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Le dollar est et restera longtemps le centre du monde

Le dollar américain n'a pas dit son dernier mot

Le dollar est et restera longtemps le centre du monde
Façade de la Réserve Fédérale (Fed), Washington, mai 2020 © Graeme Sloan/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30218316_000003

Les énormes dépenses publiques américaines sont critiquées de toutes parts. Beaucoup pensent que la compilation des plans Trump puis Biden de relance ne pourra, au-delà d’une dette jugée insupportable, que mettre en danger l’hégémonie du dollar dans le monde. Certains auteurs pensent même que la Chine va en profiter pour arrimer le yuan dans un statut de monnaie de réserve et que sa récente décision du passage à un yuan flottant irait dans ce sens[1]. D’autres pensent que l’on pourrait se diriger vers une dévaluation massive du dollar.[2]


Pour autant, nous tenterons ci-dessous de montrer que le dollar est et restera encore très longtemps la seule monnaie à être suffisamment liquide et à ne pas souffrir du risque de convertibilité c’est-à-dire de fuite vers une autre monnaie. Clairement l’émetteur de dollar – de fait un accord non écrit entre Trésor fédéral et FED sur la couverture de l’émission – restera le souverain à qui il ne pourra pas être demandé de compte. Cela ne fut pas toujours le cas, notamment lorsque avant le 15 août 1971 le dollar était convertible en métal précieux et que cette convertibilité devenait de plus en plus exigée par des Etats qui demandaient le remboursement de leurs avoirs dollarisés en or. En pratique, des États étrangers, dont la France du Général de Gaulle, se disaient tout aussi souverains que l’État fédéral américain, lequel devait se soumettre à une discipline monétaire sérieuse. Cela n’est plus le cas aujourd’hui et nous allons montrer que la souveraineté américaine est au-dessus de toutes les autres souverainetés et cela probablement pour fort longtemps encore.

Les États-Unis ne sont pas la Grèce

Tout d’abord il faut comprendre que l’énorme déficit du Trésor fédéral n’est pas danger mais pur cadeau fait à tous les acteurs qui vont en bénéficier. De façon très synthétique et en prenant la terminologie des comptables nationaux, les grands acteurs sont les « administrations publiques » (État fédéral), le secteur privé (« entreprises », « système financier » et « ménages ») et le « reste du monde » qui est un acteur greffé sur ceux  de l’ensemble national. Lorsque l’État fédéral décide de dépenser, il ordonne à la FED d’enclencher l’abondement des comptes des bénéficiaires (entreprises et ménages via le système bancaire). Cette dernière débite le compte du Trésor fédéral pour un même montant… que celui-ci soit à découvert ou non. Les bénéficiaires de la dépense publique sont le secteur privé dans ses composantes et bien sûr le reste du monde, le plus souvent par ricochet (importations nouvelles, dépenses militaires à l’étranger, exportation de capitaux vers le reste du monde, etc.).

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Ces mêmes bénéficiaires directs et indirects, nationaux ou étrangers, voient leurs comptes bancaires crédités en dollars. Ils peuvent bien sûr transformer ces dollars en bons du Trésor US sans aucun risque puisque la FED pourra en tant que prêteur en dernier ressort toujours assurer le paiement à l’échéance. De ce point de vue, la dette n’a aucun sens pour le Trésor américain. Ce n’est évidemment pas le cas pour nombre d’autres Etats qui ont pu ou ont dû s’endetter à partir de devises étrangères et qui ont adopté un taux de change fixe. Ce n’est pas non plus le cas d’autres États qui, tels ceux de la zone euro, ont abandonné toute souveraineté monétaire et ne peuvent plus individuellement bénéficier d’un financement illimité de la BCE. Le drame de la Grèce reste ici dans les esprits.

Les forces du dollar

Bien sûr les bénéficiaires nationaux et étrangers du déficit public américain peuvent transformer leurs nouvelles liquidités en dollars et acheter des devises étrangères. Le problème est toutefois qu’une partie essentielle du monde est fait d’espaces économiques excédentaires tels que l’immense Chine et l’Europe, voir le Japon et la Corée du sud. Cela signifie que le compte du reste du monde de ces espaces est déficitaire, ce qui correspond à un fort excédent financier pour les dits espaces. En termes simples, Chine et Europe, soit quelque 40% du PIB mondial, dépensent moins qu’ils ne gagnent, ce qui signifie que leurs devises ne sont pas abondantes sur le marché mondial.

