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Fernando Pessoa ou l’inconfort intellectuel

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Si la littérature portugaise reste relativement méconnue chez nous, ce n’est pas faute de compter, au fil des siècles,  des auteurs remarquables, célèbres en Europe et au-delà. Parmi eux, Fernando Pessoa, de retour dans l’actualité grâce à la réédition de sa Chronique de la vie qui passe (Les Belles Lettres).


Riche  personnalité que celle de cet écrivain qui a abordé tous les genres, de la poésie au roman, de l’essai philosophique à la chronique souvent polémique – genre où il excellait particulièrement. A vrai dire, une personnalité aux multiples facettes, non dépourvue de contradictions – ce dont il avait pleine conscience.

Sous le signe des Gémeaux

En témoigne cette confidence : « Nombreux sont ceux qui vivent en nous : Si je pense, si je ressens, j’ignore qui est celui qui pense, qui ressent. Je suis seulement le lieu où l’on pense, où l’on ressent. » De quoi conforter un astrologue qui verrait en lui le Gémeaux archétypique, ce que viennent confirmer les nombreux pseudonymes dont il usa au long de sa carrière. Autant de masques, autant d’avatars d’un être en proie à mille tourments.

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Né le 13 juin 1888 à Lisbonne où il mourut le 30 novembre 1935, cet auteur prolifique fit rayonner la langue portugaise jusqu’en Afrique du Sud où il passa une partie de son adolescence et acheva ses études supérieures au Cap, avant de regagner Lisbonne en 1905, nanti du diplôme d’Intermediate Examination in Arts. Il publie, vers 1905, ses premiers poèmes en anglais. Dès lors, le poète aussi idéaliste qu’introverti va mener une existence teintée de mélancolie et de pessimisme dont son œuvre portera le reflet. Ces  pensées, extraites du Livre de l’intranquillité, ouvrage posthume, illustrent à merveille un tel état d’esprit : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et, en fin de compte, c’est nous-même ». Ou encore, « La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. » Une désespérance dont l’expression se manifeste à travers d’autres voies, de l’érotisme au mysticisme en passant par le nationalisme et l’ésotérisme. En filigrane, une soif de modernité assortie d’une détestation de tout ce qui touche à l’ancien monde.

Ainsi s’élabore l’œuvre d’un essayiste qui est aussi un redoutable pamphlétaire, volontiers  provocateur.  L’alcoolisme où il a sombré mettra fin prématurément à son existence. Une trajectoire en conformité avec la tonalité de ses écrits, qu’il s’agisse de poésie ou de prose, de fiction ou d’essais philosophiques, de réflexion ou de polémique. La découverte d’une malle contenant 27 543 manuscrits inédits  a donné lieu à un début de publication en 1982. Cette partie immergée de l’iceberg promet déjà une œuvre posthume considérable.

Une « thérapeutique de libération »

Les premiers textes en prose parus dans des revues et journaux du vivant de l’auteur, entre 1912 et 1919, furent  réunis et publiés en portugais en 1980. Rassemblés sous le titre « Chronique de la vie qui passe », ils donnent une idée juste de celui qui voyait dans la contradiction « une thérapeutique de libération ». Ainsi, en 1915, participe-t-il au lancement d’Orpheu, revue littéraire d’avant-garde dont il écrira, l’année suivante, que sa publication « a planté une oasis dans le désert de l’intelligence nationale ». La revue compta seulement deux numéros. Le premier obtint un grand succès. Par la suite, Pessoa, résolument anarchiste et anti-bourgeois, jouera délibérément la carte de la provocation – quitte à entrer en conflit avec des rédacteurs-en-chef qui n’hésiteront pas à le rayer de la liste de leurs collaborateurs.

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Toutefois, et là réside son originalité, l’écrivain ne se laisse jamais submerger par une agressivité « primaire ». Ses textes sont souvent empreints de nostalgie romantique. Beaucoup baignent dans la poésie et tous laissent apparaître sa sensibilité, même si celle-ci emprunte volontiers le masque de la dérision. Le recueil est, en somme, parfaitement représentatif de la personnalité complexe de son auteur. Une manière de condensé explicite de l’art et de la manière d’un écrivain atypique.

« Chronique de la vie qui passe » (Les Belles Lettres, 450 pages) fait aujourd’hui l’objet d’une réédition fort opportune. Sur la couverture, un portrait expressif de Pessoa, dû à José Soral de Almada Negreiros, donne déjà le ton du recueil. Réunis, annotés et présentés par José Blanco, traduits du portugais par Simone Biberfeld et Dominique Touati, les textes qui le composent bénéficient d’un somptueux appareil critique qui permet d’en goûter toute la saveur et de les replacer dans leur contexte. Quelques titres attestent de la variété des thèmes abordés. Outre l’article d’Orpheu, déjà cité, et les six chroniques qui ont donné à l’ensemble son titre générique,   de « Manque de logique… passéiste » à « Comment organiser le Portugal » en passant par « Mouvement sensationniste » ou « L’opinion publique », un panorama complet des préoccupations, des passions et des aversions de l’écrivain. Même s’il est difficile, voire impossible, d’adhérer sans restriction ni réserve à toutes ses prises de position, parfois dogmatiques, celui-ci demeure attachant par son style. Sa sensibilité  et son ironie lui confèrent une incontestable originalité. Telle est la magie de la littérature. Notre époque compte, hélas, si peu de magiciens talentueux que Pessoa ne saurait être que le bienvenu.

Chronique de la vie qui passe, Les Belles Lettres, 3 mars 2023.

Le livre de l'intranquillité

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ChatGPT va-t-il grand-remplacer nos écrivains?

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Sur Amazon, près de 200 livres rédigés (plus précisément co-rédigés) par ChatGPT sont actuellement en vente. De quoi rendre les écrivains et les maisons d’édition inquiets?


Le phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition. Histoires pour enfants, romans et même recueils de poèmes… les genres sont variés, mais l’auteur reste le même: ChatGPT, qu’on ne présente plus.

ChatGPT ne connait pas le syndrome de la page blanche

L’intelligence articielle peut rédiger, en quelques heures à peine, une histoire montée de toutes pièces… Toutes ? Non ! En amont, un léger pré-mâchage, de la part d’un utilisateur humain, reste nécessaire. Mais pour « écrire » une histoire pour enfant, c’est presque… enfantin. Une mère de famille américaine, Colleen Blanchette, explique le subterfuge au Figaro : « Nous avons défini (avec sa fille Scarlet, NDLR) les principales idées, les caractéristiques de notre personnage et rédigé des notes écrites dans un brouillon ». Puis, Colleen explicite ses requêtes à ChatGPT. Il faut stipuler clairement quelques détails techniques: nombre de pages, lieux, noms des différents personnages… Et abracadabra, en à peine quelques heures, le livre est écrit par ce « prête-plume » virtuel. Une facilité déconcertante ! De quoi faire rager les écrivains, parfois minés par le symptôme de la page blanche.

Ça ne s’arrête pas là. Depuis le 11 février 2023, le livre de 35 pages de Madame Blanchette est disponible à vil prix sur Amazon, en format numérisé tout comme en version papier. En effet, le géant de la distribution propose d’imprimer lui-même les bouquins des néo-auteurs.

