Animal politique au sang-froid, dépassionné et calculateur, Vladimir Poutine ne cesse pas d’intriguer en Occident où l’émotion fait office de stratégie depuis tant d’années. Ce joueur d’échec a souvent un coup d’avance mais il peut aussi adopter « la stratégie du fou » pour mieux déstabiliser son adversaire. Stratégie dissuasive qui contraint l’adversaire à une posture défensive de peur de provoquer une réaction irrationnelle de sa part. Par un enchaînement de grandes transversales audacieuses et de retraits inattendus, la tactique poutinienne fascine les analystes de stratégie parce que le joueur parvient toujours à conserver l’initiative sur le grand échiquier mondial. La liberté d’action, un des trois principes de la guerre de Foch, est à la base de tous les succès politico-militaires.

Son annonce, le 14 mars, a ainsi surpris tout le monde. Commencer à retirer « le gros de ses troupes » en Syrie à la veille d’un nouveau round de négociations à Genève, alors que l’armée syrienne commence le siège de Palmyre et qu’une victoire aussi symbolique que prestigieuse est à portée de main, n’est-ce pas renoncer au plus mauvais moment ? N’est-ce pas un très mauvais signal envoyé à ses alliés, un abandon dans la dernière ligne droite ?

Après six mois de contre-offensive, « les objectifs fixés au ministère de la Défense ont été atteints », a laconiquement déclaré le président de la fédération de Russie à la télévision. Comme s’il voulait donner une leçon de pragmatisme et d’humilité aux Occidentaux qui ne parviennent pas à quitter l’Irak et l’Afghanistan après quinze ans d’enlisements successifs. Difficile de le contredire car nul ne sait quels objectifs Poutine avait lui-même fixé à ses troupes. D’ailleurs l’étendu du retrait est tout aussi mystérieux.

L’auteur de ces lignes avait imaginé comme objectifs probables russes à l’automne dernier la reconquête du couloir Damas-Alep, la protection de ses bases autour de Lattaquié et Tartous et sans doute la reprise de Palmyre. On y est presque. La Syrie utile est de nouveau sous contrôle, le gros de la ville d’Alep est désenclavé, la coalition « rebelle » autour d’Al-Qaïda est très affaiblie et le régime syrien est sauvé. Le compte est bon pour le maître du Kremlin. La Russie ne souhaite pas épuiser ses forces pour les beaux yeux syriens.

Pas de nouvel Afghanistan pour la Russie à l’horizon

Avec Poutine, il n’y a pas d’affect. L’essentiel est de garantir les intérêts de la Russie, pas de chercher un succès d’estime. Les futurologues qui avaient prédit un nouvel Afghanistan à l’Armée rouge sont renvoyés à leurs prophéties de comptoir.

Sans doute l’annonce du 14 mars est-elle aussi une nouvelle main tendue aux Occidentaux comme Poutine en a fait régulièrement par le passé. Il veut montrer que son jeu syrien n’est pas strictement militaire mais que sa volonté de rechercher un accord politique international est sincère. Quitte à revenir dans la mêlée si son offre est à nouveau déclinée. Le retrait partiel russe peut aussi être interprété comme une mise en garde à l’égard de Bachar Al-Assad, au cas où ce dernier ne jouerait pas sincèrement la carte du dialogue national.

Le plus probable est que Poutine a tout simplement fixé et atteint ses objectifs. Par réalisme, autant que par prudence, il ne préfère pas se laisser embarquer dans un conflit durable en Syrie dont il ne connaît pas l’issue. Faire le travail des Occidentaux contre Daech sans obtenir de contreparties, quel intérêt ? La probabilité de ne pas réussir à l’emporter une bonne fois pour toute en Syrie face à une rébellion djihadiste, toujours financée par la Turquie et les monarchies du Golfe, est trop importante. Se laisser entraîner dans une contre-insurrection contre des groupes armés éparpillés sur tout le territoire, il ne saurait en être question. Le risque est trop grand pour la Russie de s’épuiser dans un conflit au long cours. Autant empocher les gains et se retirer provisoirement de la bataille.

Plus qu’un visionnaire, Poutine est un calculateur prudent qui connaît son Histoire. Il n’est pas certain de l’emporter. Alors, il préfère prendre du champ et se retirer des premières lignes tout en gardant un œil vigilant sur ses intérêts à long terme au Moyen-Orient. Combiner effet politique et manœuvre militaire. Du grand art de la guerre.

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Expert en géo-stratégie, sécurité et défenseAncien élève de l’École spéciale militaire de St-Cyr puis de l’École des officiers de la Gendarmerie nationale, Hadrien Desuin est titulaire d’un master II en relations internationales et stratégie sur la question des Chrétiens d’Orient, de leurs diasporas et la géopolitique de l’Égypte, réalisé au Centre d’Études ...