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Finkielkraut intime


Finkielkraut intime
© Photo : Hannah Assouline

Dans son dernier livre, le philosophe qui estime que « l’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question » parvient paradoxalement à garder l’esprit léger.


Il m’arrive quelquefois d’écouter l’émission Répliques, d’Alain Finkielkraut, la nuit, dans le silence des prés au repos. J’aime sa voix claire et apaisante, à la diction à la fois énergique et suave, avec découpe parfaite des syllabes. Cette émission diffusée sur France Culture depuis 1985 permet la confrontation d’idées de manière courtoise. Le contradicteur y est respecté. L’auditeur, attentif, s’enrichit. On est loin du brouhaha généralisé qui transforme le débat en duel où la pensée est toujours perdante. Je me souviens de l’émission consacrée à Milan Kundera. L’un des invités, le regretté Benoit Duteurtre, avait avoué : « Kundera m’a apporté ce regard sur le monde, ce sens du paradoxe, cet amour de la légèreté. » On pourrait dire la même chose du nouveau livre de Finkielkraut, Le cœur lourd. Oui, malgré ce titre que Finkielkraut explique à la dernière ligne, une certaine légèreté domine dans les réponses aux questions posées par Vincent Trémolet de Villers. La légèreté au sens où l’entend Kundera, témoin de Finkielkraut à son mariage, c’est-à-dire un sérieux qui ne se prend pas au sérieux, car la finitude de la vie nous est rappelée chaque matin par les rides aperçues dans le miroir.

L’ami des bêtes

L’idée de la conversation est intéressante. Elle rend l’ouvrage plus vivant, sa pensée « s’essaye », comme celle du cavalier Montaigne dans Les Essais, elle bifurque, prend un chemin de traverse, saute l’obstacle, revient sur la piste principale, développe davantage, digresse au petit trot, évite les ronces, puis finit par livrer, toujours au trot, une part secrète, jadis préservée. On apprend qu’une vache est gravée sur son épée d’académicien – élu au fauteuil de Félicien Marceau – et qu’il voue une véritable passion pour l’animal. Ces bêtes, faussement empotées, n’atteignent jamais la vieillesse. On les exploite et quand elles ne produisent plus de lait, on leur tranche la gorge. L’élevage industriel ne leur donne aucune chance. Celles qui vivent à l’air libre, quand arrive le printemps, sortent de l’étable et gambadent dans les champs. Elles sont heureuses, mais oui. Finkielkraut : « J’ai vu, de mes yeux vu, la danse des vaches, je n’oublierai jamais ce spectacle. » L’écrivain continue, malgré l’acharnement des hommes à détruire la nature, à militer « pour des lendemains qui dansent. » Ces bovins, lorsqu’ils voient un être humain, s’approchent de lui, serrés les uns contre les autres, non loin de l’abattoir qui les guettent. Finkielkraut ne peut alors s’empêcher de penser à la déportation de ses parents, la mort de ses grands-parents à Auschwitz. Ils restaient pourtant confiants, souligne l’écrivain. Il cite Elias Canetti : « L’horreur de l’abattoir sur quoi tout est fondé. »

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Son père, il y revient à plusieurs reprises au cours de la conversation. Homme pudique et discret, capable de briser le silence quand on l’interrogeait sur l’indicible épreuve surmontée. Il rapporte l’anecdote suivante : son père est à Birkenau, il est piqué par une guêpe, son visage enfle, il panique. Si un SS voit sa joue déformée, son compte est bon, c’est l’élimination physique. Le récit est sans pathos, presque détaché, pourtant c’est la vie dans ce qu’elle a de plus terrifiant.