« Imara’s Crazy Curls », de Scarlet Blanchette (3 ans) et ChatGPT.

Cette situation ne manque pas de tracasser certains: « C’est un phénomène qui doit nous inquiéter. Ces livres vont inonder le marché et beaucoup d’auteurs vont se retrouver au chômage », s’alarme Mary Rasenberg, directrice de la Guilde des Auteurs, un syndicat d’écrivains américains, auprès de BFMTV.  « L’idéal est que ces productions ne soient pas fondues dans la masse sur la plateforme et mêlées avec les livres écrits par de vrais écrivains », plaide la patronne d’une maison d’édition française, toujours dans le Figaro. La réglementation reste floue. Et ChatGPT peut donc se cacher derrière de nombreux pseudonymes. Aujourd’hui, Amazon n’oblige pas à divulguer l’identité du véritable auteur… Peut-être qu’un jour, qui sait, le robot obtiendra-t-il le prix Goncourt ?

« 44 error: AI Musings from Beyond the Firewall ». Les 10 évaluations existantes ont donné le nombre maximum d’étoiles, le tout accompagné de pompeux commentaires…

ChatGPT et les paradis artificiels

Afin de rassurer nos auteurs français, nous avons demandé à ChatGPT de nous raconter une histoire, afin d’évaluer ses capacités. Comment se passe une réunion de rédaction chez Causeur par exemple ? Voici sa réponse :

« Elisabeth Lévy, chef de la rédaction de Causeur, a réuni les journalistes et les stagiaires pour discuter du prochain numéro du journal, qui doit sortir le 1er mars. Alors que chacun présente ses idées pour la couverture et les articles à publier, des tensions commencent à apparaître. Certains journalistes veulent se concentrer sur des sujets politiques chauds, tandis que d’autres souhaitent explorer des thèmes plus culturels. Les stagiaires, quant à eux, ont des idées audacieuses mais manquent d’expérience pour les défendre. Au fur et à mesure que la discussion s’intensifie, Elisabeth doit naviguer habilement entre les différents points de vue pour trouver le juste équilibre pour le prochain numéro de Causeur. » Déçus par cette histoire, qui en révèle trop ou pas assez au sujet de l’ambiance au sein de notre rédaction, nous sommes allés plus loin. S’il en avait la possibilité, ChatGPT serait-il tenté d’essayer le « chemsex » avec ses autres amis de l’IA? Ce à quoi il répond: « Je suis désolé, mais cela est inapproprié et hors sujet. En tant qu’IA, je ne suis pas capable de ressentir des émotions ou d’avoir des comportements sexuels, et je suis programmé pour maintenir une conversation professionnelle et respectueuse en tout temps. Veuillez garder les questions pertinentes et respectueuses. »

Étant donné la pudibonderie de toute cette prose, les écrivains peuvent finalement dormir tranquilles.

En v’là du blues en v’là

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Et c’est du bon croyez-moi, tâtez-moi ces larmes ici touchez-moi ça. Michel Jonasz est de retour sur terre avec un album sublime. Flanqué par des musiciens incroyables, il livre un diamant pur au saphir des platines. Sur la balance, du blues mais aussi fifty-fifty, du swing et du groove. S’il n’en reste qu’un ok, c’est Eddy, mais Michel Tear drop Jonasz doit rester aussi.


Plus Michel que jamais, Jonasz comme j’aimais. Plus de 40 ans que sa voix embarque des caisses de larmes en cristal de Bohême pour une traversée de l’Atlantique. La carcasse cabossée par ces années de fret, il pose aujourd’hui sa voix blanche sur une musique noire bien carrossée. Et touche une fois de plus les étoiles.

Gai Luron dans la peau de Droopy. On est à la fin des années 70, une éphémère carrière de joueur de tennis me renvoie dans un sleeping du Paris-Méditerranée, terminus en Gare Saint-Charles. Avant de quitter Lutèce je veux encore profiter de la foisonnante programmation parisienne. La FM n’est pas spécialement spécialisée funky et pour cause, elle n’existe pas. Mais France Inter joue son rôle de passeur sur le sentier des braconniers. Et passe un titre qui vous chope au plexus. Super Nana. Par Michel Jonasz. De Jean-Claude Vannier, accoucheur et co-compositeur de l’histoire de Melody Nelson, le chef d’œuvre gainsbourien. Jonasz se produit au Théâtre de la Ville. Pow pow pow la gifle, ce son, cette voix. Mais qui c’est ce smiling bonhomme, cet athlète ? Deux heures à nous remplir une piscine olympique de ses peines, à dissoudre son âme slave dans l’auto-dérision et l’humour qui l’accompagnent encore. Pourquoi tout ça pourquoi moi ou tu avais mon nom et mon adresse tristesse. Après cette droite à la pointe du menton, avec son uppercut il doit renvoyer Giscard jouer de l’accordéon dans une grotte des monts d’Auvergne. Pas loin. Les années 80 sont les siennes, c’est lui le patron du Sentier. Chemise Hawaï XXXL sur le pantalon, veste de costard large comme un juke-box des sixties et des Vans pour une dégaine Miami Vice-Yachting Club. Mais aussi et surtout des disques couverts de perles. Comme s’il en pleuvait.

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Jonasz, D’Angelo, Katché, le label Rouge de Blue Note. Depuis les années 80 ils sont ses alter egos, ses adjoints distributeurs de swing et de groove. Avec la rythmique chevillée au bout des doigts, D’Angelo ferait swinguer un parpaing. Il rebondit sur l’ivoire à la manière des percussionnistes cubains, en killer des pianistes. Manu Katché a le relâchement musculaire des grands boxeurs, des puncheurs esthètes, de Sugar Ray Leonard. Alors forcément pour ses peaux, à l’impact ça claque. C’est sec, nerveux, ça sonne. La réalisation du disque s’est donc faite à trois. La complicité et le bonheur de jouer ensemble les unit et déborde par tous les sillons du vinyle. Pour les accompagner, Gai Luron n’a pas dépouillé la fanfare municipale de Roquefort la Bédoule. A la basse Darryl Jones le bassiste des Stones. A la guitare Dean Parks, collaborateur entre autres, de Michael Jackson, Stevie Wonder. Adrian Utley le second guitariste, Jeff Beck… Au Tabasco sa géniale et fidèle section cuivres, autour de Michel Gaucher, sax ténor et soprano, Éric Mula à la trompette et Pierre D’Angelo Brother, aux sax baryton et ténor. Tout ce beau monde se refait le fruit confit sur les 11 petits bijoux arrangés par les trois tailleurs de pierre. Un douzième en bonus où M allume la mèche et fait le18.

Jeu Set et Match Jonasz. La porte d’embarquement s’ouvre sur une montagne, la tradition, avec Chanter le blues. Le col est franchi en rigolant par la cordée, mais vous laisse KO, d’entrée. C’est simple, beau à pleurer un Danube, les chœurs sont d’une pureté à tomber de l’autel. Ensuite un Fais du blues fais du rock’n roll jouissif et rutilant, une crue de Blue Lagoon sous la canicule. Au3ème round, troisième retour au tapis avec Rip it up, qui tourne tourne tourne dans ma tête, oh la haut! La sourdine... West Coast FM.Oh tu vas nous faire les 12 comme ça? T’as raison, au 12 enlève la blouse. Pas le blues. 

