Et maintenant, le lycée unique?

Et maintenant, le lycée unique?
Photo : Image extraite de «Pink Floyd: The Wall» d'Alan Parker, de 1982.

C’est l’histoire d’un type qui glisse sur le trottoir et se fait très mal à la tête. Rentré chez lui, il prend deux cachets d’aspirine. Le lendemain, ayant encore mal au crâne, il prend rendez-vous chez le médecin. Celui-ci, partisan des méthodes radicales, lui prescrit encore de l’aspirine. Deux jours après, le type a toujours mal à la tête et retourne voir son médecin qui lui conseille de reprendre de l’aspirine. Le type meurt. Le médecin conclut tristement : « J’aurais dû lui donner plus d’aspirine. »

L’éducation nationale a bien mal au crâne en 2016 et, depuis quarante ans, des médecins lui prescrivent des réformes à forte dose qui ont autant d’effet que l’aspirine sur un trauma crânien. L’an dernier, le collège était l’objet de toutes les attentions de Najat Vallaud-Belkacem, déclarant le 11 mars au micro d’Europe 1 : « Le vrai problème qu’on a aujourd’hui au collège, c’est que les élèves s’ennuient. » Il s’agissait donc une fois de plus de transformer les professeurs en « gentils organisateurs », grâce à de nouveaux dispositifs innovants : enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et accompagnement personnalisé (AP) proposant un suivi plus individualisé des élèves, effectué en classe entière, au prix d’une réduction substantielle des heures de français… Car il ne faudrait pas, tout de même, qu’une mesure fasse sens. Accompagnée de l’annonce de la suppression des options langues anciennes et des classes bilangues[1. On notera cependant que 95 % des classes bilangues ont été supprimées dans l’académie de Caen, alors qu’elles ont été conservées à 100 % dans l’académie de Paris. Source : Normandie-actu, 6 février 2016.], la réforme fit descendre les profs dans la rue à la rentrée 2015, sans changer d’un iota la politique ministérielle.

La destruction du collège étant en bonne voie, on dirait que c’est le lycée qui est aujourd’hui dans le viseur des réformateurs. À en croire un rapport de la Cour des comptes[2. « Le coût du lycée », Cour des comptes, 29 septembre 2015.] publié en septembre 2015, le lycée français est beaucoup plus cher que celui de nos (toujours) vertueux voisins européens (particulièrement allemand et suédois, les Italiens et les Espagnols nous rejoignant dans le coin des cancres près du radiateur).[access capability=”lire_inedits”] Pour ce qui est de la professionnalisation et des diplômes, le rapport affirme que le lycée français se situe « dans la moyenne des pays de l’OCDE », mais son coût représente en revanche « 38 % de plus que la moyenne » : un lycéen français coûte 10 000 € à la collectivité contre 7 309 en moyenne dans l’Union européenne ; seuls les Suisses et les Luxembourgeois payent plus que nous.

Derrière les belles intentions pédagogiques, des considérations budgétaires plus pragmatiques

Les auteurs du rapport invitent donc à faire un peu le ménage au lycée, dont l’État reste le principal bailleur de fonds, tout en observant avec envie la sacro-sainte Allemagne, où les Lands prennent en charge les trois quarts des dépenses des gymnasiens.

Le deuxième cycle du secondaire, qui accueillait quelques centaines d’élèves au moment où Napoléon voulait en faire un pilier de la France moderne, scolarise aujourd’hui 1 498 900 élèves dans la voie générale et technologique, et 663 000 dans la voie professionnelle, répartis dans 2 642 lycées généraux et 1 583 lycées professionnels. Mais la Cour des comptes a trouvé ce qui ne va pas : si notre lycée coûte trop cher, c’est que les lycéens français ont trop d’heures de cours, 1 108 heures en 2012 contre 964 en moyenne dans les pays de l’OCDE. La Cour pointe du doigt les « matières spécifiques », parmi les plus coûteuses : latin, grec et enseignements renforcés des langues vivantes, ainsi que les filières technologiques et professionnelles. Il faudrait donc, concluent les auteurs du rapport « resserrer le volume d’instruction » et « simplifier l’offre de formation ».

