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Dire le réel en démocratie: le cas Trump–Ilhan Omar et l’impossibilité contemporaine du conflit

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Donald Trump a renouvelé ses propos virulents contre l’élue d’origine somalienne Ilhan Omar, déclarant hier qu’elle « devrait se faire dégager de notre pays ».


Donald Trump avait tenu à propos de la députée Ilhan Omar des propos d’une rare brutalité, qui méritent d’être cités intégralement avant toute analyse :

« Regardez ce qui arrive avec des gens comme Ilhan Omar. Elle vient d’un pays complètement effondré, un endroit en ruine totale. Et au lieu d’être reconnaissante envers l’Amérique de l’avoir accueillie, elle passe son temps à salir notre pays, à lui cracher dessus, à dire que nous sommes mauvais.
Et maintenant, on fait entrer des dizaines de milliers de personnes venant du même pays, du même endroit, et tout cela ne va pas améliorer quoi que ce soit chez nous. Ce ne sont pas des gens qui se lèvent le matin pour travailler dur, pour rendre l’Amérique meilleure. Non. On fait entrer des gens qui n’apportent rien, et si on continue comme ça, on va droit dans le mur.
Je vous le dis : si on continue à accepter n’importe qui, si on continue à faire entrer ce qui abîme notre pays, on va le payer très cher. Nous n’avons pas besoin de ramener chez nous les problèmes d’un pays brisé. Nous avons assez à faire avec les nôtres.
Et Ilhan Omar, eh bien… c’est exactement ça. C’est une catastrophe ambulante. C’est une honte. Elle est un déchet politique — et les gens qu’elle soutient, les gens qu’elle veut faire venir ici, ce sont des déchets aussi. Ce n’est pas ce dont l’Amérique a besoin.
Quand je serai de retour, nous arrêterons ces entrées massives. Nous mettrons un terme à cette folie. Et ceux qui n’auraient jamais dû être autorisés à venir ici, nous les renverrons chez eux. Nous allons faire ce qu’il faut pour protéger notre pays.
Parce que si on laisse entrer des gens venant de pays en échec total, on se dirige nous aussi vers l’échec. Et moi, je ne laisserai pas l’Amérique devenir ça. Pas question. »

Ces paroles très dures, transgressant ouvertement les normes du débat public, ont immédiatement suscité un déluge d’indignations. Elles choquent, bien sûr ; elles doivent choquer. Mais leur violence ne dispense pas de comprendre ce qu’elles révèlent. Et l’on doit rappeler, pour situer l’enjeu, que Trump n’a jamais nourri d’hostilité particulière envers les Afro-Américains en tant que tels : c’est l’immigration récente et sa logique qui sont ici visées, non un groupe racial installé dans la communauté politique américaine.

La brutalité comme révélateur : dire sans médiation

La radicalité du propos trumpien ne tient pas seulement à l’injure ou à la dépréciation de personnes. Elle réside dans la volonté de dire directement une réalité telle qu’il la perçoit : la décomposition d’un modèle d’intégration, l’impuissance de l’État à maîtriser les flux migratoires, l’inquiétude diffuse d’une partie du pays face à une transformation démographique qui semble échapper à tout contrôle.

On peut contester la vision, la réfuter, en démonter les biais ou les généralisations hâtives. Ce serait même le seul terrain légitime de la critique. Mais il faut reconnaître à cette parole ce qui lui donne son efficacité : elle ne cherche pas à ménager ce que nous appelons aujourd’hui, souvent de manière purement esthétique, le « politiquement correct ». Trump parle comme si la démocratie se réduisait à l’énonciation sans médiation de son propre jugement. Il le fait au nom de ce qu’il considère comme la vérité factuelle — et que ses adversaires qualifieront immédiatement de fantasme ou de haine.

La surprise n’est pas là où l’on croit : ce n’est pas qu’un dirigeant parle ainsi ; c’est que l’ensemble du système politique soit devenu incapable d’y répondre autrement que par l’excommunication morale.

L’allergie à la conflictualité : quand le désaccord devient faute morale

Il faut ici mesurer ce que révèle la réaction en chaîne déclenchée par ses propos. On n’opposera pas à Trump des chiffres, des analyses sur les effets socio-économiques de telle immigration, ni même une réflexion sur ce que signifie accueillir en masse les ressortissants d’un pays en effondrement institutionnel. On lui opposera un mot : racisme.

Le recours immédiat au registre moral est devenu l’outil ordinaire de l’argumentation politique. Il évite précisément de répondre au fond : que représente l’immigration somalienne aux États-Unis ? Quels sont les critères d’intégration ? Quelle articulation entre accueil des personnes et exigences de cohésion nationale ? Quelles responsabilités pour celles et ceux qui, entrés dans la communauté politique, s’attaquent ensuite à ses fondements symboliques ?

Ces questions légitimes sont devenues interdites parce qu’elles font sentir la dimension conflictuelle inhérente à toute démocratie vivante.

Car c’est bien là que se situe le cœur du problème : nous sommes les héritiers de sociétés qui ont voulu conjurer la conflictualité, non pas la réguler. Toute parole heurtant la sensibilité du groupe dominant — ou de ceux qu’il a érigés en figures sacrées — est immédiatement renvoyée dans le registre de l’inhumanité.

L’impensé démocratique : la peur du réel

Ce que Trump montre, dans sa façon d’aller droit au but, c’est la difficulté contemporaine à assumer que la démocratie implique l’autorisation du conflit. Dire ce que l’on pense, non pas dans une forme polie, mais dans une forme tranchée, est devenu suspect. L’individu démocratique, tel qu’il s’est façonné au fil des décennies, refuse désormais de considérer que le désaccord peut être frontal sans être criminel.

Or l’histoire longue des systèmes démocratiques nous enseigne l’inverse : c’est par l’affrontement explicite des points de vue que les sociétés libres ont su s’orienter. Si l’on commence par interdire la parole au nom de son caractère blessant, on finit par rendre impossible toute mise en évidence du réel. Car le réel, par définition, blesse.

Le cas Ilhan Omar : entre appartenance et contestation

L’affaire prend ici une dimension symbolique singulière. Ilhan Omar est à la fois le produit d’une tradition démocratique américaine — celle qui permet l’intégration et la participation politique de personnes issues de sociétés effondrées — et la critique radicale de cette même tradition, qu’elle accuse de racisme, d’impérialisme, d’iniquité constitutive.

Cela n’est pas nouveau : les démocraties modernes ont toujours donné voix à leurs propres contestataires. Mais ce qui change, c’est que l’expression de cette contestation n’est plus perçue comme un élément interne au débat démocratique. Elle devient un signe d’hostilité civilisationnelle.

La difficulté — et c’est là que Trump met le doigt dessus, sans capacité d’élaboration conceptuelle — est de savoir comment une démocratie peut accueillir des personnes issues de mondes qui n’ont pas connu la matrice politique occidentale, tout en préservant les cadres symboliques qui rendent possible la coexistence. Ce n’est pas une question raciale. C’est une question de forme de vie.

Le malentendu fondamental : dire le réel ou le déformer ?

Il serait trop simple de renvoyer Trump à sa brutalité, ou d’en faire un raciste structurel. L’enjeu est ailleurs : comment une démocratie affronte-t-elle l’irruption de paroles qui disent le réel sous une forme insoutenable ?

Car la démocratie ne meurt pas de la brutalité verbale. Elle meurt de la disqualification morale du réel.

Lorsque l’on refuse d’entendre une inquiétude — justifiée ou non — sous prétexte qu’elle heurte, on ouvre la voie à ce que cette inquiétude devienne rage.

La règle du conflit démocratique n’est pas d’édulcorer ce qui se dit. Elle est de l’affronter, d’y répondre, d’argumenter. C’est précisément ce qui a disparu. Les accusations ont remplacé les arguments. L’indignation a supplanté l’analyse.

Trump, paradoxalement, remplit une fonction démocratique essentielle : rappeler que le conflit existe. Mais il la remplit de manière sauvage, parce que la démocratie elle-même ne sait plus l’apprivoiser.

La société malade

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Le bon sens sous les radars


Selon la base de données SCDB, avec 400 radars par million d’habitants, la Belgique est le pays le plus équipé. En 2024, ceux-ci ont rapporté 577 millions d’euros d’amendes routières. Cependant, la Belgique affichait toujours 37 morts par million d’habitants sur ses routes en 2024. D’autres pays, tels le Danemark ou la Norvège, affichent de bien meilleurs résultats avec un taux de radars bien plus faible. Mais probablement aussi un taux d’amendes routières plus faible également. Ce qui explique sans doute que la Belgique ait l’intention d’installer plus de 150 nouveaux radars en Wallonie d’ici à la fin 2025. Et il y en aura pour tous les goûts ! Des radars fixes, des radars tronçons et même des radars de feu ! Qui dit mieux ?

C’est le moment qu’a choisi Jean-Marie Dedecker pour poster sur la question. Son nom ne vous dit rien ? C’est normal, car contrairement à d’autres figures pittoresques du royaume, il n’est guère connu au-delà des frontières. C’est regrettable parce qu’il vaut le détour. Armé de bon sens et de franc-parler, c’est un homme politique flamand tonitruant et inclassable. Raison pour laquelle les médias, le monde politique et le troupeau électoral l’ont classé « extrême droite ». Il est vrai qu’il n’est pas d’extrême gauche et semble très peu disposé à ingurgiter la moraline wokiste qu’on nous sert à tous les repas. Parlez-lui plutôt de la bière belge qu’il distribue gratuitement à la cafétéria de la Chambre des représentants depuis qu’elle y a été interdite à la vente.

Ancien entraîneur de judo et auteur en 2010 d’un ouvrage qui a un poil hérissé les écolos, Dedecker est aussi maire. Et voici ce qu’il a tweeté concernant sa ville : « Middelkerke compte 424 km de routes. Il n’y a AUCUN radar fixe ou mobile. Avec 15 accidents, dont 1 grave, pour 100 km de route, c’est pourtant l’une des communes les plus sûres de Flandre en matière de sécurité routière (avec une moyenne de 22 accidents, dont 2 graves) ».

Autrement dit, ici, les autorités ont mieux à faire qu’emmerder les automobilistes, elles ont d’autres idées pour financer les dépenses communales que la répression et les routes y sont sûres. On aimerait que toute la Belgique en prenne de la graine. Et la France ?

Trop de tentations pour les avocats?

Alors que l’avocat parisien Xavier Cazottes est impliqué dans le procès lié à une vaste tentative d’escroquerie visant Total à Nanterre, il fait aussi l’objet d’accusations d’emprunts d’argent répétés dans la capitale. Escroquerie, abus de faiblesse, abus de confiance voire harcèlement: notre chroniqueur s’étonne de l’inaction de l’ordre des avocats et souligne que, malgré ses possibles erreurs, la magistrature demeure globalement à l’abri des corruptions ordinaires des avocats


Il n’y a pas lieu de s’en réjouir, et le magistrat honoraire que je suis le déplore plus que tout autre : depuis quelques années, la morale professionnelle des avocats est mise à mal et leur éthique personnelle fragilisée. Un certain nombre d’affaires, allant de transgressions minimes à des infractions graves, défrayent la chronique, même si je prends soin de préciser qu’elles ne sont pas encore définitivement jugées et que les mis en cause bénéficient, en pareil cas, de la présomption d’innocence.

Ce qui m’intéresse, ce sont les raisons de ces dérives, qui ne concernent évidemment pas l’ensemble du barreau.

Je me revois projeté des années en arrière lorsque, ayant un temps caressé l’idée de devenir avocat, je l’écartai aussitôt pour un double motif : je craignais d’être soumis à trop de tentations de toutes sortes et je sentais que ma personnalité, bien que désireuse de liberté, aurait besoin d’une structure, d’un cadre que la magistrature m’offrirait.

La rigueur qui doit être celle, tout particulièrement, des avocats pénalistes – tant les occasions de fauter sont nombreuses dans ce domaine, compte tenu de la nature de la clientèle et des liens troubles qu’elle peut engendrer – est fondamentale. S’abandonner à la moindre entorse ouvre une brèche susceptible, à force, de conduire à un délitement et à un laxisme progressifs.

A lire aussi: Mont-de-Marsan: peine maximale pour la mère empoisonneuse

Me Pascal Garbarini, que j’ai soumis à la question, avait pointé, pour expliquer cette multiplication d’incidents professionnels, la suppression des cinq puis des trois années de stage obligatoire chez un avocat après la prestation de serment, avant de pouvoir s’installer, lesquelles permettaient auparavant à de nombreux jeunes avocats de se former et d’être attentifs aux mille risques susceptibles de résulter d’une pratique insuffisamment exigeante.

Pour avoir certains exemples dans la tête, je suis persuadé que le corporatisme du barreau est trop souvent un bouclier infranchissable et que les Conseils de l’Ordre n’ont que trop tendance à minimiser les problèmes qui leur sont soumis.

Cette accumulation, ces derniers temps, de griefs, de soupçons ou de scandales liés au comportement d’avocats de plus en plus nombreux n’est pas anodine. Je considère qu’on ne peut guère attendre d’un Conseil qui n’est pas irréprochable sur ce plan une rectitude intellectuelle et judiciaire dans le traitement du fond des débats et dans l’argumentation qu’il lui revient de développer.