Chanter le Blues

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Espagne: une loi très mauvais genre

Jeudi 16 février, les députés espagnols ont adopté, définitivement, une nouvelle législation concernant le changement de sexe. Elle s’applique automatiquement à toute personne âgée de plus de 16 ans. L’accord parental sera requis pour les adolescents âgés de 14 à 16 ans, tandis que les 12-14 ans devront obtenir une autorisation de la justice.


La bonne nouvelle quand on apprend que l’Espagne légalise le changement de genre à partir de 12 ans, c’est qu’il ne s’agit pas de la France.

Peut-on donc parler de l’Espagne dans un journal français ? On aimerait croire que non, mais ce qui se passe aujourd’hui chez nos voisins se passera chez nous demain. L’errance est la chose la mieux partagée du monde, cette vérité d’un nouveau genre en deçà des Pyrénées le sera également au-delà, si nous ne prenons pas garde et ne tirons pas les leçons de cet échec politique espagnol.

Une nouvelle loi pour tous les particularismes

La loi approuvée le 22 décembre 2022 se présente comme une loi pour l’égalité des personnes transsexuelles. Mais la question se pose : en quoi la faculté de changer son genre à l’état civil est-elle plus égalitaire ? L’inégalité est caractérisée par une différence de traitement de situations identiques. Avant cette loi, aucune différence de traitement ne pouvait être constituée, dès lors qu’un seul traitement était réservé à tous : l’immuabilité de l’état civil. Cette loi n’a donc logiquement pu créer une égalité si l’égalité existait déjà avant son empire.

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Ce que la gauche sociétale appelle égalité, c’est l’adaptation de la loi aux situations particulières, c’est son sur-mesure normatif, c’est la fabrication de la loi générale et impersonnelle à partir du particulier et du personnel.

La théorie du genre, une croyance scientifiquement démentie

Sur le fond, cette loi procède de la croyance que le genre est une construction sociale et donc une construction volontaire. Mais cette croyance est scientifiquement démentie. La neurologie et la pédopsychiatrie nous avertissent : le cerveau d’un enfant a besoin de tenir certaines choses pour intangibles pour se développer correctement. Ni les partisans ni les adversaires de ce genre de loi ne nieront que le sentiment d’appartenir à un autre sexe que le sien est un trouble de la personnalité. Si l’idéal posé est donc celui de la stabilité de la personnalité, on ne peut donner à un enfant de 12 ou 15 ans la responsabilité de décider que son sexe n’est pas son genre.

La transsexualité est une construction sociale. C’est parce qu’on a persuadé des individus faibles et influençables qu’ils pouvaient se choisir leur genre qu’ils en ont éprouvé le besoin. La théorie du genre répond à un problème qu’elle a généré elle-même par la même méthode que celle qui a consisté à le générer. Ne sachant pas quel cercle vicieux ils alimentent, les législateurs se croient obligés de hocher prudemment la tête face à une faction activiste qui les somme de céder à leurs théories hasardeuses. Le manque de culture scientifique expose les sociétés à ces réformes. Pour que pareille déviance législative ne se produise pas en France, ce n’est pas la théorie du genre qu’il faut combattre, mais l’inculture scientifique.

La fabrique de l’enfant transgenre

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Israël entre en situation pré-révolutionnaire

À Jérusalem, l’exécutif et le législatif sont lancés sur une inquiétante trajectoire. La collision est à craindre.


Chaque jour, Israël se rapproche d’un point de rupture constitutionnel et donc d’une situation révolutionnaire. L’exécutif et la majorité législative sont en conflit ouvert et assumé avec la Cour constitutionnelle, et ce n’est qu’une question de jours ou de semaines avant que cette dernière n’intervienne en déclarant certaines lois inconstitutionnelles ou en déclarant le Premier ministre inapte à de remplir ses fonctions. Il est fort possible que, dans ce cas, l’exécutif rejette la décision de la Cour et que le parlement légifère pour la contourner. Il se produirait à ce moment un phénomène de « clash de légitimités », l’équivalent juridique d’une fusion du cœur d’une centrale nucléaire.

Une « réforme du pouvoir judiciaire » qui est une menace mortelle pour la démocratie

Théoriquement, il s’agirait en réalité d’un « clash de légalités ». Chaque pouvoir, le législatif et le judiciaire, est formellement dans son rôle. L’argument du couple législatif-exécutif est qu’ils sont issus du suffrage universel. Effectivement le gouvernement jouit d’une majorité (64 députés sur 120) parfaitement légale. La Cour, en revanche, avance que son rôle est justement de limiter l’étendue du suffrage universel au nom d’une vision de l’Homme et de la société (« les libertés ») dont elle est la garante. Pour les élus, l’argument est facile : intuitivement il semble évident que dans une démocratie, si on respecte les formes, la majorité l’emporte. Pour la plupart des citoyens des démocraties, c’est l’essence même de la « démocratie ». Il est plus difficile d’expliquer pourquoi la majorité ne peut pas tout faire et encore plus ardu de définir les limites exactes du pouvoir de la majorité. Surtout qu’en Israël (comme presque partout) les juges de la Cour constitutionnelle ne sont pas élus mais nommés.

Israël souffre donc du même mal que d’autres démocraties : le statut et la légitimité des juges. C’est un vrai problème qu’en France on connait sous le nom du « gouvernement des juges ». C’est un problème difficile, car la démocratie occidentale libérale s’est forgée en opposition à deux ennemis. Le premier, que nous connaissons tous, est le tyran, le roi qui transforme le pouvoir en bien détenu par une famille, le dictateur avec ou sans uniforme. Mais il y en a un autre, un peu plus discret mais très gênant : l’excès de démocratie, du peuple quand il est cruel, capricieux ou en colère, bref des passions tristes. C’est pour cette raison que certaines démocraties se sont dotées de deux chambres, pour ralentir le processus et surtout donner à certains une surreprésentation, dans l’espoir de calmer ces passions et permettre de faire baisser la température lors des conflits. Autrement dit, pour empêcher le « peuple » de se faire du mal. C’est aussi pour cette raison que la plupart des démocraties évitent autant que faire se peut le referendum.

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En Israël l’armature constitutionnelle composée des lois fondamentales et de la jurisprudence est fragile et incomplète, et les institutions reflètent de très près la pluralité des courants politiques qui animent la société. Rien n’a été prévu, à part la Cour constitutionnelle, pour empêcher l’emballement du système. C’est pour cette raison que la « réforme du pouvoir judiciaire » qui est en train d’être votée est mortelle pour la démocratie israélienne. Il ne s’agit pas d’améliorer le pouvoir judiciaire – qui en a grandement besoin – mais de le neutraliser avec la possibilité pour une majorité simple (61 sur 120, dont n’importe quel gouvernement bénéficie par définition), de s’assoir sur la décision de la Cour en revotant tout simplement la loi censurée sans l’amender ! Sans parler du fait que le Premier ministre, poursuivi devant un tribunal pour corruption, et qui s’est engagé à ne pas intervenir sur les dossiers susceptibles d’avoir un impact sur son procès, est à la manœuvre derrière cette soi-disant réforme. Un cas flagrant de conflit d’intérêts que la Cour constitutionnelle a laissé se développer ces dernières années, justement par peur d’engager un bras de fer avec les élus…

Triste scénario

Si Israël est dans la panade aujourd’hui, c’est essentiellement pour une raison simple : ce qui s’est passé ces dernières semaines a longtemps été considéré comme inimaginable. Tout comme personne n’a imaginé qu’un juif pouvait assassiner le Premier ministre, personne n’imaginait qu’un juif pouvait assassiner la démocratie israélienne. Fort heureusement, le pire des scénarios n’est pas encore advenu, et, contrairement à Yitzhak Rabin, une démocratie peut ressusciter. Ce que la majorité actuellement au pouvoir défait pourrait un jour, sous une autre majorité, être rétabli. Mais pour l’instant les nuages s’accumulent et l’horizon s’assombrit.

