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Michel Deville, le toucher de pellicule

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Juste avant l’élection présidentielle de 2022, je souhaitais voir Michel Deville accéder à l’Elysée. Le réalisateur né en 1931 vient de disparaître à l’âge de 91 ans et la Patrie des cinéphiles lui est éternellement reconnaissante.


Voilà ce que j’écrivais, il y a un an :

« Pendant que certains regardent les meetings de la présidentielle, j’ai passé tout un week-end à rechercher les DVD de Michel Deville, dans mon fouillis berrichon. Impossible de remettre la main dessus. Où sont-ils passés ? Ils ont toujours eu l’esprit fugueur. La dissidence est leur raison d’être, troublante profession de foi. La politique est ce vieux hochet qu’on agite par réflexe et aussi, par lassitude. Pour faire encore durer l’illusion démocratique, croire aux lendemains qui chantent et aux belles phrases qui gonflent dans les arènes municipales, les soirs d’hiver. Entre nous, il n’y a pas plus de suspense dans cette élection que dans la réindustrialisation de notre pays. Je ne veux pas doucher vos espoirs de changement, croyez-en un chroniqueur non-aligné, égaré dans les lointaines provinces, tout ça n’est qu’écume et farces, cette mousse légère qui vient panser votre colère disparaîtra aux saints de glace. Elle ne collera même plus à vos semelles, aux premiers jours de l’été, vous aurez tout oublié. Que restera-t-il après le passage de ce cirque médiatique un peu trop bruyant pour être honnête ? Un divertissement pour adultes nostalgiques des combats d’antan et un grand vide. Alors, nous cherchons des refuges, des endroits où planquer notre vague-à-l’âme, nos errements non-rentables et ce sentimentalisme si mal cicatrisé. La filmographie de Michel Deville, assez méconnue au demeurant, abrite des parcelles de notre humanité jadis si friable et si désirable. Ses films dépourvus de morgue et de démonstrations de force, dans un halo de lumière, filtraient l’amour amer et l’érotisme chaste. Chez lui, le décolleté soyeux et pudique n’en était pas moins obsédant. Il aura décliné les infinies variations du marivaudage comme un art de vivre nécessaire à la survie de la race humaine. Qui n’a pas vu « Benjamin ou les Mémoires d’un puceau » (1968), « L’Ours et la Poupée » (1970), « Raphaël ou le débauché » (1971) ou plus tard « Péril en la demeure » (1985) ne connaît pas le bonheur instable de ce cinéma incandescent et fugace, primesautier et cruel, dénudé et probe. Comme le sel de mer aux lèvres, ces films excitent la mémoire et ouvrent les vannes du passé. Deville met l’eau à la bouche. Il est certainement le réalisateur qui aura le mieux capté la beauté des corps féminins et les emballements incertains du cœur. Il possède cette férocité aimable qui n’abuse jamais de plans tapageurs ou de poses exacerbées. Il est le réalisateur des tourments intérieurs qui filme, sur la pointe des pieds, l’atroce douleur d’aimer. Sa légèreté et la pétillance de ces dialogues résistent admirablement aux affres du temps. Il n’est jamais banal, jamais brutal. C’est pourquoi, on revient à lui, sans cesse pour retrouver nos élans originels et cette pureté disparue. Ces films vus à l’adolescence, qui n’avaient pas la prétention d’embrigader, demeurent des bornes temporelles. On se souvient à peine du programme commun ou des privatisations de la cohabitation. Par contre, on rêve certains soirs à Marina Vlady, Catherine Rouvel, Francine Bergé, Simone Bach, Anna Gaël, Lea Massari ou l’admirable Christine Dejoux. Très tard, dimanche dernier, j’ai fini par retrouver « Le Femme en bleu » (1973) et « Eaux profondes » (1981). Les coffrets consacrés à l’œuvre complète de Michel Deville datent de presque une quinzaine d’années et leur prix est relativement élevé sur le marché d’occasion, il serait temps de les ressortir avant le premier tour de la Présidentielle.

J’avertissais en 2022 que je voterai pour le candidat qui s’engagerait dans cette voie-là, mieux faire connaître le travail de ce réalisateur. Nos confrères de L’Avant-Scène Cinéma lui avaient consacré un dossier très réussi dans le numéro 688 (décembre 2021). Il est temps de se le procurer. Et d’espérer que dans les prochaines semaines, on rééditera les coffrets « Michel Deville ».

L’Avant-scène Cinéma – Revue mensuelle – 688 – Décembre 2021

Retraites, un psychodrame à répétition

Selon l’enseignant à Sciences-Po et HEC, nous payons aujourd’hui la décision du gouvernement Mauroy prise il y a quarante ans de faire passer l’âge de départ à la retraite de 65 à 60 ans. Tant que celui-ci ne sera pas indexé sur l’espérance de vie, les réformes sont appelées à se répéter en vain.


Causeur. Le 10 janvier, la Première ministre Élisabeth Borne a présenté une réforme des retraites dont la mesure phare est le décalage de l’âge de départ de 62 à 64 ans. Ce projet a suscité l’opposition unanime des syndicats et, selon les sondages, celle d’une majorité de Français. Or, selon certains opposants, il n’y a pas de problème de financement et encore moins d’urgence. Est-ce une réforme idéologique ?

Julien Damon. Le président de la République a qualifié cette réforme de primordiale. Je suis d’accord. Pas forcément en raison de points techniques financiers, que les Français comprennent d’ailleurs mal, mais pour des raisons démographiques structurelles. Les données démographiques sont au cœur d’un système des retraites. Quand l’espérance de vie progresse et que les équilibres entre le nombre d’actifs et d’inactifs se dégradent, on doit revoir les paramètres des retraites. Simple, basique, comme dit le poète Orelsan. À cela s’ajoute la question de la productivité au travail, mais tout le monde conviendra que, dans un système par répartition, s’il n’y a pas suffisamment de cotisants, il n’y a pas de retraites.

Pour les batailles de chiffres, je propose de n’en retenir qu’un : 25. Aujourd’hui, les retraites représentent 25 % des dépenses publiques. Dans les autres pays comparables la charge est similaire, sauf que les retraités en France vont bientôt représenter 25 % de la population ! Par ailleurs, les Français sont champions du monde de la durée de la retraite : vingt-cinq ans en moyenne.

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Notre problème est que nous payons aujourd’hui la décision prise il y a quarante ans par le gouvernement Mauroy de passer de la retraite à 65 ans à la retraite à 60 ans, dernier cadeau insensé lâché avant de prendre le virage de la rigueur. Depuis, les différentes réformes consistent à revenir sur cette erreur historique.

D’accord, mais si aujourd’hui le poids des retraites dans les dépenses est comparable à ce qu’il est dans les autres pays, où est l’urgence ?

Le sujet est plus fondamental que l’urgence budgétaire, même si les déficits cumulés devraient encore plus préoccuper. On ne peut pas esquiver impunément les questions d’espérance de vie et d’équité entre les générations. Aujourd’hui, dans l’avalanche de chiffres, d’hypothèses macroéconomiques et de scénarios, tout se brouille. Chacun trouve des arguments pour dire soit que tout va à peu près bien, madame la marquise retraitée, soit que c’est une catastrophe pour les jeunes. Chacun tire la couverture à sa condition et à son sentiment. Nombre de propos sont prononcés au grand nom de la justice mais chez les actifs, on regarde seulement de combien de temps son départ à la retraite sera décalé. Incontestablement, le financement des retraites pèsera à l’avenir davantage sur des jeunes proportionnellement moins nombreux que dans les premières années du système de retraite à la française. Rappelons aussi que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Quand la Sécurité sociale est créée, en 1945, l’ambition est de généraliser le régime général. On appelle général ce régime de protection sociale, non pas en hommage à de Gaulle, mais parce qu’il a vocation à être universalisé. À côté de lui on trouve des régimes particuliers, qui lui préexistent : les régimes spéciaux des fonctions publiques, mais aussi des régimes singuliers des professions indépendantes. Il s’ensuit le kaléidoscope contemporain d’une quarantaine de régimes de retraite.

Et puis, en 1945, l’espérance de vie était inférieure à 65 ans, notamment pour les ouvriers : aussi la CGT avait-elle absolument raison de parler de « la retraite des morts ». Donc, en 1945, la retraite à 65 ans était une tragédie. Aujourd’hui, avec une espérance de vie qui se situe autour de 80 ans, la retraite à 62 ans devient une escroquerie. Tout ceci est de moins en moins tenable financièrement, mais surtout en termes d’équilibre entre les générations. Les jeunes qui se mobilisent contre la réforme se pensent victimes d’une réforme paramétrique. Mais ils sont les dindons d’une farce plus systémique. En raison des inerties démographiques (plus de vieux, moins de jeunes), les retraites vont, à court terme, leur coûter plus cher et, à long terme, leur rapporter moins. Alors, bien entendu, il pourrait y avoir un recours massif à l’immigration, sujet hautement éruptif par ailleurs. D’autres nations, comme le Japon, font le choix d’un vieillissement sans apport de populations.

Imaginons que le projet de loi soit voté en l’état : apporte-t-il une réponse définitive à ces problèmes ? Mettrait-il fin à ce feuilleton-psychodrame qui nous accompagne depuis trente ans ?

Non. Le psychodrame est appelé à se répéter dans quatre, cinq ou dix ans. Une manière d’y mettre fin consisterait à indexer l’âge de départ à la retraite sur l’espérance de vie, avec des arrangements spécifiques pour les carrières longues, les métiers difficiles ou tout ce qu’on veut. En réalité, le système des retraites est actuellement un système de réformes à répétition. La meilleure des réformes serait celle qui mettrait un terme à la récurrence des réformes, avec leur rituel théâtral de mobilisations collectives.

Et il y a aussi la question des régimes spéciaux, que le gouvernement a prudemment laissée de côté.

En effet, ces régimes particuliers continuent à coexister avec le régime général. Certains sont en voie d’extinction, à long terme (pour les nouveaux entrants dans l’entreprise). Mais les réticences corporatistes ont la vie dure. Il est tout de même illégitime que le salarié RATP puisse partir plus tôt à la retraite que l’indépendant qui distribue des pizzas sur un vélo. Au sujet des régimes dits spéciaux, le projet de loi actuel est un projet-croupion par rapport à celui qui était discuté au Parlement à la veille de la crise Covid. Celui-ci avait pour ambition de changer la donne, notamment en fusionnant tous les régimes sans exception. On peut se gausser de l’idée d’un régime unique mais en matière de retraite, ceci se comprend et ceci peut tout à fait s’adapter à des singularités dans les carrières.

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Y a-t-il d’autres pays où la question de la retraite suscite tant de passions et de luttes ?

Non. Dans les autres pays de l’Union européenne ou dans ceux de l’OCDE (« un club de pays majoritairement riches », comme aime l’appeler The Economist), il n’y a pas cette confrontation quasi coutumière, tous les cinq ou dix ans. Le sujet suscite moins de passions et de crispations. Certains, aussi différents que l’Italie, l’Allemagne et le Danemark, ont révisé profondément leur système, parfois douloureusement, avec des âges de départ à la retraite supérieurs à 65 ans. Bien entendu, il importe de comparer ce qui est comparable : les âges légaux de départ à la retraite, les âges effectifs et les âges à partir duquel on peut bénéficier de sa pension complète (en français bureaucratique on dit « à taux plein »). Sur ces différents éléments, la situation française n’est pas toujours forcément plus favorable. Je note, par ailleurs, qu’une grande partie du monde peut envier la situation de la plupart de nos retraités, mais regarde avec surprise le pays lorsqu’il s’enflamme autour des retraites.

Pourquoi cette contestation est-elle plus faible dans les autres pays ?

Peut-être parce que le dialogue social y fonctionne mieux. Peut-être parce que les organisations syndicales n’y sont pas dépassées par leur base militante. Peut-être aussi parce que le travail lui-même n’est pas aussi dévalorisé dans l’esprit des habitants ; ou encore parce que l’organisation du travail est plus agréable. D’ailleurs, un point clé des débats sur les retraites me semble moins relever des caractéristiques du système que de ce que l’on baptise en France la « valeur travail », une notion célébrée ou décriée.

Ah, la fameuse « valeur travail ». Ce n’est pas uniquement le couple travail-retraite qui est particulier en France, mais aussi travail-vacances. Il y a un surinvestissement dans l’imaginaire des vacances, du non-travail. On a l’impression que la seule chose qui nous tient en vie, c’est l’espoir des grandes vacances quand on est enfant et l’attente de la retraite, une fois devenu adulte…

Je suis d’accord. C’est l’une des grandes tragédies françaises que de penser qu’il soit nécessaire de « perdre une partie de sa vie » pour gagner son répit, ses vacances puis son retrait définitif du marché du travail. Nous assistons à des bagarres métaphysiques ou philosophiques infinies sur la « valeur travail », mais il est vrai que le travail est plutôt déprécié en France. Je vois déjà les remarques du type « ah bah oui, c’est facile, ce sont les cadres du tertiaire urbain, les bobos exerçant des métiers sympathiques qui disent cela ». Bien entendu les appréciations sur le travail ne sont pas les mêmes selon que l’on aime ou non ce que l’on fait. Le tragique dans l’affaire, à mon avis, est qu’une trop grande partie des Français n’aiment pas ce qu’ils font.

Même au sujet des activités scolaires, on utilise le terme travail (bien ou mal travailler à l’école), ce qui n’existe pas en anglais par exemple. Dès lors que l’école n’est pas une expérience jouissive pour la plupart des enfants, cela revient à affecter le mot « travail » d’une connotation négative de corvée, de temps à purger pour pouvoir partir en vacances.

Effectivement. Très tôt, dès l’école, une petite musique laisse penser que le travail n’est pas une bonne chose et qu’il est une activité seconde. Surtout, des hiérarchies dans les métiers et les statuts entretiennent l’idée que la plupart d’entre nous seraient mal servis. D’où une sorte de ressentiment généralisé à l’égard du travail.

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C’est curieux parce que la gauche traditionnelle puise son imaginaire chez des penseurs comme Marx pour lesquels on ne peut pas être pleinement humain si on ne se réalise pas par le travail…

Jaurès et Blum voulaient soutenir le travailleur, l’aider à se réaliser par son activité professionnelle avec des droits et des garanties sociales qui accompagnent cette activité. Ils ne plaidaient pas pour le droit à la paresse, comme le faisait naguère le gendre de Marx (Paul Lafargue) et comme le propose aujourd’hui Sandrine Rousseau, entre autres philosophes.

Je pense aussi au bourgeois rentier de Balzac.

C’est juste. L’aspiration à devenir rentier traverse une grande partie des catégories socioprofessionnelles. Plutôt que des revenus tirés de son activité, on espère des revenus tirés, en tout ou partie, de son patrimoine (pour les riches) et du patrimoine et des revenus des autres par la redistribution. Soulignons d’ailleurs que les pensions de retraite ne sont pas versées sous la forme d’un capital, mais d’une rente (les pensions).

Le travail de jeunes (adolescents et étudiants) en dehors de l’école ou la fac est aussi mal vu en France. Quand des étudiants racontent qu’ils sont obligés de travailler pour se financer, une situation assez normale dans nombre de pays, on dirait qu’ils subissent une grande injustice.

En effet. D’ailleurs, certains syndicats étudiants réclament que les étudiants soient salariés parce que leurs études sont leur boulot et que chaque travail mérite salaire… Dans les pays où les parents sont pourtant plus riches en moyenne et les systèmes de redistribution plus généreux pour les étudiants, il est de bon ton et de bonne économie pour les jeunes de travailler à la cafétéria de leur université, dans l’hôtellerie-restauration, les services. Aux réceptions des hôtels, ce sont souvent des étudiants qui bossent et qui sont contents de le faire. En France, on a un double problème, celui des difficultés d’insertion des jeunes sur un marché du travail qui les satisfasse, celui du maintien des aînés dans un emploi heureux. En l’espèce la France se distingue encore par son taux d’emploi des seniors très faible. De fait, la France pâtit de ce que Philippe d’Iribarne a parfaitement analysé sous les noms de logique de l’honneur et, plus récemment, de grand déclassement. Les inégalités de statut qui se perpétuent et un mépris de classe pour les métiers de service se doublent de la dévaluation des diplômes et d’une ambiance souvent mauvaise au travail. Bref l’avenir n’est pas rose. Non pas en raison des spécificités du système des retraites, mais en raison des caractéristiques et des représentations du travail à la française. Voici un grand enjeu : faire en sorte que les Français souhaitent et puissent travailler, le plus heureusement possible, jusqu’à un âge de la retraite socialement et économiquement fondé.

Les hommes à l’école: la débandade

L’homme-à-l’Ehpad que décrit Bennasar avec une drôlerie féroce dans le dernier Causeur, « le regard vide, la voix éteinte, la b…  en berne », c’est celui que, devançant l’âge et la médicamentation, l’Éducation nationale entend faire advenir. Professeurs, élèves, surveillants, rien de ce qui en porte les attributs n’échappe à l’obsolescence programmée du masculin. Il est malvenu, incongru, offensant d’être un homme : la cause est entendue. Reste à accélérer la marche vers l’avenir radieusement féminin, châtrer les récalcitrants, éliminer toute trace de virilité…


Aujourd’hui, plus de sept enseignants sur 10 sont des femmes. La féminisation du métier ne date pas d’hier. « Et le testiculaire, que devient-il au milieu d’un tel enjuponnement ? » se demandait Alain Golomb[1] en 2002.

Mais cette écrasante domination ne suffit plus : il convient désormais de déprofiler les garçons[2] et d’ôter aux élèves l’idée même du masculin.


Dans cette chasse au mâle, la première des cibles est le professeur. Trop autoritaire, trop vertical, pas assez maternant, pas franchement empathique. Anthropologiquement suprémaciste. D’ailleurs, l’oppression millénaire vécue par toutes et tous fait qu’il ne peut plus s’adresser aux filles sans se demander de quoi il sera accusé. Reprend-il une élève sur sa tenue vestimentaire, non conforme au règlement intérieur? Trop couvrante: il est raciste ; trop légère : il est sexiste. S’il fait du zèle (attention, les garçons peuvent mal interpréter les signaux que tu envoies…), il participe à la culture du viol. Peut-être même fait-il un transfert : c’est dans le bureau de la cheffe d’établissement, qui ne manquera pas d’analyser la situation, qu’il entamera sa déconstruction. Il a un différend avec une collègue : oh ! le macho ! Il gère sa classe avec fermeté : gare au traumatisme ! Il fait quelques bons mots et met quelques sales notes : on alerte la cellule de lutte contre le harcèlement. Alors, il se censure ; et souvent, il se tait. Celui qui est difficilement rééducable, dans l’affaire, c’est le professeur de sport. En dépit de ses efforts (« le prof de sport, m’dame, il choisit toujours des garçons pour les démonstrations ; alors nous, les filles, on lui a dit que c’était pas égalitaire ; après, il a choisi que des filles, alors du coup c’est pas juste »), il parle fort, il sort les muscles, il les bouscule, les petits chéris. Il flirte souvent avec la violence éducative ordinaire.

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On compte aussi sur les assistants d’éducation pour assurer la transition vers l’école de demain : l’École des femmes. Ils animent des ateliers de parole : comment dégenrer la cour de récréation (tous ces gars qui jouent au foot tandis que les pauvres filles n’ont d’autre choix que de papoter), la débitumer aussi (la paronymie est-elle fortuite ?), la végétaliser, enfin. Ou bien ils jouent avec les élèves : ça te dit, une petite partie de Monopoly (des inégalités) pour te défaire de tes préjugés sexistes et de tes stéréotypes de genre ? Ou encore, ils envoient les garçons « parler règles avec l’infirmière » [3]. Alors parfois, bien sûr, le pion qui sommeille en eux ressurgit, gueule et punit. Mais ça, c’est parce que la transition n’est pas achevée.

Et les élèves de sexe masculin? Eh bien ! ils ont parfois du mal à se conformer à ce programme rééducatif : ça castagne, ça drague lourdement, ça joue au foot. Mais Paris ne s’est pas défait en un jour ! On ne lâche rien ! Tu as 16/20 de moyenne et tu ne passes pas la balle aux filles? Pas de félicitations ce trimestre. Ça t’apprendra, vilain garçon.

Alors, moi-qui-suis-une-femme
Et une prof,
Moi qui enseigne à mes élèves que le moi est haïssable,
Que les temps ne le sont pas moins,
Moi,
Que ma cheffe d’établissement rend misogyne,
Qu’on accuse de virilisme,
Qui dois tant à mes profs mâles,
Aux profs discriminants, cassants, savants,
Au père qu’ils n’étaient pas mais dont ils étaient la figure,
Qui assiste, consternée, à cette débandade,
Malgré Brassens, malgré Fernande,
J’en appelle au retour des hommes dans la profession, des hommes, des vrais.
Et je conjure mon ministre, Papa Ndiaye, de sauver l’espèce
Plutôt que d’en sonner le glas.

Profs et Cie

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[1] Profs et Cie, opuscule aux vertus thérapeutiques

[2] « On profile les garçons pour occuper les fonctions masculines d’autorité et de pouvoir », Baudelot, 2000, p.34, citée par Eduscol, « Comment les stéréotypes de genre influencent les choix d’orientation chez les adolescents ? », Filles et garçons à l’école, clichés en tous genres, Guide pédagogique à l’usage des équipes éducatives

[3] Paroles de ma cheffe

Mollo sur les chips, le gros!

Les chiffres comptent, comme le dit clairement Olivier Véran. Et ceux concernant le surpoids et l’obésité des Français sont alarmants. Qu’on ait le courage de les regarder en face et d’en tirer les conséquences au lieu d’accuser autrui de «grossophobie». Car quand la grossophobie devient un obstacle à la lutte contre l’obésité, la pride des bourrelets pèse plus que cholestérol, hypertension et diabète réunis !


N’en déplaisent aux thuriféraires de la sobriété, l’époque est aux excès.

Une étude de l’Inserm et du CHU de Montpellier révèle qu’aujourd’hui près d’un Français sur 2 est en excès de poids et que le nombre d’adultes souffrant d’obésité a doublé en deux décennies, passant de 8,5 % en 1997 à 17% en 2020. Et ce sont les 18-24 ans et les femmes les plus touchés par l’obésité… On entend déjà les clones de Sandrine Rousseau hurler à la misogynie comme si les données objectives étaient douées d’une volonté de puissance patriarcale ultra machiste.

Depuis la publication des résultats, ce qui suscite l’émoi, ce n’est pas tant ces données alarmantes qui nous rapprochent du pays où l’obésité est la norme, les Etats-Unis, que la chasse à la grossophobie.

Confusion des registres

Au nom de la lutte contre la stigmatisation des gens en surpoids et obèses, on confond aisément les moqueries à leur encontre, qui sont bien entendu regrettables mais qui relèvent plutôt d’un manque d’éducation et de la bêtise, avec les recommandations médicales pour perdre du poids. Ainsi par exemple, pendant la crise sanitaire, les personnes en surpoids et obèses étaient celles qui engorgeaient, avec les personnes très âgées, les services d’urgence dans nos hôpitaux tiersmondisés. Pourtant, le gouvernement a préféré désigner comme responsables de la saturation des hôpitaux les réfractaires à la vaccination, devenus des parias à exclure de l’espace public, plutôt que de lancer une campagne de vaccination massive pour ces personnes à haut risque et ce, de peur d’être accusé de grossophobie.

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Tout se passe comme si l’enjeu n’était pas de lutter contre « l’épidémie d’obésité » comme l’incite l’OMS mais de vaincre l’épidémie de grossophobie qui serait « systémique ». Si les sièges dans les avions ne sont pas assez larges pour accueillir un popotin plus large qu’un pouf XXL Fatboy, c’est la faute à la société occidentale grossophobe… Idem pour le matériel médical comme l’IRM qui a des dimensions trop étroites pour faire rentrer un corps aussi volumineux qu’une statue de Niki de Saint-Phalle !