Face à ces ombres qui ne cessent de s’amplifier, et sans pour autant encenser la magistrature en tout, j’ai tout de même envie de défendre celle-ci. Si elle peut connaître des dérèglements d’analyse et parfois rendre des jugements ou des arrêts discutables, elle semble toutefois à l’abri des corruptions vulgaires et des dépendances honteuses. Sa responsabilité pourrait être davantage engagée lorsque, de toute évidence, certains de ses actes ou décisions sont si aberrants qu’ils échappent au champ des voies de recours mais son éthique collective ou personnelle est quasiment irréprochable.

Pour schématiser, si le barreau doit résister aux tentations provenant principalement de l’extérieur, les magistrats ont pour devoir de battre en brèche celles qui, en eux-mêmes, pourraient miner leur indépendance et leur liberté.

MeTooMuch ? (Essai)

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Gays for Jordan?

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L’hebdomadaire féminin ELLE s’émeut de la banalisation des homosexuels qui se mettent à voter comme tout le monde…


D’après une enquête du magazine Elle, le Rassemblement national a la cote chez les homosexuels. Deux phénomènes :

  • Le premier n’est pas un secret de polichinelle parce que ce pas un secret du tout. Le RN est le parti qui compte le plus d’homosexuels affichés (comme Jean-Philippe Tanguy ou Sébastien Chenu, fondateur de GayLib). Sur 82 élus masculins, il y aurait 30 à 35 homos.
  • Jusqu’en 2012, les homosexuels votaient massivement à gauche. Mais dans le sondage IFOP cité par Elle, 30 % des homos s’apprêteraient à voter Bardella.

De l’eau a coulé sous les ponts

Tempête sous les crânes militants. Pour la gauche, le lobby LGBT et les journalistes de Elle, les choses sont assez simples : être homosexuel c’est bien, être progressiste c’est bien. L’homosexuel est progressiste et l’extrême droite homophobe. La preuve, le RN est allié avec Viktor Orban. Les mêmes ne reprochent pas à Mélenchon sa complaisance avec les Mollahs. Et eux ne refusent pas le mariage gay comme Orban, ils pendent les homosexuels.  

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Dans les crimes imputés au FN puis RN, l’homophobie suivait de près le racisme et l’antisémitisme. Accusation nourrie par les saillies de Jean-Marie Le Pen sur les sidaïques ou les folles. Lui-même avait comme majordome et plus proche conseiller deux homos. Mais dans la frange catho-tradi très conservatrice de son électorat, l’homophobie était décomplexée. Aujourd’hui, dire que le RN est homophobe est une plaisanterie.

Qu’est-ce qui explique ce changement, l’arrivée de Marine Le Pen ?

La société a changé. Les homosexuels ont gagné le droit à l’indifférence. Il n’y a plus de discriminations à combattre au grand dam des associations qui en cherchent désespérément à l’extrême droite mais ne les voient pas dans nos territoires perdus ou à Gaza.

La vraie homophobie, celle qui casse la figure aux homosexuels, a plutôt cours dans les banlieues travaillées par l’islam radical, pas chez les bourgeois du XVI qui, s’ils en ont, gardent leurs mauvais sentiments pour eux. Gays for Jordan est plus crédible que Queers for Gaza – désolée.

En réalité, les homosexuels ne votent pas plus pour le RN, ils votent comme les autres Français et se fichent totalement des consignes de militants. « Grâce à la banalisation de l’homosexualité, l’orientation sexuelle ne pèse plus autant sur le vote» regrette l’auteur de l’enquête de Elle, Hicham Zemrani. Les homos ne votent pas en tant qu’homos. Cela devrait réjouir le lobby LGBT. Les homosexuels ne sont plus une minorité montrée du doigt, ni une communauté politique. Ce sont des citoyens comme vous-et-moi. Ils votent avec leur tête pas avec leurs fesses.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

La France humiliée mais Boualem libre

Toute la classe politique aurait dû célébrer la libération de Boualem Sansal. Mais perdue dans ses compromissions ou ses renoncements, elle confond prudence et lâcheté. Après les geôles d’Alger, l’écrivain rebelle découvre, en France, le bridage médiatique.


La libération de Boualem Sansal aurait dû être un moment de soulagement, puis de fierté nationale. Elle aurait pu rappeler que la France reste, au-delà de ses contra dictions, un pays qui protège les écrivains menacés, les esprits libres, les consciences dissidentes. Au lieu de cela, elle met cruellement en lumière nos renoncements, notre timidité diplomatique et, plus grave encore, l’abdication d’une partie de la classe politique face à un régime autoritaire. Le contraste est brutal : quand la France hésite, recule ou se tait, c’est l’Allemagne qui obtient la libération de Boualem Sansal.

La France a peur d’Alger

Depuis des années, Sansal incarne tout ce que les dictatures redoutent : la parole libre, l’ironie acérée, la critique lucide de l’islamisme et du militarisme algérien. Il n’a jamais renoncé à dénoncer le conformisme, la corruption et la dérive autoritaire du pouvoir d’Alger. Voir un tel écrivain arrêté, humilié, menacé pour ses idées aurait dû déclencher un réflexe immédiat dans le pays des Lumières. Ce réflexe n’est jamais venu.

Pire encore : alors que la société civile s’inquiétait, que des voix académiques et littéraires tentaient de s’élever, les autorités françaises se sont réfugiées dans un mutisme embarrassé. Pas un mot fort, pas une condamnation nette, pas la moindre pression publique, les efforts isolés – quoique courageux – de Bruno Retailleau mis à part. La raison est connue : la France a peur d’Alger. Peur de froisser un partenaire imprévisible. Peur de remettre en question une coopération sécuritaire fragile. Peur, surtout, d’affronter une mémoire franco-algérienne instrumentalisée, que nos gouvernants tentent d’apaiser au moyen de repentances symboliques plutôt que par la défense de principes.

Cette prudence, que certains osent appeler « réalisme diplomatique », n’est rien d’autre qu’une forme de lâcheté. Une lâcheté d’autant plus choquante qu’elle contraste avec la détermination de l’Allemagne. Berlin, sans passé colonial en Algérie, sans dette mémorielle utilisée comme chantage, a agi avec fermeté et célérité pour sortir de sa geôle un écrivain persécuté. Ce simple écart de posture révèle une vérité dérangeante : la France n’est plus, dans cette région du monde, un acteur respecté, mais un pays paralysé par sa culpabilité et incapable d’affirmer ses lignes rouges.

Le naufrage des Insoumis

Plus grave encore est l’attitude d’une partie de la gauche radicale française, au premier rang de laquelle La France insoumise. Au lieu de défendre la liberté d’expression d’un intellectuel persécuté, plusieurs députés LFI ont choisi de le calomnier, l’accusant de « racisme » et d’« islamophobie » – anathèmes automatiques dès qu’un penseur critique l’islamisme ou ses relais politiques. Ils ont voté contre les résolutions appelant à sa libération, préférant s’en prendre à l’écrivain plutôt qu’au régime qui l’emprisonne. L’histoire retiendra leurs noms.

Boualem Sansal n’est certes pas consensuel. Sa critique de l’islamisme est frontale, sans fard. Il ose même critiquer l’islam, ce qui est son droit le plus absolu au pays de Charlie. Son regard sur les dérives identitaires heurte ceux qui confondent défense des minorités et sacralisation d’une religion. Mais c’est cela, précisément, la litté rature : la liberté d’inquiéter, de bousculer, de choquer. Or ce sont des élus de la République qui ont rejoint, consciemment ou non, le camp de ceux qui veulent faire taire les voix dissidentes.

Maintenant qu’il est « libéré », une question se pose : l’est-il vraiment ? Peut-on dire aujourd’hui que Boualem Sansal a recouvré sa liberté pleine et entière lorsqu’il affirme lui-même qu’il devra « modérer » sa parole pour ne pas mettre en danger les siens ? Lui est-il demandé – et par qui ? – de ne pas livrer le fond de sa pensée et le récit de son emprisonnement ? Le gouvernement français, soucieux de préserver ses relations avec Alger, impose-t-il implicitement à Sansal une prudence qui tranche avec son esprit rebelle et effronté ?

À cela s’ajoute un plan média verrouillé, conçu par Gallimard : une première prise de parole sur France Inter, puis une autre sur France Télévisions – ce même service public qui a laissé traiter l’écrivain de raciste et d’islamophobe, et qui n’a jamais rectifié ni assumé les injures de certains de ses chroniqueurs. Qu’un auteur libéré d’une dictature commence son retour par un parcours médiatique ainsi organisé interroge : protège-t-on Sansal, ou encadre-t-on ce qu’il est autorisé à dire ? Il y a quelque chose de terrible dans cette image d’un dissident surveillé par ses libérateurs.

Boualem est certes revenu en France, et c’est heureux. Mais quand retrouvera-t-il pleinement la place qui est la sienne – celle d’un esprit libre ? Tant que subsisteront les pressions politiques, les menaces implicites, les silences prudents et les stratégies d’image pour ne pas froisser Alger, sa libération restera incomplète. Et elle continuera de symboliser, au-delà de son cas personnel, notre renoncement collectif à défendre sans trembler ceux qui parlent librement.

Mont-de-Marsan: peine maximale pour la mère empoisonneuse

La personnalité inquiétante de l’accusée semble avoir été déterminante dans la décision du jury.


Le jury de la Cour d’assises des Landes, à Mont-de-Marsan, devant laquelle comparaissait Maylis Daubon, 53 ans, accusée d’avoir empoisonné ses deux filles dont l’aînée Enéa est décédée dans sa dix-huitième année, a été hermétiquement sourd aux plaidoiries. Estimant que l’hypothèse du suicide de cette dernière était plausible, ses deux défenseurs, Me Carine Monzat et Me Gérard Danglade, avaient réclamé son acquittement pur et simple.

Un procès qui a passionné la ville

Or, tout au contraire, la Cour l’a condamnée mercredi au terme de huit jours d’audience qui ont fait chaque fois salle comble (une durée exceptionnellement longue pour un procès d’assises), à la peine maximale de 30 ans de réclusion requise par le Ministère public. Le jury en a même rajouté en portant la peine de sûreté de 15 ans demandée par ce dernier à 20 ans. Et n’a pas été, davantage, sensible au témoignage de la cadette, Lau, la présumée survivante, âgée de 23 ans aujourd’hui, étudiante en biologie, venue à la barre proclamer avec force l’innocence de sa mère.

Elle avait redit ce qu’elle n’avait cessé de répéter durant l’instruction : qu’elle était convaincue que sa mère ne les avait pas empoisonnées, elle et sa sœur. A l’inverse, elle a chargé son père, Yannick Reverdy, 49 ans, un ancien international de handball, l’accusant de violence envers son épouse. « Je l’ai vu casser la gueule à ma mère, il était très violent physiquement et mentalement », a-t-elle affirmé sans que la Cour cherche à en savoir davantage.

Pas de place au doute

La conclusion de ce procès ne peut que laisser dubitatif. Au fil des audiences, à aucun moment n’a été avancé le moindre élément susceptible d’accréditer que Maylis Daubon avait administré à Enéa, le matin du 13 novembre 2019, entre 50 et 75 cachets de propranolol, un bétabloquant cardiaque qui allaient provoquer sa mort six jours plus tard après avoir été admise aux urgences de l’hôpital de Dax. Alors se pose une question : sur quoi les jurés ont fondé leur intime conviction ? Elle restera sans réponse car les délibérations relèvent du secret.

A l’énoncé du verdict, la présidente, Emmanuelle Adoul, s’est bornée à déclarer qu’ « au regard de la gravité des faits, de la mort d’Enéa, de leur durée, des modes opératoires (…), la Cour a estimé la culpabilité ». Puis elle ajouté que « la vie de Lau (NDLR la cadette) a été sauvée du fait de l’interpellation » de la mère. L’avocat général, Marc Borragué, de son côté, a affirmé que la victime était « affaiblie par une surmédicalisation, avec une soumission chimique qui a entraîné une abolition de son libre arbitre. »

Donc à propos du propranolol, « on lui donne ou elle prend, je ne peux l’affirmer, dit-il, mais l’absorption a été faite dans des conditions d’emprise. » Selon lui, Maylis Daubon a agi sous l’effet du syndrome de Münchhausen. A savoir, a-t-il expliqué : « J’ai emprise sur quelqu’un qui va m’échapper, je ne peux le supporter, je le tue. »

D’un point de vue strictement médical, ce syndrome, selon le spécialiste Eric Binet, « est un trouble factice qui conduit un parent à simuler, exagérer, provoquer chez son enfant une pathologie pour en obtenir une reconnaissance à travers l’assistance médicale qu’il lui apporte ».

Dans les faits, ce 13 novembre, l’accusée n’était pas à son domicile lorsque Enéa a eu en fin de matinée sa crise de convulsions qui allait lui coûter la vie. Elle avait un rendez-vous avec un prof de Lau qui était restée, elle, à la maison. De style gothique, déscolarisée depuis un an, Enéa souffrait de troubles psychiatriques sévères, avec des tendances, selon son entourage, suicidaires. Elle était sous traitement.  L’infirmier était passé à 8h30 lui prodiguer ses soins bi-quotidiens. Il n’avait rien noté d’anormal. Plus tard arrive le petit-ami de Lau. C’est lui qui découvrira Enéa, dans sa chambre, en pleine crise de convulsions. Alertée, la mère arrive dix minutes plus tard, et alerte à son tour les pompiers.