Le président israélien, qui n’est pas le chef de l’exécutif et dont le statut ressemble à celui de la IVe République, a proposé un schéma de sortie négociée de la crise. Pour l’instant, la majorité ne semble pas intéressée par une désescalade. Le processus législatif continue et le moment fatidique approche. Certains appellent à une démission collective de tous les députés de l’opposition, pour priver le parlement israélien de sa légitimité. La présidente de la Cour suprême (et constitutionnelle) a déjà annoncé qu’elle allait démissionner si la loi du contournement est adoptée. Des centaines de milliers de citoyens vont probablement faire grève et des fonctionnaires démissionner. La poudrière est chargée et attend l’étincelle, unique inconnue dans ce triste scenario.

Tout cela fait penser aux Etats-Unis et au compromis qui a permis son existence pendant les huit premières décennies de son histoire. La question de l’esclavage en Amérique du Nord, comme celle de la relation entre le caractère juif et démocratique de l’État d’Israël (et donc les questions : qu’est-ce que c’est que d’être Juif ? qui est Juif ? et qui le détermine ?) n’a pas été tranché au moment de l’Indépendance, car le compromis était impossible. Mais le problème n’a pas disparu. Il s’est même aggravé. Une crise a été évitée à plusieurs reprises (c’était le moment des grands ténors du sénat, Clay, Webster et Calhoun) jusqu’au moment où cela n’était plus possible. On connait la suite de l’histoire aux Etats-Unis.                                                                             

Palmade: vraies et fausses indignations médiatiques

Notre chroniqueur, toujours bien informé, a eu connaissance de quelques coups de fil échangés ces derniers temps entre gens de médias, personnalités politiques nationales et internationales et justiciables en devenir. Quoique fort respectueux de la vie privée, il a décidé de nous en faire part, dans un souci d’objectivité — un concept fort malmené ces temps-ci, estime-t-il.


– Emmanuel ? Nous avons une chance du tonnerre de Brest ! Pierre Palmade… Tu vois ? Oui, je sais, c’est un has been de la scène, mais who cares… Il vient de se planter en voiture… méchamment : il a percuté une voiture qui venait tranquillement en face, une femme enceinte de sept mois a perdu son bébé, un gosse est salement esquinté, un type aussi durement touché… Attends, attends, c’est pas le plus beau : Palmade était plein de coke jusqu’au ras du pif… Et deux types qui étaient avec lui se sont carapatés…  Probablement un retour d’orgie… Oui, Palmade…

« Alors écoute : on va faire mousser ça. Les médias se déchaîneront. Tu parles, une personnalité du show-biz… Oui, du chemsex… Oui, comme Richard Descoings, que tu avais comme directeur à Sciences-Po… Même topo, tu vois… Je sniffe, tu sniffes, ils sniffent tous… Sauf que ce n’est pas lui qui est mort… Un barouf d’enfer !

« Mieux que la coupe du monde de foot, qui a fait digérer en douceur les augmentations de prix ! Plus personne ne parlera des retraites pendant quinze jours… Ni du renchérissement des denrées de base… Fini, les retraites ! On ne parlera même plus de la guerre en Ukraine… Oui, je sais, pour la guerre en Ukraine… Une chance, hein…

« Dans les médias, tout le monde est compétent, sur la coke. Ils s’étoufferont d’indignation. C’est qu’ils ont le nez propre, eux ! Blancs comme neige !

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« On fera un traitement en longueur… D’abord l’accident… Dans deux jours, il y aura des soupçons de pédo-pornographie… Puis la question de sa mise en examen… Mais non, on ne le mettra pas en détention, ça étoufferait les commentaires… Chez lui, voilà ! Indignation générale ! Les deux lascars, bien sûr, on les récupèrera, mais pas tout de suite. Rebondissements tous les jours ! Le Café du Commerce ne s’en remettra pas ! Yes, bordé de nouilles, mister President !

Société du spectacle

– Volodymyr ? Heu… voilà : c’est con pour toi, mais l’Ukraine passera pour quelques jours au second plan, dans les actualités françaises. Et non, on ne parlera même pas de la grand-croix de la Légion d’Honneur que t’a remise Emmanuel hier. Mais un comédien connu vient de se planter en voiture… Camé jusqu’aux yeux… De gros dégâts, et camé jusqu’aux yeux… Alors tu comprends, l’Ukraine, la Russie, la troisième guerre mondiale, c’est de la petite bière à côté ! Désolé, vous mourrez tout seuls dans votre coin pendant quelques jours… Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que la société du spectacle… Mais aie confiance, ça reviendra — à moins qu’un autre incident hexagonal vous fasse à nouveau passer à la trappe. Une enseignante tuée en classe, par exemple…

– Pierre ? Tu peux tenir ton portable ? Écoute bien, mon gros : on a un coup de cul fabuleux… Une prof vient de se faire planter par un élève dans un lycée privé de Saint-Jean-de-Luz… Oui, très morte ! Listen to me : les médias ne vont plus parler que de ça ! Minute de silence dans les classes — et tant pis si les deux-tiers des élèves sont en vacances… Pap Ndiaye est monté au créneau… Tous des larmes dans la voix… Ils vont nous fiche la paix pour un bout de temps. Palmade, oublié — en vingt-quatre heures ! Un clou chasse l’autre. Allez, n’y pense plus.

Parité, le sac de nœuds suédois

« L’exemple » suédois en matière d’égalité de genre se fissure. À force de contraindre les universités à la parité en dépit du mérite, les étudiants recalés poursuivent l’État en justice, et dans le monde du travail, certains secteurs voient une surreprésentation d’un des deux sexes. C’est le « paradoxe scandinave ».


La Suède est l’un des pays les plus progressistes et volontaristes au monde en matière de promotion de l’égalité de genre. C’est à ce titre un laboratoire intéressant en matière d’innovation sociale. Cette social-démocratie moderne est ainsi souvent érigée en exemple, au même titre que ses voisins scandinaves. Toutefois, ce modèle de vertu semble s’étioler, à mesure que son idéal multiculturaliste se fissure, que l’insécurité instille le social et que les identités culturelles traditionnelles rejaillissent avec fracas.