Distinguer ce qui doit l’être

Mais alors comment lutter contre l’obésité quand conseiller à une personne en surpoids ou obèse de changer ses comportements alimentaires, de se mettre au sport, d’éviter la junk food est perçu comme une « micro agression » qui stigmatise et discrimine ?  Comment expliquer aux jeunes générations qu’il y a une différence majeure entre se sentir bien dans sa peau et se mettre en danger en étant en surpoids lorsque l’industrie de la mode valorise les fat bodies et le body positivisme ?

Le vrai problème vient du sens mis sous le terme grossophobe. Comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie ne serait donc pas liée à un comportement individuel répréhensible mais elle serait structurelle, inhérente à la société occidentale et donc diffusée partout et à tous sans que l’on en ait véritablement conscience… Et la vraie question, c’est qu’en passant notre temps à dénoncer la grossophobie, on oublie que l’obésité est une maladie à soigner et qu’elle est un facteur de risque de maladies graves voire mortelles (cancers, diabète, maladies cardiaques, arthrose avancée, sans parler du Covid que j’ai déjà évoqué…).

C’est quand la réalité?

« On peut débattre de tout sauf des chiffres » pérorait Olivier Véran pendant la crise sanitaire. On aimerait que les pouvoirs publics regardent la réalité en face : les Français grossissent, s’empâtent, s’engraissent… Sachant que cette réalité pesante n’est pas sans conséquence sur l’augmentation des dépenses de santé et aggrave donc le déficit de l’Assurance maladie, on ne peut que d’étonner du silence sidérant du nouveau ministre de la Santé François Braun. Silence que l’affaire Palmade n’a pas entamé alors que le sujet de la drogue est brûlant et irrésolu.

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C’est à se demander si l’accusation de grossophobie ne sert pas une cause : celle de ceux qui ne veulent jamais régler les problèmes et qui préfèrent désigner des coupables. Ainsi, ce ne sont plus les autres qui risquent leur santé en cas de surpoids et d’obésité et qu’on n’aide pas à se soigner, c’est moi qui stigmatise de pauvres offensés qui ne demandaient qu’à garder leurs kilos.

En tout cas au train où se développent l’obésité et le wokisme, on peut facilement imaginer qu’un jour un collectif surnommé Fat Bodies Matter organisera, devant le ministère de la Santé, un happening où des militants obèses écraseront de tout leur poids les balances et montres fitness connectées, le jour de la Journée mondiale sans régime. Ce jour-là, tous les minces seront montrés du doigt pour grossophobie inconsciente. Et les bourrelets seront la nouvelle pride ! 


Elisabeth Lévy: « la timidité des pouvoirs publics, sur ce sujet, pose question »

Retrouvez la directrice de la rédaction de Causeur, dans la matinale de Sud Radio, après le journal de 8 heures.

L’indépendantiste, le violeur et l’avenir du Royaume Uni

Quelles sont les raisons de la démission de la Première ministre écossaise, leader du Parti nationaliste écossais (SNP)? Quelles en sont les conséquences pour une éventuelle indépendance de l’Ecosse?


Nicola Sturgeon avait la réputation d’être une femme politique très habile. Son parti, le SNP, est au pouvoir en Écosse depuis 2009. Elle-même est Première ministre depuis 2014. Bien que lors du référendum de 2014, 55% des Écossais ont rejeté l’indépendance (contre 45% qui ont voté pour), elle a réussi à garder cette question sur le devant de la scène politique de son pays jusqu’à aujourd’hui. Aux élections générales de 2019, le SNP a gagné 48 des 59 sièges alloués à l’Écosse au Parlement de Westminster. Aux élections écossaises de 2021, le Parti a gagné 64 des 129 sièges et a formé une majorité avec les huit députés verts. L’argument principal pour l’indépendance mis en avant par Sturgeon était le fait que, au référendum de 2016, 62% des Écossais qui y ont participé ont voté contre le Brexit, tandis que, à l’échelle du Royaume Uni, 51,89% de la population a voté pour. Ainsi, l’Écosse s’est vue contrainte de quitter l’UE contre son gré. Selon Sturgeon, si en 2014 les Écossais avaient su qu’ils seraient obligés de sortir de l’Europe, ils auraient choisi de quitter le Royaume Uni. L’Écosse mériterait donc un nouveau référendum sur l’indépendance.

La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements…

Dans le viseur de Theresa May puis de Boris Johnson

Le grand obstacle, c’est que le droit de tenir un tel plébiscite ne relève pas des pouvoirs dévolus à Édimbourg par Londres. Et les gouvernements successifs de Theresa May et de Boris Johnson ont résolument refusé de donner leur autorisation pour l’organisation d’un référendum. En même temps, les sondages n’ont jamais donné une majorité claire et stable pour l’indépendance. Pourtant, l’ambition du SNP ne se réduit pas à la gestion de l’Écosse dans le contexte de la dévolution accordée par Westminster sous Tony Blair en 1998. Sa raison d’être est fondée sur la recherche de l’indépendance. À partir de 2016, face à l’intransigeance de Londres, qui citait le résultat de 2014, Nicola Sturgeon ne pouvait désormais compter que sur la logique du bras de fer. La pandémie a apporté à la Première ministre l’opportunité de montrer qu’elle savait mieux gérer la crise que Londres, mais les résultats n’étaient pas au rendez-vous. Le seul recours qui restait était la voie juridique.

Espérant tenir un référendum en octobre 2023, Nicola Sturgeon a saisi la Cour suprême du Royaume, lui demandant de statuer sur le droit constitutionnel de Londres d’empêcher le Parlement écossais de légiférer sur la tenue d’un référendum sur l’indépendance. En novembre 2022, le verdict unanime de la Cour est tombé : Édimbourg ne pouvait nullement contourner Londres. Face à cette décision, Mme Sturgeon a annoncé que les prochaines élections au Parlement constitueraient de facto un référendum. Le premier problème ici, c’est que ces élections sont censées avoir lieu en janvier 2025 : cette échéance n’est pas apte à satisfaire les impatients. Un deuxième hic, c’est que même si le SNP reproduisait son score de 2021, il n’aurait pas 50% du vote. On ne peut pas prétendre avoir un mandat pour l’indépendance avec moins de la moitié de l’électorat. Enfin, les sondages n’indiquaient pas que les Écossais mettaient l’indépendance au-dessus d’autres questions brûlantes comme celles des salaires, de l’inflation ou de l’état du système de santé.

La brèche ouverte par la question des trans

La stratégie de saisir la Cour suprême avait l’avantage de la clarté, mais le désavantage du caractère net et définitif de la réponse. L’autre stratégie de Sturgeon était plus indirecte et hasardeuse.

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Depuis de nombreuses années, les lobbys trans font pression sur les législatures partout en Occident pour simplifier le processus par lequel les personnes peuvent changer officiellement de genre. Ces lobbys militent pour l’autoidentification (« self-identification »), un processus qui dépendrait uniquement du jugement de l’individu qui veut changer de genre en se passant de toute opinion d’expert, de tout diagnostic médical et de tout délai de réflexion plus ou moins prolongé. En octobre 2017, le gouvernement de Theresa May avait annoncé vouloir légiférer dans ce sens mais, ayant fort à faire avec la question du Brexit, il n’avait pas pu avancer sur ce chantier. En septembre 2020, le Brexit terminé (au moins sur le papier), le gouvernement de Boris Johnson annonce – au grand dam des activistes du genre – ne pas procéder à de telles mesures. C’est là que Nicola Sturgeon a vu une brèche où s’engouffrer. En décembre 2022, le Parlement d’Édimbourg a donc voté une loi pour l’Écosse qui contredisait la Loi sur la reconnaissance de genre (Gender Recognition Act) de 2004 qui s’appliquait à tout le Royaume Uni. Selon la loi existante, l’âge minimum pour le changement de genre est de 18 ans. Un homme doit fournir la preuve qu’il vit comme femme depuis deux ans – et une femme comme homme. La demande doit être étayée par deux rapports médicaux dont un signé par un médecin figurant sur une liste d’experts officiellement agréés. Selon la législation de Sturgeon, désormais toute personne née en Écosse ou y résidant pourrait changer de genre à partir de 16 ans, sans avoir besoin de fournir de documents médicaux. Le délai se réduirait à trois mois, ou six mois pour quelqu’un de moins de 18 ans, plus une période de réflexion de trois mois. A ceux qui objectaient que cette mesure donnerait aux femmes trans (des hommes ayant changé de genre, avec ou sans intervention chirurgicale) accès aux espaces réservés exclusivement aux femmes, comme les refuges, les salles d’hôpital et les prisons, la Première ministre répondait que ce danger n’était pas réel. Selon elle, il n’y avait même pas besoin de sauvegardes dans la législation pour protéger les femmes d’une telle menace.  

Quels étaient les objectifs de la Première ministre, au-delà du désir de donner une nouvelle dimension à l’image de l’Écosse comme pays progressiste ? Dans un premier temps, il s’agissait de creuser un abîme juridique entre l’Écosse et le reste du Royaume Uni. Un individu pourrait avoir un genre en Écosse et un autre genre ailleurs, semant la confusion et réconfortant l’idée que ce serait peut-être mieux pour tout le monde si l’Écosse et le Royaume Uni étaient deux pays distincts. Mais dans un deuxième temps, la menace que représente ce désordre potentiel pourrait inciter Londres à intervenir pour faire obstruction au processus législatif en Écosse. Ce qui donnerait l’impression d’une puissance étrangère arrogante s’immisçant dans les affaires des pauvres Écossais. Effectivement, une telle intervention ne s’est pas fait attendre. Le 16 janvier, le secrétaire d’État pour l’Écosse du gouvernement de Rishi Sunak a annoncé que le lendemain, le jour où la nouvelle loi écossaise devait entrer en vigueur, il allait bloquer la promulgation de la législation en vertu des pouvoirs accordés par la Section 35 de la Loi sur l’Écosse (Scotland Act) de 1998. Ces pouvoirs permettent l’annulation de toute législation ayant un effet négatif sur l’application de lois promulguées à Westminster au nom de tout le Royaume Uni. En effet, la nouvelle loi écossaise sur le genre serait en contradiction avec la Loi sur l’égalité (Equalities Act) applicable à tout le Royaume Uni qui priorise pour les femmes l’accès à certains emplois et régit le calcul des cotisations pour la retraite selon le genre de la personne qui cotise. Et quid des enfants nés en Écosse mais scolarisés en Angleterre ou au Pays de Galles de 16 à 18 ans (ils seraient environ 16 000) qui pourraient changer de genre ? Ou des Écossais qui, après un changement de genre, viendraient s’installer ailleurs au Royaume Uni ? Leur genre « écossais » serait en contradictions avec leur genre « britannique » !

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L’affaire Isla Bryson

De manière prévisible, Mme Sturgeon dénonce cette intervention comme celle d’un « gouverneur général ». L’allusion au colonialisme est curieuse : l’Écosse n’a jamais été colonisée et les Écossais ont joué un rôle de premier plan dans l’empire britannique, disproportionné même par rapport à leur démographie. Mais le vrai problème pour la Première ministre, c’est que ses concitoyens, y compris ceux qui votent SNP, partagent la méfiance du secrétaire d’État pour l’Écosse. Selon un sondage récent, 76% des Écossais considèrent que la loi sur le changement de genre présente un risque inacceptable pour les femmes. Et c’est au moment fatidique où Londres fait opposition à Édimbourg qu’arrive un cas d’école qui constitue une démonstration parfaite de ce risque. Tout le monde connaît aujourd’hui « la » célèbre Isla Bryson. Arrêté en 2019 pour le viol de deux femmes, l’une en 2016 et l’autre en 2019, il s’appelait Adam Graham avant de commencer une thérapie de changement de genre en 2020.

D.R.

Dans la photographie de Graham qui circule dans les médias, on voit un costaud tatoué sur le visage susceptible de gagner le premier prix dans un concours pour le plus parfait psychopathe macho. Des images postérieures à sa transition montrent un personnage encapuchonné afin de cacher son apparence, habillé dans des vêtements de différents tons de rose selon une idée caricaturale de la féminité, et arborant une perruque blonde décolorée. Le pantalon de ski moulant laisse voir une protubérance qui ne peut pas être attribuée à un clitoris, même surdéveloppé. Condamné enfin le 24 janvier de cette année, il est détenu dans une prison pour femmes. Il serait difficile d’imaginer un cas plus cynique de changement de genre pour échapper à son sort. Ce n’est pas le premier homme violeur emprisonné chez les femmes après un changement de genre apparent, mais c’est le cas le plus flagrant. Sa présence dans une telle prison est permise par une politique adoptée par le système pénitentiaire écossais en 2014, sous la pression d’une ONG trans, qui recommande d’enfermer les criminels selon le genre qu’ils ont choisi pour eux-mêmes. Il est évident que la loi de Nicola Sturgeon va institutionnaliser, pérenniser et multiplier de tels cas. Devant l’esclandre, Bryson/Graham est transféré dans une prison pour hommes. La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements. Dans une interview, elle se révèle incapable de décider s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ou pourquoi une femme serait enfermée chez les hommes si « elle » n’est pas un homme.

À Glasgow, deux femmes politiques du SNP se joignent à une manifestation en faveur de la nouvelle loi sur l’identification de genre. Derrière elles, une pancarte appelle à la décapitation des « TERF », c’est-à-dire des féministes qui refusent l’empiètement des femmes trans sur les droits des femmes biologiques. J.K. Rowling a tweeté la photo accompagnée d’un commentaire ironique : « Quelques-unes des politiques merveilleusement progressistes et bienveillants de l’Écosse qui posent fièrement devant des banderoles demandant que des femmes soient décapitées et mangées ».

C’est ainsi que, l’air fatigué et se disant usée par la politique, Mme Sturgeon annonce sa démission le 15 février. A 52 ans, possédant une grande expérience de l’exercice du pouvoir, elle devrait avoir le plus beau de sa carrière politique devant elle. Selon un sondage conduit au moment de son départ, 42% des Écossais croient qu’elle devrait s’en aller. Le problème, c’est que sa poursuite de l’indépendance écossaise a conduit à une impasse. Malgré son habileté reconnue, elle a évolué dans une bulle indépendantiste qui l’a éloignée des préoccupations quotidiennes de ses électeurs. La politique wokiste de son gouvernement – sa Loi sur les crimes de haine et l’ordre public, promulguée en 2021, est un chef-d’œuvre de répression de la liberté d’expression – ne correspond pas du tout à ce que veut la majorité de l’électorat. Le débat entre nationalistes (pro-indépendance) et unionistes (pro-Royaume Uni) est souvent toxique et l’habileté de Sturgeon ne servait souvent qu’à exacerber cette opposition intransigeante. Dans son discours de départ, elle reconnaît qu’il faudrait quelqu’un d’autre « pour combler le fossé qui sépare les deux camps ». Le projet de l’indépendance n’a jamais été expliqué dans le détail (pas plus que celui du Brexit en 2016). Quelle serait la monnaie d’une Écosse indépendante ? Comment être sûr que le pays coche toutes les cases pour réintégrer l’UE ? Un nouveau leader sera élu. La campagne pour l’indépendance continuera. Mais dans l’avenir proche, il n’y aura aucun espoir d’une évolution quelconque. L’Écosse continuera à être divisée comme auparavant, incapable de réaliser l’ambition indépendantiste, mais toute aussi incapable de définir une ambition alternative. Sa seule consolation, ce sera l’abandon éventuel par son gouvernement du progressisme et la focalisation sur les vrais problèmes des Écossais.

Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

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Seuls les soutiens les plus zélés du pouvoir actuel peuvent soutenir la thèse de la fin d’un clivage gauche/droite, hypothèse envisageable seulement si l’on se borne à des définitions très étroites et récentes de ce que sont la droite et la gauche. Vous rappelez-vous, par exemple, qu’au cours de notre histoire politique, la gauche a longtemps été nationaliste et hostile aux particularismes? Grande analyse.


Pour plusieurs analystes politiques, il est vrai fort serviles, le clivage gauche-droite est mort, en France, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.

Trois observations, essentiellement, permettent selon eux de le constater.

La première, c’est l’effondrement ou la déliquescence avancée des deux grands partis politiques dont l’affrontement, depuis 1981 et sous différentes appellations, incarnait censément cette partition, à savoir Les Républicains et le Parti socialiste. 2022, à cet égard, n’a jamais été, pour ces deux formations, que 2017 « en un peu pire », si je paraphrase Michel Houellebecq.

La deuxième, c’est le caractère cosmétique qu’en était venu à prendre l’alternance de ces deux partis aux affaires, alors même que l’un et l’autre s’étaient convertis au libéralisme et gouvernaient en pratique au centre. Le clivage gauche-droite, ainsi mis en scène, était de fait devenu une partition de pure convention, la « langue morte » à usage exclusivement parlementaire que dénonçait déjà Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1953, sous la IVème République.

La troisième enfin, c’est la victoire à l’élection présidentielle d’un candidat qui refusait de s’inscrire dans cette opposition historique, et se faisait fort, au contraire, de la transcender en sa personne [1].

Le clivage gauche-droite est mort, vive le clivage gauche-droite

Ces mêmes éléments, pourtant, devraient inciter les tenants de la fin du clivage gauche-droite à réviser leur jugement. Comme le rappelait Marcel Gauchet, cette partition politique, en effet, ne se manifeste pas « dans un système à deux partis […], mais dans un système où les camps sont irréductiblement composites ». Loin de s’affaiblir avec la dispersion des familles d’esprit, elle est alors d’autant plus vivace que s’instaure « un partage des tâches tacite entre la conduite des affaires » – revenant aux centristes des deux bords – « et la direction des esprits » – que les extrêmes assurent. Comme le synthétise l’historien, « ce n’est pas en fonction [de ces derniers] que l’on agit, mais c’est par rapport à eux que l’on se définit ». La remigration et le wokisme s’apparentent à cet égard assez bien aux « options ultimes du salut social », évoquées par Marcel Gauchet, autour desquelles l’antagonisme politique, dans cette configuration, en vient alors à cristalliser.

Une autre raison, à la fois plus simple et quelque part plus fondamentale, aurait toutefois du suffire à dissiper la thèse d’une disparition du clivage gauche-droite : c’est l’incompréhension radicale que n’a cessée d’en manifester celui par qui, précisément, son dépassement était censé intervenir – à savoir Emmanuel Macron.

Coquecigrues macronistes

L’interprétation jupitérienne de cette partition, énoncée depuis au moins 2017, n’a de fait pas évolué avec le temps. Elle consiste à définir le clivage gauche-droite comme l’opposition de deux familles politiques incarnant chacune la prévalence d’une idée : à gauche, celle d’égalité ; à droite, celle de liberté. Or, cette perspective est au moins deux fois fausse.

Elle est fausse, d’abord, sur le plan historique. Comme le rappelle Marcel Gauchet, le clivage gauche-droite se manifeste substantiellement pour la première fois en France à la fin du mois d’août 1789, sur la double question des droits relatifs à la liberté religieuse, d’une part ; et du veto royal, d’autre part. La division met alors aux prises, de manière schématique : d’un côté, ceux qui défendent un droit de veto absolu pour le roi et le maintien du catholicisme comme religion d’État (siégeant à droite) ; de l’autre, ceux qui s’y opposent, et défendent les libertés “bourgeoises” (siégeant à gauche). Dans cette « scène primitive », la partie gauche de l’Assemblée, comme le note Duquesnoy, est donc celle qui défend les positions les plus libérales et les positions les plus égalitaires. Autrement dit, non seulement l’identification macronienne de la droite au libéralisme est un contresens, mais son opposition même des deux termes extrêmes de la devise républicaine est inopérante : entre la liberté et l’égalité, il n’y a pas alors concurrence mais convergence des luttes.

Cette perspective est fausse, ensuite, même en se limitant à une période très récente, dès qu’on sort du seul champ économique auquel le macronisme tend naturellement à réduire la politique. Sur le plan sociétal, en effet, qu’il s’agisse de mœurs ou de questions bio-éthiques (mariage, avortement, euthanasie, procréation médicalement assistée, …) , de lutte contre la drogue, de lutte contre la submersion migratoire, etc., c’est la gauche, systématiquement, qui défend les positions les plus libérales, et non la droite. Là encore, d’ailleurs, chaque fois que cela a du sens, ces positions les plus libérales correspondent aussi aux positions les plus égalitaires, contrairement à ce que prévoit la doctrine jupitérienne. Le champ sociétal, à cet égard, constitue aujourd’hui le meilleur baromètre du clivage gauche-droite, parce que, à la différence de la sphère économique, l’objet de fond de la querelle n’a pas changé depuis 89 : la question est toujours celle des privilèges légitimes ou illégitimes (« privilèges » en matière sexuelle, pour ce qui touche au mariage ou à la PMA ; « privilèges » d’antécédence sur le territoire, pour ce qui touche à l’identité ; etc.).

Vers une essentialisation du clivage gauche-droite

S’il faut se méfier d’une chose, c’est des définitions contingentes, ou conjoncturelles, qui, voulant serrer au plus près leur objet, s’acharnent à en restituer l’apparente confusion plutôt qu’à la démêler, et échouent, par là, à nous en livrer le sens, quand elles ne nous induisent pas carrément en erreur. Ainsi, par exemple, d’une caractérisation du clivage gauche-droite comme opposition entre un parti laxiste et un parti répressif en matière d’ordre et de sécurité. On rendrait peut-être compte d’un passé relativement récent, mais certainement pas du temps long ; une expérience politique aussi structurante, pour la gauche, que le communisme, par exemple, deviendrait incompréhensible, de même, à l’échelle française, que la Terreur, la répression de la Commune (sous l’égide d’Adolphe Thiers) ou la mise au pas de l’Église par la IIIème République. On oublierait alors que la gauche, marxiste comme bourgeoise, quand elle fut au pouvoir, plus encore que la droite sans doute, put avoir la passion de l’ordre et le faire impitoyablement assurer.

Ma thèse est simple : on ne saisit l’essence du clivage gauche-droite et sa dynamique historique que si on le lit comme une opposition entre l’enracinement (à droite) et le déracinement (à gauche). On comprendra alors que l’on n’assiste pas à l’extinction de cette partition politique, mais au contraire à son renouveau ou à sa recrudescence.

Application au cas de la Révolution française

L’enracinement, c’est l’attachement à ce qui dure, la valorisation du passé, l’inscription dans une filiation ; pour le dire en une phrase, inspirée de Chesterton, l’enracinement, c’est la démocratie des morts opposée à la toute-puissance élective des vivants.

La démocratie des morts, en 1789, ce sont d’abord les privilèges, non seulement des deux premiers ordres, du clergé et de la noblesse, mais encore des provinces, des villes et des corporations. La démocratie des morts, c’est, ensuite, la primauté des puissances sédentaires, liées au sang ou à la terre (l’Église et l’aristocratie) sur les puissances nomades, associées à l’argent (la bourgeoisie). La démocratie des morts, c’est, enfin, le catholicisme comme religion d’État et la monarchie comme système politique.

On constate ainsi que les termes du clivage gauche-droite de l’époque sont reconstitués sans erreur.

Sans parcourir pas à pas toute l’Histoire depuis la Révolution, entreprise à laquelle ce format se prête peu, je vous propose, pour la suite, de regarder ce que permet d’éclairer l’essentialisation des trois thèmes suivants : la nation, l’écologie, et le libéralisme.

La question nationale

La question de la nation mérite examen car elle a fait l’objet, sur le plan historique, d’un revirement complet de positions qui semble à première vue incompréhensible. Comment la gauche, en effet, qui avait pour ainsi dire forgé le concept (et davantage, même, en avait fait son étendard), en est-elle venue à abhorrer, et l’idée, et le mot, passés entre temps à droite ?

Ma réponse sera simple : c’est que la nation, qui était en 89 une modalité du déracinement, est aujourd’hui, au contraire, une modalité de l’enracinement. Même chose, d’ailleurs, pour la question de la centralisation ou, en miroir, des régionalismes ou du fédéralisme.