Une personnalité inquiétante

Ce sont eux qui ont la suspicion d’un possible empoisonnement. Ils alertent la police qui ouvre une enquête qui a abouti à l’inculpation de Maylis Daubon. L’analyse toxicologique avait décelé dans le corps de la morte dix fois la dose thérapeutique du bétabloquant en question. Sur les conditions de cette ingestion, « on ne sait rien », insistera la défense. « Avaler autant de cachets, affirmera Me Carine Mongat, c’est impossible. » L’énigme demeure entière. Seul un Sherlock Holmes aurait éventuellement pu la résoudre. L’unique certitude, c’est que, d’après une experte, le poison détecté a été ingurgité au moins deux heures avant.

Deux faits ont contribué à accréditer la culpabilité de Maylis Daubon auprès de la cour, sa personnalité et le stock « impressionnant » de propranolol découvert chez elle lors d’une perquisition. Qualifiée de menteuse invétérée et de mythomane, comment dès lors la croire à sa sincérité lorsqu’elle clame avec véhémence son innocence. Avant que le jury ne se retire pour délibérer, en vain elle a prononcé ces derniers mots : « C’est avec l’énergie du désespoir que je vous dis mon innocence. Je n’ai pas empoisonné Enéa et Lau. » Quant au stock de propranolol, c’est elle qui se l’est procuré à l’aide d’ordonnances truquées et en courant les pharmacies, ce qui indubitablement a très probablement induit le sentiment auprès des jurés de la planification d’un empoisonnement sur la durée.

Ses avocats ont laissé entendre qu’elle allait interjeter appel. Elle a dix jours pour le faire à partir de l’énoncé de sa peine.

Teen Vogue la galère…

Aux États-Unis, la déclinaison de Vogue pour les jeunes fait les frais du mouvement de libération anti-woke. Didier Desrimais raconte.


Petite sœur de Vogue, la revue américaine Teen Vogue a été lancée en 2003. Destinée, comme son nom l’indique, aux jeunes, elle a d’abord traité de sujets propres à la marque : la mode et les célébrités. En 2016, dogme DEI (diversité, équité, inclusion) oblige, Condé Nast, la maison d’édition à qui appartient Teen Vogue, propulse l’Afro-Américaine Elaine Welteroth au poste de rédactrice en chef. La ligne éditoriale est dès lors de plus en plus politique, démocrate et woke.

Entre deux papiers anti-Trump, les juvéniles lecteurs de Teen Vogue apprennent de nouveaux « concepts » – masculinité toxique, privilège blanc, racisme systémique, fluidité de genre, apocalypse climatique, etc. – et découvrent qu’un homme peut être enceint et une femme avoir un pénis, qu’être « non binaire, c’est être libre », que tous les Blancs sont racistes et que Greta Thunberg est une « icône inspirante ».

A lire aussi: France Inter: ce que le militantisme fait à l’humour…

Au nom de la « santé sexuelle » et parce que « le sexe anal est trop souvent stigmatisé », Teen Vogue propose aux adolescents des articles sur la sodomie, agrémentés de chatoyants croquis anatomiques, dans lesquels il est spécifié que le coït anal n’est pas réservé aux homosexuels et que les « non-propriétaires de prostate » (les femmes) peuvent également y prétendre. Récemment encore, et bien que le wokisme batte de l’aile aux États-Unis, les divagations sur le « système patriarco-hétéronormatif » et les élucubrations sur la « crise climatique, symptôme du système colonial et blanc » se multipliaient dans le magazine pour ados à cheveux verts et à idées courtes. Mais… business is business : de nombreuses entreprises abandonnent les politiques « d’inclusion et de diversité » imposées par les groupes de pression « progressistes », mais de plus en plus contre-productives et financièrement préjudiciables. La maison d’édition Condé Nast a décidé de participer à ce mouvement libérateur en licenciant les trois quarts des journalistes de Teen Vogue et en fusionnant ce dernier avec Vogue.com où, avertit diplomatiquement mais fermement l’équipe de direction, il devra se plier à sa ligne éditoriale dépolitisée. Vive le Mouvement de libération anti-woke !

Label affaire

En soutenant une initiative visant à distinguer les médias qui respecteraient les règles du journalisme des autres, le président Macron s’attire les foudres de la presse conservatrice. Labelliser les informations ou les opinions est toujours une mauvaise idée.


Fidèle à lui-même, le président Macron vient donc de nous concocter une toute nouvelle usine à gaz. Toxique le gaz, en l’occurrence en raison du fort remugle de censure qui accompagne la géniale trouvaille.

La formidable idée qu’il vient de nous sortir de son chapeau de clown consisterait ni plus ni moins à attribuer un label de qualité aux organes d’information, à leurs équipes éditoriales et à leurs productions. Un peu comme pour le calendos des verts pâturages et le plat-de-côtes made in Limousin.

Médiatiquement correct

Subtil, le fin penseur tient cependant à rassurer les foules : ce n’est pas l’État qui estampillerait mais « les professionnels de la profession » eux-mêmes. Donc une sorte de comité de la bien-pensance, du médiatiquement correct. Recrutés sur la base de quels critères, ces beaux esprits, et œuvrant en fonction de quelle grille de lectures ? Voilà ce qu’on ne sait pas encore.

Ce que nous savons pertinemment en revanche, c’est l’aveu de faiblesse, l’aveu de détresse qui se cache derrière ce genre de diablerie, dernier refuge, dernière marotte des pouvoirs en perdition. Ces pouvoirs en faillite n’ont en effet plus guère qu’un seul ennemi à redouter : la vérité. La vérité de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font, de leurs échecs, de leurs médiocrités, de leurs compromissions. Alors, on flingue. On flingue la vérité et ceux qui osent prétendre la porter.

Un mot sorti de la bouche du président sonne comme un aveu en la matière. Aveu terrifiant. Il qualifie les médias et les confrères qui le défrisent de « dissidents ». Le mot même qu’employaient les dirigeants communistes de l’URSS et leur valetaille du PCF pour désigner les Soljenitsyne, les Kasparov, les Amalrik, les Lioudmila Alexeïeva et tant d’autres…Oui, quel aveu ! Quel pitoyable aveu !

La patrouille bien-pensante à la rescousse

Volant au secours de cette nouvelle avancée présidentielle, d’aucuns se réfèrent à un label déjà existant, la certification ICJ, en française Initiative pour la confiance dans le journalisme, dont l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) serait à l’origine. L’idée remonterait à 2018. Ce sont des cabinets d’audit tels que Veritas ou Deloitte qui feraient office d’arbitre, et non l’État, tient-on à préciser. En France, 17 médias sont à ce jour certifiés, cela va, nous révèle Patrick Cohen dans une récente chronique de France Inter, de TF1 au Réveil du Vivarais. On s’en doute, sa propre antenne est du lot.

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La démarche en soi ne manque certes pas d’intérêt, sauf que la question de fond reste entière : selon quels critères précis l’accréditation est accordée ou non, et par qui sont désignés ceux qui les édictent, jugent de leur application, qui est garant de l’indépendance des arbitres ? Questions qui évidemment se posent avec une certaine acuité puisqu’on nous apprend que, à ce jour des médias de cent vingt-sept pays de par le monde ambitionneraient d’obtenir ce label, cent vingt-sept pays dont on ignore bien évidemment si la conception et la législation d’État en matière de liberté de la presse, liberté d’expression, liberté tout court, sont équivalentes aux nôtres. Une ironie facile serait de laisser entendre que le fait que les ondes de M. Cohen brillent particulièrement dans ce classement ne serait pas forcément de nature à rassurer sur la fiabilité « déontologique » de l’entreprise. Passons. 

J’évoquais l’écœurant remugle de censure que le président se plaît à agiter avec ce projet qui ne serait donc pas le sien, mais celui de cette fameuse ONG, RSF, dont, cela soit dit en passant, souligner l’engagement idéologique ne saurait lui faire injure.

Cependant, que le président soit remercié pour une chose au moins, car, car tenant ces propos, il nous permet de nous replonger dans ce que la tradition intellectuelle française a pensé et dit par le passé de cette saloperie politique et mentale qu’est la censure.

Voici deux citations, juste pour la route.

Celle-ci, de mon référent de prédilection, Beaumarchais, dans Le Mariage de Figaro : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

Et cette autre, de Gustave Flaubert, tirée de sa correspondance avec Louise Colet : « La censure quelle qu’elle soit me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide. L’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur le genre humain. »

Une confidence pour finir. J’aurais beaucoup aimé livrer sur ce sujet une réflexion de Mme Aya Nakamura, si bien en Cour ces temps-ci (Un long sujet lui était notamment consacré au 20 h de France 2 ce dernier dimanche), mais n’en ayant trouvé aucune, j’ai dû renoncer. J’en suis fort chagrin. Je tiens à préciser les choses afin qu’on n’aille pas m’accuser d’avoir éventuellement, si peu que ce soit, censuré cette grande dame.


Elisabeth Lévy, ce matin au micro de Sud radio : « C’est inutile et dangereux ! »

BBC: service de déni public

L’institution audiovisuelle britannique traverse une crise qui écorne sa réputation. Diffusion de fake news concernant Trump, BBC Arabic relayant la propagande du Hamas, programmes jeunesse promouvant l’idéologie transgenre. Sans surprise, pour la BBC, le problème n’est pas sa partialité éditoriale mais ceux qui osent la dénoncer


« Sorry, not sorry » est une expression anglaise pour désigner des excuses qui sonnent faux. Elle est parfaitement adaptée à celles que la BBC a présentées à Donald Trump, après la révélation, le 3 novembre, par le Daily Telegraph, du contenu d’une note interne du radiodiffuseur de service public. Cette note tirait la sonnette d’alarme concernant certaines des pratiques éditoriales de la Bib, notamment le montage fait par son émission-phare dans le domaine des reportages politiques, « Panorama », du discours prononcé par Trump devant ses partisans le 6 janvier 2021. Juxtaposant des parties très différentes de ce discours, le documentaire intitulé « Donald Trump : une deuxième chance » et diffusé à la veille de l’élection de 2024, donnait l’impression que le président avait fait un appel direct à la violence avant l’assaut du Capitole. Informé de cette manipulation grâce au quotidien britannique, Trump a prétendu y voir une tentative pour influencer le processus démocratique. Il a réclamé des excuses à la BBC et indiqué que, face à cette « diffamation », ses avocats exigeraient des dommages et intérêts s’élevant à un milliard de dollars, chiffre qui est monté depuis à cinq milliards ! Aux États-Unis, Trump a déjà obtenu des sommes considérables par des règlements extrajudiciaires avec les chaînes ABC et CBS, ainsi qu’avec Meta (propriétaire de Facebook et Instagram).

Dans sa réponse, la BBC a dit « regretter » la manière dont « la séquence a été montée ». Le verbe est ambigu (on s’excuse de son acte ou on se désole de l’avoir commis ?), et la voix passive permet de ne pas identifier les responsables. Selon la BBC, l’émission n’était pas diffamatoire, puisqu’elle n’avait pas été diffusée aux États-Unis et n’est plus disponible en ligne. Enfin, ce documentaire n’aurait pas eu d’effet, car Trump a gagné l’élection. Une autre déclaration parle d’une « fausse impression » qui aurait été donnée « accidentellement ». Mais ces manifestations de contrition passent à côté du vrai problème de la BBC : la partialité idéologique de nombre de ses salariés.

En flagrant déni

Prise ainsi en flagrant délit de fake news, la hiérarchie de la BBC est l’auteur de ses propres maux. Depuis longtemps, elle préfère minimiser les avertissements qui lui sont adressés par ses propres systèmes de contrôle. Celui qui est à l’origine de la fameuse note fuitée au Daily Telegraph, Michael Prescott, ancien chef de la rédaction politique au Sunday Times, était un consultant indépendant embauché par la BBC pour renforcer sa commission chargée de surveiller la qualité de l’information. Il a rédigé sa note avant de démissionner en juin, désespéré par l’inaction du conseil d’administration qu’il accuse d’être toujours sur la défensive quand un problème éditorial est soulevé. L’affirmation selon laquelle le montage du discours de Trump était « accidentel » est manifestement fausse : si ce montage date de 2024, un autre très similaire et aussi mensonger avait été fait en 2022 par l’émission d’actualités la plus prestigieuse de la BBC, « Newsnight ». Ainsi, la direction travestit en bévues des choix résultant de ce qu’on peut appeler – en empruntant le jargon wokiste qu’affectionne la BBC – des « biais systémiques ».

Ce refus d’admettre que son personnel puisse être coupable de déformer l’information sous l’influence de ses préjugés politiques est le talon d’Achille de la BBC. Créée en 1922, elle a construit pendant des décennies une réputation d’impartialité relative et de fiabilité. Désormais, ce capital patiemment acquis a été presque entièrement gaspillé. Sa réaction à ce qu’on pourrait surnommer le « Trumpgate » révèle son talent pour le déni. Ses journalistes ont laissé entendre que l’esclandre autour du faux montage serait le résultat d’un complot ourdi par la droite. Une opération de subversion viserait à saper la légitimité d’une BBC vouée au combat contre ces fakes news par lesquelles les réactionnaires populistes manipulent les électeurs. Cette interprétation a été relayée par beaucoup de politiques de gauche, bien que le Premier ministre, sir Keir Starmer, ait préféré rappeler la BBC à l’ordre. Lui, qui s’est démené pour garder des relations cordiales avec Trump, est gêné par l’attaque mensongère d’un média de service public contre un allié surpuissant. Les tenants de la lecture complotiste font valoir que l’un des membres du conseil d’administration est sir Robbie Gibb, un proche du Parti conservateur. S’il a joué un rôle dans la révélation de l’affaire, c’est peut-être parce qu’il pense, non sans raison, que la BBC traverse une crise existentielle. Seulement, pour la BBC, le problème n’est pas sa partialité éditoriale, mais ceux qui osent en parler. Ça ne vous rappelle rien ?

