Les Fous du roi, le maître-roman de l’écrivain « sudiste » Robert Penn Warren plonge son lecteur dans une vaste toile d’araignée temporelle.


Découvrir l’existence d’un grand écrivain n’est pas, l’âge venant, une expérience que l’on fait tous les jours: d’une manière générale, même ceux que l’on n’a pas pris la peine de lire encore, on connaît au moins leurs noms. On ne les a pas lus pour des tonnes de raisons, parce qu’on avait des choses pourtant moins importantes à faire, parce que la personne qui nous a recommandé tel ou tel l’a fait avec des phrases qui sonnaient mal, ou simplement parce que le temps a manqué.

Pots-de-vin dans le sud des Etats-Unis

Le temps ne manque pas dans Les Fous du roi, le maître roman de Robert Penn Warren, écrivain “sudiste” américain, dont le nom brille nettement moins que celui de son compatriote et presque contemporain William Faulkner, alors que nous parlons de deux écrivains de même stature. C’est même lui, le temps, le principal personnage de ces cinq cents pages serrées, lui qui agite, ballote et emporte tous les autres comme un ressac. Il n’est probablement pas innocent que le roman se termine sur le mot Temps, comme dans celui de Proust et nanti de la même majuscule initiale. Voici la dernière phrase : « Bientôt, dans un moment, nous sortirons de la maison pour nous jeter dans la fournaise du monde ; après en être sortis, nous rentrerons dans l’histoire et nous affronterons le verdict inexorable du Temps. » Sortir de la maison pour se jeter dans la fournaise du monde, c’est ce qu’on appelle généralement une naissance. Tous les événements, anodins ou tragiques, d’avant cette phrase ultime auraient eu lieu in utero ? Ce n’est pas impossible, je dispose d’un autre indice.

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Mais, avant, il faut tout de même planter un peu le décor. Nous sommes dans la seconde moitié des années trente, dans un État du Sud dont Willie Stark, dit “le Patron”, une sorte de bouseux idéaliste, a, contre toute attente, réussi à se faire élire gouverneur, avec la volonté sans doute sincère de lutter contre la corruption, les trafics d’influence, les chantages, combines et autres crapuleries qui sont la règle – et auxquels, bien entendu, il n’échappera pas lui-même, en le sachant fort bien. Stark, du reste, affirmera, vers le milieu du roman, que le Bien, dans notre monde, ne jaillit jamais que du Mal, qu’il ne peut pas avoir d’autres sources. Et puis, ceci (p. 472) : « Bien sûr, rétorquait le Patron d’un air dégagé, bien sûr, nous distribuons quelques pots-de-vin, mais juste assez pour faire tourner les roues sans qu’elles grincent. Et rappelez-vous ceci : jamais une machine construite par l’homme n’a fonctionné sans une déperdition d’énergie. » Et, dès le paragraphe suivant : « On pourrait appeler ça : théorie de la neutralité morale de l’histoire. Une méthode, en tant que méthode, n’est ni moralement bonne, ni moralement mauvaise. Nous pouvons juger les résultats, non la méthode. L’individu moralement bon est susceptible de commettre une action qui est mauvaise. Il se peut qu’un homme doive vendre son âme pour acquérir le pouvoir de faire le bien. La théorie du coût de l’histoire, la théorie de la neutralité morale de l’histoire, il fallait un génie pour les concevoir, un génie capable de respirer l’air raréfié des cimes enneigées, d’endurer les coups de bec des busards qui viendraient lui boulotter le foie, lui crever les yeux.»

Robert Penn Warren maîtrise la science du temps

Autour de ce roi gravitent les fous, dont le narrateur, Jack Burden, mi-journaliste, mi-historien. Tous sont pris dans un insidieux va-et-vient entre le présent et différents passés, que Penn Warren mêle, entrelace avec une science du temps dont peu d’écrivains sont capables (Flaubert parfois ; Tolstoï souvent et superbement ; Dostoïevski ou Proust jamais) ; il manie l’incertitude temporelle sans que jamais le lecteur ne s’y perde, le présent allant fouiller le passé, lequel ressuscite un passé encore plus ancien, qui va revenir frapper et détruire les protagonistes du présent. Du reste, y a-t-il réellement un présent ? Dès les deux premières phrases du roman, Penn Warren nous dit qu’on ferait mieux de ne pas trop construire de certitudes là-dessus (c’est moi qui souligne) : « Pour s’y rendre, on sort de la ville par la route nationale 58, direction nord-est ; c’est une bonne route, neuve. Ou plutôt elle l’était ce jour-là. » Dès l’entrée, donc, les différentes époques deviennent des sous-ensembles flous, pour reprendre le titre de Jacques Laurent ; le temps n’est plus disposé en strates, tel un empilement géologique, mais plutôt comme des liquides de densités légèrement différentes: les personnages, à commencer par Jack Burden, découvriront le prix à payer quand on s’occupe de vouloir les agiter. Du mélange momentané ainsi créé ne peut sortir que la violence, les regrets, des malentendus longtemps enfouis, la mort.

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Y a-t-il réellement un présent ? Reposons la question. Ce que nous croyons avoir vécu avec les protagonistes a-t-il réellement eu lieu, ou n’était-ce qu’un préambule avant l’irruption dans le monde, qui clôt le roman ? Et si cette ductilité du temps, magistralement à l’œuvre d’un bout à l’autre du livre, n’était que le signe d’un état finalement a-temporel ? Penn Warren ne nous interdit pas de le penser, et même semble discrètement nous y inciter, si l’on s’avise de rapprocher l’une de l’autre une phrase de la page 22 (éditions des Belles Lettres, 2015) et celle qui ouvre l’ultime paragraphe du roman (p. 523). Les voici :

« Voilà comment j’ai vu Mason City, il y a trois ans environ, pendant l’été 1936. »

« Ainsi, quand viendra l’été de cette année 1939, nous aurons quitté Burden’s Landing. »

Où le présent du récit pourrait-il prendre place entre ces deux ?

Je pourrais vous en parler des heures, mais le temps me manque

Je ne dirai rien des autres personnages, de leurs rapports, leurs interactions sans cesse rendues incertaines par la toile d’araignée temporelle, qui vibre au moindre contact et attire le monstre tapi : cela outrepasserait le temps que je puis consacrer à cette note, et probablement aussi mes capacités. Il aurait aussi fallu parler de l’écriture, du style de Penn Warren, de son sens de la métaphore ou de l’image à la fois étrange et d’une justesse imparable. Je me contenterai d’un citer une, prise (p. 46) presque au hasard parmi cent (c’est encore moi qui souligne) : « Assis en rond, nous remuions les cuisses sur le crin de cheval ou sur les sièges cannés, le regard fixé sur le plancher de bois blanc ou sur les motifs du linoléum tout neuf, comme si nous assistions à des funérailles et que nous devions de l’argent au défunt. »

Le livre refermé, il s’accomplit cette sorte de miracle : une brève mais violente nostalgie saisit le lecteur, de cette partie d’échecs dont il ne voulait pas croire qu’elle pût avoir une fin ; et il éprouve une certaine réticence à se replonger tout de suite dans la fournaise du monde.

Robert Penn Warren, Les Fous du roi, Les Belles Lettres, 528 p.

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Didier Goux
est écrivain. Dernier livre paru : "Le chef d'oeuvre de Michel Houellebecq" (Les Belles lettres)
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