En 1789, la nation est une négation des suffrages du passé, et un arasement des disparités en découlant. Son avènement se traduit ainsi, non seulement par l’abolition des privilèges et des droits féodaux, mais encore par une centralisation et une bureaucratisation inédites, dont le jacobinisme reste le nom et la philosophie rationaliste l’inspiration. La Révolution, à cet égard, dans sa liquidation des corps intermédiaires, se montrera acharnée à réaliser le projet rousseauiste : que rien, entre le citoyen et l’exercice de la volonté générale, ne subsiste ou puisse s’interposer, « en sorte que le Souverain connoit seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent ». La gauche est alors nationaliste et hostile aux particularismes locaux. Je précise, à l’attention de ceux qui m’opposeront l’éternelle machine à perdre des girondins, que cette hostilité aux « régionalismes » persistera voire culminera avec la IIIème République, preuve qu’elle est structurante et non pas accidentelle. La droite non libérale – mais c’est un pléonasme, comme nous aurons l’occasion de le voir – restera quant à elle longtemps nostalgique des provinces, tout au long du XIXème siècle et encore au siècle suivant.

Si l’on se rapproche des temps présents, maintenant, il me semble évident que la nation, avec l’idée unitaire qu’elle charrie, est devenue une modalité de l’enracinement, dans un horizon se voulant au contraire multiculturel et post-national. La question de la décentralisation et du régionalisme pourrait sembler plus complexe. Elle cesse de l’être, néanmoins, si l’on comprend qu’elle ne s’inscrit pas, en réalité, à gauche, dans un projet de renforcement des identités locales, mais dans la perspective d’un affaiblissement de l’État central comme condition d’un approfondissement supranational, en particulier européen. Cette convergence des agendas régionaliste et européen apparaît, par exemple, dans les revendications indépendantistes de la Catalogne et de l’Écosse, mais la réforme territoriale, réalisée sous François Hollande, à l’échelle française, marque une même inspiration. Cette dernière, à cet égard, est emblématique du peu de cas fait, par les actes décentralisateurs, notamment sous des gouvernements de gauche, de la question du sens, sur le plan historique, des entités auxquelles il s’agit de parvenir, ou dont il s’agit de renforcer les pouvoirs. On pourra aisément se convaincre, j’espère, que la création de la région Grand Est ne répondait pas à un objectif de réenracinement…

La question écologique

La coloration politique de l’écologie est un deuxième objet qui mérite qu’on s’y arrête. Le rattachement de cette thématique à la gauche, en effet, a quelque chose d’illogique, comme le note René Rémond. « A s’en tenir à une analyse purement thématique, l’écologie aurait plutôt une inclination à droite en raison de certaines affinités. La droite traditionnelle préconise le respect des cycles naturels, croit à l’immutabilité d’une nature humaine, se défie des initiatives orgueilleuses de l’homme qui risquent de dérégler les équilibres voulus par la Providence ou fruits de la nécessité. La gauche est portée, au contraire, à faire confiance au génie humain et à la possibilité d’améliorer la condition des hommes et leur emprise sur la nature et les éléments. Les premiers écologistes n’ont-ils pas été ces nobles légitimistes exaltant le travail de la terre, source de vertu, et qui, retournant à la terre après 1830 dénonçaient dans la ville la Babylone moderne, sentine de tous les vices ? La droite est plutôt agrarienne et la gauche plutôt industrialiste [on retrouve ici notre antithèse enracinement/déracinement NDLA] – en particulier sa branche socialiste, qui magnifie le travail de l’homme. L’écologie devait pencher à droite dans la mesure où son inspiration première est réactionnaire : l’homme abîme la nature, dégrade le milieu, saccage la terre. Que la nature était belle avant que l’homme s’en mêle ! » Ici, pourtant, après ce superbe développement, l’historien rate, à mon sens, l’idée fondamentale : c’est que seule une écologie très incomplète, une écologie oxymorique, pouvait suivre les Verts dans leur arrimage à la gauche.

Cette écologie oxymorique, c’est d’abord celle du « développement durable », autrement dit, d’une écologie qui n’entend pas choisir, et a la prétention de continuer à faire croître le nombre des hommes et leur niveau d’équipement, tout en diminuant notre empreinte sur notre environnement, comme s’il était possible de découpler totalement les deux. Plus fondamentalement, c’est une écologie qui ne voit pas que l’artificialisation de la vie humaine elle-même est un problème, quand bien même elle ne s’accompagnerait pas d’une dénaturation du reste du monde.

Mais la dimension contradictoire de cette écologie réside encore davantage, à mes yeux, dans son caractère désincarné ; c’est proprement, pour paraphraser Alain Supiot, l’écologie de la gouvernance par les nombres, une écologie de la seule objectivation quantitative et scientifique, aveugle, par construction, à tout ce qui ne saurait être retranscrit, avec exactitude, dans un tableur Excel. C’est, par excellence, l’écologie des gigatonnes de CO2, c’est-à-dire des problèmes planétaires et diffus, fondamentalement statistiques, sur lesquels le particulier n’a guère de prise et dont il peine, d’ailleurs, à se faire une image, faute qu’ils aient une origine et même des conséquences isolables et précises. Cette écologie de l’insaisissable et du lointain, c’est aussi l’écologie des néologismes terrifiants par leur degré d’abstraction, celle qui se soucie de la préservation des « zones humides » ou de la multiplication des « espaces verts », une écologie qui a la froideur d’une taxidermie, et des objets de préoccupation aussi peu charnels que les mathématiques elles-mêmes.

Il existe bien, en revanche, une écologie de droite, pour laquelle le chiffre ne dira jamais le tout de la réalité, une écologie pour laquelle la préservation de la prodigalité de la Nature va de pair avec l’engagement d’en cultiver la beauté, bref, une écologie des paysages, une écologie de l’habitabilité du monde, une écologie du proche plutôt que des confins ; une écologie, aussi, qui n’exclut pas de son souhait de conservation la « biodiversité » des peuples, et dont l’horizon ultime n’est pas l’impossibilité de tout dépaysement ou la suppression de toute « étrangèreté ».

La question libérale

La troisième et dernière question que je souhaiterais évoquer est celle du libéralisme, en raison de l’immense quiproquo dont elle fait l’objet : je veux parler de la croyance selon laquelle le libéralisme serait de droite, alors qu’il est de gauche et fondamentalement de gauche. Ce qui est de droite, en effet, c’est le capitalisme, non le libéralisme ; encore faut-il, évidemment, savoir différencier l’un et l’autre…

Contrairement à ce que beaucoup semblent croire, le capitalisme et le libéralisme ne sont pas des amis, et encore moins des jumeaux. La distance qui sépare l’un de l’autre, en effet, est celle qui sépare l’enracinement du déracinement.

L’enracinement, je l’ai déjà sous-entendu, c’est l’hymne spartiate rappelé par Renan : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes ». C’est la clé de voûte de cette croyance fondamentale dont Nietzsche constatait l’extinction, « en vertu de laquelle un homme peut compter, promettre, anticiper l’avenir par ses projets », et s’engager dans des œuvres dont il ne verra pas lui-même la fin, parce qu’il sait qu’elles seront achevées après lui. L’enracinement, c’est le sédentaire opposé au nomade, le nom opposé au prénom, la transmission opposée au reset. L’enracinement, c’est une vision patrimoniale et chronophile des choses.

Or, qu’est-ce que le capitalisme ? Sur le plan étymologique, le mot dérive de l’ancien français chatel, que l’on retrouve dans notre plus moderne cheptel. Le capitalisme, littéralement, renvoie donc à la détention de têtes (caput, capitis), au sens de têtes de bétail. Sa nature, au moins originellement, le tire donc du côté agraire, c’est-à-dire du côté de l’enracinement, bien davantage que du côté industriel. Concernant l’ancien français chatel, ensuite, le CNRTL mentionne, au côté de l’acception déjà relevée (« biens mobiliers, particulièrement en bétail »), celle de « patrimoine ».

Si j’en viens à ma définition du capitalisme, maintenant, je dirais classiquement qu’il s’agit d’un processus d’accumulation de biens, certes, mais que le point le plus saillant est qu’il s’agit d’une accumulation de biens sur le temps long, et plus exactement, d’une accumulation de biens intervenant sur plusieurs générations ; c’est en ce sens que le capitalisme a une dimension patrimoniale, qui autrement disparaît. C’est en ce sens aussi que le capitalisme est liée au sang et à la terre, et a une dimension clanique ou dynastique.

A contrario, il est difficile d’imaginer plus anti-clanique que le libéralisme économique, dont le mot d’ordre est précisément : la concurrence libre et non faussée (avec accentuation sur « non faussée »). Le libéralisme, dans son essence, est une méritocratie extrémiste, qui ne déteste donc rien tant qu’une reproduction économique ou sociale décorrélant la réussite d’un individu des qualités qu’il détient personnellement. Son indicateur le plus sûr, à cet égard, ne réside pas dans le niveau de prélèvements obligatoires, mais dans une imposition très lourde des successions ; le principe fondamental, c’est qu’hier ne doit présager en rien de demain. Soulignons ici, d’ailleurs, que cette hostilité à la sédimentation des choses humaines n’est pas propre au libéralisme, mais irrigue au contraire l’ensemble des utopies de gauche. Le mythique mot d’ordre : « Du passé, faisons table rase », en particulier, n’est pas un cri de ralliement communiste, mais celui de toutes les forces associées au déracinement, et du libéralisme tout aussi bien.

Les rapports du libéralisme et du capitalisme devraient donc être antagoniques, le libéralisme cherchant continuellement à défaire les empires, le capitalisme à en édifier, l’exemple canonique étant le démantèlement de la Standard Oil, au début du XXème siècle, sous l’effet des lois anti-trust. Leur nature antithétique n’empêche pas, cela dit, l’existence, entre eux, de points d’adhérence, pour au moins deux raisons : la première, c’est que l’élargissement (spatial) et l’approfondissement (social) de l’espace ouvert à la compétition économique, permis par le libéralisme, offre au capitalisme de nouvelles possibilités d’accumulation ; la seconde, c’est que le libéralisme, au moins transitoirement, en mettant désormais en concurrence les États entre eux, affaiblit leurs velléités d’agir contre leurs géants nationaux.

Élargissement de la perspective

La difficulté à saisir le clivage gauche-droite en France tient avant tout à une tectonique des plaques qui décale continûment le barycentre de notre vie politique vers la gauche, ainsi que l’avait noté Thibaudet, et qu’il appelle sinistrisme. « Ce phénomène », écrit René Rémond, « est une constante : c’est à gauche, et même à l’extrême gauche que de nouvelles tendances politiques pointent le nez ; si elles ont un avenir, par un effet quasi mécanique qui fait penser à une sorte de tapis roulant, elles repoussent vers la droite les gauches plus anciennes, auxquelles elles disputent le terrain que celles-ci occupaient. Ainsi les libéraux débordés par les démocrates, plus radicaux, ceux-ci étant à leur tour exposés à la surenchère des socialistes, et ainsi de suite dans un glissement qui entraîne l’ensemble du système depuis quelque deux cents ans dans un mouvement indéfini. »

Ce qu’il importe ici de voir, c’est que ce glissement continu, non seulement n’est pas propre à la France, mais est plus largement la marche naturelle de toutes les civilisations. Cette marche, c’est celle d’un déracinement croissant qui s’achève avec la disparition des civilisations concernées ; celle par laquelle on transite d’une domination de la campagne à une domination des petites villes puis d’une poignée de villes mondiales ; celle, encore, par laquelle on passe, comme l’écrivait Spengler, « d’un peuple aux formes abondantes, [enraciné, ayant] grandi dans le terroir » à une constellation gazeuse de « nouveau[x] nomade[s], […] habitant la grande ville, homme[s] des réalités tout pur, sans tradition », sans passé, et par là « irréligieux, intelligent[s], stérile[s], haïssant profondément le paysannat (et la noblesse terrienne qui en est la suprême expression) » ; dans lesquels on reconnaît le portrait, non seulement d’Emmanuel Macron, mais de toute la gauche grande citadine.

Deux conclusions peuvent être tirées de cela : la première, que le clivage gauche-droite, sur le plan des principes, ne naît évidemment pas en 1789, d’un surgissement magique, et qu’on pourrait remonter les traces d’un sinistrisme bien au-delà (philosophie des Lumières, rationalisme cartésien, centralisation amorcée de longue date, par la monarchie elle-même) ; la seconde, que dans cette vaste tectonique, l’enracinement est voué à être broyé, même si les temps du césarisme sont peut-être devant nous.

Cette ultime perspective, toutefois, ne nous dispense pas, comme le consignait encore l’historien allemand, de « suivre vaillamment et jusqu’à son terme la voie qui nous a été tracée. [Car] il n’y en a pas d’autre. Être comme la sentinelle sacrifiée, sans espoir, sans salut, est un devoir. Persévérer comme ce soldat romain dont on retrouva les ossements devant une porte de Pompéi, et qui périt parce qu’on avait oublié de le relever lorsque le Vésuve entra en éruption. Voilà de la grandeur, voilà ce qu’on appelle être racé. Cette fin loyale est la seule que l’on ne puisse pas retirer à l’homme. »


[1] Rappelons-nous : le porteur d’eau de Paul Ricœur, se prenant pour Hegel ressuscité, investissait alors l’arène politique française en nous promettant, quant au clivage gauche-droite, un aufhebung comme nous n’en avions jamais vu. La Révolution promise se fait toujours attendre.

Pierre Haïk, le crack du barreau

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Pierre Haïk, avocat star, est décédé le 19 février, à l’âge de 72 ans. Il était atteint de la maladie d’Alzheimer.


Pierre Haïk était un formidable avocat, un crack du barreau parisien. Avec son épouse Jacqueline Laffont, il a formé longtemps un couple redoutable, brillamment complémentaire et admiré à la fois pour sa compétence, ses réussites et son intégrité. Depuis quelques années, Pierre Haïk, protégé par l’amour vigilant et la sollicitude permanente de Jacqueline Laffont, était plongé dans un doux silence avec un amoindrissement de son exceptionnelle nature, toute de passion et d’intelligence. Pourtant, quand j’ai appris sa mort, je n’ai pas songé une seconde à l’homme d’aujourd’hui mais au plaideur magique, convaincant et enthousiaste qui a marqué tant de magistrats et favorisé la qualité de tant d’audiences. Ce qui me touche est que précisément Pierre Haïk n’ait pas été seulement la propriété corporatiste de ses confrères et de ses consœurs ni le soutien sans faille de ses nombreux clients mais l’avocat qui, au-delà de sa sphère proprement dite, suscitait une estime et une adhésion générales.

Pas gangrené par le cynisme obligatoire de sa corporation

Parce qu’il avait exercé un autre métier – psychanalyste – avant le barreau, sa culture, son sens de la psychologie, sa faculté d’écoute le distinguaient parmi tant d’autres qui manquaient de ces dispositions essentielles. Il n’était pas gangrené par cette sorte de cynisme obligatoire qui vient presque inéluctablement gâcher les expériences judiciaires les plus achevées.

Surtout, il me semble qu’il a créé un genre d’argumentation, une volonté de persuader et une manière de s’exprimer reconnaissables entre tous. Pierre Haïk n’avait pas une parole ordinaire, conforme, bêtement répétitive. Elle surgissait à chaque occasion, pour chaque procès, inventive, comme fraîche du matin, comme élaborée à l’instant, avec un rythme qui permettait de l’identifier sur-le-champ : pressé, précipité mais sans que sa phrase laisse le moindre raisonnement en rade, la preuve la plus modeste en souffrance, merveilleusement cumulatif, tel un Charles Péguy des audiences correctionnelles et des cours d’assises.

A lire aussi, du même auteur : Et si les avocats parisiens se renouvelaient un peu ?

Ce style d’oralité réglait une fois pour toutes l’éternel débat d’un barreau tacticien et mensonger ou d’un verbe spontané s’appuyant sur cette incontestable donnée : la sincérité est la plus efficace des armes quand elle sait irriguer la plaidoirie par excellence, celle qui vise à servir autrui et non pas à s’enorgueillir, soi. Pierre Haïk était un maître de cet effacement ne s’assignant pas d’autre finalité que la conquête de l’esprit de ses juges.

Une parole inoubliable

Je pourrais me souvenir du jeune Pierre Haïk quand, à la buvette du Palais, après avoir vite déjeuné, il s’apprêtait à partir à l’assaut des flagrants délits, de cette délinquance quotidienne et banale où il a appris et perfectionné des qualités naturelles avec une fougue qui, pour moi, était sa vertu principale. Je pourrais me rappeler quelques affaires criminelles où, avec la parfaite et exemplaire courtoisie de cet avocat hors du commun, il opposait à mes réquisitions une réplique que je pouvais discuter mais toujours profonde et intelligente. Il rendait notre possible désaccord dérisoire tant le grand avocat vous fait don d’une contradiction, ne vous en accable pas.

J’ai en mémoire ma dernière visite, en 2020 je crois, dans son cabinet en présence de son épouse. Avec mon émotion face à son comportement si gentil à mon égard, cherchant avec toutes les ressources de son être à me donner de lui la plus belle image qui soit. Je songe à Jacqueline Laffont qui, dans la solitude, avec leurs enfants, va se battre comme elle a toujours su le faire. Il y a des destins qui s’acharnent un temps à être mauvais pour prouver la résistance victorieuse de ceux qui les affrontent. Nous n’oublierons pas la parole inoubliable de Pierre Haïk. Jacqueline Laffont peut compter sur nous.

Iran, une révolution lente mais salvatrice

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Lettre ouverte du neveu d’Ali Khamenei


Le monde entier suit les actualités et s’informe sur ce qui se passe en Iran. En effet, le mouvement protestataire en cours n’est ni une nouveauté ni limité à de simples revendications. C’est une suite logique de notre lutte pour la liberté et la démocratie. C’est une vraie révolution lente mais juste et salvatrice.

Notre lutte a vu le jour dès la naissance de la République Islamique en Iran. Elle arrive à son étape finale. Certes, il reste encore du chemin mais le courage de la jeunesse iranienne, en particulier celui des femmes, fera tout pour assurer la suite.

Je suis médecin ORL installé dans le Nord de la France et aussi activiste et opposant des premiers jours au régime islamique en Iran. Je suis à la fois proche et éloigné d’Ali Khamenei. Il est le guide suprême de la république islamique d’Iran et aussi le frère de ma mère. Avant la révolution de 1979, mon oncle, Ali Khamenei, était un des mollahs, sans importance particulière, à Mechhed, une ville du Nord-est d’Iran. Il fut pendant un certain temps, élève de mon père, Ali Tehrani, écrivain et enseignant de philosophie et de théologie, un des proches de Khomeini (avant la révolution), décédé en octobre 2022 à l’âge de 96 ans.

C’est uniquement après la victoire de la révolution, et avec l’aide de personnalités comme Beheshti et Rafsanjani, qu’Ali Khamenei est devenu quelqu’un et a pu gravir les échelons du pouvoir. Mais, il est certain qu’actuellement, il est le bourreau du peuple iranien et responsable de chaque crime commis par ses vassaux. Il est la personnalité la plus détestée en Iran et condamné à disparaître. Je lui envoie ce message et lui rappelle que s’il ne cède pas le pouvoir, il aura la même fin que Ceausescu, Kadhafi, ou Saddam.

Des policiers répriment des manifestants à Téhéran, 19 septembre 2022 © AFP

Je souhaite personnellement, et je pense que c’est le souhait de tout Iranien, sa destitution et son jugement devant le peuple. Le plus tôt possible. À travers sa chute, nous visons celle de la totalité du régime islamique. C’est par la disparition de la République islamique en Iran que des vies humaines seront sauvées, que la paix et la prospérité reviendront au Moyen-Orient, voire même dans le monde. L’intégrisme islamique, où qu’il prospère, et sous n’importe quelle forme, est le cadeau empoisonné de ce régime au monde entier.

Lorsque la religion sert de prétexte, on prend les textes sacrés, on en exclut tout ce qui pourrait gêner et on ne garde que ce qui permet d’établir la domination. L’exemple caricatural en est l’exploitation des principes religieux concernant les femmes. Ils sont mis en exergue, exagérés dans leur interprétation et justifient la mise sous tutelle, d’un coup, de la moitié du peuple !

Dans ces systèmes, l’évolution est toujours la même : au fur et à mesure que les difficultés s’amoncellent, la répression s’accroît et l’agressivité se développe, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Le régime essaie de réprimer son peuple et de porter la guerre partout à l’étranger afin de faire croire au peuple que les difficultés viennent du dehors, que la misère est imposée par l’étranger et, singulièrement, par les pays dits « occidentaux ».

On voit bien à quoi mène la violence : on décide qu’il n’y a pas de limite à l’horreur pour prendre le pouvoir, ensuite on s’habitue à tout régler par le meurtre, l’attentat, la guerre.

On est frappé du parallélisme entre l’incendie du Reichstag qui a permis aux nazis d’affirmer leur pouvoir en se justifiant d’anéantir les communistes et l’incendie du cinéma Rex d’Abadan, en 1978, qui a permis d’enflammer le peuple et de susciter la révolte contre le régime de Pahlavi.

Ensuite, bien sûr, on tombe dans le schéma habituel où, passée la répugnance que tout homme ressent envers le meurtre d’un autre homme, il s’aperçoit qu’il a massacré et que, pourtant, rien ne lui est arrivé. Alors, il recommence, encore et encore. On massacre les prisonniers, on écrase les protestations de rue, on abat des avions dans un flot d’innombrables crimes. L’actualité en est pleine, jusqu’à la nausée.

Je souhaite profiter de cette occasion pour formuler et adresser quelques messages :

Je m’adresse, pour commencer, aux forces armées iraniennes et aux milices du régime :

Vous devez vous rendre compte que vous ne protégez que vos ennemis. Ali Khamenei et son régime sont nos ennemis communs. Pour rester au pouvoir, ils sont capables de vous sacrifier sans récompense, vous entraîner à une guerre, perdue d’avance, contre votre peuple et contre le monde entier. Le peuple iranien et le monde libre ne vous pardonneront pas vos crimes d’aujourd’hui. Tabasser des enfants, tirer à bout portant sur des civils sans armes, quel que soit leur âge, ce sont indiscutablement des crimes contre l’Humanité, impardonnables et punissables.

Je m’adresse au clergé et aux musulmans d’Iran et d’ailleurs :

Vous devez vous rendre compte que le régime islamique en Iran se maintient grâce aux mensonges et à la répression. Il n’applique pas les vrais préceptes de l’Islam ! Le soi-disant « guide suprême » (Ali Khamenei), n’est pas du tout le théologien le plus compétent du chiisme. C’est juste un profiteur qui se sert de la religion pour survivre. Je suis bien placé pour le savoir.

Il vous faut vous débarrasser de ce régime avant qu’Ali Khamenei ne ruine davantage votre religion !

Je m’adresse aussi au peuple iranien :

La liberté est un droit mais, souvent, il ne s’obtient que par la lutte !

Je vis, aujourd’hui, au milieu d’un peuple libre. Sa liberté ne lui est pas tombée dessus par miracle. Il a fallu une révolution violente en 1789, des guerres contre toute l’Europe coalisée ensuite pour conserver ses premiers acquis, puis encore en 1830, en 1848 et en 1871, il a fallu se battre et des dizaines de milliers de personnes sont mortes pour cette Liberté.

Si vous ne vous battez pas aujourd’hui contre ceux qui vous oppriment, votre souffrance et votre misère perdureront et notre cher Iran se verra détruit toujours davantage.

Un jeune homme dans la rue à Téhéran fume une cigarette, juillet 2022 © Mikhail Tereshchenko/TASS/Sipa U/SIPA

Il ne fait aucun doute qu’après la disparition de ce régime, l’Iran restera uni et les Iraniens maîtres de leur destin. Ceux qui sont politiquement actifs, aujourd’hui, ou présents dans les rues et dans les prisons, formeront, demain, notre élite dirigeante.