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Cette tendance au déni fait partie intégrante de la culture de l’institution. Elle explique son incapacité à agir dans des affaires comme celle de Jimmy Savile, animateur célèbre qui a abusé d’un millier enfants au cours de sa carrière ; celle de Huw Edwards, présentateur-vedette impliqué dans un commerce de pédopornographie ; ou celle de Martin Bashir qui, en 1995, a manipulé une princesse Diana psychologiquement fragile pour qu’elle lui accorde une interview-choc. Si toutes ces défaillances passées concernaient l’arrière-boutique, celles d’aujourd’hui sont visibles dans le traitement de l’information. Le cas le plus extrême est celui de BBC Arabic qui, avec une audience de 40 millions, diffuse des actualités en arabe – et dans une version très différente de celle qui a cours dans les autres services. Après le 7-Octobre, BBC Arabic a été accusée de promouvoir une propagande pro-Hamas et de faire intervenir des journalistes comme Samer Elzaenen qui aurait déclaré que les juifs « doivent être mis à mort par balles et brûlés comme Hitler l’a fait ». La direction a fini par annoncer une réorganisation complète de ce service. En février cette année, nouveau scandale quand le public a appris que le narrateur d’un documentaire « Gaza : survivre dans une zone de guerre », un garçon de 13 ans qui se présentait comme un assistant médical improvisé, n’était autre que le fils du sous-ministre de l’Agriculture du Hamas. En juin, la retransmission en différé d’un concert au Festival de Glastonbury s’est transformée en un appel à la mort des soldats israéliens. La diffusion en flux n’a pas été interrompue. Pour compléter le tableau islamo-gauchiste, la BBC a été accusée de promouvoir l’idéologie transgenre dans ses émissions pour enfants et de ne pas parler d’actualités qui pourraient montrer les non-binaires sous une lumière défavorable. Ses émissions satiriques seraient très marquées à gauche, tandis que dans ses fictions les méchants et les gentils seraient faciles à distinguer, les premiers étant des Blancs et les autres des personnes de couleur.

Modèle économique et modèle de vertu

Tous ces éléments ont fini par exaspérer une grande partie du public. Selon un argument qui fait son chemin, les citoyens seraient privés de la possibilité de manifester leur désaccord par le fait que la BBC est financée par la redevance. Cette dernière coûte 200 euros, plus que l’abonnement à Netflix et à Disney +. C’est ainsi qu’est né le mouvement Defund BBC – arrêtez de payer ! Dans le passé, il était difficile d’échapper aux inspecteurs qui venaient frapper à la porte des particuliers n’ayant pas payé leur redevance. Aujourd’hui, le nombre de ceux qui refusent de leur ouvrir est si grand que les inspections ne peuvent pas y faire face. C’est ainsi qu’au cours des douze derniers mois, la BBC a perdu presque 1,2 milliard d’euros sous forme de redevances impayées. Son modèle économique est en crise et sa prétention à incarner la vertu est plus un obstacle qu’un atout.

Sous la pression du « Trumpgate », le directeur général et la directrice de l’information ont démissionné, mais cela ne sauvera pas l’institution. Cette dernière est un béhémoth où les dirigeants ont peu d’influence sur la culture qui domine dans ses innombrables services. L’employé typique de la BBC est un jeune bourgeois diplômé qui a gobé toute l’idéologie wokiste et se croit appelé à apporter la bonne nouvelle au reste de la société. Sauf qu’une grande partie de la société n’est pas disposée à l’écouter. Autrefois, le public se divisait politiquement entre la droite et la gauche. La BBC faisait de son mieux pour naviguer entre les deux. Aujourd’hui, le clivage est beaucoup plus générationnel et territorial – Londres contre les régions. Le personnel de la BBC n’est plus en phase avec un grand nombre de Britanniques. Des voix s’élèvent pour mettre fin à la redevance et livrer la BBC à la concurrence du marché libre, mais un dilemme se présente qui s’applique aux services publics dans la plupart des pays occidentaux : comment résister aux fake news qui circulent librement sur les réseaux sociaux, ainsi qu’à la vision du monde promue – souvent en anglais – par des médias d’État de régimes autoritaires comme la Chine ou la Russie ? La secrétaire à la Culture a déclaré à la Chambre des communes que « la BBC est une institution nationale qui nous appartient à nous tous ». À l’heure actuelle, on dirait plutôt qu’elle fait honte à la nation.

Grandeur et décadence de nos musées

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Plus redoutables que les voleurs du Louvre, ce sont l’appauvrissement intellectuel, la politisation de l’art et le relativisme esthétique qui menacent nos musées.


Diamants, rubis, émeraudes, saphirs… En sept minutes à peine, un fric-frac au Louvre suffit pour remplir de larmes les réservoirs d’une fierté culturelle au bord de la sécheresse. Les bijoux de Marie-Louise et d’Eugénie, chants de cygne d’une noblesse éteinte, fourrés dans des sacs et embarqués sur des scooters pétaradants… L’émoi suscité par ce cambriolage pourrait presque nous faire pardonner certains qui pensaient Eugénie reine alors qu’elle fut impératrice, ainsi que d’autres s’exhibant sur les réseaux sociaux, mêlant aux sanglots des menaces jetées aux voleurs. Après tout, ce qu’on arracha à la France, c’est un de ses fruits sacrés.

Mais quel fruit sacré, exactement ? À vrai dire, ce qui furent, jusqu’au 19 octobre, immortelles ambroisies, se firent ensuite Pommes de la discorde. Car outre le chagrin de ces dernières semaines, entièrement louable, la perte des bijoux a révélé un drame plus profond : une indifférence croissante envers les musées eux-mêmes, mourant à petit feu d’année en année.  

Honte de soi et cartels pour bêtas

Depuis trop longtemps, les musées se rendent indignes des œuvres qu’ils affirment préserver. Des plus célèbres palais du monde jusqu’aux galeries de province, l’art, ainsi que tout ce qu’il renferme en son sein – beauté, héritage, transcendance, exigence – sont la cible de mille flèches, dont les plus graves : médiocrité, honte de soi, relativisme, bas-fonds politiques, et laideur morale ; bien entendu, sous des airs d’innovation et d’ouverture.

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D’abord, la médiocrité, jumelle de la tiédeur. À titre d’exemple, moins insignifiant qu’il n’en a l’air, le Louvre et le Carnavalet décidèrent, en 2021, d’abandonner les chiffres romains dans l’écriture des siècles et des titres de rois, au nom d’une prétendue meilleure compréhension du public. L’on pouvait donc lire sur leurs cartels, notamment, « Louis 14 » … Avant que l’on ne crie au faux scandale pour privilégiés délicats, considérez l’aspect symbolique. Voyez-vous, une civilisation ne se résume pas qu’à ses institutions, ses monuments, ses fulgurances. Sa poésie se trouve aussi dans ses plus infimes particularités, banales pour certains, mais qui, pour d’autres, scintillent comme des pierres d’une mosaïque, celles qui, loin du point focal, participent néanmoins à son harmonie et son détail. Ce « je ne sais quoi » dont parlait Jankélévitch : inutile, peut-être, dans l’ordre pratique, mais crucial pour ces veines invisibles où coule l’essence des choses.

Par ailleurs, si les musées s’inquiétaient que les visiteurs étrangers ou locaux ne comprennent rien aux chiffres romains, eh bien, un simple paragraphe explicatif affiché à l’entrée ferait l’affaire. N’est-il pas insultant, quelque part, de considérer un système numérique comme trop compliqué pour le visiteur moyen ? Si des musées de renommée mondiale, comme le Louvre, n’exigent plus le moindre effort de réflexion avant même de présenter leurs œuvres – elles, de plus en plus victimes d’un « retour à la caverne » platonicien, du fait qu’elles soient vues à travers un écran de téléphone et non des yeux – qu’est-ce qui inciterait le visiteur à se surpasser, à se faire violence pour s’élever ? À force de craindre de perdre l’attention du visiteur, les musées ont cessé d’exiger son respect.

Laideur sournoise

En parlant de respect, il serait aujourd’hui bien difficile de visiter le moindre musée sans être confronté au phénomène de « repentance muséale », sorte de mea culpa existentiel dès qu’il est question d’un fragment d’histoire occidentale. Mais qu’on ne confonde pas tout : il ne s’agit pas ici de combattre la nuance, et l’adoption d’une approche holistique de figures historiques aussi complexes qu’ils furent hommes. Ce qui pourrit la transmission historique de l’art, c’est plutôt l’absence de nuance et l’aveuglement idéologique.

En 2021 aussi, le Musée national du Pays de Galles a choisi de retirer le portrait de Sir Thomas Picton – un héros national en Grande-Bretagne, et le soldat le plus haut gradé à avoir été tué pendant la bataille de Waterloo – pour le confiner aux poussières de grenier, citant son implication dans l’esclavagisme. Encore une fois, il n’est pas question de défendre ses actes, mais bien de se demander : pourquoi ne pas illustrer son importance historique sans pour autant occulter sa part d’ombre ? Expliquer, plutôt que cacher ?

Plus tard, le portrait fut réexposé, mais, sous pression de groupes divers, dans une espèce de boîte en bois industriel, avec une vitrine conçue spécialement pour obscurcir le portrait, évoquant davantage raclure de tiroir que héros national. Le tout, accompagné d’un long texte qui ne visait pas à nuancer, mais à abattre le personnage. Ainsi, au lieu de discuter de véritables questions éthiques, de façon mature, l’on choisit l’autoflagellation et la caricature. Celui qui jadis inspirait l’admiration de son peuple fut victime d’un grotesque rituel, aussi humiliant pour lui que pour le visiteur : « Osez le regarder, le bougre ! Pas évident, n’est-ce pas ? » ricanait-on entre les lignes… D’autres exemples de ce genre pullulent. Mais, comme dirait l’autre, « il n’y a qu’à traverser la rue ».

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Et le comble de ce festin de plaies, c’est la laideur – mais pas n’importe laquelle. Celle-ci, voyez-vous, est plus habile, plus sournoise. Il faut croire qu’elle s’est perdue dans un bal vénitien et s’est masquée derrière des fioritures pour se faire aimer des invités, afin de tromper le beau, maintenant vieux et las, de danser avec lui jusqu’à ne plus lâcher son bras, jusqu’à ce que tous crurent en une union, pour ne pas dire un parasitisme, au point où jamais le beau ne parle sans que la laideur ne le coupe, parle plus fort, déforme ses propos, lui mène une guerre d’usure pour bien faire comprendre qu’il appartient à un monde disparu, tandis qu’elle continue d’enchanter les invités, de rire, rire aux éclats, le masque aidant à cacher ses dents pourries…

Oui, un masque scintillant, provocateur, qu’il est devenu chic d’aimer. C’est pourquoi l’on voit toujours apparaître au musée, autour d’installations aussi hideuses que préméditées, « Recontextualiser », « Repenser », « Réinterroger », « Relativiser » … un fatras de mots en « re », dont le plus juste serait « Régresser ».

Aucune œuvre n’est à l’abri, qu’elle soit au musée ou dans la rue. À défaut de les profaner elles-mêmes, il est maintenant coutume de les travestir d’installations censées choquer, désacraliser, et enlaidir. L’on pense bien sûr aux exemples les plus célèbres, comme les Balloon Dogs de Jeff Koons plantés au château de Versailles en 2008, ou à « l’arbre » euphémistique de Paul McCarthy qui souilla la place Vendôme en 2014 dans le cadre de la Foire internationale d’art contemporain – dont l’acronyme n’est sûrement qu’un heureux hasard. Mais cet arbre, comme ces ballons, cachent une forêt à éradiquer par le feu : la multiplication de ces attentats contre la beauté dans les musées petits et grands, de Paris à Montréal, de Los Angeles à Berlin. Des peintures symbolistes occultées par des sculptures vides de sens. Des monuments grandioses recouverts de piaillements ingrats. C’est trahir les artistes qui nous ont laissé des œuvres dignes des siècles, trahir une élégance devenue cacophonie, et symptôme d’une culture qui s’intéresse davantage à réécrire le passé qu’à dessiner l’avenir.

Voici l’état où se trouve l’art à présent, tandis que la foule se tient muette derrière le peloton d’exécution. Mais devant ce saint Sébastien à la chair percée de mille flèches, il est de notre devoir collectif d’agir comme sainte Irène, de le prendre dans nos bras, de soigner ses blessures, de le regarder, l’écouter vraiment, et de le défendre coûte que coûte contre ses faux protecteurs, afin qu’il retrouve sa splendeur réelle, digne de ceux qui nous l’ont transmise.

Dire le réel en démocratie: le cas Trump–Ilhan Omar et l’impossibilité contemporaine du conflit

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La représentante américaine Ilhan Omar et d’autres Américano-somaliens répondent aux questions après une conférence de presse donnée en réaction à l’annonce du président Trump selon laquelle il révoquerait le Statut de protection temporaire pour les Somaliens du Minnesota, au Capitole de l’État du Minnesota, 24 novembre 2025 © Renee Jones Schneider/ZUMA/SIPA

Donald Trump a renouvelé ses propos virulents contre l’élue d’origine somalienne Ilhan Omar, déclarant hier qu’elle « devrait se faire dégager de notre pays ».