Constats accablants

Finkielkraut se souvient de son enfance, de sa mère attentive, des cours où il fut un élève appliqué. Il se rêve davantage en compagnon de Roger Nimier que thuriféraire de Sartre. Il aime la France de Bourvil et Lino Ventura ; il regarde les étapes de montagne du Tour de France. Il ne déteste pas Léo Ferré, au contraire. Les Beatles lui donnent envie de chanter. Mais il crée, avec quelques copains, une troupe de théâtre. Il confie avoir joué L’Île des esclaves, de Marivaux. La voix, correctement posée et envoûtante, vient sûrement de cette expérience. Il apprécie les poètes, comme Paul-Jean Toulet, Aragon, Michaux, Ponge, Péguy, le dreyfusard acharné, celui qui s’était placé « du côté du salut éternel de la France. » La politique devenue mystique. Voilà qui séduit notre contemporain capital. Car, à travers ce portrait intime et impressionniste, on découvre l’intellectuel engagé. Homme de gauche déçu par la gauche. J’ai lu quelque part cette phrase de lui qui résume la désillusion des progressistes clairvoyants : « C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche. » Le constat qu’il fait de notre pays est accablant. Désordre institutionnel, dette abyssale, effondrement de la culture, illettrisme, confusion générale, haine à tous les étages, dialogue rompu… Ajoutons à cela le pillage planétaire des ressources naturelles. Finkielkraut : « L’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question. » Le régime d’égalité achève le tableau. « Le rien (…) n’étant supérieur à rien, on n’a pas le droit de produire sur lui un jugement de valeur. » Nous sommes en présence d’un flux continu, qui circule entre verticalité honnie et horizontalité exigée, et qui emporte les constructions argumentées et surtout nuancées.

« Le temps est hors de ses gonds » pour reprendre l’expression de Shakespeare. Les empires redeviennent hégémoniques, l’Amérique technofasciste se désengage, laissant les européens face à la Russie. Quant à Israël, il continue de lutter contre l’Iran et ses organisations terroristes approvisionnées en dollars et en munitions par la République islamique. Alain Finkielkraut, Juif polonais athée, né en France et naturalisé à l’âge d’un an, normalien, auteur notamment du remarquable Cœur intelligent, continue de croire, à l’instar de ses parents, qu’Israël est un refuge. Mais, là encore, la donne a changé. L’antisémitisme maurassien a cédé la place à « un antisémitisme d’importation ». « Rima Hassan et Houria Bouteldja, poursuit l’écrivain, sont les porte-parole de la ‘’nouvelle France’’ sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir. » Cette affirmation lui vaut d’être sous le feu des insultes : xénophobie, islamophobie, racisme. Cassandre risque même de tomber sous le coup de la loi et de finir bâillonnée. Défendre Israël, depuis sa puissante riposte après le pogrom du 7-Octobre, c’est être accusé, par la gauche et l’extrême gauche, de soutenir un Etat désormais étiqueté génocidaire. La position de Finkielkraut se complique lorsqu’il critique la politique menée par Benyamin Netanyahou. Ses reproches : « Mener la guerre sans boussole, ne pas avoir de stratégie pour le jour d’après, ne penser qu’à la survie de sa coalition, et s’être mis dans les mains des partis qui risquent de mener Israël à sa perte morale et matérielle. » Et l’essayiste de conclure : « Entre les héritiers de Yitzhak Rabin et les disciples de son meurtrier, je ne peux pas ne pas choisir. » Il enfonce le clou lorsqu’il soutient la reconnaissance de la Palestine. Une chose est sûre : l’intellectuel ne transige pas avec ses convictions.

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Cet enfant de l’après-guerre, parenthèse où l’Histoire, nous disait-on, était en cours d’achèvement, alerte sans relâche sur les dérives post-moderne d’un monde qui se métamorphose. Le retour à l’identité culturelle des peuples fait grincer des dents. Mais comme l’a écrit Kundera : « La culture, c’est la mémoire du peuple. » Et les peuples sont en train de se réveiller. Ils vont réapprendre que la liberté a un prix, qu’il est exorbitant, que la guerre est de retour en Europe – l’Ukraine – et que les civilisations, sans valeurs suprêmes, sont menacées d’effacement.

Après avoir relu mon article, je me dis que cette légèreté, évoquée au début, sera probablement difficile à percevoir. Elle peut même paraître insoutenable. Mais c’est l’essence de la condition humaine.


Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Le cœur lourd : Conversation avec Vincent Trémolet de Villiers, Gallimard. 176 pages




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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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