Bon, évidemment, les troupes françaises avancent triomphalement au Mali et la campagne de Tombouctou réchauffe les cœurs désabusés des Français à qui on ne cesse de seriner qu’ils ne sont plus que les citoyens d’une petite nation avec des particularismes amusants mais condamnés par la mondialisation comme le fromage au lait cru et le système de protection sociale.

Bon, évidemment, le mariage pour tous est devenu la nouvelle affaire Dreyfus, c’est-à-dire une manière de jouer à la guerre civile où s’opposent les partisans du progrès qui ne sont même plus tout à fait certains qu’il s’agit d’un progrès et les conservateurs qui ne sont même pas tout à fait certains, au fond, que le mariage gay, à condition qu’il ne soit pas assorti de la PMA et de la GPA, représente l’effondrement de la civilisation. Du coup,  les uns et les autres surjouent le catastrophisme et tout le monde est occupé par le Spectacle, tel que le définissait Debord : « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie ».

Les exploits guerriers de notre armée et les débats anthropologiques alimentent donc le Spectacle pendant qu’une majorité de Français se débattent avec leurs problèmes quotidiens. Une vie quotidienne prosaïque, inquiète et parfois désespérée. Par exemple, on oublie ou l’on feint d’oublier qu’un certain nombre de problèmes sociaux finissent par devenir des problèmes de civilisation. Et le plus aigu, à nouveau, est celui des retraites et des pensions.

Dans une indifférence à peu près équivalente à celle qui suivit la signature le 11 janvier des accords sur la flexisécurité paraphés par le Medef et des syndicats minoritaires, personne n’a vraiment fait attention à la publication, le 22 janvier, du rapport du COR (Comité d’orientation sur les retraites). Sarkozy, qui n’avait pas cédé aux manifs monstres de fin 2010-début 2011, avait voulu sauver le système des retraites. On ne met pas en question ici la pureté de ses intentions ni de celles de Fillon. Ce n’était pas parce qu’ils faisaient des cadeaux aux riches qu’ils souhaitaient pour autant que les futurs retraités crèvent de faim : l’âge légal avait été reculé à 62 ans, et à 67 ans si l’on voulait éviter la décote faute des 41,5 annuités de cotisation. Le problème, c’est que ces mesures n’ont rien sauvé du tout, comme l’indique le COR. Malgré l’augmentation des cotisations et l’allongement de la durée du travail, les problèmes de financement vont passer d’ici 2017 de 14 à 21,3 milliards d’euros.

François Hollande a donc décidé de négocier une nouvelle réforme en 2013. Et il mise sur un accord minoritaire entre Medef et CFDT pour passer en force. Le Medef l’y aidera, d’ailleurs, en s’appuyant sur le rapport du COR qui finira par ne plus être très crédible à force de modifier ses projections à chaque fois. Dans la future loi, le Medef voudrait ainsi désindexer les retraites de l’inflation, et même les minorer d’un point tout en passant à 43 ans de cotisations.

En gros, cela reviendrait à faire baisser le pouvoir d’achat des retraités de 5% en 5 ans. Mais d’après le COR, ils ne sont pas à plaindre, les retraités : « Le niveau de vie moyen des retraités est proche de celui des actifs » décrète-t-il. En 2010, il était de 2002 euros pour les actifs et de 1913 euros pour les pensionnés. Vu comme ça, ce n’est pas une tragédie mais, dans les faits, le montant mensuel d’une pension, c’est-à-dire ce que touche effectivement le retraité, c’est 1216 euros. Les 1913 euros du COR intègrent en effet les revenus moyens, patrimoine compris, comme si tous les retraités étaient propriétaires de leur logement, ce qui est loin d’être le cas. 10% des retraités ont une pension inférieure à 521 euros et 680 000 personnes touchent le minimum vieillesse, c’est à dire 777 euros (on rappellera que le seuil de pauvreté est à 960 euros par mois) tandis que les femmes retraitées, elles, touchent 999 euros par mois, un montant inférieur de 47% à celui des hommes.

On peut parier sans trop de risque que, ce coup-ci, les habituelles grandes têtes molles des éditorialistes économiques et médiatiques vanteront une nouvelle fois la capitalisation en oubliant l’exemple d’Enron en 2001 qui a spéculé avec les économies des salariés américains, a maquillé ses comptes et a perdu 20 milliards d’euros en ruinant quelques centaines de milliers de retraités. Et ce ne fut que le début d’une longue série avec notamment, en 2008, un effondrement des fonds de pension irlandais, anglais et néerlandais et, sur toute la zone OCDE, fin 2008, une perte de 20% de l’ensemble des montants des fonds de pension.

Oui, on continuera à encourager la capitalisation contre la répartition, la compétition sur les marchés contre la solidarité intergénérationnelle. C’est d’autant plus inquiétant qu’une déclaration étonnante de Georges Soros, le grand spéculateur devenu philanthrope et persuadé de la nocivité intrinsèque de la spéculation financière, lors du forum de Davos, a révélé sa pensée profonde sur la situation actuelle : « Ce qui est dommage … c’est que nous n’avons toujours pas vraiment compris comment fonctionnent les marchés financiers. Nous avons introduit des instruments synthétiques, inventé des produits dérivés dont nous ne comprenons pas vraiment les effets qu’ils peuvent avoir ».

Vous avez bien lu, plus personne n’y comprend rien mais fait semblant. Alors, un conseil, quand la guerre au Mali sera terminée et que les gays pourront se marier, allez jouer vos économies au casino pour préparer votre retraite : cela reviendra à peu près au même.

*Photo : origine1.

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