Je m’adresse à notre opposition en exil :

Notre opposition, en exil, a considérablement participé, durant les quatre dernières décennies, à la sensibilisation et à la prise de conscience du peuple iranien. La révolution en cours n’aurait pas été possible sans l’apport des enseignements et des informations émanant des médias iraniens en exil.

Tout ce travail médiatique, en l’absence d’une infrastructure politique, ne soulève que des vagues, et pas le tsunami souhaité !

Je pense que le temps des rancunes et de la dispersion, au sein de notre opposition en exil, est passé. Le peuple iranien a démontré activement sa volonté et son unité. Il ne veut plus de mensonge, de violence, d’intégrisme, de terrorisme, et souhaite vivre en démocratie et en paix avec le monde.

Il se demande, à juste titre, ce qui adviendra une fois le régime islamique disparu. D’ailleurs, le monde libre, aussi, demande un interlocuteur convenable et fiable !

Il est temps de bâtir une coalition politique au sein de notre opposition pour répondre au questionnement du peuple et pour établir une alternative démocratique au sein de laquelle la totalité du peuple, par l’intermédiaire de ses partis politiques, sera représentée.

Cette coalition démocratique des partis politiques doit établir le programme de l’étape finale de notre lutte mais aussi dessiner le cadre politique et définir les modalités d’installation du régime à venir, afin de faire participer la majorité hésitante et silencieuse en Iran à la révolution en cours, et garantir un avenir convenable et apaisé au monde entier.

Cet idéal est accessible. Personnellement, depuis longtemps, j’en ai établi la feuille de route.

Enfin, je m’adresse aux Français et aux peuples du monde :

D’abord, je suis profondément attristé et désolé des crimes commis, dans le monde, par les abrutis de l’idéologie islamique du régime en Iran. Les prises d’otages, les attentats et les massacres, au nom de l’Islam, sont tous les fruits des enseignements de Khomeini et de Khamenei. Ils diffusent, depuis des décennies, via les satellites et l’Internet, leurs propagandes de haine, de conspirationnisme et de violence dans le monde.

Je pense que tout Iranien a une part de responsabilité dans la survivance de la République Islamique en Iran. Personnellement, bien que n’ayant jamais participé à ce régime, j’ai toujours tenté d’assumer ma responsabilité et de faire mon devoir.

On n’oubliera jamais le massacre sauvage, le 7 janvier 2015, des journalistes et des caricaturistes renommés de Charlie Hebdo. Ce crime impardonnable fait suite aux innombrables crimes contre l’humanité commis depuis la victoire de Khomeini en Iran.

Les médias et la communauté intellectuelle du monde libre ont le devoir de mieux informer les populations, en l’occurrence immigrées, sur les principes des droits de l’homme et de la laïcité et, aussi, de neutraliser les propagandes conspirationnistes. Les régimes fascistes, comme celui de mon oncle, déforment les notions et les réalités ! Le seul antidote est l’information réelle ! Je pense qu’il y a eu des manquements à ce sujet.

Et enfin, merci de votre soutien et de votre présence à nos côtés.

Vous avez, comme tout être humain, un devoir humaniste. Nous vous demandons un soutien réel. Exigez de vos gouvernements la cessation des relations diplomatiques et de toute aide à ce régime qui est réellement en guerre contre son peuple et contre le monde libre. Tout dialogue avec les dirigeants de ce régime est, d’emblée, voué à l’échec.

Le peuple iranien se souviendra de ceux qui étaient à ses côtés !

Dr Mahmoud Moradkhani, Croix (59).

Mahmoud Moradkhani

Des cathédrales à Tiktok, un effondrement français

Notre pays a bâti son destin sur le labeur. Durant des siècles, les Français ont été libres de développer leur intelligence pour travailler. Mais depuis des décennies, nos élites liquident l’industrie et l’agriculture, favorisent une bureaucratie qui décourage le travail et accompagnent le désastre de l’École. Quant à nous, nous sommes devenus un peuple de consommateurs.


Si la France est le pays touristique le plus attractif au monde et qu’elle polarise une immigration mondiale qui la dépasse – malgré la crise sociale qui la frappe –, c’est que le labeur millénaire de millions de Français a construit et forgé un magnifique pays. En dépit des dégradations récurrentes contre sa nature et ses patrimoines au long du xxe siècle, et de l’insouciance de ses habitants, la France demeure belle parce que des générations de travailleurs l’ont dessinée.

Paris ne s’est pas fait en un jour

Après chaque guerre ravageuse, dont nos élites ne furent pas avares, le labeur d’une génération, puis de la suivante a restauré, reconstruit et agrandi un exceptionnel patrimoine : villes et villages, églises et cathédrales – toujours à rebâtir –, marchés et châteaux, bocages et openfield, champs en terrasses des vallées de montagnes, canaux et ports, stations balnéaires et bien sûr Paris, l’atout maître, entièrement reconstruite au xixe siècle. Paris ne s’est pas fait en un jour.

La France d’avant comptait deux sortes de travailleurs : ceux du quotidien et de la répétition, ces paysans durs à la tâche, et les artisans et ouvriers, dans l’attente de leur chef-d’œuvre, aboutissement de toute une vie. Les plus prestigieux avaient fait le tour de France, voire d’Europe. Artistes, artisans ou ouvriers, ils ont, depuis le Moyen Âge, porté à leur plus haut l’excellence, la beauté et l’ingéniosité, sous la houlette d’architectes et de bâtisseurs.

Des générations durant, des millions de Français ont vécu de leur travail et pour leur travail, souvent en famille, en village, en corporation, par quartier et toujours de père en fils et de mère en fille. À l’écoute de la Bible, et suivant leurs ancestrales coutumes, les plus modestes aux champs et les plus ingénieux à l’atelier, les plus artistes dans leur métier, ils consacraient leur existence au labeur. Sans question ni remords. La Révolution française, en libérant le travail et le capital, a fait exploser les potentialités et l’inventivité longtemps contenues. Lors de la deuxième révolution industrielle (1880-1930), la France a pris la tête de l’innovation technique en Europe et dans le monde. Notre passé historique est donc lourd en matière de travail. Il n’est pas fortuit qu’après sa Révolution, la France ait autant contribué à l’invention du libéralisme que du socialisme : les deux voulaient pousser toujours plus loin la création de richesses, érigeant la production en quasi-religion.

Les choses ont bien changé en trois générations depuis 1945. La première génération, aujourd’hui disparue, a rebâti une France dévastée et a porté la France à l’acmé de sa puissance économique et industrielle. La seconde (les boomers), presque entièrement en retraite de nos jours, a profité des fruits de cette incroyable productivité, en poursuivant cet effort, mais aussi en jouissant, comme aucune autre génération avant elle, de l’avènement de la société de loisir. La troisième, qui constitue aujourd’hui la majorité des actifs, est entrée et vit dans un monde fracturé.

A lire aussi : Quel type de travailleur êtes-vous?

Que s’est-il passé pour que ce grand pays de travailleurs, qui a bâti sa puissance et son destin sur le labeur, soit traversé par une crise sans précédent de la valeur et du sens du travail, que tant de ses travailleurs souffrent au travail, que tant d’autres rêvent des congés et de la retraite, que des millions d’autres soient au chômage ou sans activité connue, dont 3 millions de jeunes de 15 à 29 ans n’étant ni en études, ni en stage, ni au travail (presque un record dans l’OCDE) ? Au moment où cette quatrième génération devrait largement s’engager dans le monde du travail, force est de constater que la motivation et l’engagement ont baissé, que l’insertion professionnelle tarde, souvent hésitante, et – ce qui aurait stupéfait ses ancêtres – que le report de l’âge de la retraite à 64 ans indigne des gens dont la vie professionnelle s’engage à peine à 25, voire 30 ans ?

Pour expliquer et comprendre le passage d’un monde à l’autre en si peu de temps, propositions et jugements définitifs foisonnent. Les libéraux incriminent notre dépendance aux subventions et à l’État social qui aurait tout perverti. La gauche incrimine le néolibéralisme et la dévastation (la « casse ») sociale qui font toujours préférer à un certain patronat le moins-disant social et la spéculation, causes de tant de délocalisations. Les moralistes déprécient les Français, accusés d’esprit de jouissance et de flemme. Les Allemands nous trouvent insouciants et paresseux. Les élites du Maghreb ou de Russie nous jugent décadents et en fin de course. Ceux qui s’affligent de la déchristianisation y voient la preuve qu’il n’y a pas d’engagement collectif ni de labeur sans espérance. Les explications ne manquent pas et elles ne sont pas toutes exclusives ni contradictoires.

Qu’il nous soit permis de mettre un peu d’ordre dans le tsunami qui affecte notre société, et son rapport au travail en particulier, et de proposer ces quelques réflexions.

Disparition de l’agriculture paysanne, désindustrialisation, inflation normative

Partons du choix économique de nos élites politiques, marchandes et financières qui ont par deux fois en un demi-siècle décidé de liquider la production française – même le nucléaire –, hormis celle des secteurs protégés (industrie de défense ou luxe). Dans les années 1960, l’agriculture paysanne a été sacrifiée et ce choix se perpétue de nos jours : si rien n’est fait, les 450 000 derniers paysans seront 100 000 dans vingt ans. Et rien n’est fait. La principale force de travail historique de ce pays – qui a bâti le pays et ses paysages – est liquidée sur le double autel de l’Europe et du libre-échange. Les palinodies de Jacques Chirac n’ont été qu’un cache-misère et le Salon de l’agriculture sera bientôt un musée.

Puis dans les années 1990, la France dirigeante a décidé de mettre fin à la production industrielle au profit du tout tertiaire. Tandis que des millions de paysans puis d’ouvriers étaient mis au chômage, un monstre bureaucratique est né, tant dans les entreprises que dans les administrations publiques. L’informatisation puis la digitalisation ont rabaissé la dignité du producteur au niveau du compilateur de données hypnotisé par son écran, tandis qu’une inflation normative devenue folle a vidé de toute signification la créativité et la liberté des travailleurs. En 2020, la France compte 11 500 lois, 130 000 décrets, 320 000 articles de lois et 400 000 normes, dont l’inflation continue. Le travail est devenu en France un enfer normatif repoussant qui auto-engendre une bureaucratie hors-sol.

Cette dérive assumée par les élites politiques et technocratiques a encouragé la chasse au producteur indépendant. Quintessence de ce qui a forgé la société économique, démocratique et politique française, le producteur libre n’a plus sa place. La liquidation de l’agriculture paysanne et l’acharnement qu’elle subit sont emblématiques : dans les années 1960, on a fait arracher les pommiers à cidre de l’Ouest pour promouvoir le vin comme boisson nationale ; depuis les années 1980, la machine étatique lutte contre le vin et la vigne au nom de la santé publique, mais laisse prospérer la double économie industrielle de la bière (largement importée) et du haschisch (idem). Bordeaux arrache ses vignes et s’est dépêchée de créer un grand musée pour garder la mémoire de son opulence déchue.

Les choix idéologiques qui ont accompagné cette dérive sont multiples ; le plus emblématique a été un libre-échange aveugle à notre économie. En délocalisant délibérément vers l’Europe du Sud et de l’Est (automobile, raffinage, textile, machines-outils, agroalimentaire…), et vers la Chine (jouet, bois, matériaux, électronique, textile, électroménager, etc.) tant de secteurs industriels, nos dirigeants ont retourné contre leur propre pays le principe du « fair trade », que nous sommes bien seuls à pratiquer.

Le travail dévalorisé par l’Ecole

Le choix financier qui a accompagné cette dérive a consisté à passer du monde des producteurs, qui fut notre histoire, à celui des consommateurs, qui est notre présent. L’État français ne fait rien pour que la production augmente ni pour que le déficit commercial régresse ; son seul objectif est la croissance – même fictive – du pouvoir d’achat des individus, à même d’alimenter la machine commerciale et les tentaculaires circuits de distribution (l’employé au smic des entrepôts géants a remplacé le petit commerçant libre). Les exemples abondent : prenons l’immigration. C’est quand elle a cessé d’être une immigration de travailleurs en 1975 qu’elle a explosé à partir de 1979. Elle ne cesse dès lors de croître quand les travailleurs représentent moins de 15 % du flux (contre 95 % dans les années 1960). L’État n’a qu’un horizon : la croissance du nombre de consommateurs – qu’il se charge de solvabiliser à crédit –, de sorte qu’il lui faut accroître les flux pour compenser la baisse continue de la natalité.

Le tableau ne serait toutefois pas complet sans évoquer la formation de la main-d’œuvre, qui en France, est aussi celle des citoyens. En renonçant par étapes méthodiques à l’étude et à l’exploitation de l’intelligence de ses élèves, l’école a trahi sa vocation et ses ambitions, mais a aussi contribué à dévaloriser, voire à discréditer le travail. Alors qu’elle a renoncé au latin, au par-cœur, à la géographie (celle que nous avons connue), au calcul mental, à la lecture des œuvres, à la grammaire (et donc à l’orthographe), au récit historique, avant de dégrader le niveau scientifique de ses élèves, l’école distribue comme jamais les diplômes. En quarante ans, les mentions très bien au bac sont passées de 0,1 % des lauréats à 25 % (les bacheliers ayant été multipliés par trois). Pourquoi travailler puisque moins on en sait, plus on est diplômé ? Le message a été bien reçu.

Mais le prix à payer est lourd : la grande régression du niveau scientifique, outre qu’elle prive l’économie de professions indispensables à sa croissance et à l’innovation, rejette les jeunes vers des positions antiscientifiques. Près de 80 % d’entre eux se méfient aujourd’hui de la science et du progrès, ce que traduit le nouvel obscurantisme écologique qui détruit l’aspiration au progrès et éloigne la perspective de sortir de la crise où nous nous sommes fourvoyés.

Par ici, la facture

Il y a un autre prix, plus élevé encore. Car notre système scolaire dégradé n’a pas renoncé à l’idéologie scolaire gramscienne qui postule que « tout homme est un intellectuel ». La conséquence est double. La première est le discrédit désormais ancien du travail manuel et du travail physique dans la société. Leur dépréciation a accompagné la déqualification ouvrière, à l’œuvre depuis les années 1980, et a conduit à la délégation de ces métiers méprisés aux populations immigrées récentes, même ignorantes de notre langue. La seconde est la crise morale des parents, dont un grand nombre constate que leur enfant n’est pas l’intellectuel espéré. Le déni prend alors la relève. Ils attribuent alors l’incapacité de leur enfant à sa précocité ou à sa qualité de surdoué, censée le rendre inapte au travail requis ; une autre partie, avec l’aide d’un corps spécialisé de paramédicaux, voire de médecins, diagnostique un nombre incalculable de pathologies supposées entraver l’adaptation de l’enfant à l’école. Les dysmorphophobies et autres dyscalculies, parmi tant d’autres, font l’objet d’une véritable germination, préparant de gros bataillons de jeunes gens inaptes aux études et à l’emploi, sans que personne n’ose s’élever contre l’abus de pathologisation.

A lire aussi : TikTok: la jeunesse est un naufrage (Philippe Muray)

Achevons ce bref aperçu par la logique qui dirige la société de loisir. Poussée à son extrême, celle-ci, relayée par les médias dominants, surtout s’ils s’adressent aux « jeunes », proclame la nécessité de faire la fête. Cette vision festive de l’existence et des rapports sociaux pousse à la consommation excessive de psychotropes – dont la jeunesse française est championne d’Europe. Voyages, fêtes, jeux en ligne, télévision, mangas, internet, réseaux sociaux, etc. sont autant d’activités qui éloignent tant de l’effort intellectuel et scolaire que du monde du travail. Pourquoi travailler quand la société permet de s’adonner à ses plaisirs, indifférente aux trois addictions électroniques qui frappent les jeunes de plein fouet : les réseaux sociaux surconsommés ; les jeux en ligne que des millions de garçons pratiquent la nuit ; et la pornographie qui enferme et désocialise. Tout cela ne prédispose pas à l’étude ni au travail, voire les rend impossibles. Notre société, aussi ignorante que schizophrène envers ses jeunes, voudrait qu’ils s’adonnent la nuit à leurs passe-temps chronophages et addictifs, et qu’ils se retrouvent à 8 heures du matin à l’école, à l’université, en stage ou au travail ! Combien ne peuvent pas se lever, n’en ont d’ailleurs nullement besoin, tandis que tant d’autres rêvent de devenir « influenceurs » pour gagner des millions assis sur leur canapé…

Pour nos autorités, la meilleure solution pour répondre à la crise du travail et des finances publiques est dès lors de faire travailler plus longtemps les travailleurs en poste, sans faire mine de soulever le tapis de la désagrégation sociale et morale de la jeunesse qu’elles ont orchestrée avec la bénédiction de la société et du marché. La vision est de très court terme. Comme notre démocratie électorale.

Pierre Vermeren est historien. Il a récemment publié La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire, « Texto », Tallandier, Paris, 2022 ; et On a cassé la République : 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier, Paris, 2020.

On a cassé la république: 150 ans d'histoire de la nation

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L’extrême-centre et le contrôle de la normalité

Affaire CNews / Rima Abdul-Malak: être de droite n’est pas interdit, mais ne doit à aucun prix pouvoir être perçu comme désirable.


Le 9 février, en termes à peine voilés, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a menacé CNews et C8 de ne pas renouveler leurs licences en 2025. Ce qui, théoriquement, relève des prérogatives de l’Arcom (ancien CSA), mais ce détail ne semble pas gêner la ministre, qui n’a même pas essayé de cacher la défense de sa sensibilité politique, de gauche progressiste, derrière l’indépendance de l’organe régulateur. Et en prime, elle a invoqué le pluralisme, ce qui est un comble lorsqu’on s’exprime sur France Inter, probablement l’un des médias les moins pluralistes qui soient ! Mais ce paradoxe n’est qu’apparent.

Simple rappel des règles ou volonté de censure?

Depuis, on a beaucoup parlé de censure. Gaspard Proust en a fait une chronique savoureuse, Valeurs Actuelles une « une ». Cependant, il ne s’agit pas ici de censure au sens habituel du terme.

A lire aussi: Dechavanne: le nouveau roi de l’infotainment?

Ce que l’extrême-centre veut contrôler, c’est le sens collectif de la normalité. Le projet, c’est la destruction systématique de la décence commune chère à Orwell pour la remplacer par une forme de politiquement correct qui n’interdit pas l’expression des opinions conservatrices, en tout cas pour l’instant, mais s’emploie à ce que cette expression apparaisse clairement comme a-normale, en dehors de la norme. Quand France Inter donne la parole à des conservateurs, le vrai message délivré aux auditeurs est toujours le même : « voyez, il existe des gens déviants qui pensent comme ça ! » Ce n’est pas un débat d’idées, mais l’exhibition de bêtes de foire. 

Ce qui est en jeu ici est moins le clivage droite/gauche, que l’opposition conservateurs/progressistes. On emploie ici le terme « progressistes » pour désigner tous ceux qui veulent effacer les réalisations de notre civilisation, modernité comprise, pour y substituer la sauvagerie de la post-modernité. Progressistes, Yseult en marraine de la francophonie, le multirécidiviste à la fourchette et sa sœur aux Louboutins en incarnations de la Justice, le hijab en symbole féministe, et le fiasco de l’Arenh que les Français payent au prix fort à chaque facture d’énergie en symphonie glorieuse du Mozart de l’économie. À l’inverse, on appellera « conservateurs » tous ceux qui s’opposent à cette déconstruction. 

Cette volonté d’édicter une norme politique et morale imprègne le comportement du gouvernement au sujet de la réforme des retraites. Ainsi que l’a très justement souligné Mathieu Bock-Côté sur la chaîne menacée par Mme Abdul-Malak, il n’est question que de pédagogie, comme si l’excellence de la réforme était d’une évidence telle que toute personne possédant un minimum d’instruction ne pouvait que la soutenir. Pour l’extrême-centre, il est inconcevable qu’un être sain d’esprit puisse avoir de bonnes raisons de s’opposer à son projet: tout opposant étant soit un ignorant soit un déviant, voire un complotiste, le désaccord démocratique est impossible. 

On retrouve ici les raisons de la détestation du film du Puy du Fou «Vaincre ou mourir ». Le problème n’est pas qu’il soit royaliste (il ne l’est pas) mais qu’il montre que l’on peut être royaliste sans être un minable, et mériter le respect d’un républicain lui-même admirable (le général Travot, qui partage avec Charrette l’idéal de noblesse morale, d’honneur chevaleresque et de respect mutuel).

Rima Abdul-Malak ne reproche pas à CNews d’être de droite : elle lui reproche de ne pas s’excuser d’être de droite, et de donner la parole à des personnes auxquelles le téléspectateur peut s’identifier et qui respectent des gens de droite. De témoigner par son existence qu’il y a un lieu, un espace (intellectuel, médiatique, social) dans lequel être de droite n’est pas honteux, mais au contraire parfaitement normal. Ou pour être plus précis : dans lequel il est normal de partager la décence commune qui sous-tend les liens sociaux dans notre civilisation. On n’imagine pas les mousquetaires de Christine Kelly ou les chroniqueurs de Pascal Praud présenter leurs excuses à un individu barbu porteur de chromosomes XY pour l’avoir appelé « monsieur »…

Anathèmes et encadrement

Émissions emblématiques, Face à l’info et L’Heure des pros. Gilles-William Goldnadel témoigne y « rompre des lances quotidiennement autant que pacifiquement contre des Dray, des Leclerc, des Joffrin ou encore des Dartigolles ». C’est ce « pacifiquement » que ne supporte pas l’extrême-centre, qui préfère toujours jeter des anathèmes qu’argumenter. Or, toute personne qui regarde L’Heure des pros voit bien que, même quand ils s’engueulent, Gérard Leclerc et Geoffroy Lejeune continuent à se parler, à essayer de se faire comprendre de l’autre, de comprendre l’autre, et de le convaincre. 

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Et que dire de Face à l’info ? L’évidente complicité qui unit les mousquetaires et le talent et la hauteur de vues de Christine Kelly sont insupportables pour l’extrême-centre : voilà des conservateurs qui ne sont ni des bêtes de foire, ni des ratés, ni d’insupportables arrogants, mais des esprits à la fois brillants et chaleureux, dont on aurait envie de partager la compagnie. Sans parler des interventions de Jean Messiha sur C8, qui manie autant la punchline que la réflexion de fond, assume pleinement ce qu’il est…

Ne nous trompons pas de combat. Les progressistes ne veulent pas interdire aux conservateurs de s’exprimer, mais ils veulent encadrer soigneusement cette expression pour imprimer dans la conscience collective l’idée qu’être conservateur est une tare dont il faut avoir honte. Dès lors, s’ils veulent défendre la possibilité même du débat démocratique, les conservateurs (simplifions: la droite des valeurs) doivent s’attacher non seulement à parler, mais à montrer qu’ils n’ont pas honte de leurs convictions, qu’ils n’ont pas à s’en excuser, qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils sont respectés par des gens respectables. Ils doivent continuer à argumenter (d’autant plus que le sens de l’argumentation, du logos comme quête de vérité, est au cœur de ce qu’ils défendent) mais pas seulement : ils doivent témoigner. La tête haute.

Michel Deville, le toucher de pellicule

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Michel Deville sur le tournage de "L'ours et la poupée", avec Brigitte Bardot, 1969 © NANA PRODUCTIONS/SIPA

Juste avant l’élection présidentielle de 2022, je souhaitais voir Michel Deville accéder à l’Elysée. Le réalisateur né en 1931 vient de disparaître à l’âge de 91 ans et la Patrie des cinéphiles lui est éternellement reconnaissante.


