Au secours, les requins sont de retour ! Tous les ans, dès qu’un surfeur se fait attaquer par un squale, la même rengaine se fait entendre. Comme si la plage et l’océan devaient être un terrain de jeu inoffensif pour l’Homme que ces prédateurs ont le mauvais goût de perturber. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Enquête à La Réunion.


« J’ai vu sa mâchoire me manger, me rogner la jambe, et après je me suis dit qu’il fallait que je prenne les flancs et essayer de lui prendre les branchies, et à un moment j’ai tiré sur quelque chose et tout de suite il m’a lâché. J’ai repris ma planche, je l’ai prise de la main gauche. Au moment de la reprendre, j’ai soulevé mon bras, et là j’ai vu qu’il n’y avait plus de main. » Le témoignage de ce surfeur, attaqué par un requin à la Réunion, a de quoi glacer le sang. Mais au-delà de l’horreur, ce scénario précis réveille une peur que la société des loisirs a intégrée depuis qu’elle s’est approprié la plage. Le requin qui hante les plages est le nouvel animal mythique qu’on aime détester, succédant au loup des forêts. Comment le squale est-il devenu l’ennemi public numéro 1 de l’homme occidental, et en particulier des amateurs de sports de glisse ? Une rétrospective sur l’épineuse « crise des requins » à la Réunion, permet de mettre en lumière les ressorts d’un imaginaire mythologique du XXIe siècle.

En 2011, sur la plage de sable blanc de Boucan, sur la côte Ouest de la Réunion – particulièrement appréciée des jeunes – un champion de bodyboard perd la vie en plein après-midi, sous les yeux médusés de ses camarades. Cet événement marque le point de départ de « la crise des requins », une spirale d’accidents ultra médiatisée, révélateur d’un phénomène qui se trouve au cœur de notre civilisation : le prédateur marin a été érigé en symbole de résistance de la nature, face à sa transformation par l’Homme en paisible et rentable parc de loisirs.

Et Spielberg imprima les esprits

Avec Les Dents de la Mer (1975), Steven Spielberg n’a pas inventé le requin. Il a tout simplement réussi là où Guillaume Rondelet et Lacépède, deux naturalistes du XVIe et XVIIIe avaient échoué : faire du requin la bête noire de l’Homme.

Même s’il doit d’abord s’incliner devant Moby Dick dans le championnat de l’horreur collective, le requin revêt l’effroyable guenille de la réalité. Danger bien réel, il vient tragiquement en force, en juillet 1916, dans une série d’attaques sur les côtes du New Jersey. Les gros titres comme le cadavre d’un grand requin blanc, exhibé en coupable, s’impriment dans l’inconscient du public. Il frappe encore en juillet 1945 : une partie de l’équipage du navire américain USS Indianapolis, torpillé par un sous-marin japonais est dévoré par des requins. Nouveau traumatisme certes, mais pas encore un symbole.

Le grain était semé pour Spielberg et son complice John Williams. Le film, adapté du roman à succès de Peter Benchley, arrive à point nommé. La récolte, accompagnée de cette fameuse bande originale anxiogène, a glacé le sang de plusieurs générations, entrant dans l’inconscient collectif. Le réalisateur a su mettre le doigt sur le pire cauchemar de « l’été à la plage » en faisant de la mer un espace traumatique, territoire d’un animal redoutable, qui fait passer l’Homme de « prédateur suprême à proie potentielle. »

Créoles dos à la mer

C’est sur cette toile de fond qu’à La Réunion, largement médiatisée, intervient une série d’attaques mortelles de requins. En 2011, après le décès d’un jeune homme dans les eaux de Boucan, Huguette Bello, alors maire de Saint-Paul, se rend sur place. Une foule, encore sous le choc, la prend à partie. Un « zoreille » (métropolitain installé dans l’île) lui assène : « On n’a jamais eu de problème, ça fait vingt ans que j’habite ici, vous savez ce qu’il se passe ici ? Vous n’y connaissez rien ! » La réponse cinglante du maire ne se fait pas attendre : « C’est mon pays monsieur, je connais mon pays, ça fait soixante ans que j’y vis, moi ! » Le requin cristallise ainsi le clivage historique créole/zoreille dans leur rapport à l’océan : vivre « dos à la mer », ou se l’approprier.

