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Caubère, jouir de peur et de rire

Caubère, jouir de peur et de rire
Philippe Caubère / SEBASTIEN MARCHAL

Lettre à un acteur total, écrite en sortant, bouleversé, du théâtre de l’Athénée.


Cher Philippe Caubère,

J’étais il y a quelques jours au théâtre de l’Athénée pour votre spectacle Adieu Ferdinand. À votre sortie de scène, je n’ai su que vous dire, je vous ai simplement salué. Je ne sais en vérité jamais vraiment que vous dire. L’habituel « bravo ! » ou le tristement banal « c’était génial ! » auraient été dérisoires face à la montagne. Face à ce monstre du théâtre que vous êtes.

Car vous n’êtes pas un simple acteur, vous êtes l’acteur, vous êtes une incarnation du théâtre et de sa liberté. Une incarnation du théâtre tel qu’il devrait être et tel qu’il n’est plus vraiment. Une incarnation du théâtre des acteurs.

Le plateau est nu, la chaise est au centre de la scène, le rituel peut commencer. Ce rituel sacré de votre théâtre. Vous voilà seul face à la foule. Seul à les dompter, à les séduire, à les fasciner et finalement… à les faire jouir ! Une belle passe pour quelques dizaines d’euros où chacun trouve son compte. Vous nous faites jouir de peur et de rire. Le rire… car vous êtes un acteur comique. Et quelle importance de faire rire les gens ! Ce rire si souvent méprisé par une certaine intelligentsia théâtreuse. Comme le disait Guitry dans Deburau : « À ceux qui font sourire on ne dit pas merci. / Je sais, oui, ça ne fait rien. Sois ignoré. / Va donc, laisse la gloire à ceux qui font pleurer. / Je sais bien qu’on dit d’eux qu’ils sont “les grands artistes”. / Tant pis, ne sois pas honoré. / On n’honore jamais que les gens qui sont tristes. » Enfin… vous êtes heureusement bien loin d’être ignoré.

Moi qui suis pourtant un grand amateur de beaux costumes et de décors grandioses, avec vous nul besoin de cela. Vous êtes le costume, vous êtes le décor. Vous portez dans vos yeux le monde que vous jouez. Cela me rappelle Galabru qui parlait (à peu près en ces termes) de Raimu : « Lorsque Raimu jouait un Pagnol, il entrait en scène et c’était tout Marseille qui entrait avec lui. On pouvait voir dans ses yeux le Vieux-Port et sa foule. C’était un acteur symbolique. » Je crois que c’est aussi ce que vous êtes.

Et puis, quel bonheur d’entendre votre parole politiquement incorrecte ! J’ai à chaque fois que je viens vous voir jouer l’impression de m’asseoir religieusement dans la salle, d’attendre qu’elle s’emplisse de gens comme moi, que les portes soient closes, qu’elles nous séparent enfin du monde raisonnable afin de me délecter en cachette de la liberté de votre œuvre. En ces temps où la morale petite-bourgeoise gagne du terrain, où l’on pense même à réglementer la séduction, écouter votre ode à la liberté m’est essentiel. À la liberté de désirer et d’explorer le désir, de séduire, de draguer (même peut-être maladroitement) et de se foutre du « qu’en dira-t-on ? » !

Dans ce monde du théâtre où l’acteur, détrôné par le metteur en scène, perd de plus en plus sa place, faire l’apologie de l’acteur (comme vous le faites) est devenu très subversif. Mais vous résistez, vous ne pliez pas. Et les résistants donnent l’espoir à la jeunesse qui elle non plus ne veut pas plier, ne veut pas s’incliner face la dictature culturelle.

Grâce à vous, je me dis que le théâtre que je vois (ou peut-être que j’imagine) se mourir à petit feu n’est pas encore tout à fait mort et qu’il ne le sera d’ailleurs probablement jamais. Il sera toujours sauvé par quelques marginaux de « la culture ».

Je me dois aussi, pour conclure, de saluer la jeunesse que vous portez en vous. Cette jeunesse intacte. Lorsque vous jouez le jeune Ferdinand, vous ne jouez pas un jeune homme, vous l’êtes simplement. Le temps qui passe est impuissant contre vous. Le feu est toujours là, il brûle plus que jamais. Vous êtes un éternel jeune homme, à l’indestructible enfance et à l’infatigable beauté.

Pour tout cela, merci.

Vive les acteurs, vive vous !

A voir : “Adieu Ferdinand !” jusqu’au 12 janvier 2018 au théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet.

Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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est comédien.

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