteurs, c’est « take back control » – reprendre le contrôle du pays – face à une Union européenne considérée comme non légitime car non démocratique.

Malgré ce qu’on a pu en dire, ou plutôt ne pas en dire, en France, la campagne pour le Brexit a été menée par des intellectuels autant que par les tabloïds. Les Brexiteurs férus de philosophie se référaient volontiers à John Locke et à son Traité sur le gouvernement civil. Pour Locke, la souveraineté d’un gouvernement repose sur le consentement d’un peuple qui délègue à l’État le pouvoir de le protéger et de régler certaines de ses affaires. Cette délégation est fragile : les représentants du peuple doivent rendre compte de leurs actions – c’est l’accountability ; s’ils viennent à manquer à leur devoir, ils seront remerciés. Tout au long de la campagne, les Brexiteurs ont aussi insisté sur l’importance de la proximité entre un gouvernement et son peuple : dans un espace trop grand, où les dirigeants sont inconnus de leur peuple, le contrôle et la responsabilité ne peuvent pas exister concrètement.

Or l’UE, selon eux, ne répond à aucun de ces critères. Les institutions européennes ne garantissent pas la séparation des pouvoirs, puisque la Commission et le Conseil européens partagent les pouvoirs exécutif et législatif avec le Parlement et le Conseil des ministres. Le résultat est une totale absence de clarté et de transparence, comparé aux systèmes politiques des États membres. Le processus législatif est de fait d’une grande complexité et l’apanage d’organes qui ne sont pas, hormis le Parlement, responsables devant le peuple : le Conseil n’est responsable devant personne, par définition, et la Commission, comme organe exécutif, peut être remerciée par un vote de défiance du Parlement, mais seulement sur des questions de gestion. Pire, nombre des lois produites par l’UE, les directives, prévalent désormais sur la Constitution des États membres. Henry Kissinger se moquait : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? » Mais aujourd’hui, c’est presque pire : les numéros de téléphone sont légion.

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Laetitia Strauch-Bonart
est doctorante en science politique, auteur de "Vous avez est doctorante en science politique, auteur de "Vous avez dit conservateur?" (Le Cerf, 2016).