Donald Trump avait tenu à propos de la députée Ilhan Omar des propos d’une rare brutalité, qui méritent d’être cités intégralement avant toute analyse :

« Regardez ce qui arrive avec des gens comme Ilhan Omar. Elle vient d’un pays complètement effondré, un endroit en ruine totale. Et au lieu d’être reconnaissante envers l’Amérique de l’avoir accueillie, elle passe son temps à salir notre pays, à lui cracher dessus, à dire que nous sommes mauvais.
Et maintenant, on fait entrer des dizaines de milliers de personnes venant du même pays, du même endroit, et tout cela ne va pas améliorer quoi que ce soit chez nous. Ce ne sont pas des gens qui se lèvent le matin pour travailler dur, pour rendre l’Amérique meilleure. Non. On fait entrer des gens qui n’apportent rien, et si on continue comme ça, on va droit dans le mur.
Je vous le dis : si on continue à accepter n’importe qui, si on continue à faire entrer ce qui abîme notre pays, on va le payer très cher. Nous n’avons pas besoin de ramener chez nous les problèmes d’un pays brisé. Nous avons assez à faire avec les nôtres.
Et Ilhan Omar, eh bien… c’est exactement ça. C’est une catastrophe ambulante. C’est une honte. Elle est un déchet politique — et les gens qu’elle soutient, les gens qu’elle veut faire venir ici, ce sont des déchets aussi. Ce n’est pas ce dont l’Amérique a besoin.
Quand je serai de retour, nous arrêterons ces entrées massives. Nous mettrons un terme à cette folie. Et ceux qui n’auraient jamais dû être autorisés à venir ici, nous les renverrons chez eux. Nous allons faire ce qu’il faut pour protéger notre pays.
Parce que si on laisse entrer des gens venant de pays en échec total, on se dirige nous aussi vers l’échec. Et moi, je ne laisserai pas l’Amérique devenir ça. Pas question. »

Ces paroles très dures, transgressant ouvertement les normes du débat public, ont immédiatement suscité un déluge d’indignations. Elles choquent, bien sûr ; elles doivent choquer. Mais leur violence ne dispense pas de comprendre ce qu’elles révèlent. Et l’on doit rappeler, pour situer l’enjeu, que Trump n’a jamais nourri d’hostilité particulière envers les Afro-Américains en tant que tels : c’est l’immigration récente et sa logique qui sont ici visées, non un groupe racial installé dans la communauté politique américaine.

La brutalité comme révélateur : dire sans médiation

La radicalité du propos trumpien ne tient pas seulement à l’injure ou à la dépréciation de personnes. Elle réside dans la volonté de dire directement une réalité telle qu’il la perçoit : la décomposition d’un modèle d’intégration, l’impuissance de l’État à maîtriser les flux migratoires, l’inquiétude diffuse d’une partie du pays face à une transformation démographique qui semble échapper à tout contrôle.

On peut contester la vision, la réfuter, en démonter les biais ou les généralisations hâtives. Ce serait même le seul terrain légitime de la critique. Mais il faut reconnaître à cette parole ce qui lui donne son efficacité : elle ne cherche pas à ménager ce que nous appelons aujourd’hui, souvent de manière purement esthétique, le « politiquement correct ». Trump parle comme si la démocratie se réduisait à l’énonciation sans médiation de son propre jugement. Il le fait au nom de ce qu’il considère comme la vérité factuelle — et que ses adversaires qualifieront immédiatement de fantasme ou de haine.

La surprise n’est pas là où l’on croit : ce n’est pas qu’un dirigeant parle ainsi ; c’est que l’ensemble du système politique soit devenu incapable d’y répondre autrement que par l’excommunication morale.

L’allergie à la conflictualité : quand le désaccord devient faute morale

Il faut ici mesurer ce que révèle la réaction en chaîne déclenchée par ses propos. On n’opposera pas à Trump des chiffres, des analyses sur les effets socio-économiques de telle immigration, ni même une réflexion sur ce que signifie accueillir en masse les ressortissants d’un pays en effondrement institutionnel. On lui opposera un mot : racisme.

Le recours immédiat au registre moral est devenu l’outil ordinaire de l’argumentation politique. Il évite précisément de répondre au fond : que représente l’immigration somalienne aux États-Unis ? Quels sont les critères d’intégration ? Quelle articulation entre accueil des personnes et exigences de cohésion nationale ? Quelles responsabilités pour celles et ceux qui, entrés dans la communauté politique, s’attaquent ensuite à ses fondements symboliques ?

Ces questions légitimes sont devenues interdites parce qu’elles font sentir la dimension conflictuelle inhérente à toute démocratie vivante.

Car c’est bien là que se situe le cœur du problème : nous sommes les héritiers de sociétés qui ont voulu conjurer la conflictualité, non pas la réguler. Toute parole heurtant la sensibilité du groupe dominant — ou de ceux qu’il a érigés en figures sacrées — est immédiatement renvoyée dans le registre de l’inhumanité.

L’impensé démocratique : la peur du réel

Ce que Trump montre, dans sa façon d’aller droit au but, c’est la difficulté contemporaine à assumer que la démocratie implique l’autorisation du conflit. Dire ce que l’on pense, non pas dans une forme polie, mais dans une forme tranchée, est devenu suspect. L’individu démocratique, tel qu’il s’est façonné au fil des décennies, refuse désormais de considérer que le désaccord peut être frontal sans être criminel.

Or l’histoire longue des systèmes démocratiques nous enseigne l’inverse : c’est par l’affrontement explicite des points de vue que les sociétés libres ont su s’orienter. Si l’on commence par interdire la parole au nom de son caractère blessant, on finit par rendre impossible toute mise en évidence du réel. Car le réel, par définition, blesse.

Le cas Ilhan Omar : entre appartenance et contestation

L’affaire prend ici une dimension symbolique singulière. Ilhan Omar est à la fois le produit d’une tradition démocratique américaine — celle qui permet l’intégration et la participation politique de personnes issues de sociétés effondrées — et la critique radicale de cette même tradition, qu’elle accuse de racisme, d’impérialisme, d’iniquité constitutive.

Cela n’est pas nouveau : les démocraties modernes ont toujours donné voix à leurs propres contestataires. Mais ce qui change, c’est que l’expression de cette contestation n’est plus perçue comme un élément interne au débat démocratique. Elle devient un signe d’hostilité civilisationnelle.

La difficulté — et c’est là que Trump met le doigt dessus, sans capacité d’élaboration conceptuelle — est de savoir comment une démocratie peut accueillir des personnes issues de mondes qui n’ont pas connu la matrice politique occidentale, tout en préservant les cadres symboliques qui rendent possible la coexistence. Ce n’est pas une question raciale. C’est une question de forme de vie.

Le malentendu fondamental : dire le réel ou le déformer ?

Il serait trop simple de renvoyer Trump à sa brutalité, ou d’en faire un raciste structurel. L’enjeu est ailleurs : comment une démocratie affronte-t-elle l’irruption de paroles qui disent le réel sous une forme insoutenable ?

Car la démocratie ne meurt pas de la brutalité verbale. Elle meurt de la disqualification morale du réel.

Lorsque l’on refuse d’entendre une inquiétude — justifiée ou non — sous prétexte qu’elle heurte, on ouvre la voie à ce que cette inquiétude devienne rage.

La règle du conflit démocratique n’est pas d’édulcorer ce qui se dit. Elle est de l’affronter, d’y répondre, d’argumenter. C’est précisément ce qui a disparu. Les accusations ont remplacé les arguments. L’indignation a supplanté l’analyse.

Trump, paradoxalement, remplit une fonction démocratique essentielle : rappeler que le conflit existe. Mais il la remplit de manière sauvage, parce que la démocratie elle-même ne sait plus l’apprivoiser.

La société malade

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Le bon sens sous les radars

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DR.

Selon la base de données SCDB, avec 400 radars par million d’habitants, la Belgique est le pays le plus équipé. En 2024, ceux-ci ont rapporté 577 millions d’euros d’amendes routières. Cependant, la Belgique affichait toujours 37 morts par million d’habitants sur ses routes en 2024. D’autres pays, tels le Danemark ou la Norvège, affichent de bien meilleurs résultats avec un taux de radars bien plus faible. Mais probablement aussi un taux d’amendes routières plus faible également. Ce qui explique sans doute que la Belgique ait l’intention d’installer plus de 150 nouveaux radars en Wallonie d’ici à la fin 2025. Et il y en aura pour tous les goûts ! Des radars fixes, des radars tronçons et même des radars de feu ! Qui dit mieux ?

C’est le moment qu’a choisi Jean-Marie Dedecker pour poster sur la question. Son nom ne vous dit rien ? C’est normal, car contrairement à d’autres figures pittoresques du royaume, il n’est guère connu au-delà des frontières. C’est regrettable parce qu’il vaut le détour. Armé de bon sens et de franc-parler, c’est un homme politique flamand tonitruant et inclassable. Raison pour laquelle les médias, le monde politique et le troupeau électoral l’ont classé « extrême droite ». Il est vrai qu’il n’est pas d’extrême gauche et semble très peu disposé à ingurgiter la moraline wokiste qu’on nous sert à tous les repas. Parlez-lui plutôt de la bière belge qu’il distribue gratuitement à la cafétéria de la Chambre des représentants depuis qu’elle y a été interdite à la vente.

Ancien entraîneur de judo et auteur en 2010 d’un ouvrage qui a un poil hérissé les écolos, Dedecker est aussi maire. Et voici ce qu’il a tweeté concernant sa ville : « Middelkerke compte 424 km de routes. Il n’y a AUCUN radar fixe ou mobile. Avec 15 accidents, dont 1 grave, pour 100 km de route, c’est pourtant l’une des communes les plus sûres de Flandre en matière de sécurité routière (avec une moyenne de 22 accidents, dont 2 graves) ».

Autrement dit, ici, les autorités ont mieux à faire qu’emmerder les automobilistes, elles ont d’autres idées pour financer les dépenses communales que la répression et les routes y sont sûres. On aimerait que toute la Belgique en prenne de la graine. Et la France ?

Trop de tentations pour les avocats?

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Alors que l’avocat parisien Xavier Cazottes est impliqué dans le procès lié à une vaste tentative d’escroquerie visant Total à Nanterre, il fait aussi l’objet d’accusations d’emprunts d’argent répétés dans la capitale. Escroquerie, abus de faiblesse, abus de confiance voire harcèlement: notre chroniqueur s’étonne de l’inaction de l’ordre des avocats et souligne que, malgré ses possibles erreurs, la magistrature demeure globalement à l’abri des corruptions ordinaires des avocats


Il n’y a pas lieu de s’en réjouir, et le magistrat honoraire que je suis le déplore plus que tout autre : depuis quelques années, la morale professionnelle des avocats est mise à mal et leur éthique personnelle fragilisée. Un certain nombre d’affaires, allant de transgressions minimes à des infractions graves, défrayent la chronique, même si je prends soin de préciser qu’elles ne sont pas encore définitivement jugées et que les mis en cause bénéficient, en pareil cas, de la présomption d’innocence.

Ce qui m’intéresse, ce sont les raisons de ces dérives, qui ne concernent évidemment pas l’ensemble du barreau.

Je me revois projeté des années en arrière lorsque, ayant un temps caressé l’idée de devenir avocat, je l’écartai aussitôt pour un double motif : je craignais d’être soumis à trop de tentations de toutes sortes et je sentais que ma personnalité, bien que désireuse de liberté, aurait besoin d’une structure, d’un cadre que la magistrature m’offrirait.

La rigueur qui doit être celle, tout particulièrement, des avocats pénalistes – tant les occasions de fauter sont nombreuses dans ce domaine, compte tenu de la nature de la clientèle et des liens troubles qu’elle peut engendrer – est fondamentale. S’abandonner à la moindre entorse ouvre une brèche susceptible, à force, de conduire à un délitement et à un laxisme progressifs.

A lire aussi: Mont-de-Marsan: peine maximale pour la mère empoisonneuse

Me Pascal Garbarini, que j’ai soumis à la question, avait pointé, pour expliquer cette multiplication d’incidents professionnels, la suppression des cinq puis des trois années de stage obligatoire chez un avocat après la prestation de serment, avant de pouvoir s’installer, lesquelles permettaient auparavant à de nombreux jeunes avocats de se former et d’être attentifs aux mille risques susceptibles de résulter d’une pratique insuffisamment exigeante.

Pour avoir certains exemples dans la tête, je suis persuadé que le corporatisme du barreau est trop souvent un bouclier infranchissable et que les Conseils de l’Ordre n’ont que trop tendance à minimiser les problèmes qui leur sont soumis.

Cette accumulation, ces derniers temps, de griefs, de soupçons ou de scandales liés au comportement d’avocats de plus en plus nombreux n’est pas anodine. Je considère qu’on ne peut guère attendre d’un Conseil qui n’est pas irréprochable sur ce plan une rectitude intellectuelle et judiciaire dans le traitement du fond des débats et dans l’argumentation qu’il lui revient de développer.