Voilà ce que j’écrivais, il y a un an :

« Pendant que certains regardent les meetings de la présidentielle, j’ai passé tout un week-end à rechercher les DVD de Michel Deville, dans mon fouillis berrichon. Impossible de remettre la main dessus. Où sont-ils passés ? Ils ont toujours eu l’esprit fugueur. La dissidence est leur raison d’être, troublante profession de foi. La politique est ce vieux hochet qu’on agite par réflexe et aussi, par lassitude. Pour faire encore durer l’illusion démocratique, croire aux lendemains qui chantent et aux belles phrases qui gonflent dans les arènes municipales, les soirs d’hiver. Entre nous, il n’y a pas plus de suspense dans cette élection que dans la réindustrialisation de notre pays. Je ne veux pas doucher vos espoirs de changement, croyez-en un chroniqueur non-aligné, égaré dans les lointaines provinces, tout ça n’est qu’écume et farces, cette mousse légère qui vient panser votre colère disparaîtra aux saints de glace. Elle ne collera même plus à vos semelles, aux premiers jours de l’été, vous aurez tout oublié. Que restera-t-il après le passage de ce cirque médiatique un peu trop bruyant pour être honnête ? Un divertissement pour adultes nostalgiques des combats d’antan et un grand vide. Alors, nous cherchons des refuges, des endroits où planquer notre vague-à-l’âme, nos errements non-rentables et ce sentimentalisme si mal cicatrisé. La filmographie de Michel Deville, assez méconnue au demeurant, abrite des parcelles de notre humanité jadis si friable et si désirable. Ses films dépourvus de morgue et de démonstrations de force, dans un halo de lumière, filtraient l’amour amer et l’érotisme chaste. Chez lui, le décolleté soyeux et pudique n’en était pas moins obsédant. Il aura décliné les infinies variations du marivaudage comme un art de vivre nécessaire à la survie de la race humaine. Qui n’a pas vu « Benjamin ou les Mémoires d’un puceau » (1968), « L’Ours et la Poupée » (1970), « Raphaël ou le débauché » (1971) ou plus tard « Péril en la demeure » (1985) ne connaît pas le bonheur instable de ce cinéma incandescent et fugace, primesautier et cruel, dénudé et probe. Comme le sel de mer aux lèvres, ces films excitent la mémoire et ouvrent les vannes du passé. Deville met l’eau à la bouche. Il est certainement le réalisateur qui aura le mieux capté la beauté des corps féminins et les emballements incertains du cœur. Il possède cette férocité aimable qui n’abuse jamais de plans tapageurs ou de poses exacerbées. Il est le réalisateur des tourments intérieurs qui filme, sur la pointe des pieds, l’atroce douleur d’aimer. Sa légèreté et la pétillance de ces dialogues résistent admirablement aux affres du temps. Il n’est jamais banal, jamais brutal. C’est pourquoi, on revient à lui, sans cesse pour retrouver nos élans originels et cette pureté disparue. Ces films vus à l’adolescence, qui n’avaient pas la prétention d’embrigader, demeurent des bornes temporelles. On se souvient à peine du programme commun ou des privatisations de la cohabitation. Par contre, on rêve certains soirs à Marina Vlady, Catherine Rouvel, Francine Bergé, Simone Bach, Anna Gaël, Lea Massari ou l’admirable Christine Dejoux. Très tard, dimanche dernier, j’ai fini par retrouver « Le Femme en bleu » (1973) et « Eaux profondes » (1981). Les coffrets consacrés à l’œuvre complète de Michel Deville datent de presque une quinzaine d’années et leur prix est relativement élevé sur le marché d’occasion, il serait temps de les ressortir avant le premier tour de la Présidentielle.

J’avertissais en 2022 que je voterai pour le candidat qui s’engagerait dans cette voie-là, mieux faire connaître le travail de ce réalisateur. Nos confrères de L’Avant-Scène Cinéma lui avaient consacré un dossier très réussi dans le numéro 688 (décembre 2021). Il est temps de se le procurer. Et d’espérer que dans les prochaines semaines, on rééditera les coffrets « Michel Deville ».

L’Avant-scène Cinéma – Revue mensuelle – 688 – Décembre 2021

Retraites, un psychodrame à répétition

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Julien Damon est sociologue, spécialiste de la protection sociale © Hannah Assouline

Selon l’enseignant à Sciences-Po et HEC, nous payons aujourd’hui la décision du gouvernement Mauroy prise il y a quarante ans de faire passer l’âge de départ à la retraite de 65 à 60 ans. Tant que celui-ci ne sera pas indexé sur l’espérance de vie, les réformes sont appelées à se répéter en vain.


Causeur. Le 10 janvier, la Première ministre Élisabeth Borne a présenté une réforme des retraites dont la mesure phare est le décalage de l’âge de départ de 62 à 64 ans. Ce projet a suscité l’opposition unanime des syndicats et, selon les sondages, celle d’une majorité de Français. Or, selon certains opposants, il n’y a pas de problème de financement et encore moins d’urgence. Est-ce une réforme idéologique ?

Julien Damon. Le président de la République a qualifié cette réforme de primordiale. Je suis d’accord. Pas forcément en raison de points techniques financiers, que les Français comprennent d’ailleurs mal, mais pour des raisons démographiques structurelles. Les données démographiques sont au cœur d’un système des retraites. Quand l’espérance de vie progresse et que les équilibres entre le nombre d’actifs et d’inactifs se dégradent, on doit revoir les paramètres des retraites. Simple, basique, comme dit le poète Orelsan. À cela s’ajoute la question de la productivité au travail, mais tout le monde conviendra que, dans un système par répartition, s’il n’y a pas suffisamment de cotisants, il n’y a pas de retraites.

Pour les batailles de chiffres, je propose de n’en retenir qu’un : 25. Aujourd’hui, les retraites représentent 25 % des dépenses publiques. Dans les autres pays comparables la charge est similaire, sauf que les retraités en France vont bientôt représenter 25 % de la population ! Par ailleurs, les Français sont champions du monde de la durée de la retraite : vingt-cinq ans en moyenne.

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Notre problème est que nous payons aujourd’hui la décision prise il y a quarante ans par le gouvernement Mauroy de passer de la retraite à 65 ans à la retraite à 60 ans, dernier cadeau insensé lâché avant de prendre le virage de la rigueur. Depuis, les différentes réformes consistent à revenir sur cette erreur historique.

D’accord, mais si aujourd’hui le poids des retraites dans les dépenses est comparable à ce qu’il est dans les autres pays, où est l’urgence ?

Le sujet est plus fondamental que l’urgence budgétaire, même si les déficits cumulés devraient encore plus préoccuper. On ne peut pas esquiver impunément les questions d’espérance de vie et d’équité entre les générations. Aujourd’hui, dans l’avalanche de chiffres, d’hypothèses macroéconomiques et de scénarios, tout se brouille. Chacun trouve des arguments pour dire soit que tout va à peu près bien, madame la marquise retraitée, soit que c’est une catastrophe pour les jeunes. Chacun tire la couverture à sa condition et à son sentiment. Nombre de propos sont prononcés au grand nom de la justice mais chez les actifs, on regarde seulement de combien de temps son départ à la retraite sera décalé. Incontestablement, le financement des retraites pèsera à l’avenir davantage sur des jeunes proportionnellement moins nombreux que dans les premières années du système de retraite à la française. Rappelons aussi que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Quand la Sécurité sociale est créée, en 1945, l’ambition est de généraliser le régime général. On appelle général ce régime de protection sociale, non pas en hommage à de Gaulle, mais parce qu’il a vocation à être universalisé. À côté de lui on trouve des régimes particuliers, qui lui préexistent : les régimes spéciaux des fonctions publiques, mais aussi des régimes singuliers des professions indépendantes. Il s’ensuit le kaléidoscope contemporain d’une quarantaine de régimes de retraite.

Et puis, en 1945, l’espérance de vie était inférieure à 65 ans, notamment pour les ouvriers : aussi la CGT avait-elle absolument raison de parler de « la retraite des morts ». Donc, en 1945, la retraite à 65 ans était une tragédie. Aujourd’hui, avec une espérance de vie qui se situe autour de 80 ans, la retraite à 62 ans devient une escroquerie. Tout ceci est de moins en moins tenable financièrement, mais surtout en termes d’équilibre entre les générations. Les jeunes qui se mobilisent contre la réforme se pensent victimes d’une réforme paramétrique. Mais ils sont les dindons d’une farce plus systémique. En raison des inerties démographiques (plus de vieux, moins de jeunes), les retraites vont, à court terme, leur coûter plus cher et, à long terme, leur rapporter moins. Alors, bien entendu, il pourrait y avoir un recours massif à l’immigration, sujet hautement éruptif par ailleurs. D’autres nations, comme le Japon, font le choix d’un vieillissement sans apport de populations.

Imaginons que le projet de loi soit voté en l’état : apporte-t-il une réponse définitive à ces problèmes ? Mettrait-il fin à ce feuilleton-psychodrame qui nous accompagne depuis trente ans ?

Non. Le psychodrame est appelé à se répéter dans quatre, cinq ou dix ans. Une manière d’y mettre fin consisterait à indexer l’âge de départ à la retraite sur l’espérance de vie, avec des arrangements spécifiques pour les carrières longues, les métiers difficiles ou tout ce qu’on veut. En réalité, le système des retraites est actuellement un système de réformes à répétition. La meilleure des réformes serait celle qui mettrait un terme à la récurrence des réformes, avec leur rituel théâtral de mobilisations collectives.

Et il y a aussi la question des régimes spéciaux, que le gouvernement a prudemment laissée de côté.

En effet, ces régimes particuliers continuent à coexister avec le régime général. Certains sont en voie d’extinction, à long terme (pour les nouveaux entrants dans l’entreprise). Mais les réticences corporatistes ont la vie dure. Il est tout de même illégitime que le salarié RATP puisse partir plus tôt à la retraite que l’indépendant qui distribue des pizzas sur un vélo. Au sujet des régimes dits spéciaux, le projet de loi actuel est un projet-croupion par rapport à celui qui était discuté au Parlement à la veille de la crise Covid. Celui-ci avait pour ambition de changer la donne, notamment en fusionnant tous les régimes sans exception. On peut se gausser de l’idée d’un régime unique mais en matière de retraite, ceci se comprend et ceci peut tout à fait s’adapter à des singularités dans les carrières.

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Y a-t-il d’autres pays où la question de la retraite suscite tant de passions et de luttes ?

Non. Dans les autres pays de l’Union européenne ou dans ceux de l’OCDE (« un club de pays majoritairement riches », comme aime l’appeler The Economist), il n’y a pas cette confrontation quasi coutumière, tous les cinq ou dix ans. Le sujet suscite moins de passions et de crispations. Certains, aussi différents que l’Italie, l’Allemagne et le Danemark, ont révisé profondément leur système, parfois douloureusement, avec des âges de départ à la retraite supérieurs à 65 ans. Bien entendu, il importe de comparer ce qui est comparable : les âges légaux de départ à la retraite, les âges effectifs et les âges à partir duquel on peut bénéficier de sa pension complète (en français bureaucratique on dit « à taux plein »). Sur ces différents éléments, la situation française n’est pas toujours forcément plus favorable. Je note, par ailleurs, qu’une grande partie du monde peut envier la situation de la plupart de nos retraités, mais regarde avec surprise le pays lorsqu’il s’enflamme autour des retraites.

Pourquoi cette contestation est-elle plus faible dans les autres pays ?

Peut-être parce que le dialogue social y fonctionne mieux. Peut-être parce que les organisations syndicales n’y sont pas dépassées par leur base militante. Peut-être aussi parce que le travail lui-même n’est pas aussi dévalorisé dans l’esprit des habitants ; ou encore parce que l’organisation du travail est plus agréable. D’ailleurs, un point clé des débats sur les retraites me semble moins relever des caractéristiques du système que de ce que l’on baptise en France la « valeur travail », une notion célébrée ou décriée.

Ah, la fameuse « valeur travail ». Ce n’est pas uniquement le couple travail-retraite qui est particulier en France, mais aussi travail-vacances. Il y a un surinvestissement dans l’imaginaire des vacances, du non-travail. On a l’impression que la seule chose qui nous tient en vie, c’est l’espoir des grandes vacances quand on est enfant et l’attente de la retraite, une fois devenu adulte…

Je suis d’accord. C’est l’une des grandes tragédies françaises que de penser qu’il soit nécessaire de « perdre une partie de sa vie » pour gagner son répit, ses vacances puis son retrait définitif du marché du travail. Nous assistons à des bagarres métaphysiques ou philosophiques infinies sur la « valeur travail », mais il est vrai que le travail est plutôt déprécié en France. Je vois déjà les remarques du type « ah bah oui, c’est facile, ce sont les cadres du tertiaire urbain, les bobos exerçant des métiers sympathiques qui disent cela ». Bien entendu les appréciations sur le travail ne sont pas les mêmes selon que l’on aime ou non ce que l’on fait. Le tragique dans l’affaire, à mon avis, est qu’une trop grande partie des Français n’aiment pas ce qu’ils font.

Même au sujet des activités scolaires, on utilise le terme travail (bien ou mal travailler à l’école), ce qui n’existe pas en anglais par exemple. Dès lors que l’école n’est pas une expérience jouissive pour la plupart des enfants, cela revient à affecter le mot « travail » d’une connotation négative de corvée, de temps à purger pour pouvoir partir en vacances.

Effectivement. Très tôt, dès l’école, une petite musique laisse penser que le travail n’est pas une bonne chose et qu’il est une activité seconde. Surtout, des hiérarchies dans les métiers et les statuts entretiennent l’idée que la plupart d’entre nous seraient mal servis. D’où une sorte de ressentiment généralisé à l’égard du travail.

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C’est curieux parce que la gauche traditionnelle puise son imaginaire chez des penseurs comme Marx pour lesquels on ne peut pas être pleinement humain si on ne se réalise pas par le travail…

Jaurès et Blum voulaient soutenir le travailleur, l’aider à se réaliser par son activité professionnelle avec des droits et des garanties sociales qui accompagnent cette activité. Ils ne plaidaient pas pour le droit à la paresse, comme le faisait naguère le gendre de Marx (Paul Lafargue) et comme le propose aujourd’hui Sandrine Rousseau, entre autres philosophes.

Je pense aussi au bourgeois rentier de Balzac.

C’est juste. L’aspiration à devenir rentier traverse une grande partie des catégories socioprofessionnelles. Plutôt que des revenus tirés de son activité, on espère des revenus tirés, en tout ou partie, de son patrimoine (pour les riches) et du patrimoine et des revenus des autres par la redistribution. Soulignons d’ailleurs que les pensions de retraite ne sont pas versées sous la forme d’un capital, mais d’une rente (les pensions).

Le travail de jeunes (adolescents et étudiants) en dehors de l’école ou la fac est aussi mal vu en France. Quand des étudiants racontent qu’ils sont obligés de travailler pour se financer, une situation assez normale dans nombre de pays, on dirait qu’ils subissent une grande injustice.

En effet. D’ailleurs, certains syndicats étudiants réclament que les étudiants soient salariés parce que leurs études sont leur boulot et que chaque travail mérite salaire… Dans les pays où les parents sont pourtant plus riches en moyenne et les systèmes de redistribution plus généreux pour les étudiants, il est de bon ton et de bonne économie pour les jeunes de travailler à la cafétéria de leur université, dans l’hôtellerie-restauration, les services. Aux réceptions des hôtels, ce sont souvent des étudiants qui bossent et qui sont contents de le faire. En France, on a un double problème, celui des difficultés d’insertion des jeunes sur un marché du travail qui les satisfasse, celui du maintien des aînés dans un emploi heureux. En l’espèce la France se distingue encore par son taux d’emploi des seniors très faible. De fait, la France pâtit de ce que Philippe d’Iribarne a parfaitement analysé sous les noms de logique de l’honneur et, plus récemment, de grand déclassement. Les inégalités de statut qui se perpétuent et un mépris de classe pour les métiers de service se doublent de la dévaluation des diplômes et d’une ambiance souvent mauvaise au travail. Bref l’avenir n’est pas rose. Non pas en raison des spécificités du système des retraites, mais en raison des caractéristiques et des représentations du travail à la française. Voici un grand enjeu : faire en sorte que les Français souhaitent et puissent travailler, le plus heureusement possible, jusqu’à un âge de la retraite socialement et économiquement fondé.

Les hommes à l’école: la débandade

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Film "Les Choristes" de Christophe Barratier, 2004 © REX FEATURES/SIPA

L’homme-à-l’Ehpad que décrit Bennasar avec une drôlerie féroce dans le dernier Causeur, « le regard vide, la voix éteinte, la b…  en berne », c’est celui que, devançant l’âge et la médicamentation, l’Éducation nationale entend faire advenir. Professeurs, élèves, surveillants, rien de ce qui en porte les attributs n’échappe à l’obsolescence programmée du masculin. Il est malvenu, incongru, offensant d’être un homme : la cause est entendue. Reste à accélérer la marche vers l’avenir radieusement féminin, châtrer les récalcitrants, éliminer toute trace de virilité…


Aujourd’hui, plus de sept enseignants sur 10 sont des femmes. La féminisation du métier ne date pas d’hier. « Et le testiculaire, que devient-il au milieu d’un tel enjuponnement ? » se demandait Alain Golomb[1] en 2002.

Mais cette écrasante domination ne suffit plus : il convient désormais de déprofiler les garçons[2] et d’ôter aux élèves l’idée même du masculin.


Dans cette chasse au mâle, la première des cibles est le professeur. Trop autoritaire, trop vertical, pas assez maternant, pas franchement empathique. Anthropologiquement suprémaciste. D’ailleurs, l’oppression millénaire vécue par toutes et tous fait qu’il ne peut plus s’adresser aux filles sans se demander de quoi il sera accusé. Reprend-il une élève sur sa tenue vestimentaire, non conforme au règlement intérieur? Trop couvrante: il est raciste ; trop légère : il est sexiste. S’il fait du zèle (attention, les garçons peuvent mal interpréter les signaux que tu envoies…), il participe à la culture du viol. Peut-être même fait-il un transfert : c’est dans le bureau de la cheffe d’établissement, qui ne manquera pas d’analyser la situation, qu’il entamera sa déconstruction. Il a un différend avec une collègue : oh ! le macho ! Il gère sa classe avec fermeté : gare au traumatisme ! Il fait quelques bons mots et met quelques sales notes : on alerte la cellule de lutte contre le harcèlement. Alors, il se censure ; et souvent, il se tait. Celui qui est difficilement rééducable, dans l’affaire, c’est le professeur de sport. En dépit de ses efforts (« le prof de sport, m’dame, il choisit toujours des garçons pour les démonstrations ; alors nous, les filles, on lui a dit que c’était pas égalitaire ; après, il a choisi que des filles, alors du coup c’est pas juste »), il parle fort, il sort les muscles, il les bouscule, les petits chéris. Il flirte souvent avec la violence éducative ordinaire.

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On compte aussi sur les assistants d’éducation pour assurer la transition vers l’école de demain : l’École des femmes. Ils animent des ateliers de parole : comment dégenrer la cour de récréation (tous ces gars qui jouent au foot tandis que les pauvres filles n’ont d’autre choix que de papoter), la débitumer aussi (la paronymie est-elle fortuite ?), la végétaliser, enfin. Ou bien ils jouent avec les élèves : ça te dit, une petite partie de Monopoly (des inégalités) pour te défaire de tes préjugés sexistes et de tes stéréotypes de genre ? Ou encore, ils envoient les garçons « parler règles avec l’infirmière » [3]. Alors parfois, bien sûr, le pion qui sommeille en eux ressurgit, gueule et punit. Mais ça, c’est parce que la transition n’est pas achevée.

Et les élèves de sexe masculin? Eh bien ! ils ont parfois du mal à se conformer à ce programme rééducatif : ça castagne, ça drague lourdement, ça joue au foot. Mais Paris ne s’est pas défait en un jour ! On ne lâche rien ! Tu as 16/20 de moyenne et tu ne passes pas la balle aux filles? Pas de félicitations ce trimestre. Ça t’apprendra, vilain garçon.

Alors, moi-qui-suis-une-femme
Et une prof,
Moi qui enseigne à mes élèves que le moi est haïssable,
Que les temps ne le sont pas moins,
Moi,
Que ma cheffe d’établissement rend misogyne,
Qu’on accuse de virilisme,
Qui dois tant à mes profs mâles,
Aux profs discriminants, cassants, savants,
Au père qu’ils n’étaient pas mais dont ils étaient la figure,
Qui assiste, consternée, à cette débandade,
Malgré Brassens, malgré Fernande,
J’en appelle au retour des hommes dans la profession, des hommes, des vrais.
Et je conjure mon ministre, Papa Ndiaye, de sauver l’espèce
Plutôt que d’en sonner le glas.

Profs et Cie

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[1] Profs et Cie, opuscule aux vertus thérapeutiques

[2] « On profile les garçons pour occuper les fonctions masculines d’autorité et de pouvoir », Baudelot, 2000, p.34, citée par Eduscol, « Comment les stéréotypes de genre influencent les choix d’orientation chez les adolescents ? », Filles et garçons à l’école, clichés en tous genres, Guide pédagogique à l’usage des équipes éducatives

[3] Paroles de ma cheffe

Mollo sur les chips, le gros!

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© Freepik

Les chiffres comptent, comme le dit clairement Olivier Véran. Et ceux concernant le surpoids et l’obésité des Français sont alarmants. Qu’on ait le courage de les regarder en face et d’en tirer les conséquences au lieu d’accuser autrui de «grossophobie». Car quand la grossophobie devient un obstacle à la lutte contre l’obésité, la pride des bourrelets pèse plus que cholestérol, hypertension et diabète réunis !


N’en déplaisent aux thuriféraires de la sobriété, l’époque est aux excès.

Une étude de l’Inserm et du CHU de Montpellier révèle qu’aujourd’hui près d’un Français sur 2 est en excès de poids et que le nombre d’adultes souffrant d’obésité a doublé en deux décennies, passant de 8,5 % en 1997 à 17% en 2020. Et ce sont les 18-24 ans et les femmes les plus touchés par l’obésité… On entend déjà les clones de Sandrine Rousseau hurler à la misogynie comme si les données objectives étaient douées d’une volonté de puissance patriarcale ultra machiste.

Depuis la publication des résultats, ce qui suscite l’émoi, ce n’est pas tant ces données alarmantes qui nous rapprochent du pays où l’obésité est la norme, les Etats-Unis, que la chasse à la grossophobie.

Confusion des registres

Au nom de la lutte contre la stigmatisation des gens en surpoids et obèses, on confond aisément les moqueries à leur encontre, qui sont bien entendu regrettables mais qui relèvent plutôt d’un manque d’éducation et de la bêtise, avec les recommandations médicales pour perdre du poids. Ainsi par exemple, pendant la crise sanitaire, les personnes en surpoids et obèses étaient celles qui engorgeaient, avec les personnes très âgées, les services d’urgence dans nos hôpitaux tiersmondisés. Pourtant, le gouvernement a préféré désigner comme responsables de la saturation des hôpitaux les réfractaires à la vaccination, devenus des parias à exclure de l’espace public, plutôt que de lancer une campagne de vaccination massive pour ces personnes à haut risque et ce, de peur d’être accusé de grossophobie.

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Tout se passe comme si l’enjeu n’était pas de lutter contre « l’épidémie d’obésité » comme l’incite l’OMS mais de vaincre l’épidémie de grossophobie qui serait « systémique ». Si les sièges dans les avions ne sont pas assez larges pour accueillir un popotin plus large qu’un pouf XXL Fatboy, c’est la faute à la société occidentale grossophobe… Idem pour le matériel médical comme l’IRM qui a des dimensions trop étroites pour faire rentrer un corps aussi volumineux qu’une statue de Niki de Saint-Phalle !

