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Remaniement: un gouvernement de «collaborateurs»

Céline Pina analyse la composition du nouveau gouvernement

Remaniement: un gouvernement de «collaborateurs»
De gauche à droite, le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, le président Macron et le Premier ministre Elisabeth Borne, Paris, 4 juillet 2022 © Christophe Petit Tesson/AP/SIPA

Faute d’accord de coalition, Emmanuel Macron fait tourner son effectif de ministres pléthorique. Le nouveau casting de ce remaniement est dénoncé comme très technocratique par l’opposition, et est si peu enthousiasmant que les Français n’ont même pas eu droit à une annonce solennelle sur le perron de l’Élysée.


Imaginez un pays qui connait une crise démocratique. Imaginez une abstention qui toucherait plus de la moitié des électeurs. Imaginez une campagne dans le cadre de la reprise d’une pandémie, alors qu’une guerre a lieu sur le territoire européen. Imaginez un président-candidat qui doit son élection à la peur d’une prise de pouvoir des extrêmes, de droite comme de gauche. Imaginez un parlement éclaté où la division des oppositions est le plus sûr viatique d’un pouvoir qui n’inspire guère confiance, et imaginez enfin un gouvernement susceptible d’affronter tant d’écueils. Une chose est sûre, il ne ressemblera pas à celui qui a été porté hier sur les fonts baptismaux.

Une cuillère pour chacun, aucun message clair envoyé aux Français

Ce n’est pas un gouvernement que nous propose le président, c’est un goûter d’anniversaire où Emmanuel Macron a réuni ses proches et ses obligés. Ce qu’il nous a présenté ressemble plus à un cabinet bis qu’à un gouvernement. Un aréopage de collaborateurs, voilà ce qu’est devenu le conseil des ministres. La grande majorité d’entre eux, à commencer par la Première ministre, n’existe qu’à travers lui. Ceux qui pèsent quelque chose n’engrangent pas les succès, mais n’ont pour autant aucune modestie. Difficile de décrypter un message adressé à la France dans les choix faits par le président. Ces gens ne représentent qu’eux-mêmes, éventuellement une caste ou un corps. Ils paraissent avoir plus été choisis en fonction des équilibres internes de la coalition gouvernementale : une cuillère pour Horizons, une pour le Modem, une pour Territoires de Progrès… Il s’agit ici de tracter avec ses alliés, pas de décliner dans les nominations un projet ou une vision pour la France qu’incarnerait des politiques de terrain. Hélas le deuxième mandat d’Emmanuel Macron commence comme termine le premier, sans souffle, ni espoir ni perspective. En guise de renaissance, on a droit à l’éternel retour, sauf que, lorsque l’histoire se répète, en général elle se caricature.

La liste des ministres a quelque chose de comique tant elle est désincarnée et illisible. Difficile de la placer sous une quelconque orientation. La lire sous l’angle de la moralisation de la vie politique ne fonctionne pas. Damien Abad est éliminé, là où Eric Dupond-Moretti est maintenu, les deux sont pourtant mis en cause dans le cadre d’enquêtes judiciaires. On aurait pu penser qu’Emmanuel Macron, dont la déconnection avec la réalité du pays est un des problèmes récurrents, aurait choisi de s’entourer d’hommes de terrain, leaders dans leur domaine. On ne voit guère de place pour des représentants des « territoires », si ce n’est dans le périmètre du Logement et de la politique de la Ville avec le maire de Clichy-sous-Bois, Olivier Klein, mais quelques noms symboliques dans le microcosme ne suffisent pas à définir une politique. Certaines symboliques peuvent même être mal reçues. Le rattachement des Outre-mers au ministère de l’Intérieur peut être vécu comme un signe de défiance à l’égard de populations vues comme émeutières. Quant au happening technocrate qu’est le mode de gouvernance d’Emmanuel Macron, il engrange les échecs sans que cela ne dérange son sentiment de supériorité.

