Depuis l’automne, tous les sondages promettent au président conservateur polonais Duda un score de dictateur africain, si bien que le coronavirus est venu stopper une campagne électorale qui n’avait jamais véritablement débuté. Le scrutin sera-t-il reporté ou organisé par correspondance ?


Le coronavirus est officiellement arrivé en Pologne le 4 mars, importé par un homme de 66 ans fraîchement rentré d’Allemagne par autocar. Au bord de la Vistule, on rigole déjà de ce vieillard passé maître dans l’art d’envahir son propre pays. Alors que la Pologne se préparait à commémorer les quinze ans de la mort du pape Jean-Paul II, la réaction du gouvernement a été relativement rapide. Dès le 11 mars, décision a été prise de suspendre le fonctionnement des écoles et des universités.

La France, ce repoussoir

La France a d’ailleurs immédiatement fait figure d’exemple à ne pas suivre. L’appel halluciné d’Emmanuel Macron du 12 mars à « ne pas céder au repli nationaliste » a été perçu comme une obscène curiosité gauloise. Dès le lendemain, la Pologne annonçait la fermeture de ses frontières ferroviaires et aériennes, le rétablissement des contrôles de passeports aux frontières terrestres ainsi que la limitation de l’entrée sur le territoire national à ses ressortissants et aux travailleurs étrangers enregistrés sur son sol. Le même jour, l’état de risque épidémique était instauré, mettant ainsi entre parenthèses la vie culturelle et sportive du pays. Le 20 mars, l’état épidémique était décrété.

Depuis, les rues sont quasiment désertes. Le télétravail est généralisé tandis que seuls ouvrent les magasins alimentaires, les pharmacies et les administrations indispensables. Le confinement de la population est généralisé au moins jusqu’au 3 mai et les possibilités de sortir limitées à quelques exceptions comme aller travailler, faire ses courses ou promener son chien avec obligation de se couvrir le visage. D’après un sondage SW Research, 81 % des Polonais approuvent l’action restrictive de leur gouvernement.

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Alors que la célébration des fêtes pascales a été compromise pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale, la population fait preuve d’une discipline remarquable. Dans ce pays encore ethniquement homogène, la police ne rapporte qu’un nombre infime de cas d’irrespect du confinement. Dans les cités de Varsovie, aucune attaque des forces de l’ordre par des « jeunes » n’a été rapportée. Étonnant lorsque l’on considère que les aides sociales proposées par le gouvernement polonais aux habitants des banlieues sont bien maigres en comparaison de ce que distribue généreusement son alter ego français.

Deux fois plus de respirateurs qu’en France

Alors que son système de santé a une réputation exécrable, la Pologne dispose de quelque 10 000 respirateurs, soit deux fois plus que la France, ce qui lui permet de se concentrer sur la production locale de 100 000 tests par semaine.

Le 10 avril, date du dixième anniversaire de la catastrophe aérienne de Smoleńsk ayant coûté la vie au président Lech Kaczyński ainsi qu’à une partie de l’élite du pays, le bilan de l’épidémie du Covid-19 s’élevait à 5 955 cas confirmés pour 181 décès. Plus que la pandémie elle-même, c’est l’imbroglio politique entourant l’élection présidentielle du mois prochain qui aiguise les passions médiatiques.

Il faut dire que le gouvernement de la « Droite Unie » dominé par le parti Droit et Justice, triomphalement reconduit en octobre 2019, refuse obstinément de repousser le premier tour prévu le 10 mai prochain malgré les protestations unanimes de l’opposition (de l’extrême gauche à la droite radicale) et la désapprobation de la population (qui souhaite à 77% un report du scrutin selon un sondage IBRiS en date du 30 mars). Dans un premier temps, le pouvoir a expliqué que tout allant pour le mieux dans le meilleur des mondes, il n’y avait aucune raison de modifier le calendrier électoral.

