Province de Kandahar. Photo : lafrancevi.

Voilà que vient de paraître un livre de plus, que vous ne lirez sans doute jamais, sur la guerre en Afghanistan : Les brouillards de la guerre. Dernière mission en Afghanistan. Vous ne le lirez pas parce que la guerre en Afghanistan ne vous intéresse pas. Faisant preuve d’une grande lucidité, son auteur, Anne Nivat, remarque : « Tout conflit qui dure finit par lasser et on préfère finalement l’oublier ». En effet, hormis une brève période de « grâce médiatique » à son déclenchement à l’automne 2001, la guerre en Afghanistan avait presque réussi à se faire oublier. Jusqu’au 18 août 2008 au moins, date à laquelle une section de parachutistes du 8e RPIMa et un élément du régiment de marche du Tchad (RMT) sont tombés dans une embuscade dans la vallée d’Uzbin, les Français faisaient semblant d’ignorer qu’ils avaient des soldats engagés en Afghanistan. Mais il est difficile d’ignorer la mort au combat de dix hommes. S’est alors produit ce que Jean-Dominique Merchet appelle « l’effet Palestro » en référence aux gorges de Palestro en Kabylie où un groupe de soldats français s’était fait décimer, le 20 mai 1956. Le choc de l’opinion publique à l’annonce de leur mort avait provoqué la prise de conscience collective de la participation de la France à une guerre atroce. Comme cela avait été le cas pour la guerre d’Algérie, il a fallu attendre un événement dramatique pour que l’opinion se « réveille » et reconnaisse, nonens volens, que la France était activement engagé dans une guerre en Afghanistan. Et Jean-Dominique Merchet en spécialiste des questions militaires de noter : « Le temps de l’opinion publique n’est pas celui des historiens ni celui des acteurs politiques. Il n’est même pas celui des journalistes. ». Un constat qui n’est que partiellement juste…

Car il y a encore quelques journalistes qui, comme Anne Nivat, revendiquent le droit à « la lenteur » et s’octroient le luxe de pratiquer le reportage « à l’ancienne ». Cela suppose une présence quasi continue sur le terrain, une considérable prise de risques, un mélange de patience, d’abnégation, et d’humilité afin de nouer un réseau de contacts locaux sans chercher à séduire les lecteurs. Anne Nivat se consacre au journalisme anti-scoop. Cela force le respect. Mais cela peut également agacer… Car dans l’idée du « reportage à l’ancienne » il y a une promesse, sinon une prétention, à présenter « tous » les points de vue, une pléthore d’opinions diverses pour ne pas dire contradictoires. De fait, Les brouillards de la guerre décrit la guerre telle qu’elle est vécue des deux côtés : par les soldats de l’OTAN comme par la population afghane.
L’immense mérite de cette approche est de restituer la complexité de la situation, analysant minutieusement les us et coutumes des militaires d’une part, des civils afghans d’autre part, révélant le décalage entre les intentions des premiers et le ressenti des seconds.

Cependant, cette méthode fait de l’Afghanistan d’Anne Nivat un pays dilué dans l’objectivité journalistique. Un pays où tout le monde a quelque part raison, ce qui revient à dire que personne n’a complètement tort, que tout le monde est d’une manière ou d’une autre responsable du regain de violence et donc que personne n’est entièrement responsable. Mais le souci d’impartialité de l’auteur semble aussi lui interdire tout sens de l’humour. Anne Nivat remet à ses lecteurs un document sérieux, un témoignage prude et sans la moindre concession à toute ironie ou persiflage aussi innocents qu’ils puissent être. Comme si l’absurdité de la guerre en général, et de cette guerre en particulier, interdisait tout rire ou sourire.

Un exemple parmi d’autres : à l’hiver 2010-2011, Anne Nivat fait un passage à Kandahar Airfield, dite KAF, deuxième base militaire alliée en Afghanistan après celle de Bagram. L’extravagance louftingue des lieux n’échappe pas au regard du grand reporter : les promenades baptisées du noms de grandes villes américaines, les salons de massage, les centres de récréation, les pancartes plus hilarantes les unes que les autres, comme celle avertissant le personnel féminin du risque d’ « assauts sexuels » ou telle autre incitant les soldats français à s’inscrire à un concours de pétanque. Bref, c’est savoureux. Reste que le style choisi pour la narration n’a pas assez de fougue pour libérer un fou rire cathartique chez le lecteur.

