Les gens sont méchants. Surtout les gens de droite. Ils voient le mal partout – sauf là où il se trouve, c’est-à- dire dans leur cerveau perturbé. Le pire de tous, c’est Nicolas Sarkozy. Figurez-vous qu’à l’issue d’une garde à  vue de quinze heures, au terme de laquelle il a été mis en examen pour « corruption active, trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel » – rien que ça ! –, il s’est dit victime d’un acharnement judiciaire : on se demande où il est allé chercher ça ! On regrette que les « deux dames », comme il les a drôle- ment appelées, aient finalement renoncé à l’accuser de violation du secret de l’instruction, ce qui aurait conféré une note hilarante à une affaire plutôt inquiétante. Elles ont dû réaliser que ce serait un peu gros, alors que ce ne sont pas seulement les pièces des dossiers d’instruction qui s’étalent à la « une » des journaux, mais aussi les PV des interrogatoires menés par la police, fréquemment révélés au public avant même d’être transmis aux juges. Quant aux journalistes qui faisaient le pied de grue devant le domicile de l’ancien président pour assister à son interpellation, ils ont certainement été avertis par une collective et soudaine intuition.  En réalité, le secret de l’instruction est sans cesse violé par ceux qui informent la presse, laquelle se rend donc coupable de recel desdites violations. Qui s’en plaindrait, dès lors qu’il s’agit d’informer le bon peuple sur les turpitudes des puissants ! Un esprit chichiteux pourrait, certes, objecter que, sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et que, sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice (je sais, je l’ai déjà dit, mais ça ne s’arrange pas). Le défilé des socialistes vertueux et indignés aurait aussi pu susciter un immense éclat de rire. À les entendre, que l’on ose mettre en cause une justice aussi irréprochable et indépendante que la nôtre, ce n’est pas encore le fascisme, mais la dictature n’est pas loin. « Il faut laisser la justice faire son  travail », ont donc répété en boucle d’éminentes personnalités, y compris à droite où certains, comme Alain Juppé, ont pour le moins mesuré leur soutien à Nicolas Sarkozy – on n’ose imaginer que le maire de Bordeaux voie d’un bon œil les péripéties judiciaires qui pourraient le délivrer de son principal rival : peut-être est-il encore tétanisé par le souvenir de ses propres démêlés avec les juges. Il est certainement louable de laisser la justice faire son travail. Sauf quand elle le fait mal. Et c’est bien ce qui fait peur : face à des magistrats ivres de leur pouvoir, nous sommes désarmés. Il faut une sacrée dose de mauvaise foi ou d’ignorance pour affirmer que Nicolas Sarkozy est un justiciable comme les autres. Est-il si fréquent de placer sur écoute l’un des principaux responsables de l’opposition, sur la foi de soupçons hasardeux – le présumé « financement libyen » – que rien n’est venu étayer à ce jour ? Et quand rien, dans les écoutes, ne confirme le délit présumé, est-il vraiment conforme aux principes de notre droit que le juge en cherche un autre, comme si son objectif n’était pas de sanctionner des fautes avérées, mais de faire tomber une tête ? Écoutez n’importe qui pendant plusieurs semaines, et je le fais pendre, aurait dit Talleyrand. En attendant, on a beau nous annoncer tous les quatre matins que cette fois-ci, Sarkozy est fichu, les multiples instructions en cours n’ont pas permis, à ce jour, de le renvoyer devant les tribunaux. Mais à force d’enfumer les Français, on finira peut-être par les convaincre qu’il y a un feu.  On me dira que les faits sont têtus, et que l’ancien président a bien cherché à s’informer sur le dossier Bettencourt. Quel crime impardonnable, en effet ! On n’imagine pas François Hollande chercher à savoir ce que la justice savait du compte de Cahuzac, non, ce n’est pas son genre… Oui, mais il y a le « trafic d’influence ». Je me demande quelle influence on peut trafiquer quand on n’est pas au pouvoir, mais passons. Il est possible que l’ex-président ou son avocat ait passé un coup de fil pour recommander un magistrat ami – sans succès d’ailleurs. Ce n’est pas très glorieux. Mais téléphoner à leurs copains pour recommander d’autres copains, c’est ce que font à longueur de journée les parangons de vertu qui sont supposés gouverner la France. Qu’on ne se méprenne pas. Il y a d’excellentes raisons de combattre Nicolas Sarkozy. À condition qu’il s’agisse d’un combat à la loyale. Or, on a du mal à ne pas penser que l’ancien président est le seul qui puisse aujourd’hui troubler le duo avec Marine Le Pen dont rêve François Hollande, qui sait que c’est son unique chance d’être réélu. Nicolas Sarkozy n’est certes pas un ange. Mais si on parvient à lui interdire, par voie judiciaire, de briguer les suffrages des électeurs, les juges auront eu raison de l’État de droit. Il y aura alors d’excellentes  raisons d’avoir peur de la justice de son pays.