Les créoles réunionnais ont en effet cette réputation de vivre « dos à la mer ». « La mer c’est interdit, sauf pour pêcher. Sinon la mer c’est l’inconnu. L’expression ‘saute la mer’ ce n’est pas pour rien. C’est une épreuve », me lance un jeune Réunionnais. Ceux qui sont nés, ont grandi à La Réunion et la quittent pour étudier en métropole, ont en effet « sauté la mer » : c’est un obstacle à franchir. Lorsqu’ils vont se baigner, les aînés, héritiers d’une longue chaîne de peurs et de superstitions, n’ont qu’une phrase à la bouche : « Ne va pas trop loin ».  Si les Réunionnais ne boudent pas leur plaisir de fréquenter les plages, ils préfèrent rester en bord de mer qu’avoir la tête sous l’eau.

De l’eau plein les zoreilles 

En face, les « zoreilles » ont une conception diamétralement opposée : l’océan se présente comme un espace consacré aux plaisirs nautiques, qu’il faut encadrer et exploiter. L’historique des attaques de requins coïncide avec cette volonté des métropolitains d’exploiter la mer comme un terrain de jeu tout acquis aux hommes. Dans Requins à La Réunion, une tragédie moderne, Jean François Nativel, qui se présente comme « une figure locale du surf », se targue du déroulement du championnat du monde de surf à Saint-Leu en 1991. La Réunion devient ainsi une étape incontournable de la caravane du tour professionnel des surfeurs. L’année suivante, le requin rappelle sa présence dans le petit paradis de la planche : quatre attaques surviennent en 1992 dont deux sont mortelles. Tout au long des années 1990, la littoralisation poursuit son chemin, faisant exploser la valeur de petites cases en tôle, du fait de leur situation idéale sur la côte ouest, comme à la Saline. Les promoteurs immobiliers s’emparent de ce nouvel eldorado et en 2006, les premières livraisons de logement du très prisé Mont Roquefeuil sont faites. Parallèlement  le nombre d’attaques de requin éclate en 2011, année qui marque le début de la « crise » : six attaques dont deux mortelles. Leur rythme restera tristement soutenu : quatre en 2013 dont deux mortelles, même bilan en 2015.

Une cellule de crise, vite !

A chaque drame, le discours passionné des surfeurs s’impose dans les médias à coups d’interviews entre larmes et éclat de colère en direct, de unes alarmistes en reportages apocalyptiques. Cette communauté n’a de cesse de déplorer l’absence de politique collective et de déclarer qu’elle se sentait abandonnée des pouvoirs publics. De fait, le 26 juillet 2013, face à la succession d’attaques de requins, un arrêté préfectoral interdit les activités nautiques sur le littoral. La démarche du préfet est simple : il s’agit d’abord de comprendre le phénomène pour ensuite prendre les mesures adéquates. Nouvelle volée de bois vert de la part des surfeurs. La peur de perdre la vie est remplacée par celle de la disparition définitive des activités nautiques. Des surfeurs vont se recycler dans la politique, bien déterminés à peser sur les décisions publiques.

La sémantique de la « crise des requins » est pour le moins significative du positionnement de l’Homme face au squale dans la mer. Dans l’arrêté préfectoral suspendu en 2012, il ne s’agit pas de pêcher, attraper et tuer un squale, mais de le « prélever ». Les médias locaux rivalisent de formules euphémisantes telles que « il a été retiré des eaux », mais la palme d’or de l’expression heureuse revient au président de la Fédération française de surf en 2015 dans un entretien donné au journal Sud-Ouest. « Les surfeurs ne réclament pas l’élimination des requins. Nous ne voulons pas d’une pêche massive », affirme-t-il avant d’avouer tout de même : « Nous voulons en revanche mettre la pression sur l’espèce, lui reprendre du territoire. »

Si une nouvelle Genèse venait à être écrite, nul doute qu’Adam et Eve vivraient sur une plage de sable blanc des tropiques.

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