Distinguer ce qui doit l’être

Mais alors comment lutter contre l’obésité quand conseiller à une personne en surpoids ou obèse de changer ses comportements alimentaires, de se mettre au sport, d’éviter la junk food est perçu comme une « micro agression » qui stigmatise et discrimine ?  Comment expliquer aux jeunes générations qu’il y a une différence majeure entre se sentir bien dans sa peau et se mettre en danger en étant en surpoids lorsque l’industrie de la mode valorise les fat bodies et le body positivisme ?

Le vrai problème vient du sens mis sous le terme grossophobe. Comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie ne serait donc pas liée à un comportement individuel répréhensible mais elle serait structurelle, inhérente à la société occidentale et donc diffusée partout et à tous sans que l’on en ait véritablement conscience… Et la vraie question, c’est qu’en passant notre temps à dénoncer la grossophobie, on oublie que l’obésité est une maladie à soigner et qu’elle est un facteur de risque de maladies graves voire mortelles (cancers, diabète, maladies cardiaques, arthrose avancée, sans parler du Covid que j’ai déjà évoqué…).

C’est quand la réalité?

« On peut débattre de tout sauf des chiffres » pérorait Olivier Véran pendant la crise sanitaire. On aimerait que les pouvoirs publics regardent la réalité en face : les Français grossissent, s’empâtent, s’engraissent… Sachant que cette réalité pesante n’est pas sans conséquence sur l’augmentation des dépenses de santé et aggrave donc le déficit de l’Assurance maladie, on ne peut que d’étonner du silence sidérant du nouveau ministre de la Santé François Braun. Silence que l’affaire Palmade n’a pas entamé alors que le sujet de la drogue est brûlant et irrésolu.

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C’est à se demander si l’accusation de grossophobie ne sert pas une cause : celle de ceux qui ne veulent jamais régler les problèmes et qui préfèrent désigner des coupables. Ainsi, ce ne sont plus les autres qui risquent leur santé en cas de surpoids et d’obésité et qu’on n’aide pas à se soigner, c’est moi qui stigmatise de pauvres offensés qui ne demandaient qu’à garder leurs kilos.

En tout cas au train où se développent l’obésité et le wokisme, on peut facilement imaginer qu’un jour un collectif surnommé Fat Bodies Matter organisera, devant le ministère de la Santé, un happening où des militants obèses écraseront de tout leur poids les balances et montres fitness connectées, le jour de la Journée mondiale sans régime. Ce jour-là, tous les minces seront montrés du doigt pour grossophobie inconsciente. Et les bourrelets seront la nouvelle pride ! 


Elisabeth Lévy: « la timidité des pouvoirs publics, sur ce sujet, pose question »

Retrouvez la directrice de la rédaction de Causeur, dans la matinale de Sud Radio, après le journal de 8 heures.

L’indépendantiste, le violeur et l’avenir du Royaume Uni

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Des Écossais ouvrent le champagne après l'annonce de la démission surprise de Nicola Sturgeon, Glasgow, 15 février 2023 © Stuart Wallace/Shutterstock/SIPA

Quelles sont les raisons de la démission de la Première ministre écossaise, leader du Parti nationaliste écossais (SNP)? Quelles en sont les conséquences pour une éventuelle indépendance de l’Ecosse?


Nicola Sturgeon avait la réputation d’être une femme politique très habile. Son parti, le SNP, est au pouvoir en Écosse depuis 2009. Elle-même est Première ministre depuis 2014. Bien que lors du référendum de 2014, 55% des Écossais ont rejeté l’indépendance (contre 45% qui ont voté pour), elle a réussi à garder cette question sur le devant de la scène politique de son pays jusqu’à aujourd’hui. Aux élections générales de 2019, le SNP a gagné 48 des 59 sièges alloués à l’Écosse au Parlement de Westminster. Aux élections écossaises de 2021, le Parti a gagné 64 des 129 sièges et a formé une majorité avec les huit députés verts. L’argument principal pour l’indépendance mis en avant par Sturgeon était le fait que, au référendum de 2016, 62% des Écossais qui y ont participé ont voté contre le Brexit, tandis que, à l’échelle du Royaume Uni, 51,89% de la population a voté pour. Ainsi, l’Écosse s’est vue contrainte de quitter l’UE contre son gré. Selon Sturgeon, si en 2014 les Écossais avaient su qu’ils seraient obligés de sortir de l’Europe, ils auraient choisi de quitter le Royaume Uni. L’Écosse mériterait donc un nouveau référendum sur l’indépendance.

La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements…

Dans le viseur de Theresa May puis de Boris Johnson

Le grand obstacle, c’est que le droit de tenir un tel plébiscite ne relève pas des pouvoirs dévolus à Édimbourg par Londres. Et les gouvernements successifs de Theresa May et de Boris Johnson ont résolument refusé de donner leur autorisation pour l’organisation d’un référendum. En même temps, les sondages n’ont jamais donné une majorité claire et stable pour l’indépendance. Pourtant, l’ambition du SNP ne se réduit pas à la gestion de l’Écosse dans le contexte de la dévolution accordée par Westminster sous Tony Blair en 1998. Sa raison d’être est fondée sur la recherche de l’indépendance. À partir de 2016, face à l’intransigeance de Londres, qui citait le résultat de 2014, Nicola Sturgeon ne pouvait désormais compter que sur la logique du bras de fer. La pandémie a apporté à la Première ministre l’opportunité de montrer qu’elle savait mieux gérer la crise que Londres, mais les résultats n’étaient pas au rendez-vous. Le seul recours qui restait était la voie juridique.

Espérant tenir un référendum en octobre 2023, Nicola Sturgeon a saisi la Cour suprême du Royaume, lui demandant de statuer sur le droit constitutionnel de Londres d’empêcher le Parlement écossais de légiférer sur la tenue d’un référendum sur l’indépendance. En novembre 2022, le verdict unanime de la Cour est tombé : Édimbourg ne pouvait nullement contourner Londres. Face à cette décision, Mme Sturgeon a annoncé que les prochaines élections au Parlement constitueraient de facto un référendum. Le premier problème ici, c’est que ces élections sont censées avoir lieu en janvier 2025 : cette échéance n’est pas apte à satisfaire les impatients. Un deuxième hic, c’est que même si le SNP reproduisait son score de 2021, il n’aurait pas 50% du vote. On ne peut pas prétendre avoir un mandat pour l’indépendance avec moins de la moitié de l’électorat. Enfin, les sondages n’indiquaient pas que les Écossais mettaient l’indépendance au-dessus d’autres questions brûlantes comme celles des salaires, de l’inflation ou de l’état du système de santé.

La brèche ouverte par la question des trans

La stratégie de saisir la Cour suprême avait l’avantage de la clarté, mais le désavantage du caractère net et définitif de la réponse. L’autre stratégie de Sturgeon était plus indirecte et hasardeuse.

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Depuis de nombreuses années, les lobbys trans font pression sur les législatures partout en Occident pour simplifier le processus par lequel les personnes peuvent changer officiellement de genre. Ces lobbys militent pour l’autoidentification (« self-identification »), un processus qui dépendrait uniquement du jugement de l’individu qui veut changer de genre en se passant de toute opinion d’expert, de tout diagnostic médical et de tout délai de réflexion plus ou moins prolongé. En octobre 2017, le gouvernement de Theresa May avait annoncé vouloir légiférer dans ce sens mais, ayant fort à faire avec la question du Brexit, il n’avait pas pu avancer sur ce chantier. En septembre 2020, le Brexit terminé (au moins sur le papier), le gouvernement de Boris Johnson annonce – au grand dam des activistes du genre – ne pas procéder à de telles mesures. C’est là que Nicola Sturgeon a vu une brèche où s’engouffrer. En décembre 2022, le Parlement d’Édimbourg a donc voté une loi pour l’Écosse qui contredisait la Loi sur la reconnaissance de genre (Gender Recognition Act) de 2004 qui s’appliquait à tout le Royaume Uni. Selon la loi existante, l’âge minimum pour le changement de genre est de 18 ans. Un homme doit fournir la preuve qu’il vit comme femme depuis deux ans – et une femme comme homme. La demande doit être étayée par deux rapports médicaux dont un signé par un médecin figurant sur une liste d’experts officiellement agréés. Selon la législation de Sturgeon, désormais toute personne née en Écosse ou y résidant pourrait changer de genre à partir de 16 ans, sans avoir besoin de fournir de documents médicaux. Le délai se réduirait à trois mois, ou six mois pour quelqu’un de moins de 18 ans, plus une période de réflexion de trois mois. A ceux qui objectaient que cette mesure donnerait aux femmes trans (des hommes ayant changé de genre, avec ou sans intervention chirurgicale) accès aux espaces réservés exclusivement aux femmes, comme les refuges, les salles d’hôpital et les prisons, la Première ministre répondait que ce danger n’était pas réel. Selon elle, il n’y avait même pas besoin de sauvegardes dans la législation pour protéger les femmes d’une telle menace.  

Quels étaient les objectifs de la Première ministre, au-delà du désir de donner une nouvelle dimension à l’image de l’Écosse comme pays progressiste ? Dans un premier temps, il s’agissait de creuser un abîme juridique entre l’Écosse et le reste du Royaume Uni. Un individu pourrait avoir un genre en Écosse et un autre genre ailleurs, semant la confusion et réconfortant l’idée que ce serait peut-être mieux pour tout le monde si l’Écosse et le Royaume Uni étaient deux pays distincts. Mais dans un deuxième temps, la menace que représente ce désordre potentiel pourrait inciter Londres à intervenir pour faire obstruction au processus législatif en Écosse. Ce qui donnerait l’impression d’une puissance étrangère arrogante s’immisçant dans les affaires des pauvres Écossais. Effectivement, une telle intervention ne s’est pas fait attendre. Le 16 janvier, le secrétaire d’État pour l’Écosse du gouvernement de Rishi Sunak a annoncé que le lendemain, le jour où la nouvelle loi écossaise devait entrer en vigueur, il allait bloquer la promulgation de la législation en vertu des pouvoirs accordés par la Section 35 de la Loi sur l’Écosse (Scotland Act) de 1998. Ces pouvoirs permettent l’annulation de toute législation ayant un effet négatif sur l’application de lois promulguées à Westminster au nom de tout le Royaume Uni. En effet, la nouvelle loi écossaise sur le genre serait en contradiction avec la Loi sur l’égalité (Equalities Act) applicable à tout le Royaume Uni qui priorise pour les femmes l’accès à certains emplois et régit le calcul des cotisations pour la retraite selon le genre de la personne qui cotise. Et quid des enfants nés en Écosse mais scolarisés en Angleterre ou au Pays de Galles de 16 à 18 ans (ils seraient environ 16 000) qui pourraient changer de genre ? Ou des Écossais qui, après un changement de genre, viendraient s’installer ailleurs au Royaume Uni ? Leur genre « écossais » serait en contradictions avec leur genre « britannique » !

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L’affaire Isla Bryson

De manière prévisible, Mme Sturgeon dénonce cette intervention comme celle d’un « gouverneur général ». L’allusion au colonialisme est curieuse : l’Écosse n’a jamais été colonisée et les Écossais ont joué un rôle de premier plan dans l’empire britannique, disproportionné même par rapport à leur démographie. Mais le vrai problème pour la Première ministre, c’est que ses concitoyens, y compris ceux qui votent SNP, partagent la méfiance du secrétaire d’État pour l’Écosse. Selon un sondage récent, 76% des Écossais considèrent que la loi sur le changement de genre présente un risque inacceptable pour les femmes. Et c’est au moment fatidique où Londres fait opposition à Édimbourg qu’arrive un cas d’école qui constitue une démonstration parfaite de ce risque. Tout le monde connaît aujourd’hui « la » célèbre Isla Bryson. Arrêté en 2019 pour le viol de deux femmes, l’une en 2016 et l’autre en 2019, il s’appelait Adam Graham avant de commencer une thérapie de changement de genre en 2020.

D.R.

Dans la photographie de Graham qui circule dans les médias, on voit un costaud tatoué sur le visage susceptible de gagner le premier prix dans un concours pour le plus parfait psychopathe macho. Des images postérieures à sa transition montrent un personnage encapuchonné afin de cacher son apparence, habillé dans des vêtements de différents tons de rose selon une idée caricaturale de la féminité, et arborant une perruque blonde décolorée. Le pantalon de ski moulant laisse voir une protubérance qui ne peut pas être attribuée à un clitoris, même surdéveloppé. Condamné enfin le 24 janvier de cette année, il est détenu dans une prison pour femmes. Il serait difficile d’imaginer un cas plus cynique de changement de genre pour échapper à son sort. Ce n’est pas le premier homme violeur emprisonné chez les femmes après un changement de genre apparent, mais c’est le cas le plus flagrant. Sa présence dans une telle prison est permise par une politique adoptée par le système pénitentiaire écossais en 2014, sous la pression d’une ONG trans, qui recommande d’enfermer les criminels selon le genre qu’ils ont choisi pour eux-mêmes. Il est évident que la loi de Nicola Sturgeon va institutionnaliser, pérenniser et multiplier de tels cas. Devant l’esclandre, Bryson/Graham est transféré dans une prison pour hommes. La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements. Dans une interview, elle se révèle incapable de décider s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ou pourquoi une femme serait enfermée chez les hommes si « elle » n’est pas un homme.

À Glasgow, deux femmes politiques du SNP se joignent à une manifestation en faveur de la nouvelle loi sur l’identification de genre. Derrière elles, une pancarte appelle à la décapitation des « TERF », c’est-à-dire des féministes qui refusent l’empiètement des femmes trans sur les droits des femmes biologiques. J.K. Rowling a tweeté la photo accompagnée d’un commentaire ironique : « Quelques-unes des politiques merveilleusement progressistes et bienveillants de l’Écosse qui posent fièrement devant des banderoles demandant que des femmes soient décapitées et mangées ».

C’est ainsi que, l’air fatigué et se disant usée par la politique, Mme Sturgeon annonce sa démission le 15 février. A 52 ans, possédant une grande expérience de l’exercice du pouvoir, elle devrait avoir le plus beau de sa carrière politique devant elle. Selon un sondage conduit au moment de son départ, 42% des Écossais croient qu’elle devrait s’en aller. Le problème, c’est que sa poursuite de l’indépendance écossaise a conduit à une impasse. Malgré son habileté reconnue, elle a évolué dans une bulle indépendantiste qui l’a éloignée des préoccupations quotidiennes de ses électeurs. La politique wokiste de son gouvernement – sa Loi sur les crimes de haine et l’ordre public, promulguée en 2021, est un chef-d’œuvre de répression de la liberté d’expression – ne correspond pas du tout à ce que veut la majorité de l’électorat. Le débat entre nationalistes (pro-indépendance) et unionistes (pro-Royaume Uni) est souvent toxique et l’habileté de Sturgeon ne servait souvent qu’à exacerber cette opposition intransigeante. Dans son discours de départ, elle reconnaît qu’il faudrait quelqu’un d’autre « pour combler le fossé qui sépare les deux camps ». Le projet de l’indépendance n’a jamais été expliqué dans le détail (pas plus que celui du Brexit en 2016). Quelle serait la monnaie d’une Écosse indépendante ? Comment être sûr que le pays coche toutes les cases pour réintégrer l’UE ? Un nouveau leader sera élu. La campagne pour l’indépendance continuera. Mais dans l’avenir proche, il n’y aura aucun espoir d’une évolution quelconque. L’Écosse continuera à être divisée comme auparavant, incapable de réaliser l’ambition indépendantiste, mais toute aussi incapable de définir une ambition alternative. Sa seule consolation, ce sera l’abandon éventuel par son gouvernement du progressisme et la focalisation sur les vrais problèmes des Écossais.

Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

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Palais de l'Elysée, 5 janvier 2023 © Jacques Witt/SIPA

Seuls les soutiens les plus zélés du pouvoir actuel peuvent soutenir la thèse de la fin d’un clivage gauche/droite, hypothèse envisageable seulement si l’on se borne à des définitions très étroites et récentes de ce que sont la droite et la gauche. Vous rappelez-vous, par exemple, qu’au cours de notre histoire politique, la gauche a longtemps été nationaliste et hostile aux particularismes? Grande analyse.


Pour plusieurs analystes politiques, il est vrai fort serviles, le clivage gauche-droite est mort, en France, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.

Trois observations, essentiellement, permettent selon eux de le constater.

La première, c’est l’effondrement ou la déliquescence avancée des deux grands partis politiques dont l’affrontement, depuis 1981 et sous différentes appellations, incarnait censément cette partition, à savoir Les Républicains et le Parti socialiste. 2022, à cet égard, n’a jamais été, pour ces deux formations, que 2017 « en un peu pire », si je paraphrase Michel Houellebecq.

La deuxième, c’est le caractère cosmétique qu’en était venu à prendre l’alternance de ces deux partis aux affaires, alors même que l’un et l’autre s’étaient convertis au libéralisme et gouvernaient en pratique au centre. Le clivage gauche-droite, ainsi mis en scène, était de fait devenu une partition de pure convention, la « langue morte » à usage exclusivement parlementaire que dénonçait déjà Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1953, sous la IVème République.

La troisième enfin, c’est la victoire à l’élection présidentielle d’un candidat qui refusait de s’inscrire dans cette opposition historique, et se faisait fort, au contraire, de la transcender en sa personne [1].

Le clivage gauche-droite est mort, vive le clivage gauche-droite

Ces mêmes éléments, pourtant, devraient inciter les tenants de la fin du clivage gauche-droite à réviser leur jugement. Comme le rappelait Marcel Gauchet, cette partition politique, en effet, ne se manifeste pas « dans un système à deux partis […], mais dans un système où les camps sont irréductiblement composites ». Loin de s’affaiblir avec la dispersion des familles d’esprit, elle est alors d’autant plus vivace que s’instaure « un partage des tâches tacite entre la conduite des affaires » – revenant aux centristes des deux bords – « et la direction des esprits » – que les extrêmes assurent. Comme le synthétise l’historien, « ce n’est pas en fonction [de ces derniers] que l’on agit, mais c’est par rapport à eux que l’on se définit ». La remigration et le wokisme s’apparentent à cet égard assez bien aux « options ultimes du salut social », évoquées par Marcel Gauchet, autour desquelles l’antagonisme politique, dans cette configuration, en vient alors à cristalliser.

Une autre raison, à la fois plus simple et quelque part plus fondamentale, aurait toutefois du suffire à dissiper la thèse d’une disparition du clivage gauche-droite : c’est l’incompréhension radicale que n’a cessée d’en manifester celui par qui, précisément, son dépassement était censé intervenir – à savoir Emmanuel Macron.

Coquecigrues macronistes

L’interprétation jupitérienne de cette partition, énoncée depuis au moins 2017, n’a de fait pas évolué avec le temps. Elle consiste à définir le clivage gauche-droite comme l’opposition de deux familles politiques incarnant chacune la prévalence d’une idée : à gauche, celle d’égalité ; à droite, celle de liberté. Or, cette perspective est au moins deux fois fausse.

Elle est fausse, d’abord, sur le plan historique. Comme le rappelle Marcel Gauchet, le clivage gauche-droite se manifeste substantiellement pour la première fois en France à la fin du mois d’août 1789, sur la double question des droits relatifs à la liberté religieuse, d’une part ; et du veto royal, d’autre part. La division met alors aux prises, de manière schématique : d’un côté, ceux qui défendent un droit de veto absolu pour le roi et le maintien du catholicisme comme religion d’État (siégeant à droite) ; de l’autre, ceux qui s’y opposent, et défendent les libertés “bourgeoises” (siégeant à gauche). Dans cette « scène primitive », la partie gauche de l’Assemblée, comme le note Duquesnoy, est donc celle qui défend les positions les plus libérales et les positions les plus égalitaires. Autrement dit, non seulement l’identification macronienne de la droite au libéralisme est un contresens, mais son opposition même des deux termes extrêmes de la devise républicaine est inopérante : entre la liberté et l’égalité, il n’y a pas alors concurrence mais convergence des luttes.

Cette perspective est fausse, ensuite, même en se limitant à une période très récente, dès qu’on sort du seul champ économique auquel le macronisme tend naturellement à réduire la politique. Sur le plan sociétal, en effet, qu’il s’agisse de mœurs ou de questions bio-éthiques (mariage, avortement, euthanasie, procréation médicalement assistée, …) , de lutte contre la drogue, de lutte contre la submersion migratoire, etc., c’est la gauche, systématiquement, qui défend les positions les plus libérales, et non la droite. Là encore, d’ailleurs, chaque fois que cela a du sens, ces positions les plus libérales correspondent aussi aux positions les plus égalitaires, contrairement à ce que prévoit la doctrine jupitérienne. Le champ sociétal, à cet égard, constitue aujourd’hui le meilleur baromètre du clivage gauche-droite, parce que, à la différence de la sphère économique, l’objet de fond de la querelle n’a pas changé depuis 89 : la question est toujours celle des privilèges légitimes ou illégitimes (« privilèges » en matière sexuelle, pour ce qui touche au mariage ou à la PMA ; « privilèges » d’antécédence sur le territoire, pour ce qui touche à l’identité ; etc.).

Vers une essentialisation du clivage gauche-droite

S’il faut se méfier d’une chose, c’est des définitions contingentes, ou conjoncturelles, qui, voulant serrer au plus près leur objet, s’acharnent à en restituer l’apparente confusion plutôt qu’à la démêler, et échouent, par là, à nous en livrer le sens, quand elles ne nous induisent pas carrément en erreur. Ainsi, par exemple, d’une caractérisation du clivage gauche-droite comme opposition entre un parti laxiste et un parti répressif en matière d’ordre et de sécurité. On rendrait peut-être compte d’un passé relativement récent, mais certainement pas du temps long ; une expérience politique aussi structurante, pour la gauche, que le communisme, par exemple, deviendrait incompréhensible, de même, à l’échelle française, que la Terreur, la répression de la Commune (sous l’égide d’Adolphe Thiers) ou la mise au pas de l’Église par la IIIème République. On oublierait alors que la gauche, marxiste comme bourgeoise, quand elle fut au pouvoir, plus encore que la droite sans doute, put avoir la passion de l’ordre et le faire impitoyablement assurer.

Ma thèse est simple : on ne saisit l’essence du clivage gauche-droite et sa dynamique historique que si on le lit comme une opposition entre l’enracinement (à droite) et le déracinement (à gauche). On comprendra alors que l’on n’assiste pas à l’extinction de cette partition politique, mais au contraire à son renouveau ou à sa recrudescence.

Application au cas de la Révolution française

L’enracinement, c’est l’attachement à ce qui dure, la valorisation du passé, l’inscription dans une filiation ; pour le dire en une phrase, inspirée de Chesterton, l’enracinement, c’est la démocratie des morts opposée à la toute-puissance élective des vivants.

La démocratie des morts, en 1789, ce sont d’abord les privilèges, non seulement des deux premiers ordres, du clergé et de la noblesse, mais encore des provinces, des villes et des corporations. La démocratie des morts, c’est, ensuite, la primauté des puissances sédentaires, liées au sang ou à la terre (l’Église et l’aristocratie) sur les puissances nomades, associées à l’argent (la bourgeoisie). La démocratie des morts, c’est, enfin, le catholicisme comme religion d’État et la monarchie comme système politique.

On constate ainsi que les termes du clivage gauche-droite de l’époque sont reconstitués sans erreur.

Sans parcourir pas à pas toute l’Histoire depuis la Révolution, entreprise à laquelle ce format se prête peu, je vous propose, pour la suite, de regarder ce que permet d’éclairer l’essentialisation des trois thèmes suivants : la nation, l’écologie, et le libéralisme.

La question nationale

La question de la nation mérite examen car elle a fait l’objet, sur le plan historique, d’un revirement complet de positions qui semble à première vue incompréhensible. Comment la gauche, en effet, qui avait pour ainsi dire forgé le concept (et davantage, même, en avait fait son étendard), en est-elle venue à abhorrer, et l’idée, et le mot, passés entre temps à droite ?

Ma réponse sera simple : c’est que la nation, qui était en 89 une modalité du déracinement, est aujourd’hui, au contraire, une modalité de l’enracinement. Même chose, d’ailleurs, pour la question de la centralisation ou, en miroir, des régionalismes ou du fédéralisme.