Heureuse coïncidence ou tir groupé, ce sont également les deux objectifs retenus dans le rapport de la mission « sur les liens entre le lycée et l’enseignement supérieur » déposé à l’Assemblée nationale le 8 juillet 2015 par Émeric Bréhier, député de Seine-et-Marne.

Fidèle au credo bourdieusien de la lutte contre la reproduction sociale, le rapport appelle à « mettre fin à la hiérarchie des filières et à la sélection par l’échec en créant un lycée pour tous » – avec sa référence progressiste, la formule a été préférée à celle de « lycée unique », qui aurait eu d’emblée un parfum d’échec. Mais il s’agit bien de cela.

Les rédacteurs préconisent donc d’en finir avec des filières qui « reflètent en partie la différenciation sociale des lycéens […] et enferment les élèves dans des tubes, les conduisant de la seconde à la terminale »[3. Rapport établi par la Commission des affaires culturelles et de l’éducation, en conclusion de la mission sur les liens entre le lycée et l’enseignement supérieur, enregistré par la présidence de l’Assemblée nationale le 8 juillet 2015. Les passages en gras le sont également dans le rapport.]. Au passage, ils dénoncent aujourd’hui l’enseignement supérieur, « système complexe et élitiste, offrant trop de prise à la reproduction sociale » – qui accueille pourtant 43 % d’une classe d’âge. Pour libérer les élèves de la tyrannie tubulaire et élitiste, la Commission des affaires culturelles et de l’éducation a donc fait sortir de ses éprouvettes un projet qui ressemble fort à une sorte de lycée unique, avec « un socle commun de plusieurs matières fondamentales assorties d’options ». Il comporte aussi quelques recommandations pour le supérieur que les enseignants-chercheurs apprécieront : il est préconisé d’« avancer vers une culture commune de l’enseignement du bac -3/bac +3 » et de remettre les « activités d’enseignement au cœur des missions et des carrières des enseignants-chercheurs » en faisant bénéficier ces derniers de formations délivrées dans les écoles supérieures du professorat et de l’éducation.

Les préconisations du rapport Bréhier ne donneront peut-être pas lieu tout de suite à une nouvelle réforme du lycée, la dernière ne datant que de cinq ans. Pour autant, la publication conjointe des deux études est instructive, tant dans le vocabulaire employé que dans les suggestions qui y sont formulées. Dès 1982, le rapport Legrand concluait à l’échec du collège unique, et prônait donc une individualisation de l’enseignement et une décentralisation des établissements, deux tendances reprises dans les différentes réformes et les multiples rapports qui se sont succédé. Mais en vertu du théorème de l’aspirine, exposé plus haut, on finira par faire au lycée, et peut-être à l’université, ce qui a échoué au collège. En attendant, tandis que l’on demande à l’école de faire pratiquement œuvre de missionnaire en enrayant tout à la fois le décrochage scolaire, la marginalisation sociale et la radicalisation, les suggestions pour le lycée du rapport Bréhier opposent à une méritocratie forcément inégalitaire une utopie étrange, mêlant école à la carte et mythologie interdisciplinaire, agrémentée d’un saupoudrage de dispositifs censés accompagner la disparition progressive de toute forme de sélectivité jusqu’à l’université.

Derrière les belles intentions pédagogiques transparaissent des considérations budgétaires plus pragmatiques, que l’on camoufle derrière des mesures largement incantatoires. Ainsi, la réforme de 2015 a instauré un enseignement moral et civique dont les thématiques résonnent comme autant de promesses : « les discriminations sexistes : vers l’égalité entre les hommes et les femmes », « les discriminations en raison du handicap », « les discriminations en raison de l’orientation sexuelle », « intérêt et enjeux du principe de laïcité dans notre société ». Un monde meilleur pour deux heures par mois, à caser dans les dotations horaires, déjà plutôt réduites en cette rentrée 2015. Vous reprendrez bien une aspirine ?[/access]

Mars 2016 #33

Article extrait du Magazine Causeur


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