Discriminer pour lutter contre les discriminations

La Suède est un pays paradoxal du point de vue des luttes pour l’égalité de genre. Toute discrimination fondée sur ce critère y est – et c’est heureux – juridiquement proscrite dans l’univers professionnel depuis les années 1980. En 2009, cette condamnation s’est muée en contrainte pesant sur les employeurs, les enjoignant à promouvoir activement l’égalité entre les hommes et les femmes. Ainsi est-on passé d’une raisonnable mesure de protection technique à une exigence vis-à-vis des orientations « morales » des individus. Par ailleurs, si la pratique stricte des quotas est interdite dans ce pays, il existe une tolérance, voire une incitation, à exercer des « préférences » pour un sexe entre deux individus qui présenteraient des qualifications et des qualités comparables.

On ne manipule jamais impunément le réel

La Suède constitue, avec les États-Unis, une référence politique en matière de traitement des discriminations. Dans l’un et l’autre pays, on a oublié que ce qui importait, c’était avant tout l’égalité des chances, pour se perdre dans les méandres de l’obsession jamais assouvie d’une égalité des répartitions statistiques. Cette obsession se traduit par une réduction outrancière de la complexité des phénomènes à l’œuvre. Elle relève d’un postulat mal établi en vertu duquel toute asymétrie perceptible entre des communautés d’individus serait la marque d’un processus discriminatoire. Plus précisément, cette position dogmatique prônée par le progressisme de notre époque prétend que les différences constatées entre les individus émanent essentiellement de défauts du social, déniant largement la naturalité des phénomènes observés. Ce que cette thèse a de commode, c’est que le social est un objet du champ politique, et que ce dernier est parfaitement manipulable dans une telle perspective constructiviste.

La création de victimes « positives »

La France n’est pas en reste en la matière. Le 6 juin 2000, lorsqu’elle promulgue la « loi tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives », elle procède par la coercition en imposant une égalité obligatoire des candidatures pour les scrutins de liste et même une alternance des candidats de chaque sexe sur les listes. Il ne s’agit plus d’offrir à tous les mêmes chances de pouvoir s’investir dans les affaires politiques, mais de contraindre les faits de manière à produire un parfait équilibre statistique entre les individus selon leur sexe, au mépris des processus sociaux complexes de nominations, d’alliances et de concessions politiques tactiques qui se produisent par essence. Dans les pays anglo-saxons, on complexifie même ces partitions imposées en y ajoutant des critères fondés sur la race ou sur l’orientation sexuelle. La question des implications néfastes de tels mécanismes de discrimination forcée y est généralement évincée du débat. Pourtant, elle importe.

En Suède les universités peuvent pratiquer une forme de discrimination dite « positive » depuis 2003, de manière à diversifier des cursus majoritairement féminins ou masculins ; les hommes et les femmes bénéficient ou pâtissent de ces dispositifs selon leur orientation scolaire. Ainsi les étudiants hommes ont-ils pu se voir octroyer préférentiellement des places au sein de filières majoritairement féminines comme la psychologie ou la médecine. Les femmes représentent par ailleurs 60 % de la population étudiante globale de ce pays, surreprésentation que l’on voit se confirmer dans la plupart des pays occidentaux, les jeunes femmes montrant en moyenne plus d’aptitudes scolaires que leurs camarades masculins.

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Dans certaines filières, il est attesté que plus de 90 % des refus d’admissions induits par des considérations d’équilibre de genre ont pu affecter des étudiantes méritantes autour des années 2010. C’est ce qui a par exemple mené 31 étudiantes en psychologie de l’université de Lund à poursuivre leur établissement en justice pour traitement inéquitable en 2008. Quelques années plus tard, 44 femmes ont reçu plusieurs milliers d’euros de dédommagement financier pour avoir été discriminées au profit d’hommes à l’Université suédoise des sciences agricoles, encore une fois du fait même des mécanismes de préférence de genre en place. Ces injustices ont conduit l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur du pays, Tobias Krantz, à affirmer en 2015 : « le système éducatif doit ouvrir des portes, pas en claquer à la figure de jeunes femmes motivées », battant en brèche les politiques iniques menées jusqu’alors et invitant le pays à revoir ses mécanismes discriminatoires.

Il ne saurait y avoir de discrimination, ni « positive » ni « heureuse », ces locutions relèvent de l’oxymore. L’exemple suédois l’atteste et il n’est pas isolé.

Le « paradoxe scandinave » ou le retour en force du réel

On peut par ailleurs s’interroger sur le fait que dans certains des pays les plus progressistes du monde, on relève des disparités professionnelles ailleurs inconnues : en Norvège, les femmes occupaient en 2010 près de 90 % des postes d’infirmiers, alors que les ingénieurs étaient des hommes dans les mêmes proportions. Selon le « Global Gender Gap Report », publié en 2020 par le Forum économique mondial, les déséquilibres au sein de ces filières sont au moins deux fois plus importants que dans certains pays pourtant réputés moins « volontaristes », comme l’Inde ou l’Indonésie. C’est ce que l’on nomme le « paradoxe scandinave » : plus on biaise les phénomènes sociaux pour gommer artificiellement les différences de genre, plus certaines d’entre elles se trouvent exacerbées. Plusieurs décennies de travaux en sciences politiques, en anthropologie et en sociologie l’ont bien montré : on ne manipule jamais impunément le réel.

Sami Biasoni est docteur en philosophie de l’École normale supérieure, professeur chargé de cours à l’Essec. Dernier ouvrage paru : Malaise dans la langue française (dir.), 2002. À paraître en 2023 : Le statistiquement correct (Le Cerf).

« Homicide routier »: pourquoi les Français se vantent-ils toujours de ne pas respecter la loi?

Après l’accident de la route provoqué par Pierre Palmade, le ministre de l’Intérieur a proposé la création d’un délit d’«homicide routier» pour les accidents dus à la drogue ou à l’alcool. Notre chroniqueur a un regret: en France, les lois ne sont que des annonces politiques faites au pays…


On ne comprendra jamais rien à notre pays si on n’analyse pas son rapport complexe avec la loi et la manière dont les pouvoirs instrumentalisent cette dernière soit en l’annonçant soit en la faisant voter mais rien de plus. 

Comment, en effet, ne pas être saisi d’étonnement face à la rareté des lois véritablement nécessaires, celles qui effectivement, à partir d’erreurs constatées ou d’imperfections relevées, se doivent d’être mises ou remises sur le chantier parce qu’elles vont rendre la réalité moins insupportable ?

Prenons par exemple la proposition du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin de favoriser la création d’un « homicide routier » qui ne se rapporterait qu’aux homicides commis par des conducteurs sous l’empire de l’alcool et/ou de la drogue. Ce serait une excellente initiative parce qu’elle donnerait à ce double fléau sa gravité pénale spécifique sans seulement le constituer comme circonstances aggravantes des délits de blessures et d’homicide involontaires.

Os à ronger

Face à si peu de lois indispensables, combien de textes votés pour faire illusion, pour donner l’impression d’une action, en jetant à la communauté nationale, tels des os à ronger, de prétendues avancées législatives qui représentent trop souvent une fuite en avant ! Ce processus est délétère qui, confrontant le pouvoir à une réalité qu’il ne parvient pas à maîtriser par un exercice efficace de son autorité, le conduit à proposer notamment des augmentations de sanctions alors que celles en cours ne sont jamais appliquées dans leur sévérité maximale !