En 1789, la nation est une négation des suffrages du passé, et un arasement des disparités en découlant. Son avènement se traduit ainsi, non seulement par l’abolition des privilèges et des droits féodaux, mais encore par une centralisation et une bureaucratisation inédites, dont le jacobinisme reste le nom et la philosophie rationaliste l’inspiration. La Révolution, à cet égard, dans sa liquidation des corps intermédiaires, se montrera acharnée à réaliser le projet rousseauiste : que rien, entre le citoyen et l’exercice de la volonté générale, ne subsiste ou puisse s’interposer, « en sorte que le Souverain connoit seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent ». La gauche est alors nationaliste et hostile aux particularismes locaux. Je précise, à l’attention de ceux qui m’opposeront l’éternelle machine à perdre des girondins, que cette hostilité aux « régionalismes » persistera voire culminera avec la IIIème République, preuve qu’elle est structurante et non pas accidentelle. La droite non libérale – mais c’est un pléonasme, comme nous aurons l’occasion de le voir – restera quant à elle longtemps nostalgique des provinces, tout au long du XIXème siècle et encore au siècle suivant.

Si l’on se rapproche des temps présents, maintenant, il me semble évident que la nation, avec l’idée unitaire qu’elle charrie, est devenue une modalité de l’enracinement, dans un horizon se voulant au contraire multiculturel et post-national. La question de la décentralisation et du régionalisme pourrait sembler plus complexe. Elle cesse de l’être, néanmoins, si l’on comprend qu’elle ne s’inscrit pas, en réalité, à gauche, dans un projet de renforcement des identités locales, mais dans la perspective d’un affaiblissement de l’État central comme condition d’un approfondissement supranational, en particulier européen. Cette convergence des agendas régionaliste et européen apparaît, par exemple, dans les revendications indépendantistes de la Catalogne et de l’Écosse, mais la réforme territoriale, réalisée sous François Hollande, à l’échelle française, marque une même inspiration. Cette dernière, à cet égard, est emblématique du peu de cas fait, par les actes décentralisateurs, notamment sous des gouvernements de gauche, de la question du sens, sur le plan historique, des entités auxquelles il s’agit de parvenir, ou dont il s’agit de renforcer les pouvoirs. On pourra aisément se convaincre, j’espère, que la création de la région Grand Est ne répondait pas à un objectif de réenracinement…

La question écologique

La coloration politique de l’écologie est un deuxième objet qui mérite qu’on s’y arrête. Le rattachement de cette thématique à la gauche, en effet, a quelque chose d’illogique, comme le note René Rémond. « A s’en tenir à une analyse purement thématique, l’écologie aurait plutôt une inclination à droite en raison de certaines affinités. La droite traditionnelle préconise le respect des cycles naturels, croit à l’immutabilité d’une nature humaine, se défie des initiatives orgueilleuses de l’homme qui risquent de dérégler les équilibres voulus par la Providence ou fruits de la nécessité. La gauche est portée, au contraire, à faire confiance au génie humain et à la possibilité d’améliorer la condition des hommes et leur emprise sur la nature et les éléments. Les premiers écologistes n’ont-ils pas été ces nobles légitimistes exaltant le travail de la terre, source de vertu, et qui, retournant à la terre après 1830 dénonçaient dans la ville la Babylone moderne, sentine de tous les vices ? La droite est plutôt agrarienne et la gauche plutôt industrialiste [on retrouve ici notre antithèse enracinement/déracinement NDLA] – en particulier sa branche socialiste, qui magnifie le travail de l’homme. L’écologie devait pencher à droite dans la mesure où son inspiration première est réactionnaire : l’homme abîme la nature, dégrade le milieu, saccage la terre. Que la nature était belle avant que l’homme s’en mêle ! » Ici, pourtant, après ce superbe développement, l’historien rate, à mon sens, l’idée fondamentale : c’est que seule une écologie très incomplète, une écologie oxymorique, pouvait suivre les Verts dans leur arrimage à la gauche.

Cette écologie oxymorique, c’est d’abord celle du « développement durable », autrement dit, d’une écologie qui n’entend pas choisir, et a la prétention de continuer à faire croître le nombre des hommes et leur niveau d’équipement, tout en diminuant notre empreinte sur notre environnement, comme s’il était possible de découpler totalement les deux. Plus fondamentalement, c’est une écologie qui ne voit pas que l’artificialisation de la vie humaine elle-même est un problème, quand bien même elle ne s’accompagnerait pas d’une dénaturation du reste du monde.

Mais la dimension contradictoire de cette écologie réside encore davantage, à mes yeux, dans son caractère désincarné ; c’est proprement, pour paraphraser Alain Supiot, l’écologie de la gouvernance par les nombres, une écologie de la seule objectivation quantitative et scientifique, aveugle, par construction, à tout ce qui ne saurait être retranscrit, avec exactitude, dans un tableur Excel. C’est, par excellence, l’écologie des gigatonnes de CO2, c’est-à-dire des problèmes planétaires et diffus, fondamentalement statistiques, sur lesquels le particulier n’a guère de prise et dont il peine, d’ailleurs, à se faire une image, faute qu’ils aient une origine et même des conséquences isolables et précises. Cette écologie de l’insaisissable et du lointain, c’est aussi l’écologie des néologismes terrifiants par leur degré d’abstraction, celle qui se soucie de la préservation des « zones humides » ou de la multiplication des « espaces verts », une écologie qui a la froideur d’une taxidermie, et des objets de préoccupation aussi peu charnels que les mathématiques elles-mêmes.

Il existe bien, en revanche, une écologie de droite, pour laquelle le chiffre ne dira jamais le tout de la réalité, une écologie pour laquelle la préservation de la prodigalité de la Nature va de pair avec l’engagement d’en cultiver la beauté, bref, une écologie des paysages, une écologie de l’habitabilité du monde, une écologie du proche plutôt que des confins ; une écologie, aussi, qui n’exclut pas de son souhait de conservation la « biodiversité » des peuples, et dont l’horizon ultime n’est pas l’impossibilité de tout dépaysement ou la suppression de toute « étrangèreté ».

La question libérale

La troisième et dernière question que je souhaiterais évoquer est celle du libéralisme, en raison de l’immense quiproquo dont elle fait l’objet : je veux parler de la croyance selon laquelle le libéralisme serait de droite, alors qu’il est de gauche et fondamentalement de gauche. Ce qui est de droite, en effet, c’est le capitalisme, non le libéralisme ; encore faut-il, évidemment, savoir différencier l’un et l’autre…

Contrairement à ce que beaucoup semblent croire, le capitalisme et le libéralisme ne sont pas des amis, et encore moins des jumeaux. La distance qui sépare l’un de l’autre, en effet, est celle qui sépare l’enracinement du déracinement.

L’enracinement, je l’ai déjà sous-entendu, c’est l’hymne spartiate rappelé par Renan : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes ». C’est la clé de voûte de cette croyance fondamentale dont Nietzsche constatait l’extinction, « en vertu de laquelle un homme peut compter, promettre, anticiper l’avenir par ses projets », et s’engager dans des œuvres dont il ne verra pas lui-même la fin, parce qu’il sait qu’elles seront achevées après lui. L’enracinement, c’est le sédentaire opposé au nomade, le nom opposé au prénom, la transmission opposée au reset. L’enracinement, c’est une vision patrimoniale et chronophile des choses.

Or, qu’est-ce que le capitalisme ? Sur le plan étymologique, le mot dérive de l’ancien français chatel, que l’on retrouve dans notre plus moderne cheptel. Le capitalisme, littéralement, renvoie donc à la détention de têtes (caput, capitis), au sens de têtes de bétail. Sa nature, au moins originellement, le tire donc du côté agraire, c’est-à-dire du côté de l’enracinement, bien davantage que du côté industriel. Concernant l’ancien français chatel, ensuite, le CNRTL mentionne, au côté de l’acception déjà relevée (« biens mobiliers, particulièrement en bétail »), celle de « patrimoine ».

Si j’en viens à ma définition du capitalisme, maintenant, je dirais classiquement qu’il s’agit d’un processus d’accumulation de biens, certes, mais que le point le plus saillant est qu’il s’agit d’une accumulation de biens sur le temps long, et plus exactement, d’une accumulation de biens intervenant sur plusieurs générations ; c’est en ce sens que le capitalisme a une dimension patrimoniale, qui autrement disparaît. C’est en ce sens aussi que le capitalisme est liée au sang et à la terre, et a une dimension clanique ou dynastique.

A contrario, il est difficile d’imaginer plus anti-clanique que le libéralisme économique, dont le mot d’ordre est précisément : la concurrence libre et non faussée (avec accentuation sur « non faussée »). Le libéralisme, dans son essence, est une méritocratie extrémiste, qui ne déteste donc rien tant qu’une reproduction économique ou sociale décorrélant la réussite d’un individu des qualités qu’il détient personnellement. Son indicateur le plus sûr, à cet égard, ne réside pas dans le niveau de prélèvements obligatoires, mais dans une imposition très lourde des successions ; le principe fondamental, c’est qu’hier ne doit présager en rien de demain. Soulignons ici, d’ailleurs, que cette hostilité à la sédimentation des choses humaines n’est pas propre au libéralisme, mais irrigue au contraire l’ensemble des utopies de gauche. Le mythique mot d’ordre : « Du passé, faisons table rase », en particulier, n’est pas un cri de ralliement communiste, mais celui de toutes les forces associées au déracinement, et du libéralisme tout aussi bien.

Les rapports du libéralisme et du capitalisme devraient donc être antagoniques, le libéralisme cherchant continuellement à défaire les empires, le capitalisme à en édifier, l’exemple canonique étant le démantèlement de la Standard Oil, au début du XXème siècle, sous l’effet des lois anti-trust. Leur nature antithétique n’empêche pas, cela dit, l’existence, entre eux, de points d’adhérence, pour au moins deux raisons : la première, c’est que l’élargissement (spatial) et l’approfondissement (social) de l’espace ouvert à la compétition économique, permis par le libéralisme, offre au capitalisme de nouvelles possibilités d’accumulation ; la seconde, c’est que le libéralisme, au moins transitoirement, en mettant désormais en concurrence les États entre eux, affaiblit leurs velléités d’agir contre leurs géants nationaux.

Élargissement de la perspective

La difficulté à saisir le clivage gauche-droite en France tient avant tout à une tectonique des plaques qui décale continûment le barycentre de notre vie politique vers la gauche, ainsi que l’avait noté Thibaudet, et qu’il appelle sinistrisme. « Ce phénomène », écrit René Rémond, « est une constante : c’est à gauche, et même à l’extrême gauche que de nouvelles tendances politiques pointent le nez ; si elles ont un avenir, par un effet quasi mécanique qui fait penser à une sorte de tapis roulant, elles repoussent vers la droite les gauches plus anciennes, auxquelles elles disputent le terrain que celles-ci occupaient. Ainsi les libéraux débordés par les démocrates, plus radicaux, ceux-ci étant à leur tour exposés à la surenchère des socialistes, et ainsi de suite dans un glissement qui entraîne l’ensemble du système depuis quelque deux cents ans dans un mouvement indéfini. »

Ce qu’il importe ici de voir, c’est que ce glissement continu, non seulement n’est pas propre à la France, mais est plus largement la marche naturelle de toutes les civilisations. Cette marche, c’est celle d’un déracinement croissant qui s’achève avec la disparition des civilisations concernées ; celle par laquelle on transite d’une domination de la campagne à une domination des petites villes puis d’une poignée de villes mondiales ; celle, encore, par laquelle on passe, comme l’écrivait Spengler, « d’un peuple aux formes abondantes, [enraciné, ayant] grandi dans le terroir » à une constellation gazeuse de « nouveau[x] nomade[s], […] habitant la grande ville, homme[s] des réalités tout pur, sans tradition », sans passé, et par là « irréligieux, intelligent[s], stérile[s], haïssant profondément le paysannat (et la noblesse terrienne qui en est la suprême expression) » ; dans lesquels on reconnaît le portrait, non seulement d’Emmanuel Macron, mais de toute la gauche grande citadine.

Deux conclusions peuvent être tirées de cela : la première, que le clivage gauche-droite, sur le plan des principes, ne naît évidemment pas en 1789, d’un surgissement magique, et qu’on pourrait remonter les traces d’un sinistrisme bien au-delà (philosophie des Lumières, rationalisme cartésien, centralisation amorcée de longue date, par la monarchie elle-même) ; la seconde, que dans cette vaste tectonique, l’enracinement est voué à être broyé, même si les temps du césarisme sont peut-être devant nous.

Cette ultime perspective, toutefois, ne nous dispense pas, comme le consignait encore l’historien allemand, de « suivre vaillamment et jusqu’à son terme la voie qui nous a été tracée. [Car] il n’y en a pas d’autre. Être comme la sentinelle sacrifiée, sans espoir, sans salut, est un devoir. Persévérer comme ce soldat romain dont on retrouva les ossements devant une porte de Pompéi, et qui périt parce qu’on avait oublié de le relever lorsque le Vésuve entra en éruption. Voilà de la grandeur, voilà ce qu’on appelle être racé. Cette fin loyale est la seule que l’on ne puisse pas retirer à l’homme. »


[1] Rappelons-nous : le porteur d’eau de Paul Ricœur, se prenant pour Hegel ressuscité, investissait alors l’arène politique française en nous promettant, quant au clivage gauche-droite, un aufhebung comme nous n’en avions jamais vu. La Révolution promise se fait toujours attendre.

Pierre Haïk, le crack du barreau

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Le célèbre avocat pénaliste Pierre Haïk, en 2011 © NIVIERE/SIPA

Pierre Haïk, avocat star, est décédé le 19 février, à l’âge de 72 ans. Il était atteint de la maladie d’Alzheimer.


Pierre Haïk était un formidable avocat, un crack du barreau parisien. Avec son épouse Jacqueline Laffont, il a formé longtemps un couple redoutable, brillamment complémentaire et admiré à la fois pour sa compétence, ses réussites et son intégrité. Depuis quelques années, Pierre Haïk, protégé par l’amour vigilant et la sollicitude permanente de Jacqueline Laffont, était plongé dans un doux silence avec un amoindrissement de son exceptionnelle nature, toute de passion et d’intelligence. Pourtant, quand j’ai appris sa mort, je n’ai pas songé une seconde à l’homme d’aujourd’hui mais au plaideur magique, convaincant et enthousiaste qui a marqué tant de magistrats et favorisé la qualité de tant d’audiences. Ce qui me touche est que précisément Pierre Haïk n’ait pas été seulement la propriété corporatiste de ses confrères et de ses consœurs ni le soutien sans faille de ses nombreux clients mais l’avocat qui, au-delà de sa sphère proprement dite, suscitait une estime et une adhésion générales.

Pas gangrené par le cynisme obligatoire de sa corporation

Parce qu’il avait exercé un autre métier – psychanalyste – avant le barreau, sa culture, son sens de la psychologie, sa faculté d’écoute le distinguaient parmi tant d’autres qui manquaient de ces dispositions essentielles. Il n’était pas gangrené par cette sorte de cynisme obligatoire qui vient presque inéluctablement gâcher les expériences judiciaires les plus achevées.

Surtout, il me semble qu’il a créé un genre d’argumentation, une volonté de persuader et une manière de s’exprimer reconnaissables entre tous. Pierre Haïk n’avait pas une parole ordinaire, conforme, bêtement répétitive. Elle surgissait à chaque occasion, pour chaque procès, inventive, comme fraîche du matin, comme élaborée à l’instant, avec un rythme qui permettait de l’identifier sur-le-champ : pressé, précipité mais sans que sa phrase laisse le moindre raisonnement en rade, la preuve la plus modeste en souffrance, merveilleusement cumulatif, tel un Charles Péguy des audiences correctionnelles et des cours d’assises.

A lire aussi, du même auteur : Et si les avocats parisiens se renouvelaient un peu ?

Ce style d’oralité réglait une fois pour toutes l’éternel débat d’un barreau tacticien et mensonger ou d’un verbe spontané s’appuyant sur cette incontestable donnée : la sincérité est la plus efficace des armes quand elle sait irriguer la plaidoirie par excellence, celle qui vise à servir autrui et non pas à s’enorgueillir, soi. Pierre Haïk était un maître de cet effacement ne s’assignant pas d’autre finalité que la conquête de l’esprit de ses juges.

Une parole inoubliable

Je pourrais me souvenir du jeune Pierre Haïk quand, à la buvette du Palais, après avoir vite déjeuné, il s’apprêtait à partir à l’assaut des flagrants délits, de cette délinquance quotidienne et banale où il a appris et perfectionné des qualités naturelles avec une fougue qui, pour moi, était sa vertu principale. Je pourrais me rappeler quelques affaires criminelles où, avec la parfaite et exemplaire courtoisie de cet avocat hors du commun, il opposait à mes réquisitions une réplique que je pouvais discuter mais toujours profonde et intelligente. Il rendait notre possible désaccord dérisoire tant le grand avocat vous fait don d’une contradiction, ne vous en accable pas.

J’ai en mémoire ma dernière visite, en 2020 je crois, dans son cabinet en présence de son épouse. Avec mon émotion face à son comportement si gentil à mon égard, cherchant avec toutes les ressources de son être à me donner de lui la plus belle image qui soit. Je songe à Jacqueline Laffont qui, dans la solitude, avec leurs enfants, va se battre comme elle a toujours su le faire. Il y a des destins qui s’acharnent un temps à être mauvais pour prouver la résistance victorieuse de ceux qui les affrontent. Nous n’oublierons pas la parole inoubliable de Pierre Haïk. Jacqueline Laffont peut compter sur nous.

Iran, une révolution lente mais salvatrice

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Manifestation à Téhéran, septembre 2022. D.R

Lettre ouverte du neveu d’Ali Khamenei


Le monde entier suit les actualités et s’informe sur ce qui se passe en Iran. En effet, le mouvement protestataire en cours n’est ni une nouveauté ni limité à de simples revendications. C’est une suite logique de notre lutte pour la liberté et la démocratie. C’est une vraie révolution lente mais juste et salvatrice.

Notre lutte a vu le jour dès la naissance de la République Islamique en Iran. Elle arrive à son étape finale. Certes, il reste encore du chemin mais le courage de la jeunesse iranienne, en particulier celui des femmes, fera tout pour assurer la suite.

Je suis médecin ORL installé dans le Nord de la France et aussi activiste et opposant des premiers jours au régime islamique en Iran. Je suis à la fois proche et éloigné d’Ali Khamenei. Il est le guide suprême de la république islamique d’Iran et aussi le frère de ma mère. Avant la révolution de 1979, mon oncle, Ali Khamenei, était un des mollahs, sans importance particulière, à Mechhed, une ville du Nord-est d’Iran. Il fut pendant un certain temps, élève de mon père, Ali Tehrani, écrivain et enseignant de philosophie et de théologie, un des proches de Khomeini (avant la révolution), décédé en octobre 2022 à l’âge de 96 ans.

C’est uniquement après la victoire de la révolution, et avec l’aide de personnalités comme Beheshti et Rafsanjani, qu’Ali Khamenei est devenu quelqu’un et a pu gravir les échelons du pouvoir. Mais, il est certain qu’actuellement, il est le bourreau du peuple iranien et responsable de chaque crime commis par ses vassaux. Il est la personnalité la plus détestée en Iran et condamné à disparaître. Je lui envoie ce message et lui rappelle que s’il ne cède pas le pouvoir, il aura la même fin que Ceausescu, Kadhafi, ou Saddam.

Des policiers répriment des manifestants à Téhéran, 19 septembre 2022 © AFP

Je souhaite personnellement, et je pense que c’est le souhait de tout Iranien, sa destitution et son jugement devant le peuple. Le plus tôt possible. À travers sa chute, nous visons celle de la totalité du régime islamique. C’est par la disparition de la République islamique en Iran que des vies humaines seront sauvées, que la paix et la prospérité reviendront au Moyen-Orient, voire même dans le monde. L’intégrisme islamique, où qu’il prospère, et sous n’importe quelle forme, est le cadeau empoisonné de ce régime au monde entier.

Lorsque la religion sert de prétexte, on prend les textes sacrés, on en exclut tout ce qui pourrait gêner et on ne garde que ce qui permet d’établir la domination. L’exemple caricatural en est l’exploitation des principes religieux concernant les femmes. Ils sont mis en exergue, exagérés dans leur interprétation et justifient la mise sous tutelle, d’un coup, de la moitié du peuple !

Dans ces systèmes, l’évolution est toujours la même : au fur et à mesure que les difficultés s’amoncellent, la répression s’accroît et l’agressivité se développe, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Le régime essaie de réprimer son peuple et de porter la guerre partout à l’étranger afin de faire croire au peuple que les difficultés viennent du dehors, que la misère est imposée par l’étranger et, singulièrement, par les pays dits « occidentaux ».

On voit bien à quoi mène la violence : on décide qu’il n’y a pas de limite à l’horreur pour prendre le pouvoir, ensuite on s’habitue à tout régler par le meurtre, l’attentat, la guerre.

On est frappé du parallélisme entre l’incendie du Reichstag qui a permis aux nazis d’affirmer leur pouvoir en se justifiant d’anéantir les communistes et l’incendie du cinéma Rex d’Abadan, en 1978, qui a permis d’enflammer le peuple et de susciter la révolte contre le régime de Pahlavi.

Ensuite, bien sûr, on tombe dans le schéma habituel où, passée la répugnance que tout homme ressent envers le meurtre d’un autre homme, il s’aperçoit qu’il a massacré et que, pourtant, rien ne lui est arrivé. Alors, il recommence, encore et encore. On massacre les prisonniers, on écrase les protestations de rue, on abat des avions dans un flot d’innombrables crimes. L’actualité en est pleine, jusqu’à la nausée.

Je souhaite profiter de cette occasion pour formuler et adresser quelques messages :

Je m’adresse, pour commencer, aux forces armées iraniennes et aux milices du régime :

Vous devez vous rendre compte que vous ne protégez que vos ennemis. Ali Khamenei et son régime sont nos ennemis communs. Pour rester au pouvoir, ils sont capables de vous sacrifier sans récompense, vous entraîner à une guerre, perdue d’avance, contre votre peuple et contre le monde entier. Le peuple iranien et le monde libre ne vous pardonneront pas vos crimes d’aujourd’hui. Tabasser des enfants, tirer à bout portant sur des civils sans armes, quel que soit leur âge, ce sont indiscutablement des crimes contre l’Humanité, impardonnables et punissables.

Je m’adresse au clergé et aux musulmans d’Iran et d’ailleurs :

Vous devez vous rendre compte que le régime islamique en Iran se maintient grâce aux mensonges et à la répression. Il n’applique pas les vrais préceptes de l’Islam ! Le soi-disant « guide suprême » (Ali Khamenei), n’est pas du tout le théologien le plus compétent du chiisme. C’est juste un profiteur qui se sert de la religion pour survivre. Je suis bien placé pour le savoir.

Il vous faut vous débarrasser de ce régime avant qu’Ali Khamenei ne ruine davantage votre religion !

Je m’adresse aussi au peuple iranien :

La liberté est un droit mais, souvent, il ne s’obtient que par la lutte !

Je vis, aujourd’hui, au milieu d’un peuple libre. Sa liberté ne lui est pas tombée dessus par miracle. Il a fallu une révolution violente en 1789, des guerres contre toute l’Europe coalisée ensuite pour conserver ses premiers acquis, puis encore en 1830, en 1848 et en 1871, il a fallu se battre et des dizaines de milliers de personnes sont mortes pour cette Liberté.

Si vous ne vous battez pas aujourd’hui contre ceux qui vous oppriment, votre souffrance et votre misère perdureront et notre cher Iran se verra détruit toujours davantage.

