La cérémonie médiatique qui couronne le début d’une nouvelle année scolaire vient de commencer. À grand renfort de duplex, on bat le rappel des troupes. Mais, qu’en est-il de ces enseignants qui ne la feront pas, cette rentrée ? Cette année encore, combien de démissions, combien de disponibilités, combien de détachements ont été octroyés à des enseignants broyés ? L’administration se garde bien de communiquer les chiffres officiels de cette défection massive. C’est que l’Education Nationale est devenue une Grande Muette. Seules les associations qui aident les enseignants à franchir le pas et à se reconvertir communiquent sur le sujet. Ainsi, l’une des plus importantes, « Aide aux profs », a constaté durant le seul mois d’août une hausse de 56% des sollicitations pour des renseignements et autres conseils. Pour un nombre non négligeable des enseignants, la rentrée s’effectue à reculons. C’est sans compter ceux qui au bout de quelques semaines ou de quelques mois se mettront en arrêt maladie pour une durée indéterminée. Commencera alors le casse-tête des remplacements et des cours qui resteront non assurés.

Pour comprendre le malaise du corps enseignant, et notamment des jeunes, il faut connaître le parcours de la majorité d’entre eux. Contrairement aux idées reçues, la plupart des futurs enseignants ne sont pas fils de profs. En effet, ceux de la génération précédente qui connaissent les rouages de l’orientation et qui ne sont pas fous conseillent pour la plupart à leurs rejetons de faire toutes sortes de métiers sauf celui-là. On sait que les familles françaises sont travaillées par une hantise, celle de l’orientation de leurs enfants. Une question lancinante les taraude : comment échapper au déclassement social ? En ces temps de chômage massif, deux choix s’offrent aux 18-25 ans : passer les concours ou se lancer dans des filières courtes, IUT ou BTS, qui s’avèreront être des voies semées d’embûches, ne serait-ce que pour obtenir un stage en entreprise, parfois même décroché grâce à un coup de pouce familial. En 2006, lorsque les français sont descendus dans la rue pour refuser le CPE, qui prévoyait une période d’essai bien plus importante pour les salariés, ce n’était pas un caprice, c’était une résistance à l’encontre de la précarité qui menaçait les enfants des classes moyennes. Des parents dont l’aîné qui a trente ans vit toujours chez eux parce qu’il multiplie les CDD et les intérims et qu’il ne parvient pas à se loger seul, ont raison d’être inquiets pour le cadet. Ils lui conseilleront d’entrer dans la fonction publique car, après l’obtention du concours, elle propose encore le graal du CDI. C’est que les familles lambda qui ne bénéficient pas de passe-droits ne veulent pas s’appauvrir. Elles n’ont qu’une obsession : caser leurs enfants. Alors, les bons élèves font cinq années d’études pour décrocher le CAPES ou l’agrégation. Mais une fois en poste, ils se rendent compte que l’investissement moral et financier de ces années d’études et les savoirs acquis se révèlent très éloignés du niveau abyssalement bas de certains élèves. Parfois, ils se retrouvent même devant des enfants, tout juste débarqués en France qui, en troisième, ne font pas la différence entre un triangle et un rectangle mais qu’il faut tout de même préparer au brevet, ou qui en sixième ne parlent pas un mot de français. C’est là que la joie de l’obtention du concours laisse place à l’amertume.

Aussi, une fois qu’ils sont dans le public, les jeunes fonctionnaires aspirent-ils de plus en plus au privé. Leurs parcours s’inscrivent sous le signe de la reconversion. La fonction publique à papa où l’on faisait carrière jusqu’à la retraite, c’est fini. Les défections sont générales. De fait, chez certains fonctionnaires issus de la classe moyenne, les passerelles entre public et privé ne sont plus un tabou. Ces jeunes sont le plus souvent issus de famille sans patrimoine ni économies nécessaires pour mettre d’emblée l’argent sur la table pour créer leurs entreprises. Qu’à cela ne tienne, après quelques années d’exercice, le jeune prof qui a contemplé le désastre sur le terrain prendra une année de disponibilité, financera sa formation par ses propres économies, pour mettre ses compétences au service d’une entreprise. Ces jeunes, derniers reliquats de la méritocratie à la française, enfants d’employés, de petit chefs d’entreprises ruinés ou de paysans ne considèrent leur entrée dans la fonction publique que comme un passage vers autre chose. « Taïaut, taïaut !», entend-on au loin. On observe le même phénomène parmi l’élite des jeunes fonctionnaires. Les agrégés issus de l’Ecole Normale Supérieure démissionnent ou sollicitent des disponibilités pour créer leurs start-up. Si les vocations pour passer les concours de l’enseignement s’effondrent de manière générale et également à l’ENS, c’est que ces étudiants issus de parcours d’excellence préfèrent se lancer dans l’édition, le journalisme ou encore la finance plutôt que de subir les invectives d’une partie de la population qui estime que le « service public », c’est avant tout un service de droit absolu sans le devoir du respect en contrepartie. Parallèlement, pour ceux qui poursuivent leurs carrières, s’ils ne parviennent pas à relativiser ce qu’ils vivent, à iriser le réel de jolies couleurs, la dépression les guette. Ils finissent par démissionner ou par s’expatrier. En effet, ils en ont soupé de la diversité, ils en sont revenus et n’aspirent qu’à une chose, comme le reste de la société française, surtout qu’elle ne soit pas en bas de chez eux.