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Parmi les noms plus connus, Gérard Darmanin a été reconduit au poste de ministre de l’Intérieur. L’homme a pourtant écorné l’image de la France en se montrant incapable d’assurer la sécurité d’un match. Au quotidien, c’est celle des Français qu’il ne sait pas assurer. Mais rappelons-nous qu’il a remplacé Christophe Castaner. Faire pire était donc possible. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, est incapable de garantir qu’il n’y aura pas de coupures d’électricité cet hiver, alors de là à parler de réindustrialisation du pays, la marche est forcément un peu trop haute. Le ministre de l’Education, Pap N’Diaye est un trophée pour bobo gauchisant et ne promet que le déclin de l’Education nationale, laquelle suit cette pente depuis quelques années maintenant. A sa décharge, les élites mettant tous leurs enfants dans le privé et la reproduction sociale battant son plein, le président n’a guère d’ambition pour l’école. Il a donc nommé un ministre-casting, lequel est un gage donné à l’aile progressiste de son parti, celle qui mise sur le clientélisme communautariste et voit dans la stratégie islamo-gauchiste de LFI, un chemin à suivre pour rallier les voix des banlieues. Comme tout cadeau un peu voyant fait à l’une des « sensibilités » qui compose son attelage éclectique crée un trouble de l’autre côté du spectre, nous assistons au retour de quelques personnalités estampillées laïques : Marlène Schiappa et Sarah El Haïry, mais elles ne font pas partie des poids lourds de ce gouvernement. Le ministre de la Justice est quant à lui maintenu, sans que son action ait marqué les foules. Alors même que l’absence de réponse pénale adaptée est une des sources de la violence civile grandissante. Quant à la santé, en pleine période de Covid, Emmanuel Macron se replie sur un de ses proches dont une des propositions phares est de réguler l’accès aux urgences. Alors qu’au-delà de la question des salaires, ce qui est en cause c’est toute l’organisation de l’hôpital et un management qui, du fait de la pénurie de personnel, commence à s’apparenter à de la maltraitance, Emmanuel Macron nomme un homme qui a la réputation d’être de ceux qui font tourner leur service en ignorant sciemment la souffrance des équipes. Exactement ce qui mène dans le mur ce qui fut naguère un fleuron de notre système médical. Pour le reste, ce gouvernement offre une liste de noms qui n’évoquent rien dans le pays. Ni positionnement politique précis, ni faits d’armes.

Un président qui fait ce qu’il peut

En résumé, les reconduits sont peu convaincants, les nouveaux entrants peu signifiants, le gouvernement ressemble à une coterie et ce second quinquennat débute à peine qu’il parait déjà traîner en longueur. Or les Français n’adhèrent ni à la personne ni au projet d’Emmanuel Macron, ils pensent juste que dans les circonstances actuelles, il est le choix le moins pire. Mais ils n’ont pas assez confiance pour lui donner tout à fait les clés du pays. L’intelligence voudrait donc que le président tienne compte des messages que le résultat des législatives et les sondages sur les attentes des Français ne cessent de lui envoyer. C’est à se demander cependant si le maître des horloges entend leur tic-tac ou si, enivré par le pouvoir, il croit, en méprisant le peuple, dresser ses sujets. Force est de constater qu’il a préféré à l’exigence de la renaissance politique, l’éternel retour des technocrates dont il est l’exemplaire le plus représentatif.

Avait-il seulement le choix ? S’est-il réfugié dans sa zone de confort ou a-t-il fait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait ? Il faut dire qu’à partir du moment où aucune coalition n’est possible, les débauchages ne peuvent être qu’individuels. Or le maître du Château ayant la désastreuse réputation d’être un autocrate qui n’écoute personne, nul n’avait envie d’être un trophée qui sitôt pris se transforme en jouet.  Il faut reconnaitre aussi que le vieux sage ou le politicien blanchi sous le harnais, porteur d’une vision du monde et d’une méthode de gouvernement se fait rare… La pénurie de talents et le déficit de compétences se font sentir aussi dans le monde politique. Emmanuel Macron est face à la quadrature du cercle : comment être en prise sur sa société et son pays, quand on se replie à ce point sur un cercle de proches et une poignée de technocrates parfois peu appréciés dans leurs propres secteurs ?  Comment donner envie à un pays de relever la tête quand on est incapable de lui parler d’avenir ? Les nouveaux collaborateurs d’Emmanuel Macron sont estampillés ministres, mais leur incarnation est falote et leur légitimité, faible. Ce sont des sherpas de luxe. Ils sont là pour nous dire qu’un seul compte dans ce pays et ce n’est pas le peuple. Narcisse est au pouvoir, il n’a pas constitué un gouvernement mais une garde rapprochée, le problème reste que derrière sa haie de courtisans, le roi est toujours aussi nu.


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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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