Face à ces ombres qui ne cessent de s’amplifier, et sans pour autant encenser la magistrature en tout, j’ai tout de même envie de défendre celle-ci. Si elle peut connaître des dérèglements d’analyse et parfois rendre des jugements ou des arrêts discutables, elle semble toutefois à l’abri des corruptions vulgaires et des dépendances honteuses. Sa responsabilité pourrait être davantage engagée lorsque, de toute évidence, certains de ses actes ou décisions sont si aberrants qu’ils échappent au champ des voies de recours mais son éthique collective ou personnelle est quasiment irréprochable.

Pour schématiser, si le barreau doit résister aux tentations provenant principalement de l’extérieur, les magistrats ont pour devoir de battre en brèche celles qui, en eux-mêmes, pourraient miner leur indépendance et leur liberté.

MeTooMuch ? (Essai)

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Gays for Jordan?

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Jordan Bardella à Paris le 6 octobre 2025 © ISA HARSIN/SIPA

L’hebdomadaire féminin ELLE s’émeut de la banalisation des homosexuels qui se mettent à voter comme tout le monde…


D’après une enquête du magazine Elle, le Rassemblement national a la cote chez les homosexuels. Deux phénomènes :

  • Le premier n’est pas un secret de polichinelle parce que ce pas un secret du tout. Le RN est le parti qui compte le plus d’homosexuels affichés (comme Jean-Philippe Tanguy ou Sébastien Chenu, fondateur de GayLib). Sur 82 élus masculins, il y aurait 30 à 35 homos.
  • Jusqu’en 2012, les homosexuels votaient massivement à gauche. Mais dans le sondage IFOP cité par Elle, 30 % des homos s’apprêteraient à voter Bardella.

De l’eau a coulé sous les ponts

Tempête sous les crânes militants. Pour la gauche, le lobby LGBT et les journalistes de Elle, les choses sont assez simples : être homosexuel c’est bien, être progressiste c’est bien. L’homosexuel est progressiste et l’extrême droite homophobe. La preuve, le RN est allié avec Viktor Orban. Les mêmes ne reprochent pas à Mélenchon sa complaisance avec les Mollahs. Et eux ne refusent pas le mariage gay comme Orban, ils pendent les homosexuels.  

A lire aussi, Charles Rojzman : Mon coming-out nationaliste!

Dans les crimes imputés au FN puis RN, l’homophobie suivait de près le racisme et l’antisémitisme. Accusation nourrie par les saillies de Jean-Marie Le Pen sur les sidaïques ou les folles. Lui-même avait comme majordome et plus proche conseiller deux homos. Mais dans la frange catho-tradi très conservatrice de son électorat, l’homophobie était décomplexée. Aujourd’hui, dire que le RN est homophobe est une plaisanterie.

Qu’est-ce qui explique ce changement, l’arrivée de Marine Le Pen ?

La société a changé. Les homosexuels ont gagné le droit à l’indifférence. Il n’y a plus de discriminations à combattre au grand dam des associations qui en cherchent désespérément à l’extrême droite mais ne les voient pas dans nos territoires perdus ou à Gaza.

La vraie homophobie, celle qui casse la figure aux homosexuels, a plutôt cours dans les banlieues travaillées par l’islam radical, pas chez les bourgeois du XVI qui, s’ils en ont, gardent leurs mauvais sentiments pour eux. Gays for Jordan est plus crédible que Queers for Gaza – désolée.

En réalité, les homosexuels ne votent pas plus pour le RN, ils votent comme les autres Français et se fichent totalement des consignes de militants. « Grâce à la banalisation de l’homosexualité, l’orientation sexuelle ne pèse plus autant sur le vote» regrette l’auteur de l’enquête de Elle, Hicham Zemrani. Les homos ne votent pas en tant qu’homos. Cela devrait réjouir le lobby LGBT. Les homosexuels ne sont plus une minorité montrée du doigt, ni une communauté politique. Ce sont des citoyens comme vous-et-moi. Ils votent avec leur tête pas avec leurs fesses.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

La France humiliée mais Boualem libre

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Boualem Sansal interviewé au JT de 20 heures sur France 2, 23 novembre 2025. DR.

Toute la classe politique aurait dû célébrer la libération de Boualem Sansal. Mais perdue dans ses compromissions ou ses renoncements, elle confond prudence et lâcheté. Après les geôles d’Alger, l’écrivain rebelle découvre, en France, le bridage médiatique.


La libération de Boualem Sansal aurait dû être un moment de soulagement, puis de fierté nationale. Elle aurait pu rappeler que la France reste, au-delà de ses contra dictions, un pays qui protège les écrivains menacés, les esprits libres, les consciences dissidentes. Au lieu de cela, elle met cruellement en lumière nos renoncements, notre timidité diplomatique et, plus grave encore, l’abdication d’une partie de la classe politique face à un régime autoritaire. Le contraste est brutal : quand la France hésite, recule ou se tait, c’est l’Allemagne qui obtient la libération de Boualem Sansal.

La France a peur d’Alger

Depuis des années, Sansal incarne tout ce que les dictatures redoutent : la parole libre, l’ironie acérée, la critique lucide de l’islamisme et du militarisme algérien. Il n’a jamais renoncé à dénoncer le conformisme, la corruption et la dérive autoritaire du pouvoir d’Alger. Voir un tel écrivain arrêté, humilié, menacé pour ses idées aurait dû déclencher un réflexe immédiat dans le pays des Lumières. Ce réflexe n’est jamais venu.

Pire encore : alors que la société civile s’inquiétait, que des voix académiques et littéraires tentaient de s’élever, les autorités françaises se sont réfugiées dans un mutisme embarrassé. Pas un mot fort, pas une condamnation nette, pas la moindre pression publique, les efforts isolés – quoique courageux – de Bruno Retailleau mis à part. La raison est connue : la France a peur d’Alger. Peur de froisser un partenaire imprévisible. Peur de remettre en question une coopération sécuritaire fragile. Peur, surtout, d’affronter une mémoire franco-algérienne instrumentalisée, que nos gouvernants tentent d’apaiser au moyen de repentances symboliques plutôt que par la défense de principes.

Cette prudence, que certains osent appeler « réalisme diplomatique », n’est rien d’autre qu’une forme de lâcheté. Une lâcheté d’autant plus choquante qu’elle contraste avec la détermination de l’Allemagne. Berlin, sans passé colonial en Algérie, sans dette mémorielle utilisée comme chantage, a agi avec fermeté et célérité pour sortir de sa geôle un écrivain persécuté. Ce simple écart de posture révèle une vérité dérangeante : la France n’est plus, dans cette région du monde, un acteur respecté, mais un pays paralysé par sa culpabilité et incapable d’affirmer ses lignes rouges.

Le naufrage des Insoumis

Plus grave encore est l’attitude d’une partie de la gauche radicale française, au premier rang de laquelle La France insoumise. Au lieu de défendre la liberté d’expression d’un intellectuel persécuté, plusieurs députés LFI ont choisi de le calomnier, l’accusant de « racisme » et d’« islamophobie » – anathèmes automatiques dès qu’un penseur critique l’islamisme ou ses relais politiques. Ils ont voté contre les résolutions appelant à sa libération, préférant s’en prendre à l’écrivain plutôt qu’au régime qui l’emprisonne. L’histoire retiendra leurs noms.

Boualem Sansal n’est certes pas consensuel. Sa critique de l’islamisme est frontale, sans fard. Il ose même critiquer l’islam, ce qui est son droit le plus absolu au pays de Charlie. Son regard sur les dérives identitaires heurte ceux qui confondent défense des minorités et sacralisation d’une religion. Mais c’est cela, précisément, la litté rature : la liberté d’inquiéter, de bousculer, de choquer. Or ce sont des élus de la République qui ont rejoint, consciemment ou non, le camp de ceux qui veulent faire taire les voix dissidentes.

Maintenant qu’il est « libéré », une question se pose : l’est-il vraiment ? Peut-on dire aujourd’hui que Boualem Sansal a recouvré sa liberté pleine et entière lorsqu’il affirme lui-même qu’il devra « modérer » sa parole pour ne pas mettre en danger les siens ? Lui est-il demandé – et par qui ? – de ne pas livrer le fond de sa pensée et le récit de son emprisonnement ? Le gouvernement français, soucieux de préserver ses relations avec Alger, impose-t-il implicitement à Sansal une prudence qui tranche avec son esprit rebelle et effronté ?

À cela s’ajoute un plan média verrouillé, conçu par Gallimard : une première prise de parole sur France Inter, puis une autre sur France Télévisions – ce même service public qui a laissé traiter l’écrivain de raciste et d’islamophobe, et qui n’a jamais rectifié ni assumé les injures de certains de ses chroniqueurs. Qu’un auteur libéré d’une dictature commence son retour par un parcours médiatique ainsi organisé interroge : protège-t-on Sansal, ou encadre-t-on ce qu’il est autorisé à dire ? Il y a quelque chose de terrible dans cette image d’un dissident surveillé par ses libérateurs.

Boualem est certes revenu en France, et c’est heureux. Mais quand retrouvera-t-il pleinement la place qui est la sienne – celle d’un esprit libre ? Tant que subsisteront les pressions politiques, les menaces implicites, les silences prudents et les stratégies d’image pour ne pas froisser Alger, sa libération restera incomplète. Et elle continuera de symboliser, au-delà de son cas personnel, notre renoncement collectif à défendre sans trembler ceux qui parlent librement.

Mont-de-Marsan: peine maximale pour la mère empoisonneuse

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La personnalité inquiétante de l’accusée semble avoir été déterminante dans la décision du jury.


Le jury de la Cour d’assises des Landes, à Mont-de-Marsan, devant laquelle comparaissait Maylis Daubon, 53 ans, accusée d’avoir empoisonné ses deux filles dont l’aînée Enéa est décédée dans sa dix-huitième année, a été hermétiquement sourd aux plaidoiries. Estimant que l’hypothèse du suicide de cette dernière était plausible, ses deux défenseurs, Me Carine Monzat et Me Gérard Danglade, avaient réclamé son acquittement pur et simple.

Un procès qui a passionné la ville

Or, tout au contraire, la Cour l’a condamnée mercredi au terme de huit jours d’audience qui ont fait chaque fois salle comble (une durée exceptionnellement longue pour un procès d’assises), à la peine maximale de 30 ans de réclusion requise par le Ministère public. Le jury en a même rajouté en portant la peine de sûreté de 15 ans demandée par ce dernier à 20 ans. Et n’a pas été, davantage, sensible au témoignage de la cadette, Lau, la présumée survivante, âgée de 23 ans aujourd’hui, étudiante en biologie, venue à la barre proclamer avec force l’innocence de sa mère.

Elle avait redit ce qu’elle n’avait cessé de répéter durant l’instruction : qu’elle était convaincue que sa mère ne les avait pas empoisonnées, elle et sa sœur. A l’inverse, elle a chargé son père, Yannick Reverdy, 49 ans, un ancien international de handball, l’accusant de violence envers son épouse. « Je l’ai vu casser la gueule à ma mère, il était très violent physiquement et mentalement », a-t-elle affirmé sans que la Cour cherche à en savoir davantage.

Pas de place au doute

La conclusion de ce procès ne peut que laisser dubitatif. Au fil des audiences, à aucun moment n’a été avancé le moindre élément susceptible d’accréditer que Maylis Daubon avait administré à Enéa, le matin du 13 novembre 2019, entre 50 et 75 cachets de propranolol, un bétabloquant cardiaque qui allaient provoquer sa mort six jours plus tard après avoir été admise aux urgences de l’hôpital de Dax. Alors se pose une question : sur quoi les jurés ont fondé leur intime conviction ? Elle restera sans réponse car les délibérations relèvent du secret.

A l’énoncé du verdict, la présidente, Emmanuelle Adoul, s’est bornée à déclarer qu’ « au regard de la gravité des faits, de la mort d’Enéa, de leur durée, des modes opératoires (…), la Cour a estimé la culpabilité ». Puis elle ajouté que « la vie de Lau (NDLR la cadette) a été sauvée du fait de l’interpellation » de la mère. L’avocat général, Marc Borragué, de son côté, a affirmé que la victime était « affaiblie par une surmédicalisation, avec une soumission chimique qui a entraîné une abolition de son libre arbitre. »

Donc à propos du propranolol, « on lui donne ou elle prend, je ne peux l’affirmer, dit-il, mais l’absorption a été faite dans des conditions d’emprise. » Selon lui, Maylis Daubon a agi sous l’effet du syndrome de Münchhausen. A savoir, a-t-il expliqué : « J’ai emprise sur quelqu’un qui va m’échapper, je ne peux le supporter, je le tue. »

D’un point de vue strictement médical, ce syndrome, selon le spécialiste Eric Binet, « est un trouble factice qui conduit un parent à simuler, exagérer, provoquer chez son enfant une pathologie pour en obtenir une reconnaissance à travers l’assistance médicale qu’il lui apporte ».

Dans les faits, ce 13 novembre, l’accusée n’était pas à son domicile lorsque Enéa a eu en fin de matinée sa crise de convulsions qui allait lui coûter la vie. Elle avait un rendez-vous avec un prof de Lau qui était restée, elle, à la maison. De style gothique, déscolarisée depuis un an, Enéa souffrait de troubles psychiatriques sévères, avec des tendances, selon son entourage, suicidaires. Elle était sous traitement.  L’infirmier était passé à 8h30 lui prodiguer ses soins bi-quotidiens. Il n’avait rien noté d’anormal. Plus tard arrive le petit-ami de Lau. C’est lui qui découvrira Enéa, dans sa chambre, en pleine crise de convulsions. Alertée, la mère arrive dix minutes plus tard, et alerte à son tour les pompiers.