Cette insipidité stylistique, volontaire ou non, n’est pas sans intérêt lorsque Anne Nivat s’attaque aux questions tactiques de la chose militaire. La sacro-sainte stratégie de la contre-insurrection (COIN), défendue successivement par le général Stanley McChrystal, ancien commandant des forces de la coalition, puis par son successeur, David Petraeus, est ainsi examinée à l’épreuve du terrain pour conduire au décevant constat de son inadéquation quasi totale au caractère du conflit. Trop coûteuse et trop exigeante en termes de durée de l’engagement (il faudrait au moins vingt ans pour instaurer une confiance mutuelle entre les militaires et la population), elle s’avère aussi trop contraignante pour être efficace. Ne serait-ce qu’en ce qui concerne les « règles d’engagement » ou, autrement dit, le corpus des droits en matière d’ouverture du feu. La COIN, dans l’objectif est de protéger les civils, impose des restrictions tellement sévères que les insurgés peuvent in fine agir sans être trop inquiétés. Embarquée avec une compagnie de parachutistes québécois, Anne Nivat recueille en outre les paroles de soldats frustrés et désorientés qui lui confient leurs difficultés à accomplir un travail humanitaire pour lequel ils n’ont été aucunement préparés.

En dépit d’efforts de compréhension et de cohabitation pacifique, sans parler des liasses de billets verts distribuées à gogo, les soldats de l’OTAN restent des étrangers aux yeux des Afghans. Ceux avec lesquels la journaliste, dissimulée sous son châdri bleu, partage son quotidien, comparent la situation actuelle avec l’époque de l’invasion soviétique et qualifient les soldats alliés d’« occupants ». Détrompez-vous, il ne s’agit pas uniquement d’insurgés ou de primitifs barbus. D’ailleurs, Anne Nivat répète à qui veut l’entendre que les talibans constituent « une émanation de la population et pas son élément extérieur ». Le problème est que la majeure partie de la population afghane aspire à vivre en dehors du diktat des occidentaux, dans la paix, certes, mais selon ses propres lois et traditions. Que faire des enquêtes indiquant que les Afghans appuient le retour de la charia et les exécutions publiques ? Que dire aux 80 % de parents afghans qui refusent à laisser leurs filles aller à l’école quand bien même les occidentaux passent leur temps à construire des bâtiments scolaires dans les zones les plus reculées d’Afghanistan ? Comment s’en sortir ?

Bien sûr, Anne Nivat évoque la solution dont tout le monde parle depuis un moment : « l’afghanisation ». Cette appellation désigne le transfert progressif des responsabilités politiques et militaires des forces de l’OTAN aux forces afghanes. En théorie, ça sonne bien. En réalité, il n’y a personne vers qui transférer les responsabilités de quoi que ce soit, étant donné l’extrême faiblesse du pouvoir politique, à commencer par la présidence contestée de Hamid Karzaï et l’incompétence de la jeune police afghane. Quant au niveau d’entraînement de l’armée nationale afghane (ANA) il est facile de se le représenter dès qu’on réalise que les soldats onusiens craignent, plus que toute autre chose, les tirs accidentels de leurs camarades de l’ANA.

Que reste-il donc à faire ? Le livre d’Anne Nivat n’apporte pas de réponse à cette question. Il serait bien de débattre, dit l’auteur, sur l’engagement de la France en Afghanistan, comme d’autres pays européens engouffrés dans le même pétrin l’ont déjà fait. 56 % des Français souhaitent le retour de leurs soldats. Mais sur quels arguments et quelle connaissance de la situation se basent-ils ? Il est sain et sensé de s’opposer à une guerre, surtout lorsqu’on ignore sa raison d’être, son déroulement, ses tenants et ses aboutissants. Certes, l’incompétence de la société française en la matière ne résulte pas uniquement de son très faible intérêt pour les problèmes géopolitiques en général et la situation afghane en particulier. Les Français, dont 50 000 soldats sont passés par l’Afghanistan depuis 2002, ont du mal à se représenter une guerre qu’on ne leur montre ni ne leur explique qu’à de rares occasions, souvent liées à des événements tragiques. La responsabilité de cet état de fait revient autant à l’armée qui communique mal et se méfie des journalistes, qu’aux journalistes qui se focalisent sur les événements spectaculaires mais pas nécessairement représentatifs de processus plus généraux.

En ce sens, contrairement aux souhaits d’Anne Nivat, il paraît peu probable que la campagne présidentielle de 2012 se saisisse rationnellement du sujet. On peut le regretter mais sans doute assisterons-nous à un échange d’arguments politico-politiciens, en total décalage avec la réalité de la situation vécue sur place. Les brouillards de la guerre sur la table de chevet d’un Nicolas Sarkozy ou d’un François Hollande… Vous y croyez, vous ?

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