Il était si bon d’avoir peur dans les années 80. Ressortie en DVD de Razorback, petit-chef d’œuvre de l’épouvante signé Russell Mulcahy.


Je pense que ça faisait bien trente ans que je n’avais pas vu ce film, découvert à la séance du « cinéma de minuit » que proposait autrefois la chaîne suisse romande. Il y a toujours un risque à aller revisiter les territoires de sa prime adolescence mais la redécouverte de ce premier film de Russell Mulcahy, auteur par la suite de l’inoubliable (hum ?) Highlander et de nombreux films dont je me suis dispensé jusqu’à présent (Ricochet, The Shadow, Resident Evil : Extinction…) fut plutôt une bonne surprise.

Night in Australia

Côté mise en scène, la surprise n’est pas énorme de découvrir un film qui suinte les années 80 par tous ses pores, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, ce sont ces plans noyés dans des lumières bleutées et d’abondantes fumées éclairées violemment par des effets de contre-jour. Alors qu’on se trouve en pleine nuit dans les paysages de l’Outback australien, on a parfois l’impression d’être dans la chambre de Mickey Rourke et Kim Basinger dans Neuf semaines et demi ! Mulcahy vient du clip et ça se voit, notamment dans quelques scènes oniriques qui privilégient l’aspect purement visuel, à la limite du kitsch. Mais ce formalisme produit également quelques jolies choses. En utilisant les courtes focales et en jouant sur la profondeur de champ, le cinéaste donne une véritable présence au décor à la fois majestueux et inquiétant de ces grandes étendues désertiques de l’Outback australien. Le cadre est inventif et suffisamment dynamique pour nous propulser dans un récit somme toute classique puisque Mulcahy revisite les standards du film d’attaque d’animaux monstrueux. Au requin des Dents de la mer succède ici un sanglier colossal qui tue, en prologue, un enfant de deux ans gardé par son grand-père. Pour ce vieil homme jugé puis disculpé faute de preuves, ce « Razorback » devient une obsession comme Moby Dick pour le capitaine Achab et il va chercher par tous les moyens à le neutraliser…

Le réel, ça mord

Il y a plusieurs dimensions dans Razorback et c’est ce qui fait son intérêt trente-cinq ans après sa réalisation. En effet, la chasse au sanglier n’est pas ce que le film compte de plus intéressant. Le récit est assez convenu et les apparitions de la bête trop rares pour susciter l’effroi. En revanche, le spectateur est surpris de se retrouver dans un premier temps dans un univers satirique à la Wake in Fright puisque la première victime du sanglier est une militante de la défense du droit des animaux qui débarque dans un univers où règnent des ploucs bas du front massacrant le kangourou comme dans le film de Ted Kotcheff. On retrouve les mêmes bars crasseux et leur clientèle buvant bière sur bière tandis que le soleil écrasant rend l’atmosphère irrespirable. Mulcahy renvoie d’ailleurs dos à dos ces chasseurs abjects, adeptes du viol, et la militante idéaliste qui se prend un retour de la réalité en pleine figure (la manière dont le sanglier la tue évoque également un viol).

Poisseux et oppressant

La suite est plus conventionnelle même si Mulcahy parvient à maintenir pendant toute la durée du métrage un climat poisseux et oppressant. Certaines scènes restent assez impressionnantes, à l’image de cet homme attaqué par les sangliers alors qu’il s’est réfugié au somment d’une éolienne.

Il manque sans doute le vertige métaphysique qui irrigue les grands films abordant cette thématique de la révolte des animaux (donc de la Nature) contre l’humanité (Les Oiseaux d’Hitchcock en premier lieu) mais Razorback, malgré certains tics et une esthétique parfois datée, est un film suffisamment tenu et bien conçu pour tenir en haleine le spectateur pendant une heure et demie.

Razorback (1984) de Russell Mulcahy avec Gregory Harrison, Arkie Whiteley (Editions Carlotta films)

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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