Un jeune homme dans la rue à Téhéran fume une cigarette, juillet 2022 © Mikhail Tereshchenko/TASS/Sipa U/SIPA

Il ne fait aucun doute qu’après la disparition de ce régime, l’Iran restera uni et les Iraniens maîtres de leur destin. Ceux qui sont politiquement actifs, aujourd’hui, ou présents dans les rues et dans les prisons, formeront, demain, notre élite dirigeante.

Je m’adresse à notre opposition en exil :

Notre opposition, en exil, a considérablement participé, durant les quatre dernières décennies, à la sensibilisation et à la prise de conscience du peuple iranien. La révolution en cours n’aurait pas été possible sans l’apport des enseignements et des informations émanant des médias iraniens en exil.

Tout ce travail médiatique, en l’absence d’une infrastructure politique, ne soulève que des vagues, et pas le tsunami souhaité !

Je pense que le temps des rancunes et de la dispersion, au sein de notre opposition en exil, est passé. Le peuple iranien a démontré activement sa volonté et son unité. Il ne veut plus de mensonge, de violence, d’intégrisme, de terrorisme, et souhaite vivre en démocratie et en paix avec le monde.

Il se demande, à juste titre, ce qui adviendra une fois le régime islamique disparu. D’ailleurs, le monde libre, aussi, demande un interlocuteur convenable et fiable !

Il est temps de bâtir une coalition politique au sein de notre opposition pour répondre au questionnement du peuple et pour établir une alternative démocratique au sein de laquelle la totalité du peuple, par l’intermédiaire de ses partis politiques, sera représentée.

Cette coalition démocratique des partis politiques doit établir le programme de l’étape finale de notre lutte mais aussi dessiner le cadre politique et définir les modalités d’installation du régime à venir, afin de faire participer la majorité hésitante et silencieuse en Iran à la révolution en cours, et garantir un avenir convenable et apaisé au monde entier.

Cet idéal est accessible. Personnellement, depuis longtemps, j’en ai établi la feuille de route.

Enfin, je m’adresse aux Français et aux peuples du monde :

D’abord, je suis profondément attristé et désolé des crimes commis, dans le monde, par les abrutis de l’idéologie islamique du régime en Iran. Les prises d’otages, les attentats et les massacres, au nom de l’Islam, sont tous les fruits des enseignements de Khomeini et de Khamenei. Ils diffusent, depuis des décennies, via les satellites et l’Internet, leurs propagandes de haine, de conspirationnisme et de violence dans le monde.

Je pense que tout Iranien a une part de responsabilité dans la survivance de la République Islamique en Iran. Personnellement, bien que n’ayant jamais participé à ce régime, j’ai toujours tenté d’assumer ma responsabilité et de faire mon devoir.

On n’oubliera jamais le massacre sauvage, le 7 janvier 2015, des journalistes et des caricaturistes renommés de Charlie Hebdo. Ce crime impardonnable fait suite aux innombrables crimes contre l’humanité commis depuis la victoire de Khomeini en Iran.

Les médias et la communauté intellectuelle du monde libre ont le devoir de mieux informer les populations, en l’occurrence immigrées, sur les principes des droits de l’homme et de la laïcité et, aussi, de neutraliser les propagandes conspirationnistes. Les régimes fascistes, comme celui de mon oncle, déforment les notions et les réalités ! Le seul antidote est l’information réelle ! Je pense qu’il y a eu des manquements à ce sujet.

Et enfin, merci de votre soutien et de votre présence à nos côtés.

Vous avez, comme tout être humain, un devoir humaniste. Nous vous demandons un soutien réel. Exigez de vos gouvernements la cessation des relations diplomatiques et de toute aide à ce régime qui est réellement en guerre contre son peuple et contre le monde libre. Tout dialogue avec les dirigeants de ce régime est, d’emblée, voué à l’échec.

Le peuple iranien se souviendra de ceux qui étaient à ses côtés !

Dr Mahmoud Moradkhani, Croix (59).

Mahmoud Moradkhani

Des cathédrales à Tiktok, un effondrement français

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A gauche, une enluminure des "Grandes Chroniques de France", XVe siècle. "L'empereur Charlemagne visite le chantier du palais d'Aix-la-Chapelle" © Bridgeman images. À droite, le tiktokeur français n°1, nicocapone.comedy, se met en scène avec sa femme, dans des vidéos comiques. Capture d'écran Tiktok @ nicocaponecomedy

Notre pays a bâti son destin sur le labeur. Durant des siècles, les Français ont été libres de développer leur intelligence pour travailler. Mais depuis des décennies, nos élites liquident l’industrie et l’agriculture, favorisent une bureaucratie qui décourage le travail et accompagnent le désastre de l’École. Quant à nous, nous sommes devenus un peuple de consommateurs.


Si la France est le pays touristique le plus attractif au monde et qu’elle polarise une immigration mondiale qui la dépasse – malgré la crise sociale qui la frappe –, c’est que le labeur millénaire de millions de Français a construit et forgé un magnifique pays. En dépit des dégradations récurrentes contre sa nature et ses patrimoines au long du xxe siècle, et de l’insouciance de ses habitants, la France demeure belle parce que des générations de travailleurs l’ont dessinée.

Paris ne s’est pas fait en un jour

Après chaque guerre ravageuse, dont nos élites ne furent pas avares, le labeur d’une génération, puis de la suivante a restauré, reconstruit et agrandi un exceptionnel patrimoine : villes et villages, églises et cathédrales – toujours à rebâtir –, marchés et châteaux, bocages et openfield, champs en terrasses des vallées de montagnes, canaux et ports, stations balnéaires et bien sûr Paris, l’atout maître, entièrement reconstruite au xixe siècle. Paris ne s’est pas fait en un jour.

La France d’avant comptait deux sortes de travailleurs : ceux du quotidien et de la répétition, ces paysans durs à la tâche, et les artisans et ouvriers, dans l’attente de leur chef-d’œuvre, aboutissement de toute une vie. Les plus prestigieux avaient fait le tour de France, voire d’Europe. Artistes, artisans ou ouvriers, ils ont, depuis le Moyen Âge, porté à leur plus haut l’excellence, la beauté et l’ingéniosité, sous la houlette d’architectes et de bâtisseurs.

Des générations durant, des millions de Français ont vécu de leur travail et pour leur travail, souvent en famille, en village, en corporation, par quartier et toujours de père en fils et de mère en fille. À l’écoute de la Bible, et suivant leurs ancestrales coutumes, les plus modestes aux champs et les plus ingénieux à l’atelier, les plus artistes dans leur métier, ils consacraient leur existence au labeur. Sans question ni remords. La Révolution française, en libérant le travail et le capital, a fait exploser les potentialités et l’inventivité longtemps contenues. Lors de la deuxième révolution industrielle (1880-1930), la France a pris la tête de l’innovation technique en Europe et dans le monde. Notre passé historique est donc lourd en matière de travail. Il n’est pas fortuit qu’après sa Révolution, la France ait autant contribué à l’invention du libéralisme que du socialisme : les deux voulaient pousser toujours plus loin la création de richesses, érigeant la production en quasi-religion.

Les choses ont bien changé en trois générations depuis 1945. La première génération, aujourd’hui disparue, a rebâti une France dévastée et a porté la France à l’acmé de sa puissance économique et industrielle. La seconde (les boomers), presque entièrement en retraite de nos jours, a profité des fruits de cette incroyable productivité, en poursuivant cet effort, mais aussi en jouissant, comme aucune autre génération avant elle, de l’avènement de la société de loisir. La troisième, qui constitue aujourd’hui la majorité des actifs, est entrée et vit dans un monde fracturé.

A lire aussi : Quel type de travailleur êtes-vous?

Que s’est-il passé pour que ce grand pays de travailleurs, qui a bâti sa puissance et son destin sur le labeur, soit traversé par une crise sans précédent de la valeur et du sens du travail, que tant de ses travailleurs souffrent au travail, que tant d’autres rêvent des congés et de la retraite, que des millions d’autres soient au chômage ou sans activité connue, dont 3 millions de jeunes de 15 à 29 ans n’étant ni en études, ni en stage, ni au travail (presque un record dans l’OCDE) ? Au moment où cette quatrième génération devrait largement s’engager dans le monde du travail, force est de constater que la motivation et l’engagement ont baissé, que l’insertion professionnelle tarde, souvent hésitante, et – ce qui aurait stupéfait ses ancêtres – que le report de l’âge de la retraite à 64 ans indigne des gens dont la vie professionnelle s’engage à peine à 25, voire 30 ans ?

Pour expliquer et comprendre le passage d’un monde à l’autre en si peu de temps, propositions et jugements définitifs foisonnent. Les libéraux incriminent notre dépendance aux subventions et à l’État social qui aurait tout perverti. La gauche incrimine le néolibéralisme et la dévastation (la « casse ») sociale qui font toujours préférer à un certain patronat le moins-disant social et la spéculation, causes de tant de délocalisations. Les moralistes déprécient les Français, accusés d’esprit de jouissance et de flemme. Les Allemands nous trouvent insouciants et paresseux. Les élites du Maghreb ou de Russie nous jugent décadents et en fin de course. Ceux qui s’affligent de la déchristianisation y voient la preuve qu’il n’y a pas d’engagement collectif ni de labeur sans espérance. Les explications ne manquent pas et elles ne sont pas toutes exclusives ni contradictoires.

Qu’il nous soit permis de mettre un peu d’ordre dans le tsunami qui affecte notre société, et son rapport au travail en particulier, et de proposer ces quelques réflexions.

Disparition de l’agriculture paysanne, désindustrialisation, inflation normative

Partons du choix économique de nos élites politiques, marchandes et financières qui ont par deux fois en un demi-siècle décidé de liquider la production française – même le nucléaire –, hormis celle des secteurs protégés (industrie de défense ou luxe). Dans les années 1960, l’agriculture paysanne a été sacrifiée et ce choix se perpétue de nos jours : si rien n’est fait, les 450 000 derniers paysans seront 100 000 dans vingt ans. Et rien n’est fait. La principale force de travail historique de ce pays – qui a bâti le pays et ses paysages – est liquidée sur le double autel de l’Europe et du libre-échange. Les palinodies de Jacques Chirac n’ont été qu’un cache-misère et le Salon de l’agriculture sera bientôt un musée.

Puis dans les années 1990, la France dirigeante a décidé de mettre fin à la production industrielle au profit du tout tertiaire. Tandis que des millions de paysans puis d’ouvriers étaient mis au chômage, un monstre bureaucratique est né, tant dans les entreprises que dans les administrations publiques. L’informatisation puis la digitalisation ont rabaissé la dignité du producteur au niveau du compilateur de données hypnotisé par son écran, tandis qu’une inflation normative devenue folle a vidé de toute signification la créativité et la liberté des travailleurs. En 2020, la France compte 11 500 lois, 130 000 décrets, 320 000 articles de lois et 400 000 normes, dont l’inflation continue. Le travail est devenu en France un enfer normatif repoussant qui auto-engendre une bureaucratie hors-sol.

Cette dérive assumée par les élites politiques et technocratiques a encouragé la chasse au producteur indépendant. Quintessence de ce qui a forgé la société économique, démocratique et politique française, le producteur libre n’a plus sa place. La liquidation de l’agriculture paysanne et l’acharnement qu’elle subit sont emblématiques : dans les années 1960, on a fait arracher les pommiers à cidre de l’Ouest pour promouvoir le vin comme boisson nationale ; depuis les années 1980, la machine étatique lutte contre le vin et la vigne au nom de la santé publique, mais laisse prospérer la double économie industrielle de la bière (largement importée) et du haschisch (idem). Bordeaux arrache ses vignes et s’est dépêchée de créer un grand musée pour garder la mémoire de son opulence déchue.

Les choix idéologiques qui ont accompagné cette dérive sont multiples ; le plus emblématique a été un libre-échange aveugle à notre économie. En délocalisant délibérément vers l’Europe du Sud et de l’Est (automobile, raffinage, textile, machines-outils, agroalimentaire…), et vers la Chine (jouet, bois, matériaux, électronique, textile, électroménager, etc.) tant de secteurs industriels, nos dirigeants ont retourné contre leur propre pays le principe du « fair trade », que nous sommes bien seuls à pratiquer.

Le travail dévalorisé par l’Ecole

Le choix financier qui a accompagné cette dérive a consisté à passer du monde des producteurs, qui fut notre histoire, à celui des consommateurs, qui est notre présent. L’État français ne fait rien pour que la production augmente ni pour que le déficit commercial régresse ; son seul objectif est la croissance – même fictive – du pouvoir d’achat des individus, à même d’alimenter la machine commerciale et les tentaculaires circuits de distribution (l’employé au smic des entrepôts géants a remplacé le petit commerçant libre). Les exemples abondent : prenons l’immigration. C’est quand elle a cessé d’être une immigration de travailleurs en 1975 qu’elle a explosé à partir de 1979. Elle ne cesse dès lors de croître quand les travailleurs représentent moins de 15 % du flux (contre 95 % dans les années 1960). L’État n’a qu’un horizon : la croissance du nombre de consommateurs – qu’il se charge de solvabiliser à crédit –, de sorte qu’il lui faut accroître les flux pour compenser la baisse continue de la natalité.

Le tableau ne serait toutefois pas complet sans évoquer la formation de la main-d’œuvre, qui en France, est aussi celle des citoyens. En renonçant par étapes méthodiques à l’étude et à l’exploitation de l’intelligence de ses élèves, l’école a trahi sa vocation et ses ambitions, mais a aussi contribué à dévaloriser, voire à discréditer le travail. Alors qu’elle a renoncé au latin, au par-cœur, à la géographie (celle que nous avons connue), au calcul mental, à la lecture des œuvres, à la grammaire (et donc à l’orthographe), au récit historique, avant de dégrader le niveau scientifique de ses élèves, l’école distribue comme jamais les diplômes. En quarante ans, les mentions très bien au bac sont passées de 0,1 % des lauréats à 25 % (les bacheliers ayant été multipliés par trois). Pourquoi travailler puisque moins on en sait, plus on est diplômé ? Le message a été bien reçu.

Mais le prix à payer est lourd : la grande régression du niveau scientifique, outre qu’elle prive l’économie de professions indispensables à sa croissance et à l’innovation, rejette les jeunes vers des positions antiscientifiques. Près de 80 % d’entre eux se méfient aujourd’hui de la science et du progrès, ce que traduit le nouvel obscurantisme écologique qui détruit l’aspiration au progrès et éloigne la perspective de sortir de la crise où nous nous sommes fourvoyés.

Par ici, la facture

Il y a un autre prix, plus élevé encore. Car notre système scolaire dégradé n’a pas renoncé à l’idéologie scolaire gramscienne qui postule que « tout homme est un intellectuel ». La conséquence est double. La première est le discrédit désormais ancien du travail manuel et du travail physique dans la société. Leur dépréciation a accompagné la déqualification ouvrière, à l’œuvre depuis les années 1980, et a conduit à la délégation de ces métiers méprisés aux populations immigrées récentes, même ignorantes de notre langue. La seconde est la crise morale des parents, dont un grand nombre constate que leur enfant n’est pas l’intellectuel espéré. Le déni prend alors la relève. Ils attribuent alors l’incapacité de leur enfant à sa précocité ou à sa qualité de surdoué, censée le rendre inapte au travail requis ; une autre partie, avec l’aide d’un corps spécialisé de paramédicaux, voire de médecins, diagnostique un nombre incalculable de pathologies supposées entraver l’adaptation de l’enfant à l’école. Les dysmorphophobies et autres dyscalculies, parmi tant d’autres, font l’objet d’une véritable germination, préparant de gros bataillons de jeunes gens inaptes aux études et à l’emploi, sans que personne n’ose s’élever contre l’abus de pathologisation.

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Achevons ce bref aperçu par la logique qui dirige la société de loisir. Poussée à son extrême, celle-ci, relayée par les médias dominants, surtout s’ils s’adressent aux « jeunes », proclame la nécessité de faire la fête. Cette vision festive de l’existence et des rapports sociaux pousse à la consommation excessive de psychotropes – dont la jeunesse française est championne d’Europe. Voyages, fêtes, jeux en ligne, télévision, mangas, internet, réseaux sociaux, etc. sont autant d’activités qui éloignent tant de l’effort intellectuel et scolaire que du monde du travail. Pourquoi travailler quand la société permet de s’adonner à ses plaisirs, indifférente aux trois addictions électroniques qui frappent les jeunes de plein fouet : les réseaux sociaux surconsommés ; les jeux en ligne que des millions de garçons pratiquent la nuit ; et la pornographie qui enferme et désocialise. Tout cela ne prédispose pas à l’étude ni au travail, voire les rend impossibles. Notre société, aussi ignorante que schizophrène envers ses jeunes, voudrait qu’ils s’adonnent la nuit à leurs passe-temps chronophages et addictifs, et qu’ils se retrouvent à 8 heures du matin à l’école, à l’université, en stage ou au travail ! Combien ne peuvent pas se lever, n’en ont d’ailleurs nullement besoin, tandis que tant d’autres rêvent de devenir « influenceurs » pour gagner des millions assis sur leur canapé…

Pour nos autorités, la meilleure solution pour répondre à la crise du travail et des finances publiques est dès lors de faire travailler plus longtemps les travailleurs en poste, sans faire mine de soulever le tapis de la désagrégation sociale et morale de la jeunesse qu’elles ont orchestrée avec la bénédiction de la société et du marché. La vision est de très court terme. Comme notre démocratie électorale.

Pierre Vermeren est historien. Il a récemment publié La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire, « Texto », Tallandier, Paris, 2022 ; et On a cassé la République : 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier, Paris, 2020.

On a cassé la république: 150 ans d'histoire de la nation

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L’extrême-centre et le contrôle de la normalité

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Proche des Macron, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a rappelé les reproches habituels faits à CNews et C8 lors de son passage sur France inter, et dit que les autorisations pourraient ne pas être renouvelées, le 9 février 2023. Capture d'écran YouTube.

Affaire CNews / Rima Abdul-Malak: être de droite n’est pas interdit, mais ne doit à aucun prix pouvoir être perçu comme désirable.


Le 9 février, en termes à peine voilés, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a menacé CNews et C8 de ne pas renouveler leurs licences en 2025. Ce qui, théoriquement, relève des prérogatives de l’Arcom (ancien CSA), mais ce détail ne semble pas gêner la ministre, qui n’a même pas essayé de cacher la défense de sa sensibilité politique, de gauche progressiste, derrière l’indépendance de l’organe régulateur. Et en prime, elle a invoqué le pluralisme, ce qui est un comble lorsqu’on s’exprime sur France Inter, probablement l’un des médias les moins pluralistes qui soient ! Mais ce paradoxe n’est qu’apparent.

Simple rappel des règles ou volonté de censure?

Depuis, on a beaucoup parlé de censure. Gaspard Proust en a fait une chronique savoureuse, Valeurs Actuelles une « une ». Cependant, il ne s’agit pas ici de censure au sens habituel du terme.

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Ce que l’extrême-centre veut contrôler, c’est le sens collectif de la normalité. Le projet, c’est la destruction systématique de la décence commune chère à Orwell pour la remplacer par une forme de politiquement correct qui n’interdit pas l’expression des opinions conservatrices, en tout cas pour l’instant, mais s’emploie à ce que cette expression apparaisse clairement comme a-normale, en dehors de la norme. Quand France Inter donne la parole à des conservateurs, le vrai message délivré aux auditeurs est toujours le même : « voyez, il existe des gens déviants qui pensent comme ça ! » Ce n’est pas un débat d’idées, mais l’exhibition de bêtes de foire. 

Ce qui est en jeu ici est moins le clivage droite/gauche, que l’opposition conservateurs/progressistes. On emploie ici le terme « progressistes » pour désigner tous ceux qui veulent effacer les réalisations de notre civilisation, modernité comprise, pour y substituer la sauvagerie de la post-modernité. Progressistes, Yseult en marraine de la francophonie, le multirécidiviste à la fourchette et sa sœur aux Louboutins en incarnations de la Justice, le hijab en symbole féministe, et le fiasco de l’Arenh que les Français payent au prix fort à chaque facture d’énergie en symphonie glorieuse du Mozart de l’économie. À l’inverse, on appellera « conservateurs » tous ceux qui s’opposent à cette déconstruction. 

Cette volonté d’édicter une norme politique et morale imprègne le comportement du gouvernement au sujet de la réforme des retraites. Ainsi que l’a très justement souligné Mathieu Bock-Côté sur la chaîne menacée par Mme Abdul-Malak, il n’est question que de pédagogie, comme si l’excellence de la réforme était d’une évidence telle que toute personne possédant un minimum d’instruction ne pouvait que la soutenir. Pour l’extrême-centre, il est inconcevable qu’un être sain d’esprit puisse avoir de bonnes raisons de s’opposer à son projet: tout opposant étant soit un ignorant soit un déviant, voire un complotiste, le désaccord démocratique est impossible. 

On retrouve ici les raisons de la détestation du film du Puy du Fou «Vaincre ou mourir ». Le problème n’est pas qu’il soit royaliste (il ne l’est pas) mais qu’il montre que l’on peut être royaliste sans être un minable, et mériter le respect d’un républicain lui-même admirable (le général Travot, qui partage avec Charrette l’idéal de noblesse morale, d’honneur chevaleresque et de respect mutuel).

Rima Abdul-Malak ne reproche pas à CNews d’être de droite : elle lui reproche de ne pas s’excuser d’être de droite, et de donner la parole à des personnes auxquelles le téléspectateur peut s’identifier et qui respectent des gens de droite. De témoigner par son existence qu’il y a un lieu, un espace (intellectuel, médiatique, social) dans lequel être de droite n’est pas honteux, mais au contraire parfaitement normal. Ou pour être plus précis : dans lequel il est normal de partager la décence commune qui sous-tend les liens sociaux dans notre civilisation. On n’imagine pas les mousquetaires de Christine Kelly ou les chroniqueurs de Pascal Praud présenter leurs excuses à un individu barbu porteur de chromosomes XY pour l’avoir appelé « monsieur »…

Anathèmes et encadrement

Émissions emblématiques, Face à l’info et L’Heure des pros. Gilles-William Goldnadel témoigne y « rompre des lances quotidiennement autant que pacifiquement contre des Dray, des Leclerc, des Joffrin ou encore des Dartigolles ». C’est ce « pacifiquement » que ne supporte pas l’extrême-centre, qui préfère toujours jeter des anathèmes qu’argumenter. Or, toute personne qui regarde L’Heure des pros voit bien que, même quand ils s’engueulent, Gérard Leclerc et Geoffroy Lejeune continuent à se parler, à essayer de se faire comprendre de l’autre, de comprendre l’autre, et de le convaincre. 

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Et que dire de Face à l’info ? L’évidente complicité qui unit les mousquetaires et le talent et la hauteur de vues de Christine Kelly sont insupportables pour l’extrême-centre : voilà des conservateurs qui ne sont ni des bêtes de foire, ni des ratés, ni d’insupportables arrogants, mais des esprits à la fois brillants et chaleureux, dont on aurait envie de partager la compagnie. Sans parler des interventions de Jean Messiha sur C8, qui manie autant la punchline que la réflexion de fond, assume pleinement ce qu’il est…

Ne nous trompons pas de combat. Les progressistes ne veulent pas interdire aux conservateurs de s’exprimer, mais ils veulent encadrer soigneusement cette expression pour imprimer dans la conscience collective l’idée qu’être conservateur est une tare dont il faut avoir honte. Dès lors, s’ils veulent défendre la possibilité même du débat démocratique, les conservateurs (simplifions: la droite des valeurs) doivent s’attacher non seulement à parler, mais à montrer qu’ils n’ont pas honte de leurs convictions, qu’ils n’ont pas à s’en excuser, qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils sont respectés par des gens respectables. Ils doivent continuer à argumenter (d’autant plus que le sens de l’argumentation, du logos comme quête de vérité, est au cœur de ce qu’ils défendent) mais pas seulement : ils doivent témoigner. La tête haute.