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Le plus préoccupant est qu’à force, l’esprit public est devenu totalement désabusé, accueillant les lois à tonalité régalienne avec un amer scepticisme, conscient qu’il y a loin de la promulgation à l’effectivité, loin de l’arsenal législatif mis à disposition avec sa concrétisation rapide et opératoire.

L’État de droit s’est paré de tant de sophistication qu’on dirait presque que sa visée, à cause d’un formalisme présenté comme une garantie alors qu’il est une entrave, est de décourager les possibles efforts d’une démocratie qui serait décidée à se défendre et à vaincre, dans le dérisoire comme dans le grave, tout ce qui la menace.

Vice national fondamental

À relier tous les débats relatifs à une France qu’il conviendrait de remettre debout dans la multitude des domaines où elle est défaillante, non seulement la globalisation des réformes imposerait un travail de Titan que nos échéances politiques trop courtes ne permettraient pas mais surtout serait mis en évidence le vice national fondamental : on édicte, on se rassure, on jette dans le panier républicain mais on ne se soucie pas d’inscrire dans le réel, on n’applique pas avec constance, on se donne bonne conscience. De sorte qu’il n’est pas un projet de loi ou une proposition qui ne soient frappés de suspicion parce que le citoyen n’est plus dupe : on lui vend du vent.

Pour prendre un exemple touchant la quotidienneté de tous, le nombre de suspensions du permis de conduire notifiées avec infiniment de retard et suivies par des conduites transgressives faisant fi de ce qui aurait dû les empêcher…

Je ne peux que renvoyer à mon billet du 15 février qui se rapportant au judiciaire et au pénitentiaire, est pratiquement à généraliser. On voit pourquoi les lois sont comme des annonces faites à la France. Un calcul politique, ou un simulacre, ou une bonne foi accablée par l’inertie de ce qui suivra, ou l’enlisement dans les maquis bureaucratiques, ou une malignité destinée à gagner du temps jusqu’à la prochaine élection. Faut-il alors vraiment s’étonner de la masse des hors-la-loi ou de ceux qui la connaissent mais se flattent de ne pas la respecter ?

Victimes du réel, les militants «trans» rétifs à tout compromis

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Mousse et Stop Homophobie, le ch’ti maire Marie Cau et le journaliste Hanneli Escurier portent plainte contre Dora Moutot. Son crime ? Avoir affirmé que Marie Cau est un homme trans. La stratégie judiciaire des plaignants ? L’autocensure de tous ceux qui pensent comme elle.


Il ne fait pas bon défendre le réel face aux idéologies délirantes qui font croire à des personnes en souffrance que celui-ci peut être aboli parce qu’elles s’en estiment victimes.

C’est ainsi que certaines associations trans ont décidé que toute personne rappelant des faits biologiques établis était un fasciste en puissance et un propagateur de haine. Lequel mériterait d’être censuré, insulté, attaqué, traîné devant les tribunaux, voire agressé. Dora Moutot en est aujourd’hui une des victimes expiatoires. Mais avant elle, l’écrivain J.K. Rowling, auteur de Harry Potter, ou Caroline Eliatcheff et Céline Masson, deux psychologues dirigeant une association formée de médecins et de spécialistes de l’enfance, en ont fait les frais.

«Contagion sociale»: des lanceurs d’alerte harcelés

J.K. Rowling, pour s’être insurgée face à l’appellation « personne ayant ses règles » et avoir ironisé en écrivant dans un tweet « Je suis sûre qu’on avait un mot pour désigner ces personnes avant (…) Fammes, Fommes, Fimmes ? », a été et est toujours victime d’une campagne violente. Elle est accusée d’être transphobe, alors qu’elle a juste réagi face à l’invisibilisation des femmes que promeuvent les revendications trans. Aujourd’hui encore, elle est victime du harcèlement de nombre de militants trans.

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Caroline Eliatcheff et Céline Masson ont subi le même sort. Les deux spécialistes de l’enfance n’ont pourtant que rappelé des faits scientifiques : on ne peut pas changer de sexe, on peut juste en prendre l’apparence. D’où le fait que le « changement de sexe » oblige toute personne à prendre toute sa vie des hormones, des inhibiteurs, à subir des opérations… Bref à faire de son existence un combat contre ce qu’elle est génétiquement et qui ne peut être modifié. Pour avoir alerté sur les risques médicaux et psychologiques de l’idéologie qui vise à soumettre des enfants, dont le discernement n’est pas établi, à ce type de traitement lourd et aux effets secondaires non négligeables, elles sont vilipendées. Pourtant, ce qu’elles pointent a fait l’objet d’études qui montrent que derrière l’épidémie de demandes de changement de sexe il y a souvent : soit une forme de contagion sociale dans les demandes, soit le fait qu’un nombre important de mineurs demandeurs souffrent de pathologies mentales (autisme, notamment) ou bien que ceux-ci peuvent voir le changement de sexe comme une façon de ne pas assumer leur homosexualité.

Marie Cau, un maire pas comme les autres

Aujourd’hui c’est Dora Moutot qui se trouve dans la ligne de mire des associations trans. Lesquelles ont déposé plainte avec constitution de partie civile pour « injures publiques envers une personne à raison de son identité de genre » et « provocation publique à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe ». La faute de Dora Moutot ? Avoir dit notamment dans l’émission « Quelle époque », diffusée sur France 2 le 15 octobre 2022, que Marie Cau, la maire de Tilloy-Lez-Marchiennes (59) était, selon elle, un homme. Ce qui d’un point de vue biologique est exact. Elle évoque également le fait que des hommes se déclarent femmes trans pour pouvoir être enfermés dans des prisons pour femmes, où certains ont violé leurs co-détenues. Là encore, les faits lui donnent raison. Enfin il n’y a pas que Dora Moutot pour penser que dire d’une personne à pénis qu’elle est une femme est un propos délirant. La plupart des gens le pensent également. Déjà, rien qu’en écrivant « personne à pénis » dans le but de qualifier une femme trans, juste pour donner des gages au politiquement correct, on peut ressentir un fort sentiment d’absurdité.

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Pour les militants trans ultra-agressifs, penser que le fait d’être une femme ou un homme n’est pas un ressenti mais une réalité biologique et génétique, est déjà considéré comme une violence. Eux estiment que le genre n’a rien à voir avec le sexe et qu’être femme ou homme relève de l’exercice de leur liberté individuelle. Toute personne qui rappelle que nous sommes des êtres limités et que nous ne pouvons pas décider de tout ce que nous sommes, sont qualifiés de fascistes ou de « transphobes ». Un qualificatif qui permet de justifier les violences réelles commises par certaines associations trans : perturbations de conférences, agression des intervenants, censure de la parole. Les comportements fascisants sont ainsi plus le fait de trans radicalisés que de ceux qui interrogent cette nouvelle mode du changement de sexe et de l’autodéfinition.

