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Pas de printemps pour les poètes

Pas de printemps pour les poètes

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Le Printemps des poètes est mal en point. Le ministère de l’Éducation a réduit sa subvention, soit un manque à gagner de 60 000 euros. Cette manifestation qui avait survécu à dix ans de droite (bornée, brutale, ignare) se voit menacée par la gauche, ontologiquement amie, comme chacun sait, de l’art et de la culture. Je comprends l’amertume de ceux pour qui elle était une occasion de faire connaître leurs travaux, et de son architecte, mon amical confrère Jean-Pierre Siméon. Nous n’aurons bientôt plus que la RATP pour nous fournir, entre « SOS Malus » et « Yes, I speak business english ! », quelques lambeaux niais ou pompeux de ce qu’elle juge être la poésie.[access capability=”lire_inedits”]

J’aimerais, cela dit, poser le problème autrement. Il y a des poètes, une multitude, et même d’excellents. Il y a (même en petit nombre) des lecteurs de poésie. Et il y aura encore, sous cette forme ou une autre, des lectures de poésie, des « événements » et autres « rencontres ». Le grand fait contemporain que ces péripéties occultent, c’est le divorce entre la création poétique et la société humaine.

Kundera évoqua la perspective d’une Europe sans poètes. Lakis Proguidis[1. « La Fracture humaine », Balises n° 3-4, Bruxelles, 2003.] s’est efforcé de cerner le problème : « Le destinataire de la poésie n’est pas le ou les publics, mais l’homme. Ce ne sont ni les poètes, ni les poèmes, ni les lecteurs qui manquent aujourd’hui, c’est la poésie. » J’ajouterai que la question n’est pas celle du nombre de livres vendus, mais de ce que Proguidis appelle « la mesure » : « Il y a de la mesure […] là où l’homme fait l’expérience de l’homme, là où l’homme comprend qu’il n’arrivera à aucune expérience authentiquement humaine s’il ne passe pas par l’acquiescement de l’autre, s’il n’est pas mesuré par son semblable. »

La poésie, en ce sens, fut politique. Goethe incarna l’Allemagne, Camoëns le Portugal. François Ier, Louis XIV choyaient « leurs » poètes, ils les surveillaient même. William Marx[2. L’Adieu à la littérature, Éditions de Minuit, 2005.] a défendu l’idée que le procès fait à Baudelaire témoignait, paradoxalement, de l’importance accordée par la société bourgeoise à ce qu’un poète écrivait : les poursuites pénales étaient, en somme, l’avers d’une sollicitude.

Avec toute la mythologie romantique qu’on voudra (qui focalise sur le personnage plus que sur l’œuvre), Dante, Le Tasse, Byron, Milton furent en quelque sorte des phares. (Borges fait observer que, pour eux, la postérité « monnaya un symbole », la prison, l’exil, la cécité ; c’est le cas pour Pessoa dont, en général, on connaît au moins une chose : sa malle.) Et avec tous les malentendus qu’on voudra, Lorca ou Maïakovski incarnèrent une part de la conscience contemporaine.

Allons plus loin. Lorsque l’auteur inconnu de la Cantilène de sainte Eulalie pose quelques vers en langue romane (et non plus en vers latins comme Ausone ou Fortunat), il modifie l’appropriation par son époque du langage et du chant. L’invention du sonnet par un poète obscur du XIIIe siècle devint pour toute l’Europe une sorte de shibboleth. De même le surréalisme, quoi qu’on en pense, a-t-il posé une question de fond à l’expression humaine. Tout cela participe à ce que Proguidis nomme la « dynamique sémantique ». Quelles que soient mes tentatives (et quelques bonnes surprises) pour lire ce qui s’écrit aujourd’hui sous l’étiquette « poésie » (abhorrée, bien sûr, des éditeurs et des médias), la seule question que je me pose est celle du mystérieux silence qui s’abat entre elle et moi. Je ne la sens pas toucher à mon, à notre expérience quotidienne et collective du parler et du dire. Est-ce ma faute ? Celle des médiocres poètes ou même des bons (que nul ne se soucie d’ailleurs de départager)? Je ne crois pas que la poésie ait déserté ce monde. Ce que je sais, c’est que ce monde ne lui demande plus rien.[/access]

*Photo : L’imaGiraphe (en travaux).

Novembre 2012 . N°53

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier livre paru : <em>La langue française au défi,</em> Flammarion, 2009.

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