Après la défaite sévère que vient d’essuyer le gouvernement aux élections sénatoriales – La République En marche a moins de sénateurs après qu’avant ! -, l’idée que le Sénat ne sert à rien (et qu’il faudra donc bientôt le réformer, voire le supprimer) revient à l’ordre du jour dans les sphères gouvernementales.

Une idée ancienne, qui prend d’autant plus de relief aujourd’hui qu’elle est liée à la crise de la démocratie représentative dont le bicamérisme est une des composantes essentielles. Tony Blair avait  bien tenté de supprimer la Chambre des Lords : il l‘a au moins affaiblie. On veut réduire le nombre des députés et des sénateurs : moins il y en aura, croit-on, mieux cela vaudra1. A quoi sert donc vraiment le Sénat ?

Le Sénat doit montrer qu’il sert à quelque chose

La réponse à cette question n’est pas d’abord juridique mais politique. Il ne peut servir à quelque chose que s’il se démarque, voire s’il s’oppose. Face aux menaces de réforme ou de suppression, la tentation est forte aujourd’hui pour les sénateurs de faire profil bas, de ne pas trop contrarier le gouvernement et la majorité législative dans ses projets de réforme, justifiés ou pas, surtout de rester politiquement corrects.

Tentation d’autant plus grande que, derrière la politique actuelle se trouve, sur beaucoup de sujets, non pas une option politique parmi d’autres, comme c’était le cas dans les premières années de la Ve République – gauche contre droite -, mais l’expression de la doxa internationale qui exerce aujourd’hui son ascendant impitoyable. A cette doxa, s’oppose presque toujours  la voix du bon sens qui ne peut que s’insurger contre la suppression progressive de l’échelon communal, une inutile remise en cause du département, l’obsession des discriminations ou la PMA sans père. Mais défendre le bon sens contre l’idéologie fait courir dans des médias le risque de la ringardisation. Le Sénat n’a pas besoin de cela dit-on.

Le Sénat ne doit pas faire profil bas

Eh bien non. Il ne faut surtout pas qu’il fasse profil bas. D’abord parce qu’en s’opposant aux folies technocratiques et idéologiques du jour, les sénateurs rencontreront l’assentiment populaire et trouveront sur presque tous les terrains où l’idéologie se heurte au bon sens, une légitimité d’autant plus grande que celle de la majorité parlementaire est affaiblie.

Ensuite parce qu’il est dans la logique de la Ve République (aggravée par le quinquennat) que l’Assemblée nationale soit composée de soutiens dévoués   du gouvernement où l’opposition se trouvera nécessairement écrasée – et aujourd’hui éclatée, et qu’en conséquence l’opinion cherche ailleurs des  voix qui expriment  son point de vue.

Cela est d’autant plus vrai qu’il semble devenir habituel que le président élu voie sa cote dégringoler dès les premiers mois de son mandat, Emmanuel Macron représentant un cas extrême à cet égard. Toute opposition un peu voyante, quelle qu’elle soit suscitera la sympathie d’une majorité de la population, comme l’a fort bien compris Jean-Luc Mélenchon – mais faut-il qu’il ait seul le beau rôle ?

Le Sénat doit se faire respecter

C’est ce qui s’était passé dans les années soixante où, face à la toute-puissance du fait majoritaire, Gaston Monnerville avait fait du Sénat une citadelle de l’opposition. Il est probable que s’il ne s’était pas situé en rupture au cours des années précédentes, quel que soit le bien-fondé de ses positions, le Sénat   n’aurait pas gagné en 1969 la bataille pour sa survie.

Si le Sénat se fait au contraire couleur de muraille pour ne pas gêner le gouvernement, pour être « constructif », ce sera pour lui la mort lente. Comme ces retraités très âgés que tout le monde a oubliés, le jour où il disparaîtra, personne ne s’en apercevra.

S’il résiste au gouvernement, et en fait à l’idéologie transnationale, transfrontière et transhumaniste qui l’inspire, il sera certes vomi par certains médias, mais il trouvera très vite une assise populaire qui lui manque aujourd’hui. Il sera au demeurant dans son rôle historique qui est d’être la   voix des terroirs contre l’échelon central.

Les lecteurs de l’Ancien testament le savent : quand le peuple hébreu voulait se fondre parmi d’autres peuples, il faisait l’objet d’un rejet ; quant au contraire, il affirmait bravement sa différence, il se faisait respecter. Il en ira de même du Sénat.

 

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