Le 28 mars, le Sejm votait cependant une première modification du code électoral permettant aux personnes de plus de 60 ans ainsi qu’aux individus placés en quarantaine de voter depuis chez eux. Le 3 avril, Jarosław Kaczyński déclarait qu’un report des élections serait « contraire à la Constitution » alors que celle-ci prévoit justement une telle possibilité en cas d’instauration de l’état d’urgence. Le 6 avril au soir, la procédure de vote par correspondance était étendue à l’ensemble des citoyens polonais et devenait la seule possibilité de participation au scrutin. Pour le parti de Jarosław Kaczyński, l’objectif est clair : il s’agit de tout faire pour que le scrutin puisse se tenir à la date prévue afin de consacrer la réélection du président Andrzej Duda.

Au secours, la crise arrive

Depuis l’automne, tous les sondages promettent en effet au locataire du palais du Belvédère un résultat de dictateur africain, si bien que le coronavirus est venu stopper une campagne électorale qui n’avait jamais véritablement débuté. Ainsi, une enquête IBRiS en date du 2 mars donnait Andrzej Duda en tête avec 41% de voix, suivi de la candidate libérale de la Plateforme Civique Małgorzata Kidawa-Błońska avec 23%, puis du candidat centriste du Parti paysan polonais Władysław Kosiniak-Kamysz avec 11%, du journaliste catholique de gauche « indépendant » (mais créé ex nihilo par l’élite médiatique) Szymon Hołownia avec 7%, du militant LGBT Robert Biedroń avec 6% et enfin du jeune nationaliste de la Confédération Krzysztof Bosak avec 5%, le tout avec 60% de participation.

Mais la direction du parti conservateur au pouvoir est pleinement consciente des potentielles conséquences politiques de la crise économique. Le « bouclier anticrise » de 212 milliards de zlotys mis en place afin de soutenir les entreprises, les travailleurs, le système de santé et les institutions financières est contesté de toutes parts, Krzysztof Bosak dénonçant une « bouée en béton » pour les petits patrons tandis que Robert Biedroń critique un dispositif « insuffisant » pour les salariés. Il est vrai que les mesures gouvernementales ne devraient pas permettre d’éviter l’enchaînement des banqueroutes et la progression du chômage. Une étude de la filiale polonaise du Crédit Agricole pronostique une augmentation massive du taux de chômage déclaré (ne prenant pas en compte le licenciement doublé d’un retour au pays massif de beaucoup de travailleurs ukrainiens) qui devrait atteindre 9,4% de la population active en juin alors qu’il n’était que de 5,5 % en février. Rien qu’au mois de mars, 58 700 entreprises polonaises avaient déjà suspendu (pour 80% d’entre elles) ou définitivement arrêté leurs activités, soit deux fois plus que l’année précédente à la même période. Un report du scrutin à l’automne ou même à l’année prochaine, alors que le virus n’aura selon toute vraisemblance pas été vaincu et que les mécontents seront nombreux, risquerait d’offrir une chance inespérée à l’opposition de reprendre des couleurs à défaut de reconquérir le pouvoir. Conscient de l’importance grandissante de la question sociale, le chef de l’Etat défend habilement les programmes d’aide aux familles et aux retraités mis en place depuis 2015 et traditionnellement attaqués par les libéraux.