Une personnalité inquiétante

Ce sont eux qui ont la suspicion d’un possible empoisonnement. Ils alertent la police qui ouvre une enquête qui a abouti à l’inculpation de Maylis Daubon. L’analyse toxicologique avait décelé dans le corps de la morte dix fois la dose thérapeutique du bétabloquant en question. Sur les conditions de cette ingestion, « on ne sait rien », insistera la défense. « Avaler autant de cachets, affirmera Me Carine Mongat, c’est impossible. » L’énigme demeure entière. Seul un Sherlock Holmes aurait éventuellement pu la résoudre. L’unique certitude, c’est que, d’après une experte, le poison détecté a été ingurgité au moins deux heures avant.

Deux faits ont contribué à accréditer la culpabilité de Maylis Daubon auprès de la cour, sa personnalité et le stock « impressionnant » de propranolol découvert chez elle lors d’une perquisition. Qualifiée de menteuse invétérée et de mythomane, comment dès lors la croire à sa sincérité lorsqu’elle clame avec véhémence son innocence. Avant que le jury ne se retire pour délibérer, en vain elle a prononcé ces derniers mots : « C’est avec l’énergie du désespoir que je vous dis mon innocence. Je n’ai pas empoisonné Enéa et Lau. » Quant au stock de propranolol, c’est elle qui se l’est procuré à l’aide d’ordonnances truquées et en courant les pharmacies, ce qui indubitablement a très probablement induit le sentiment auprès des jurés de la planification d’un empoisonnement sur la durée.

Ses avocats ont laissé entendre qu’elle allait interjeter appel. Elle a dix jours pour le faire à partir de l’énoncé de sa peine.

Teen Vogue la galère…

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Aux États-Unis, la déclinaison de Vogue pour les jeunes fait les frais du mouvement de libération anti-woke. Didier Desrimais raconte.


Petite sœur de Vogue, la revue américaine Teen Vogue a été lancée en 2003. Destinée, comme son nom l’indique, aux jeunes, elle a d’abord traité de sujets propres à la marque : la mode et les célébrités. En 2016, dogme DEI (diversité, équité, inclusion) oblige, Condé Nast, la maison d’édition à qui appartient Teen Vogue, propulse l’Afro-Américaine Elaine Welteroth au poste de rédactrice en chef. La ligne éditoriale est dès lors de plus en plus politique, démocrate et woke.

Entre deux papiers anti-Trump, les juvéniles lecteurs de Teen Vogue apprennent de nouveaux « concepts » – masculinité toxique, privilège blanc, racisme systémique, fluidité de genre, apocalypse climatique, etc. – et découvrent qu’un homme peut être enceint et une femme avoir un pénis, qu’être « non binaire, c’est être libre », que tous les Blancs sont racistes et que Greta Thunberg est une « icône inspirante ».

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Au nom de la « santé sexuelle » et parce que « le sexe anal est trop souvent stigmatisé », Teen Vogue propose aux adolescents des articles sur la sodomie, agrémentés de chatoyants croquis anatomiques, dans lesquels il est spécifié que le coït anal n’est pas réservé aux homosexuels et que les « non-propriétaires de prostate » (les femmes) peuvent également y prétendre. Récemment encore, et bien que le wokisme batte de l’aile aux États-Unis, les divagations sur le « système patriarco-hétéronormatif » et les élucubrations sur la « crise climatique, symptôme du système colonial et blanc » se multipliaient dans le magazine pour ados à cheveux verts et à idées courtes. Mais… business is business : de nombreuses entreprises abandonnent les politiques « d’inclusion et de diversité » imposées par les groupes de pression « progressistes », mais de plus en plus contre-productives et financièrement préjudiciables. La maison d’édition Condé Nast a décidé de participer à ce mouvement libérateur en licenciant les trois quarts des journalistes de Teen Vogue et en fusionnant ce dernier avec Vogue.com où, avertit diplomatiquement mais fermement l’équipe de direction, il devra se plier à sa ligne éditoriale dépolitisée. Vive le Mouvement de libération anti-woke !

Label affaire

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En soutenant une initiative visant à distinguer les médias qui respecteraient les règles du journalisme des autres, le président Macron s’attire les foudres de la presse conservatrice. Labelliser les informations ou les opinions est toujours une mauvaise idée.


Fidèle à lui-même, le président Macron vient donc de nous concocter une toute nouvelle usine à gaz. Toxique le gaz, en l’occurrence en raison du fort remugle de censure qui accompagne la géniale trouvaille.

La formidable idée qu’il vient de nous sortir de son chapeau de clown consisterait ni plus ni moins à attribuer un label de qualité aux organes d’information, à leurs équipes éditoriales et à leurs productions. Un peu comme pour le calendos des verts pâturages et le plat-de-côtes made in Limousin.

Médiatiquement correct

Subtil, le fin penseur tient cependant à rassurer les foules : ce n’est pas l’État qui estampillerait mais « les professionnels de la profession » eux-mêmes. Donc une sorte de comité de la bien-pensance, du médiatiquement correct. Recrutés sur la base de quels critères, ces beaux esprits, et œuvrant en fonction de quelle grille de lectures ? Voilà ce qu’on ne sait pas encore.

Ce que nous savons pertinemment en revanche, c’est l’aveu de faiblesse, l’aveu de détresse qui se cache derrière ce genre de diablerie, dernier refuge, dernière marotte des pouvoirs en perdition. Ces pouvoirs en faillite n’ont en effet plus guère qu’un seul ennemi à redouter : la vérité. La vérité de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font, de leurs échecs, de leurs médiocrités, de leurs compromissions. Alors, on flingue. On flingue la vérité et ceux qui osent prétendre la porter.

Un mot sorti de la bouche du président sonne comme un aveu en la matière. Aveu terrifiant. Il qualifie les médias et les confrères qui le défrisent de « dissidents ». Le mot même qu’employaient les dirigeants communistes de l’URSS et leur valetaille du PCF pour désigner les Soljenitsyne, les Kasparov, les Amalrik, les Lioudmila Alexeïeva et tant d’autres…Oui, quel aveu ! Quel pitoyable aveu !

La patrouille bien-pensante à la rescousse

Volant au secours de cette nouvelle avancée présidentielle, d’aucuns se réfèrent à un label déjà existant, la certification ICJ, en française Initiative pour la confiance dans le journalisme, dont l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) serait à l’origine. L’idée remonterait à 2018. Ce sont des cabinets d’audit tels que Veritas ou Deloitte qui feraient office d’arbitre, et non l’État, tient-on à préciser. En France, 17 médias sont à ce jour certifiés, cela va, nous révèle Patrick Cohen dans une récente chronique de France Inter, de TF1 au Réveil du Vivarais. On s’en doute, sa propre antenne est du lot.

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La démarche en soi ne manque certes pas d’intérêt, sauf que la question de fond reste entière : selon quels critères précis l’accréditation est accordée ou non, et par qui sont désignés ceux qui les édictent, jugent de leur application, qui est garant de l’indépendance des arbitres ? Questions qui évidemment se posent avec une certaine acuité puisqu’on nous apprend que, à ce jour des médias de cent vingt-sept pays de par le monde ambitionneraient d’obtenir ce label, cent vingt-sept pays dont on ignore bien évidemment si la conception et la législation d’État en matière de liberté de la presse, liberté d’expression, liberté tout court, sont équivalentes aux nôtres. Une ironie facile serait de laisser entendre que le fait que les ondes de M. Cohen brillent particulièrement dans ce classement ne serait pas forcément de nature à rassurer sur la fiabilité « déontologique » de l’entreprise. Passons. 

J’évoquais l’écœurant remugle de censure que le président se plaît à agiter avec ce projet qui ne serait donc pas le sien, mais celui de cette fameuse ONG, RSF, dont, cela soit dit en passant, souligner l’engagement idéologique ne saurait lui faire injure.

Cependant, que le président soit remercié pour une chose au moins, car, car tenant ces propos, il nous permet de nous replonger dans ce que la tradition intellectuelle française a pensé et dit par le passé de cette saloperie politique et mentale qu’est la censure.

Voici deux citations, juste pour la route.

Celle-ci, de mon référent de prédilection, Beaumarchais, dans Le Mariage de Figaro : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

Et cette autre, de Gustave Flaubert, tirée de sa correspondance avec Louise Colet : « La censure quelle qu’elle soit me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide. L’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur le genre humain. »

Une confidence pour finir. J’aurais beaucoup aimé livrer sur ce sujet une réflexion de Mme Aya Nakamura, si bien en Cour ces temps-ci (Un long sujet lui était notamment consacré au 20 h de France 2 ce dernier dimanche), mais n’en ayant trouvé aucune, j’ai dû renoncer. J’en suis fort chagrin. Je tiens à préciser les choses afin qu’on n’aille pas m’accuser d’avoir éventuellement, si peu que ce soit, censuré cette grande dame.


Elisabeth Lévy, ce matin au micro de Sud radio : « C’est inutile et dangereux ! »

BBC: service de déni public

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Londres, 6 mars 2025 : manifestation devant la BBC contre le documentaire « Gaza: How to Survive a Warzone », accusé de liens avec le Hamas © SOPA Images/SIPA

L’institution audiovisuelle britannique traverse une crise qui écorne sa réputation. Diffusion de fake news concernant Trump, BBC Arabic relayant la propagande du Hamas, programmes jeunesse promouvant l’idéologie transgenre. Sans surprise, pour la BBC, le problème n’est pas sa partialité éditoriale mais ceux qui osent la dénoncer


« Sorry, not sorry » est une expression anglaise pour désigner des excuses qui sonnent faux. Elle est parfaitement adaptée à celles que la BBC a présentées à Donald Trump, après la révélation, le 3 novembre, par le Daily Telegraph, du contenu d’une note interne du radiodiffuseur de service public. Cette note tirait la sonnette d’alarme concernant certaines des pratiques éditoriales de la Bib, notamment le montage fait par son émission-phare dans le domaine des reportages politiques, « Panorama », du discours prononcé par Trump devant ses partisans le 6 janvier 2021. Juxtaposant des parties très différentes de ce discours, le documentaire intitulé « Donald Trump : une deuxième chance » et diffusé à la veille de l’élection de 2024, donnait l’impression que le président avait fait un appel direct à la violence avant l’assaut du Capitole. Informé de cette manipulation grâce au quotidien britannique, Trump a prétendu y voir une tentative pour influencer le processus démocratique. Il a réclamé des excuses à la BBC et indiqué que, face à cette « diffamation », ses avocats exigeraient des dommages et intérêts s’élevant à un milliard de dollars, chiffre qui est monté depuis à cinq milliards ! Aux États-Unis, Trump a déjà obtenu des sommes considérables par des règlements extrajudiciaires avec les chaînes ABC et CBS, ainsi qu’avec Meta (propriétaire de Facebook et Instagram).

Dans sa réponse, la BBC a dit « regretter » la manière dont « la séquence a été montée ». Le verbe est ambigu (on s’excuse de son acte ou on se désole de l’avoir commis ?), et la voix passive permet de ne pas identifier les responsables. Selon la BBC, l’émission n’était pas diffamatoire, puisqu’elle n’avait pas été diffusée aux États-Unis et n’est plus disponible en ligne. Enfin, ce documentaire n’aurait pas eu d’effet, car Trump a gagné l’élection. Une autre déclaration parle d’une « fausse impression » qui aurait été donnée « accidentellement ». Mais ces manifestations de contrition passent à côté du vrai problème de la BBC : la partialité idéologique de nombre de ses salariés.

En flagrant déni

Prise ainsi en flagrant délit de fake news, la hiérarchie de la BBC est l’auteur de ses propres maux. Depuis longtemps, elle préfère minimiser les avertissements qui lui sont adressés par ses propres systèmes de contrôle. Celui qui est à l’origine de la fameuse note fuitée au Daily Telegraph, Michael Prescott, ancien chef de la rédaction politique au Sunday Times, était un consultant indépendant embauché par la BBC pour renforcer sa commission chargée de surveiller la qualité de l’information. Il a rédigé sa note avant de démissionner en juin, désespéré par l’inaction du conseil d’administration qu’il accuse d’être toujours sur la défensive quand un problème éditorial est soulevé. L’affirmation selon laquelle le montage du discours de Trump était « accidentel » est manifestement fausse : si ce montage date de 2024, un autre très similaire et aussi mensonger avait été fait en 2022 par l’émission d’actualités la plus prestigieuse de la BBC, « Newsnight ». Ainsi, la direction travestit en bévues des choix résultant de ce qu’on peut appeler – en empruntant le jargon wokiste qu’affectionne la BBC – des « biais systémiques ».