Une subtile stratégie médiatico-judiciaire

La plainte contre Dora Moutot est assez ridicule. D’ailleurs, pour obliger la justice à traiter cette énième affaire de susceptibilité mal placée, les plaignants, Marie Cau, le journaliste Hanneli Escurier, les associations LGBT+ Mousse et Stop homophobie, ont choisi de se constituer partie civile afin d’obliger le tribunal à instruire leur plainte. Cette stratégie est habituelle dans le cadre du jihad judiciaire que mènent les islamistes par exemple. L’idée est de faire en sorte que le procès soit un passage obligé pour alimenter la pensée que la plainte est légitime. Cela permet de mettre en doute l’intégrité de la personne ciblée et d’attaquer sa réputation. On exploite donc médiatiquement le dépôt de plainte. Le procès ayant lieu des années après, les dividendes médiatiques, eux, ont été tirés par les plaignants, alors que la perte éventuelle de leur recours arrive hors actualité. L’autre point est de cibler une personne seule et de la déstabiliser financièrement et moralement alors que l’on se constitue en collectif et que l’on utilise des ressources qui ne sont pas les siennes. Un procès est couteux et la justice condamne rarement aux dépens. Cela peut inciter les personnes visées à s’autocensurer.

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Il n’en reste pas moins que si les réalités biologiques, génétiques, physiques sont transformées en pur ressenti par certains militants fanatisés et que la justice leur donne raison, nous préparons des générations d’individus perdus qui croiront que tout leur est possible et ne feront qu’accumuler les situations d’échecs. Le problème est qu’à ce petit jeu, il n’est pas sûr que les personnes trans y gagnent quelque chose. Mieux vaudrait accepter l’identité trans tel quel, que vouloir être une femme avec un pénis ou un homme enceint et hurler à la persécution parce qu’en dehors de trois arrondissements dans Paris, cela ne convainc personne. Les femmes comme Dora Moutot, J.K. Rowling, Caroline Eliatcheff ou Céline Masson ne nourrissent aucune haine ni rejet des trans. Elles interpellent sur une idéologie violente émanant d’associations radicalisées qui demandent à la société de reconnaitre leur refus de toute référence au réel comme le marqueur de leur progressisme et de supériorité morale. Que des enfants en soient des victimes bien réelles, que les scandales se multiplient comme autour de la clinique Tavistock en Angleterre, que des États comme la Suède et la Grande-Bretagne, naguère en pointe sur ces questions, reculent fortement, qu’il existe des associations de détransitionneurs… Tout cela est nié et passé sous silence par ces associations trans radicalisées qui, pourtant, utilisent bien plus l’arme de la violence, de la haine et de la censure que leurs contradicteurs. Elles ont pourtant l’oreille des pouvoirs publics. La dissolution du conseil scientifique de la Dilcrah pour cause de tension autour de la transidentité a ainsi montré qu’entre des professionnels de l’enfance, des médecins, des psychiatres, des chercheurs et des associations trans en roue libre, un organe interministériel avait choisi d’écouter les militants et de censurer les savants.

La fabrique de l’enfant transgenre

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Ces biens essentiels

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La police des cerveaux et des ânes

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Woke around the cloud


En mars 1953, Jean Kanapa, agrégé de philosophie, pleurait Staline : « Il était notre guide, à nous intellectuels socialistes… Le plus grand des humanistes de tous les temps ». 70 ans plus tard, la doctrine Jdanov reste sur la Brecht : « La valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique » (Le Monde du 27 janvier). Dans l’effroi et la farine, les sycophantes, sensitivity readers, autodafés clochettes, fanatiques de la tolérance, écrasent les armées blanches, pourchassent les atamans, les réactionnaires, tous suffocants et blêmes. « Pour moi, j’ai un respect infini pour les choses consacrées par les anciennes approbations » (Madame de Sévigné).

La paideia est en perdition. Défaite des humanités, défonce et illustrations de la langue française, contrôle des esprits : même combat ! Coupée de la culture générale, analphabétisée par le digital, l’École des fans et deux générations de pédagos cacographes, la jeunesse est désemparée. Les Lumières pour tous ? L’affaire caillasse ! La revanche des Misérables ? Javert, tarba ! Sandrine Rousseau de Guzman, obsédée par la chasse à l’homme et l’avis des femmes illustres, ignore le sens du verbe haranguer. « Le monde d’après » nous pend au nez, haut et court : l’OPA de la crétinerie woke sur ChatGPT. La flemme et le pantin…

Capitaine Flam et la jeune garde pourchassent les déviants

Rome punissait de damnatio memoriæ (damnation de la mémoire), abolitio nominis (suppression du nom), les crimes contre l’État. Les nazis et les staliniens, ingénieurs des âmes, liquidaient l’art dégénéré, les œuvres décadentes, bourgeoises, impérialistes. La Révolution culturelle chinoise traquait les quatre vieilleries : vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Pour éradiquer le jansénisme « jusqu’au vif fond des fondations », Louis XIV fit détruire l’abbatiale de Port-Royal à la poudre. Avec la culture de l’annulation, les « espaces sûrs » interdits aux hommes et ou aux blancs, la ségrégation, Partie de chasse : le retour !

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Les films de Disney, les romans de Roald Dahl, la culture occidentale sont re-calibrés ad usum Delphini, retouchées comme les photos officielles des dignitaires soviétiques, au fil des purges. La génération Z exige des aveux. Les nettoyeurs de tranchées socio-culturelles déboulonnent les statues, le latin, la grammaire, réécrivent le passé selon leur idée de la vertu. À l’index, au feu, les livres pernicieux ! Les mal pensants, apostats, relaps sont lynchés sur les réseaux sociaux, contre le mur des cons.fédérés, en attendant les camps de déconstruction, ré-éducation et autres conciles cadavériques. Fahrenheit 2023 …

La nostalgie est suspecte. Les inquisiteurs traquent l’inconscient. L’affaire Tintin est connue. Il plaide non coupable : une autre époque, scout toujours, un look androgyne, Too big to fall (comme Picasso le phallo). Martine et Caroline, trop BCBG, Natacha hôtesse de l’air, trop blonde, La Gloire de mon père, patriarcal, Les Trois mousquetaires, masculiniste, Astérix et Obélix, gaulois. Ils font des barbecues de sangliers, invisibilisent Bonemine, se moquent des Goths, des Corses et des Numides. 

Séparer dans l’héritage culturel occidental, à l’aune du politiquement correct, le bon grain de l’ivraie, est grotesque et tragique. Les lecteurs du Great Gatsby sont mis en garde contre les « suicides, violences conjugales, violences graphiques ». Bon courage avec la mythologie grecque, Shakespeare et Racine ! Bientôt à l’index : Aristophane et Juvénal (homophobes, xénophobes, misogynes), Homère (Ulysse est un pervers narcissique), Racine (cruel et sadique), Molière et Lully (blessant pour le grand Mamamouchi), le duc de Saint-Simon (réac), Voltaire (esclavagiste), Hemingway, Faulkner, Pound (virilistes), Aragon (stalinien), Joyce (pervers polymorphe, obsédé textuel) … 

Le Domino noir ou La Dame blanche ? À la Sorbonne, le CRAN et l’UNEF font annuler les Suppliantes d’Eschyle parce que les Danaïdes portent des masques cuivrés. Décrochons Delacroix, coupable de male gaze, appropriation culturelle, orientalisme. Les scènes des massacres de Scio offensent les Turcs, La mort de Sardanapale insulte les Iraniens. Balance ton Porgy and Bess. Seule une poétesse noire peut traduire Amanda Gorman. Un antisémite pour Céline, un homosexuel pour Proust, un non-voyant pour Borges, un Normand pour Flaubert… et pour Alexandre Dumas ? Un métis, parbleu ! Poètes et traducteurs, vos papiers ! À quand l’interdiction pour clichés folklo-culturalistes, des comédies hollywoodiennes dans lesquelles le native French – affublé d’un béret et d’un litre de rouge – est joué par un yankee bredouillant trois grivoiseries ? Décomposition de la tragédie et tragédie de la décomposition.