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Le yuan est relativement rare car peu d’acteurs mondiaux sont en excédent sur la Chine et leurs comptes en yuans sont donc très limités. L’euro est relativement rare car peu d’acteurs sont en excédent sur la zone euro et leurs comptes en euros sont limités. Globalement, une réserve de valeur en dollars est bien plus intéressante qu’une réserve de valeur en yuans ou en euro dont la liquidité est beaucoup plus faible qu’un dollar très abondant en raison du déficit américain. Et, précisément, cette liquidité aussi synonyme de sécurité, fait que les monnaies chinoise et européennes sont moins souveraines que la devise américaine.

Forces centripètes et centrifuges

Une grande partie du monde s’étire ainsi entre zones très  excédentaires (Chine, Japon, Corée du Sud, Europe, États pétroliers) et une zone très déficitaire (États-Unis). Bien sûr, il existe d’autres espaces (Amérique Latine, Afrique, etc.) qui eux sont en difficulté. Très simplement ils ont quelque peine à rassembler les moyens nécessaires aux importations dont ils ont le plus grand besoin (denrées alimentaires surtout, mais aussi, pétrole, médicaments, technologies, sans bien sûr oublier un service de la dette qui, pour certains pays africains, va mobiliser jusqu’à 50% du budget public[3]). Si donc les zones précitées étaient toutes excédentaires, en particulier commercialement excédentaires, cela signifierait qu’Amérique Latine, Afrique, etc. connaîtraient les plus grandes difficultés à exporter et donc à disposer des ressources importées dont ils ont les plus grands besoins. De ce point de vue l’énormité du déficit américain constitue un ballon d’oxygène pour ces continents et pays. Un ballon d’oxygène américain qui viendra s’ajouter à l’abandon par le G20  du service de la dette pour 73 pays en difficulté[4].

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La conclusion est simple : parce que les monnaies des zones excédentaires sont animées par des forces plus centripètes que centrifuges, les devises correspondantes ne peuvent devenir aisément monnaie de réserve. A l’inverse, parce que les USA connaissent un déficit public gigantesque et que ce déficit nourrit le compte du reste du monde, le dollar est animé de forces plus centrifuges que centripètes et devient spontanément la monnaie ultime.

Le dollar n’a pas dit son dernier mot…

La Chine, notamment avec ses routes de la soie, effectue de gigantesques prêts en yuans auprès de nombreux pays. L’augmentation de la liquidité en yuans correspondante est pourtant éphémère et les pays bénéficiaires sont invités à importer depuis la Chine et au-delà à rembourser les prêts. Là encore les forces centripètes l’emportent. Il est donc très difficile de créer une zone yuan pouvant à terme concurrencer le dollar. Une solution plus efficace pour la Chine serait d’utiliser ses immenses avoirs en dollars pour acquérir des entreprises américaines. Il s’agirait alors d’un véritable paiement, les USA voyant leur déficit se transformer en perte de patrimoine. Bien évidemment, les USA utiliseraient tous les moyens de leur souveraineté pour réduire à peu de chose cette perte de substance. De fait la concurrence du yuan – ou de toute autre monnaie – au regard du dollar serait la transformation du système productif chinois avec désormais un déficit durable et important permettant aux forces centrifuges de l’emporter sur les forces centripètes. On en est très loin et longtemps encore la Chine devra connaître un excédent extérieur compensant la faiblesse de la consommation interne.

La mort du dollar est régulièrement annoncée. Il n’a pourtant jamais été aussi hégémonique et il le sera encore fort longtemps.

[1] C’est le cas de Kenneth Rogoff (cf les Echos du 33 avril 2021)

[2] C’est le point de vue de Nicolas Baverez (cf les Echos du 28 avril 2021)

[3] C’est le cas du Ghana aujourd’hui.

[4] Décision des pays du G20 d’Avril 2020, et décision de peu d’effet par peur d’abaissement de note entrainant une fuite de capitaux


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Universitaire et conseiller ayant succesivement travaillé sur le Développement, l'économie pétrolière, et l'économie publique, il travaille maintenant sur l'ensemble des questions liées à la crise.

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