Ce refus d’admettre que son personnel puisse être coupable de déformer l’information sous l’influence de ses préjugés politiques est le talon d’Achille de la BBC. Créée en 1922, elle a construit pendant des décennies une réputation d’impartialité relative et de fiabilité. Désormais, ce capital patiemment acquis a été presque entièrement gaspillé. Sa réaction à ce qu’on pourrait surnommer le « Trumpgate » révèle son talent pour le déni. Ses journalistes ont laissé entendre que l’esclandre autour du faux montage serait le résultat d’un complot ourdi par la droite. Une opération de subversion viserait à saper la légitimité d’une BBC vouée au combat contre ces fakes news par lesquelles les réactionnaires populistes manipulent les électeurs. Cette interprétation a été relayée par beaucoup de politiques de gauche, bien que le Premier ministre, sir Keir Starmer, ait préféré rappeler la BBC à l’ordre. Lui, qui s’est démené pour garder des relations cordiales avec Trump, est gêné par l’attaque mensongère d’un média de service public contre un allié surpuissant. Les tenants de la lecture complotiste font valoir que l’un des membres du conseil d’administration est sir Robbie Gibb, un proche du Parti conservateur. S’il a joué un rôle dans la révélation de l’affaire, c’est peut-être parce qu’il pense, non sans raison, que la BBC traverse une crise existentielle. Seulement, pour la BBC, le problème n’est pas sa partialité éditoriale, mais ceux qui osent en parler. Ça ne vous rappelle rien ?

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Cette tendance au déni fait partie intégrante de la culture de l’institution. Elle explique son incapacité à agir dans des affaires comme celle de Jimmy Savile, animateur célèbre qui a abusé d’un millier enfants au cours de sa carrière ; celle de Huw Edwards, présentateur-vedette impliqué dans un commerce de pédopornographie ; ou celle de Martin Bashir qui, en 1995, a manipulé une princesse Diana psychologiquement fragile pour qu’elle lui accorde une interview-choc. Si toutes ces défaillances passées concernaient l’arrière-boutique, celles d’aujourd’hui sont visibles dans le traitement de l’information. Le cas le plus extrême est celui de BBC Arabic qui, avec une audience de 40 millions, diffuse des actualités en arabe – et dans une version très différente de celle qui a cours dans les autres services. Après le 7-Octobre, BBC Arabic a été accusée de promouvoir une propagande pro-Hamas et de faire intervenir des journalistes comme Samer Elzaenen qui aurait déclaré que les juifs « doivent être mis à mort par balles et brûlés comme Hitler l’a fait ». La direction a fini par annoncer une réorganisation complète de ce service. En février cette année, nouveau scandale quand le public a appris que le narrateur d’un documentaire « Gaza : survivre dans une zone de guerre », un garçon de 13 ans qui se présentait comme un assistant médical improvisé, n’était autre que le fils du sous-ministre de l’Agriculture du Hamas. En juin, la retransmission en différé d’un concert au Festival de Glastonbury s’est transformée en un appel à la mort des soldats israéliens. La diffusion en flux n’a pas été interrompue. Pour compléter le tableau islamo-gauchiste, la BBC a été accusée de promouvoir l’idéologie transgenre dans ses émissions pour enfants et de ne pas parler d’actualités qui pourraient montrer les non-binaires sous une lumière défavorable. Ses émissions satiriques seraient très marquées à gauche, tandis que dans ses fictions les méchants et les gentils seraient faciles à distinguer, les premiers étant des Blancs et les autres des personnes de couleur.

Modèle économique et modèle de vertu

Tous ces éléments ont fini par exaspérer une grande partie du public. Selon un argument qui fait son chemin, les citoyens seraient privés de la possibilité de manifester leur désaccord par le fait que la BBC est financée par la redevance. Cette dernière coûte 200 euros, plus que l’abonnement à Netflix et à Disney +. C’est ainsi qu’est né le mouvement Defund BBC – arrêtez de payer ! Dans le passé, il était difficile d’échapper aux inspecteurs qui venaient frapper à la porte des particuliers n’ayant pas payé leur redevance. Aujourd’hui, le nombre de ceux qui refusent de leur ouvrir est si grand que les inspections ne peuvent pas y faire face. C’est ainsi qu’au cours des douze derniers mois, la BBC a perdu presque 1,2 milliard d’euros sous forme de redevances impayées. Son modèle économique est en crise et sa prétention à incarner la vertu est plus un obstacle qu’un atout.

Sous la pression du « Trumpgate », le directeur général et la directrice de l’information ont démissionné, mais cela ne sauvera pas l’institution. Cette dernière est un béhémoth où les dirigeants ont peu d’influence sur la culture qui domine dans ses innombrables services. L’employé typique de la BBC est un jeune bourgeois diplômé qui a gobé toute l’idéologie wokiste et se croit appelé à apporter la bonne nouvelle au reste de la société. Sauf qu’une grande partie de la société n’est pas disposée à l’écouter. Autrefois, le public se divisait politiquement entre la droite et la gauche. La BBC faisait de son mieux pour naviguer entre les deux. Aujourd’hui, le clivage est beaucoup plus générationnel et territorial – Londres contre les régions. Le personnel de la BBC n’est plus en phase avec un grand nombre de Britanniques. Des voix s’élèvent pour mettre fin à la redevance et livrer la BBC à la concurrence du marché libre, mais un dilemme se présente qui s’applique aux services publics dans la plupart des pays occidentaux : comment résister aux fake news qui circulent librement sur les réseaux sociaux, ainsi qu’à la vision du monde promue – souvent en anglais – par des médias d’État de régimes autoritaires comme la Chine ou la Russie ? La secrétaire à la Culture a déclaré à la Chambre des communes que « la BBC est une institution nationale qui nous appartient à nous tous ». À l’heure actuelle, on dirait plutôt qu’elle fait honte à la nation.

Grandeur et décadence de nos musées

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Tableau de Sir Thomas Picton, 2021, Musée de Cardiff

Plus redoutables que les voleurs du Louvre, ce sont l’appauvrissement intellectuel, la politisation de l’art et le relativisme esthétique qui menacent nos musées.


Diamants, rubis, émeraudes, saphirs… En sept minutes à peine, un fric-frac au Louvre suffit pour remplir de larmes les réservoirs d’une fierté culturelle au bord de la sécheresse. Les bijoux de Marie-Louise et d’Eugénie, chants de cygne d’une noblesse éteinte, fourrés dans des sacs et embarqués sur des scooters pétaradants… L’émoi suscité par ce cambriolage pourrait presque nous faire pardonner certains qui pensaient Eugénie reine alors qu’elle fut impératrice, ainsi que d’autres s’exhibant sur les réseaux sociaux, mêlant aux sanglots des menaces jetées aux voleurs. Après tout, ce qu’on arracha à la France, c’est un de ses fruits sacrés.

Mais quel fruit sacré, exactement ? À vrai dire, ce qui furent, jusqu’au 19 octobre, immortelles ambroisies, se firent ensuite Pommes de la discorde. Car outre le chagrin de ces dernières semaines, entièrement louable, la perte des bijoux a révélé un drame plus profond : une indifférence croissante envers les musées eux-mêmes, mourant à petit feu d’année en année.  

Honte de soi et cartels pour bêtas

Depuis trop longtemps, les musées se rendent indignes des œuvres qu’ils affirment préserver. Des plus célèbres palais du monde jusqu’aux galeries de province, l’art, ainsi que tout ce qu’il renferme en son sein – beauté, héritage, transcendance, exigence – sont la cible de mille flèches, dont les plus graves : médiocrité, honte de soi, relativisme, bas-fonds politiques, et laideur morale ; bien entendu, sous des airs d’innovation et d’ouverture.

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D’abord, la médiocrité, jumelle de la tiédeur. À titre d’exemple, moins insignifiant qu’il n’en a l’air, le Louvre et le Carnavalet décidèrent, en 2021, d’abandonner les chiffres romains dans l’écriture des siècles et des titres de rois, au nom d’une prétendue meilleure compréhension du public. L’on pouvait donc lire sur leurs cartels, notamment, « Louis 14 » … Avant que l’on ne crie au faux scandale pour privilégiés délicats, considérez l’aspect symbolique. Voyez-vous, une civilisation ne se résume pas qu’à ses institutions, ses monuments, ses fulgurances. Sa poésie se trouve aussi dans ses plus infimes particularités, banales pour certains, mais qui, pour d’autres, scintillent comme des pierres d’une mosaïque, celles qui, loin du point focal, participent néanmoins à son harmonie et son détail. Ce « je ne sais quoi » dont parlait Jankélévitch : inutile, peut-être, dans l’ordre pratique, mais crucial pour ces veines invisibles où coule l’essence des choses.

Par ailleurs, si les musées s’inquiétaient que les visiteurs étrangers ou locaux ne comprennent rien aux chiffres romains, eh bien, un simple paragraphe explicatif affiché à l’entrée ferait l’affaire. N’est-il pas insultant, quelque part, de considérer un système numérique comme trop compliqué pour le visiteur moyen ? Si des musées de renommée mondiale, comme le Louvre, n’exigent plus le moindre effort de réflexion avant même de présenter leurs œuvres – elles, de plus en plus victimes d’un « retour à la caverne » platonicien, du fait qu’elles soient vues à travers un écran de téléphone et non des yeux – qu’est-ce qui inciterait le visiteur à se surpasser, à se faire violence pour s’élever ? À force de craindre de perdre l’attention du visiteur, les musées ont cessé d’exiger son respect.

Laideur sournoise

En parlant de respect, il serait aujourd’hui bien difficile de visiter le moindre musée sans être confronté au phénomène de « repentance muséale », sorte de mea culpa existentiel dès qu’il est question d’un fragment d’histoire occidentale. Mais qu’on ne confonde pas tout : il ne s’agit pas ici de combattre la nuance, et l’adoption d’une approche holistique de figures historiques aussi complexes qu’ils furent hommes. Ce qui pourrit la transmission historique de l’art, c’est plutôt l’absence de nuance et l’aveuglement idéologique.

En 2021 aussi, le Musée national du Pays de Galles a choisi de retirer le portrait de Sir Thomas Picton – un héros national en Grande-Bretagne, et le soldat le plus haut gradé à avoir été tué pendant la bataille de Waterloo – pour le confiner aux poussières de grenier, citant son implication dans l’esclavagisme. Encore une fois, il n’est pas question de défendre ses actes, mais bien de se demander : pourquoi ne pas illustrer son importance historique sans pour autant occulter sa part d’ombre ? Expliquer, plutôt que cacher ?

Plus tard, le portrait fut réexposé, mais, sous pression de groupes divers, dans une espèce de boîte en bois industriel, avec une vitrine conçue spécialement pour obscurcir le portrait, évoquant davantage raclure de tiroir que héros national. Le tout, accompagné d’un long texte qui ne visait pas à nuancer, mais à abattre le personnage. Ainsi, au lieu de discuter de véritables questions éthiques, de façon mature, l’on choisit l’autoflagellation et la caricature. Celui qui jadis inspirait l’admiration de son peuple fut victime d’un grotesque rituel, aussi humiliant pour lui que pour le visiteur : « Osez le regarder, le bougre ! Pas évident, n’est-ce pas ? » ricanait-on entre les lignes… D’autres exemples de ce genre pullulent. Mais, comme dirait l’autre, « il n’y a qu’à traverser la rue ».

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Et le comble de ce festin de plaies, c’est la laideur – mais pas n’importe laquelle. Celle-ci, voyez-vous, est plus habile, plus sournoise. Il faut croire qu’elle s’est perdue dans un bal vénitien et s’est masquée derrière des fioritures pour se faire aimer des invités, afin de tromper le beau, maintenant vieux et las, de danser avec lui jusqu’à ne plus lâcher son bras, jusqu’à ce que tous crurent en une union, pour ne pas dire un parasitisme, au point où jamais le beau ne parle sans que la laideur ne le coupe, parle plus fort, déforme ses propos, lui mène une guerre d’usure pour bien faire comprendre qu’il appartient à un monde disparu, tandis qu’elle continue d’enchanter les invités, de rire, rire aux éclats, le masque aidant à cacher ses dents pourries…

Oui, un masque scintillant, provocateur, qu’il est devenu chic d’aimer. C’est pourquoi l’on voit toujours apparaître au musée, autour d’installations aussi hideuses que préméditées, « Recontextualiser », « Repenser », « Réinterroger », « Relativiser » … un fatras de mots en « re », dont le plus juste serait « Régresser ».

Aucune œuvre n’est à l’abri, qu’elle soit au musée ou dans la rue. À défaut de les profaner elles-mêmes, il est maintenant coutume de les travestir d’installations censées choquer, désacraliser, et enlaidir. L’on pense bien sûr aux exemples les plus célèbres, comme les Balloon Dogs de Jeff Koons plantés au château de Versailles en 2008, ou à « l’arbre » euphémistique de Paul McCarthy qui souilla la place Vendôme en 2014 dans le cadre de la Foire internationale d’art contemporain – dont l’acronyme n’est sûrement qu’un heureux hasard. Mais cet arbre, comme ces ballons, cachent une forêt à éradiquer par le feu : la multiplication de ces attentats contre la beauté dans les musées petits et grands, de Paris à Montréal, de Los Angeles à Berlin. Des peintures symbolistes occultées par des sculptures vides de sens. Des monuments grandioses recouverts de piaillements ingrats. C’est trahir les artistes qui nous ont laissé des œuvres dignes des siècles, trahir une élégance devenue cacophonie, et symptôme d’une culture qui s’intéresse davantage à réécrire le passé qu’à dessiner l’avenir.

Voici l’état où se trouve l’art à présent, tandis que la foule se tient muette derrière le peloton d’exécution. Mais devant ce saint Sébastien à la chair percée de mille flèches, il est de notre devoir collectif d’agir comme sainte Irène, de le prendre dans nos bras, de soigner ses blessures, de le regarder, l’écouter vraiment, et de le défendre coûte que coûte contre ses faux protecteurs, afin qu’il retrouve sa splendeur réelle, digne de ceux qui nous l’ont transmise.