Selon un récent sondage CSA pour RTL, 58% des parents ne sont pas satisfaits de la qualité de l’enseignement et notamment de l’absence de formation face aux conflits quotidiens. En effet, il ne s’agit plus de transmettre des savoirs mais de faire la police. Que l’on se rassure donc, des formations appelées « Gestion de l’agressivité » se multiplient dans les établissements scolaires. Par des jeux de rôles ridicules, il s’agit faussement de trouver des solutions à la violence. C’est la nouvelle passion des politiques français : le bricolage. En réalité, thérapies de groupe et consignes d’indulgence marquent l’impuissance des pouvoirs publics à exercer une quelconque sanction face aux abus. Ainsi, dans les collèges, on évite les conseils de discipline car il ne faut surtout pas renvoyer les élèves, pour que l’établissement soit mieux noté ou tout simplement parce qu’on ne trouve pas d’autre établissement d’accueil. On a donc inventé les pré-conseils de discipline. Les élèves n’y sont convoqués qu’après avoir commis de nombreux incidents. Ce sont des séances étranges où l’élève récalcitrant se répand en excuses, l’air faussement contrit, pour dès le lendemain recommencer ses méfaits, goguenard.

L’apaisement est le maître-mot. Dans les petites villes de Province qui possèdent elles aussi, notamment dans la Vallée du Rhône, des quartiers « sensibles », on change les cartes scolaires pour recréer la mixité sociale qui a disparu pour de bonnes raisons. On fait alors venir des élèves des campagnes. Ceux-là même qui ont fui en périphérie doivent remettre leurs enfants dans les établissements qu’ils voulaient éviter. Les familles plus aisées des centres-villes s’en moquent, elles mettent leurs rejetons dans le privé. Certaines familles de paysans ou de petits employés sacrifient une partie de leur revenu pour que leurs enfants aient droit à une instruction standard. Ne restent alors plus que les malheureux qui n’ont pas les moyens de payer. Ils ont l’assurance de voir le niveau scolaire de leurs enfants baisser. En effet, quand un enseignant réclame le silence toutes les cinq minutes, quand l’ambiance du collège est délétère, quand la violence est ordinaire dans la cour de récréation, les conditions pour apprendre sereinement sont loin d’être réunies.

Dès lors, la désertion d’une partie des troupes de l’Education Nationale se poursuit dans le silence le plus absolu. Ceux qui restent rêvent de terres promises : arrondissements cossus de Paris, la Bretagne, l’Ouest de la France ou la Haute-Savoie. A ce qu’on dit, là-bas, des conditions normales auraient subsisté et l’on n’y transformerait pas le grave en pas grave. Mais, ces régions restent inaccessibles pour ceux qui n’ont pas l’ancienneté suffisante. Alors, vaille que vaille, les petites mains de la République poursuivent leur travail de Sisyphe. Néanmoins, parmi les jeunes profs, les stratégies d’évitements se multiplient pour faire carrière sans passer par les collèges à la population dite défavorisée. Certains frappent aux portes des diocèses pour intégrer les établissements privés sous contrat. Pendant ce temps, Vincent Peillon cause rythmes scolaires en affirmant que c’est « une très grande réforme de justice ». Pendant ce temps, il envisage déjà d’ouvrir le chantier des grandes vacances. Pendant ce temps, il noie le poisson et discute à ses heures perdues dépénalisation du cannabis avec sa cops Cécile Duflot. Qu’ils se réjouissent, en cette matière les collégiens sont plutôt doués.

*Photo: umontereal.ca

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