Les libéraux ont dérivé à gauche

Ainsi la Plateforme Civique, principale force de l’opposition, a-t-elle très vite vu dans l’apparition du Coronavirus un cadeau béni des dieux. Le parti dirigé par Borys Budka n’a aucun intérêt à ce que l’élection puisse se tenir dans un mois et prône logiquement la proclamation de l’état de catastrophe naturelle afin de permettre le report du scrutin à l’année prochaine. L’ancienne formation de Donald Tusk, autrefois de centre-droit avant de dériver à gauche, est en effet devenue au fil des ans un simple cartel électoral rassemblant le bloc élitaire sur la seule base d’une « opposition totale » au gouvernement populiste de Droit et Justice, si besoin « avec le soutien de la rue et de l’étranger » (selon une expression prisée de la droite). Une posture qui est la principale cause de la déconfiture structurelle du parti. Autre raison directe de la débandade des libéraux, l’absence de personnalité de la candidate retenue pour concourir à l’élection présidentielle. La falote sociologue varsovienne Małgorzata Kidawa-Błońska a été envoyée au charbon par les ténors de son parti qui, à couteaux tirés les uns contre les autres, ne voulaient pas assumer la responsabilité d’une défaite jugée dès le départ inévitable. Celle qui n’a à ce jour publié aucun programme électoral se contente d’épuiser ses larmes de crocodile en évoquant les difficultés techniques et les risques de fraudes qui seraient liés à l’organisation du scrutin. Le 29 mars, la candidate de la Plateforme Civique a logiquement appelé au boycott de l’élection et annoncé la suspension de sa campagne.

Passage en force

Des signes de désunion sont cependant apparus sous le soleil radieux de la « Droite Unie ». Quelques heures avant l’enregistrement du vote par correspondance par le Sejm, le vice-Premier ministre Jarosław Gowin démissionnait de son poste sans pour autant faire sortir son petit parti Entente de la coalition gouvernementale. Pour cause, l’ancien leader de la branche conservatrice de la Plateforme Civique rallié en 2015 à la droite avait eu l’audace de proposer un compromis aux députés de la majorité et de l’opposition consistant à modifier la Constitution afin de permettre à Andrzej Duda de rester exceptionnellement aux affaires deux ans de plus (mais sans possibilité de se représenter) et d’organiser le scrutin une fois l’ordre revenu. Un crime de lèse-majesté vain mais payé comptant.

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Il est impossible de savoir si Droit et Justice sortira vainqueur de son passage en force, ni même de savoir si l’élection sera effectivement maintenue. Les médias de droite et la télévision publique TVP appellent en tout cas quotidiennement à l’unité du peuple autour de l’État et du gouvernement tout en traquant les comportements antinationaux d’une opposition dénoncée comme irresponsable.

Un retrait conjoint ?

C’est qu’une participation plus importante que prévue pourrait définitivement achever la Plateforme civique. Les sondages les plus récents indiquent tous un creusement spectaculaire de l’écart entre le candidat présidentiel et ses concurrents sur fond de participation certes réduite mais en progression exponentielle au fur et à mesure que la perspective de la tenue du scrutin se précise. Ainsi, une nouvelle étude IBRiS en date du 7 avril annonce une victoire dès le premier tour d’Andrzej Duda avec 53% des voix, très loin devant un Władysław Kosiniak-Kamysz doublant sur le fil avec 12,5% une Małgorzata Kidawa-Błońska larguée en troisième position avec 11%. Robert Biedroń avec 7%, Szymon Hołownia avec 5% et Krzysztof Bosak avec 3% seraient largement distancés alors que la participation s’élèverait à 36%. Craignant une déconvenue fatale, les libéraux implorent désormais les autres candidats d’opposition d’organiser un retrait conjoint afin qu’Andrzej Duda se retrouve seul face à lui-même, seul moyen d’empêcher légalement la tenue de l’élection. Une stratégie évidemment non-suivie par les intéressés qui veulent voir les cartes rebattues.

Dans le doute, Droit et Justice peut de toute façon déjà compter sur une parade imparable. Le 23 mars, le célèbre brasseur de bière Marek Jakubiak a annoncé avoir rassemblé du fond de sa quarantaine les 140 000 signatures de citoyens nécessaires à l’enregistrement de sa candidature, lui qui n’avait obtenu que 3 500 voix aux législatives d’octobre 2019. Une candidature dénoncée comme fantoche par le quotidien de la gauche morale Gazeta Wyborcza, qui accuse le pouvoir d’avoir engagé tout ce que le pays compte de Biélorusses, Russes et Ukrainiens oisifs pour ficeler en un rien de temps l’affaire. Des allégations en cours de vérification par le Procureur régional de Varsovie.

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