Combien de Français savent-ils qu’une révolution est en train de se produire dans le système éducatif français ? Avec les lois dites de refondation de l’Ecole de la République et de l’enseignement supérieur et de la recherche, les ministres Vincent Peillon et Geneviève Fioraso n’ont pas seulement remplacé les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres) par les ÉSPÉ (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Ils ont assigné des objectifs bien plus importants à celles-ci que ceux-là n’en ont jamais eus. Derrière le nouvel acronyme, ne se cache rien moins qu’un dispositif-clé de formation des enseignants de la maternelle à la licence, destiné à forger une seule et même communauté par le pédagogisme.

Mises en place à marche forcée au cours de l’été,  les ÉSPÉ ont accueilli leur public, début septembre, dans une certaine improvisation, mais non sans esprit de suite. Ébahis, les étudiants ont découvert leurs emplois du temps qui faisaient la part belle à la « psychologie de l’apprenant » et aux dernières théories des sciences de l’éducation chères au tandem Meirieu-Dubet, au détriment de l’enseignement de leur discipline. Naïfs, la plupart d’entre eux avaient pourtant choisi le beau métier d’enseignant pour transmettre l’amour d’une discipline. Stupéfaits, ils ont aussi été encouragés à s’inscrire dans des concours bivalents de type « lettres-histoire » ou « mathématiques-sciences ». Décontenancés, ils ont enfin découvert que l’évaluation devrait sans doute s’effectuer par d’autres moyens que la notation possiblement traumatisante et que la sanction remplacerait la punition. La substitution sémantique, en apparence anodine, sous-tend le laxisme. Comme ils l’ont répété maintes fois, au fil des mois, les deux ministres entendent désormais placer l’enfant et l’adolescent au centre de l’enseignement ; comme ils ne l’avoueront jamais, ils espèrent accompagner la baisse générale du niveau, faire des économies et, accessoirement, gérer plus facilement le « stock » d’enseignants en facilitant leur interchangeabilité.

Vincent Peillon et Genevière Fioraso ont officiellement inauguré à Caen, jeudi 3 octobre, les ÉSPÉ. L’auditoire a entendu le ministre de l’Éducation nationale se présenter en nouveau Ferry (Jules, pas Luc !)… sans la conviction, ni la bonne foi de son illustre devancier. Venant d’un ancien professeur de philosophie qui se pique d’histoire et qui dit vénérer la troisième République, la déception fut grande !

Que penser, en effet, d’un ministre de l’Éducation nationale qui n’a pas hésité à déclarer qu’avant sa réforme les enseignants de CP étaient mis devant les élèves sans formation ? Que faisaient-ils donc alors dans les IUFM ? Il nous faut rappeler qu’à l’origine ils s’y préparaient au concours de recrutement en un an puis, devenus enseignants stagiaires, complétaient leur formation pendant une année supplémentaire. Avec la réforme de la mastérisation lancée par la précédente majorité, ils avaient vu leur cursus de futurs enseignants s’allonger d’un an. Ils demeuraient en effet étudiants au sein de ces IUFM désormais intégrés aux Universités pendant deux ans (masters 1 et 2), puis devenaient fonctionnaires stagiaires pendant une année d’accompagnement sous la responsabilité de l’inspection. Le pédagogisme faisait déjà des ravages, mais il était canalisé et ne constituait qu’un enseignement parmi d’autres tandis que le savoir disciplinaire, quoiqu’en régression, demeurait prépondérant.

Las, les nouvelles ÉSPÉ feront du pédagogisme à haute dose que Vincent Peillon et ses conseillers baptisent désormais « didactique » pour mieux faire passer la pilule, tout en expliquant que pour sauver l’école, l’important est de savoir enseigner, non de maîtriser le programme à enseigner. En d’autres termes, les futurs professeurs apprendront moins de français, de mathématiques ou d’histoire, mais ils apprendront à enseigner ces matières et à les rendre plus attractives. Quant à leurs élèves, ils auront pris plaisir, du moins l’espère-t-on, à apprendre l’ersatz de savoir qu’on leur proposera.

Vincent Peillon a conclu son discours de lancement des ÉSPÉ en désignant les futurs professeurs comme les « nouveaux hussards noirs de la Ré­publique ». À la seconde même où il prononçait ces mots, une pluie tonitruante s’abattait sur l’amphithéâtre où il parlait et sortait brusquement l’auditoire de sa torpeur. La réalité se rappelle parfois aux hommes au beau milieu de leurs rêves ou des illusions dont on les berce. Les hussards noirs de Ferry et de Péguy étaient chargés de mener le combat de l’instruction, de donner aux jeunes les armes pour trouver leur place dans la société et de forger des citoyens ; ceux de Peillon risquent bien d’accompagner au tombeau les savoirs fondamentaux, de former des bataillons de chômeurs et de ne jamais faire entrer les jeunes générations dans la carrière quand leurs aînées n’y seront plus.

*Photo : ROBERT BEAUFILS/SIPA. 00666659_000019.

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