On dirait qu’il y a du nouveau à l’est, et plus précisément en Pologne… Pour la première fois depuis plus de quinze ans, le ministère polonais de la Défense a lancé un rappel « immédiat » de quelque 500 réservistes, sur un total de 12 000 susceptibles de se soumettre cette année encore aux exercices militaires obligatoires : des manœuvres visant à contrôler leurs aptitudes à la mobilisation et au combat. Et ce n’est pas tout. Publié en mars dernier, un arrêté du même ministère disposait qu’outre les réservistes, tous ceux qui sont médicalement aptes à servir mais qui n’ont jamais subi le moindre entraînement militaire risquent en théorie d’être sommés de se présenter dans une caserne. Il s’agirait alors de milliers de jeunes et de moins jeunes hommes. Last but not least, le ministre Tomasz Siemoniak a invité en personne, sur les ondes de la très écoutée radio RMF, « tout un chacun, âgé de 18 à 50 ans, à participer volontairement aux exercices militaires ». C’est peu dire qu’il a été entendu. Dans les trois jours suivant son intervention radiophonique, les militaires ont reçu les demandes de plus de mille personnes prêtes à enfiler le treillis de combat. Il y aurait lieu ici de saluer l’élan patriotique des Polonais, sauf que nombre de ces volontaires ne correspondaient pas vraiment aux attentes des armées… Abstraction faite de 300 femmes, en principe qualifiées pour les exercices mais dont les militaires ne savent pas bien que faire, d’autres bénévoles, pourtant expérimentés, ont été éconduits. Ainsi n’a pas été retenue la candidature d’un septuagénaire de Varsovie, pas plus que celle d’un homme de 85 ans qui voulait s’inscrire avec son cheval, arguant qu’une fois armé il serait sans égal dans la diversion de l’ennemi. Les uhlans contre les panzers ?  Il y a comme un petit air de déjà vu…

Siemioniak a beau déclarer à qui veut l’entendre que l’appel de réservistes « ne doit pas être associé aux événements actuels, politiques ou militaires », faisant ainsi une nette allusion à la situation en Ukraine, aussi bien dans la rue que dans la presse polonaise on ne parle que de ça. D’une part, depuis février 2014 le ministère de l’Intérieur polonais dispose d’un plan d’action en vue d’accueillir une masse de réfugiés ukrainiens dont on n’a pourtant pas noté l’arrivée, même si les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à chercher un asile en Pologne – quelque 18.000 personnes venues de l’autre rive du Bug tentent actuellement d’obtenir une carte de séjour ou un statut de réfugié. D’autre part, les scénarios catastrophe ont à ce point le vent en poupe que des personnalités d’habitude réservées, et justement appréciées pour leur scepticisme à l’égard de toutes sortes de théories conspirationnistes, s’emploient désormais à imputer aux Russes des intentions qu’ils n’ont (probablement) pas ou pas encore. La palme en la matière semble revenir à Anne Applebaum. Celle-ci, éditorialiste au Washington Post, formée à Oxford et à Yale, lauréate du Prix Pulitzer, a exalté sur le site de Slate.com les bienfaits de l’hystérie : si à l’été 1939 les Polonais s’étaient montrés davantage paranos et moins naïfs, ils n’auraient pu que s’en féliciter quelques mois plus tard. Certes, l’analyse de Mme Applebaum vaut ce qu’elle vaut. Reste qu’on l’évoque et qu’on la discute à Varsovie, tout en essayant d’en atténuer la virulence, parce que c’est Mme Applebaum qui l’a faite. Et Mme Applebaum, faut-il préciser, est aussi la femme de l’actuel président du parlement polonais, lequel a auparavant dirigé le ministère des Affaires étrangères et celui de la Défense. Alors, quand on fait soudainement appel aux réservistes, pense-t-on uniquement à les familiariser avec les nouvelles armes et le nouvel équipement, ou cède-t-on à la tentation de prendre les propos d’Anne Applebaum au sérieux ?

La récente boutade de l’histrion préféré de Poutine et accessoirement chef du parti libéral-démocrate, Vladimir Jirinovski, qui a lancé à la télévision russe l’idée d’utiliser l’arme nucléaire contre la Pologne, serait-elle une preuve suffisante de l’imminence d’une guerre à l’échelle européenne ? « D’après le président Poutine, les déclarations de Jirinovski ne reflètent pas la position officielle de la Fédération », est encline à reconnaître Anne Applebaum sans pour autant lâcher le morceau. « En 2009 et en 2013 l’armée russe a effectivement et ouvertement mené des exercices de frappes nucléaires sur Varsovie », rappelle-t-elle. On le sait. Depuis 2010, la doctrine militaire russe prévoit, dans le cas où l’Etat même serait menacé, le recours à l’arme nucléaire en réponse à une attaque conventionnelle. Mais pour l’instant l’Etat russe n’est pas menacé. Et jusqu’à présent, aussi piqué soit-il, Jirinovski n’a réussi à faire peur à personne, même quand il beuglait qu’il fallait bombarder le Japon et récupérer l’Alaska par la force. A Varsovie toutefois on préfère souffler le chaud et le froid. Donc quant à savoir s’il y aura une guerre ou pas, on affirme sagement qu’il n’y en aura pas et on fait ce qu’il est possible de faire.

Le général, à la retraite, Piotr Makarewicz, ancien Major Général de l’Armée, est de ceux qui calment les esprits. « Nous n’avons aucune importance stratégique ni économique. Quelle valeur représente Varsovie en tant qu’objectif militaire ? Nulle », assène-t-il à ses compatriotes qui aiment à penser que la capitale polonaise n’a rien à envier à Washington en terme de prestige. Cela explique peut-être en partie le fait que les Polonais ont doublé leurs dépenses en matière de défense les dix dernières années, tout en allouant un budget de presque 40 milliards de dollars à la modernisation de leur armée. Ce n’est rien, diront certains. Les Russes s’apprêtent à claquer le double. Voilà de quoi inquiéter les Polonais qui étaient nombreux, ces jours-ci, à saluer les soldats américains dont les convois traversaient le pays dans le cadre de l’opération « Atlantic Resolve ». Organisée officiellement dans le but de « rassurer ses alliés, démontrer sa liberté de mouvement et prévenir toute agression sur le flanc oriental de l’Otan », l’opération a en outre brillamment atteint son but officieux – tirer une langue d’un pied de long aux Russes. Surtout qu’au même moment, la première livraison d’armes non-létales américaines destinée aux forces armées ukrainiennes quittait les avions-cargo de l’USAF. S’il n’y a pas lieu de parler de guerre, il est aussi injustifié de parler de détente.

Face à une crise ukrainienne à l’issue incertaine, l’armée polonaise qui compte 100.000 hommes cherche par tous les moyens à remettre à niveau ses réservistes et à éviter un retour au service militaire obligatoire, comme cela a été le cas en Lituanie. Le souci est que le passage à une armée entièrement professionnelle s’est effectué aux dépens du maintien en état des forces de réserve. A présent, personne ne sait combien des réservistes appelés à se présenter immédiatement dans leurs unités sont réellement aptes à servir et combien travaillent en Angleterre. En dépit des apparences, compter sur l’élan patriotique en cas de conflit armé serait imprudent. Selon un sondage réalisé en mars dernier seuls 29% des Polonais se déclarent déterminés à défendre leur pays contre une agression. Vu le résultat, les militaires feraient mieux de garder le numéro de téléphone de l’octogénaire accompagné de son cheval.

*Photo : Wikimedia Commons

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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