Les bulles médiatiques provoquées par la guerre des manifs sur le mariage gay, l’épopée militaire au Mali et le retour triomphal du Mexique d’une héroïne moderne ont presque totalement occulté l’élection du nouveau président tchèque. Samedi 26 novembre, lors du second tour de scrutin, l’ancien premier ministre social-démocrate Milos Zeman, 68 ans, a été choisi par 55% de ses compatriotes, contre 46% à l’actuel ministre des affaires étrangères, le prince Karel Schwarzenberg, 75 ans, pour succéder à l’hyper europhobe Vaclav Klaus au château de Prague, résidence historique du chef de l’Etat. Cet événement n’est certes pas de nature à bouleverser l’ordre (ou le désordre) du monde, mais il n’en est pas moins riche d’enseignements sur l’évolution des sociétés post-communistes. Pour la première fois, le président de cette République, dont le rôle est essentiellement représentatif et honorifique, était élu au suffrage universel, ce qui  donne à ce scrutin une valeur de test sur l’état d’esprit et les aspirations d’un peuple de dix millions d’habitants ayant retrouvé la démocratie et une relative prospérité depuis deux décennies.

La République tchèque n’est pas un pays où les passions politiques se déchaînent de manière hyperbolique à l’occasion des grands rendez-vous électoraux. Les Tchèques, dotés d’un sens aigu de l’autodérision, sont d’ailleurs les premiers à se moquer du « provincialisme » de leur classe politique, que la notoriété internationale de personnalités hors du commun, comme Vaclav Havel et, dans un genre bien différent, Vaclav Klaus rendait peu perceptible à l’étranger.

Et pourtant, l’affrontement entre Milos Zeman et Karel Schwarzenberg a été l’occasion d’un sévère règlement de comptes entre les héritiers de la dissidence, représentés par Karel Schwarzenberg, et ceux qui, au temps du communisme, se sont accommodés des circonstances en gardant par devers eux leurs sentiments profonds sur la nature du régime.

Karel Schwarzenberg, héritier d’une des plus grandes lignées aristocratiques du Saint Empire Romain Germanique, apparenté à la quasi-totalité du Gotha européen, fut contraint à l’exil de sa Tchécoslovaquie natale en 1948, à l’âge de dix ans. Il prit alors la nationalité suisse et mit son immense fortune au service de la lutte en faveur des droits de l’homme dans les pays soumis au joug soviétique. En 1989, il est de retour au pays natal et devient conseiller diplomatique de Vaclav Havel, premier président de la Tchécoslovaquie démocratique, puis de la République tchèque après la scission avec la Slovaquie. Il s’oppose alors vivement au Premier ministre Vaclav Klaus, dont le thatchérisme brutal et l’europhobie galopante sont à l’opposé de ses convictions, de droite certes, mais modérées et surtout très proches du fédéralisme européen radical d’un Dany Cohn-Bendit. À l’occasion des élections législatives de 2008, il fonde son  propre parti, Top 09, d’inspiration démocrate chrétienne, qui obtient près de 10% des voix et entre, comme ministre des Affaires étrangères, dans un gouvernement de coalition avec la droite nationale, l’ODS, parti fondé par Vaclav Klaus, mais dont ce dernier s’était éloigné en raison de ses positions trop europhiles à son goût.

Milos Zeman, issu d’une famille modeste d’une petite ville de Bohème centrale, économiste de formation, fut brièvement membre du Parti communiste entre 1968 et 1970, vite exclu pour avoir critiqué l’invasion soviétique d’août 1969, et mena une vie professionnelle chaotique en fonction des périodes de durcissement ou de relative tolérance du pouvoir en place. Il participe à la « révolution de velours » et prend la tête d’un parti social-démocrate libéré de la tutelle du Parti communiste[1. Contrairement à d’autre pays communistes, la Tchécoslovaquie conserva un Parti social-démocrate dans un simulacre de multipartisme où les autres formations reconnaissaient le rôle dirigeant du PC.]. Il occupera les fonctions de président de la chambre des députés, et celle de Premier ministre de 1998 à 2001. Zeman est un personnage truculent, amateur de charcuterie paysanne de Bohême et grand buveur de Becherovka, tord-boyau national produit dans la région de Karlovy Vary. Bien que fort éloigné idéologiquement de Vaclav Klaus, il entretient avec le président sortant une complicité cimentée par leur détestation commune de Vaclav Havel et de l’élite intellectuelle et médiatique de la capitale.  En 2007, il rompt avec le Parti social-démocrate, et c’est en candidat indépendant qu’il se présentait à la magistrature suprême.

À la veille du premier tour, on ne donnait pas cher des chances de Karel Schwarzenberg d’être présent en finale, car la droite et les milieux d’affaires avaient misé sur Jan Fischer, une sorte de Mario Monti tchèque, ancien président de l’office national des statistiques, brièvement chef d’un gouvernement de « techniciens » en 2009-2010. Mais son manque de charisme le relégua en troisième position. Schwarzenberg fut donc relativement épargné par Zeman et Klaus lors de la campagne du premier tour. Le ton changea radicalement après les résultats de ce dernier, où Schwarzenberg (23,2%) talonnait Zeman (24,2%). Les attaques ad hominem contre l’aristocrate ne faisaient pas dans le détail : on le stigmatisait pour sa double nationalité tchéco-suisse, son épouse autrichienne dont la connaissance du tchèque serait trop lacunaire pour lui permettre d’être la première dame du pays, les complaisances pour les nazis de quelques membres de sa grande famille. Vaclav Klaus affirma qu’il était plus convenable d’élire un président de la République qui ait vécu dans le pays les heures sombres de son histoire récente. L’attaque qui porta le coup le plus rude au prince fut celle concernant sa position critique sur les décrets Benes, du nom du dernier président tchèque avant la prise du pouvoir des communistes en 1948. Ces décrets organisaient, en 1947, l’expulsion massive des Allemands des Sudètes accusés d’être collectivement responsables des crimes hitlériens. Schwarzenberg, en la matière, ne faisait que reprendre une position déjà exprimée par Vaclav Havel, mais sans bénéficier du statut d’icône de la résistance intérieure au communisme qui empêchait qu’on l’attaquât frontalement à ce sujet. Au cours de la campagne, Schwarzenberg commit une maladresse qui lui fut sans doute fatale : il déclara que, de nos jours, Edvard Benes aurait été déféré devant la Cour Pénale Internationale. Alors que la quasi-totalité des médias tchèques prend position en faveur de Schwarzenberg, le pays profond, en particulier celui des régions où habitaient jadis les Allemands des Sudètes, se mobilise pour faire barrage à son élection en votant Zeman, même dans la catholique Moravie, place forte des chrétiens-démocrates…

Et c’est ainsi qu’une exception tchèque, celle de se donner des dirigeants issus du monde de la culture[2. Cela tient au fait que la résistance tchécoslovaque à l’hégémonie habsbourgeoise s’était concentrée, à partir de 1848, sur la défense de la langue et de la culture.]plutôt que de la politique (Masaryk père et fils,  Edvard Benes, Vaclav Havel) déjà bien malmenée avec Vaclav Klaus, semble bel et bien terminée.

*Photo : Karel Schwarzenberg (path.runner).

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...