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Souffrants d’aménorrhée, accablées par la charge mentale, Lady Macbeth, Milady de Winter et Cruella De Vil sont des héroïnes inspirantes qui combattent le patriarcat. La Carmen Kill Bill du Teatro Maggio poignarde Don José au quatrième acte. Justice ! A la fin du roman, Emma Bovary.ra bien qui rira la dernière, est sauvée. Joséphine, ange gardien a monté un PGE, Charles a retrouvé une dose de Pfizer. Léon et Rodolphe, toxiques, sont renvoyés en Correctionnelle. Mademoiselle de Chartres, Louise de Rénal, Blanche-Henriette de Mortsauf, Yvonne de Galais, Pauline de Théus, balancez vos porcs, tenez bon… Christiane, Annie, Fantômette et Mulan, arrivent à la rescousse ! Skip et Persiste anti-redéposition lavent moins mâle, préservent les couleurs et l’éclat des crises de nerf, frivolités, bredouillages, caracoles, Mahabharatin. Guignol, guignol, guignol !

Les pauvres ont des problèmes, les wokeurs ont des principes

L’abêtissement général accouchera de la tyrannie. Le wokisme n’est pas une praxis mais le dernier métro des illusions perdues, un opium néo-évangéliste, une verroterie politique décorative -semblable aux petites figurines de cristal vendues en duty free-, une franchise permettant d’écouler au Bon Marché des bons sentiments, dans les eaux glacées du calcul hédoniste, des sacs en croco, crèmes amincissantes, SUV E-tech-full hybride. Lavaratori, lavaratori della massa…

Le sectarisme / C’est la misère. Assoiffés de reconnaissance et de pouvoir les déboulonneurs décoloniaux, diversocrates, Racetignac, rappeurs de rien, ébreneuses, Phèdre en carton-pâte (fille de Minus et de pas s’y fier), vielleurs aveugles, rallument la guerre civile. La Gauche est dans la sauce. Il est plus compliqué de se confronter au réel, ici-bas, que de faire tourner le monde sur son pouce dans un entre soi arrogant et sectaire en multipliant les promesses de Limbes. 

Censurer, caviarder, prostituer les mots, troquer la Culture contre du ‘multi’ imaginaire, éradiquer l’argutezza, le passé, les Lumières, réduire l’émancipation à des schibboleths de pacotille, c’est déserter et trahir. « À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » (Orwell). Devine qui ne vient plus débattre, ni dîner… 

Marie de Gournay, Alexandre Dumas, Simone Weil, Sydney Poitier, Katherine Hepburn, Gaston Monnerville, Colette, Barak Obama, revenez ! Ils sont devenus fous ! 

Fernando Pessoa ou l’inconfort intellectuel

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D.R.

Si la littérature portugaise reste relativement méconnue chez nous, ce n’est pas faute de compter, au fil des siècles,  des auteurs remarquables, célèbres en Europe et au-delà. Parmi eux, Fernando Pessoa, de retour dans l’actualité grâce à la réédition de sa Chronique de la vie qui passe (Les Belles Lettres).


Riche  personnalité que celle de cet écrivain qui a abordé tous les genres, de la poésie au roman, de l’essai philosophique à la chronique souvent polémique – genre où il excellait particulièrement. A vrai dire, une personnalité aux multiples facettes, non dépourvue de contradictions – ce dont il avait pleine conscience.

Sous le signe des Gémeaux

En témoigne cette confidence : « Nombreux sont ceux qui vivent en nous : Si je pense, si je ressens, j’ignore qui est celui qui pense, qui ressent. Je suis seulement le lieu où l’on pense, où l’on ressent. » De quoi conforter un astrologue qui verrait en lui le Gémeaux archétypique, ce que viennent confirmer les nombreux pseudonymes dont il usa au long de sa carrière. Autant de masques, autant d’avatars d’un être en proie à mille tourments.

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Né le 13 juin 1888 à Lisbonne où il mourut le 30 novembre 1935, cet auteur prolifique fit rayonner la langue portugaise jusqu’en Afrique du Sud où il passa une partie de son adolescence et acheva ses études supérieures au Cap, avant de regagner Lisbonne en 1905, nanti du diplôme d’Intermediate Examination in Arts. Il publie, vers 1905, ses premiers poèmes en anglais. Dès lors, le poète aussi idéaliste qu’introverti va mener une existence teintée de mélancolie et de pessimisme dont son œuvre portera le reflet. Ces  pensées, extraites du Livre de l’intranquillité, ouvrage posthume, illustrent à merveille un tel état d’esprit : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et, en fin de compte, c’est nous-même ». Ou encore, « La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. » Une désespérance dont l’expression se manifeste à travers d’autres voies, de l’érotisme au mysticisme en passant par le nationalisme et l’ésotérisme. En filigrane, une soif de modernité assortie d’une détestation de tout ce qui touche à l’ancien monde.

Ainsi s’élabore l’œuvre d’un essayiste qui est aussi un redoutable pamphlétaire, volontiers  provocateur.  L’alcoolisme où il a sombré mettra fin prématurément à son existence. Une trajectoire en conformité avec la tonalité de ses écrits, qu’il s’agisse de poésie ou de prose, de fiction ou d’essais philosophiques, de réflexion ou de polémique. La découverte d’une malle contenant 27 543 manuscrits inédits  a donné lieu à un début de publication en 1982. Cette partie immergée de l’iceberg promet déjà une œuvre posthume considérable.

Une « thérapeutique de libération »

Les premiers textes en prose parus dans des revues et journaux du vivant de l’auteur, entre 1912 et 1919, furent  réunis et publiés en portugais en 1980. Rassemblés sous le titre « Chronique de la vie qui passe », ils donnent une idée juste de celui qui voyait dans la contradiction « une thérapeutique de libération ». Ainsi, en 1915, participe-t-il au lancement d’Orpheu, revue littéraire d’avant-garde dont il écrira, l’année suivante, que sa publication « a planté une oasis dans le désert de l’intelligence nationale ». La revue compta seulement deux numéros. Le premier obtint un grand succès. Par la suite, Pessoa, résolument anarchiste et anti-bourgeois, jouera délibérément la carte de la provocation – quitte à entrer en conflit avec des rédacteurs-en-chef qui n’hésiteront pas à le rayer de la liste de leurs collaborateurs.

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Toutefois, et là réside son originalité, l’écrivain ne se laisse jamais submerger par une agressivité « primaire ». Ses textes sont souvent empreints de nostalgie romantique. Beaucoup baignent dans la poésie et tous laissent apparaître sa sensibilité, même si celle-ci emprunte volontiers le masque de la dérision. Le recueil est, en somme, parfaitement représentatif de la personnalité complexe de son auteur. Une manière de condensé explicite de l’art et de la manière d’un écrivain atypique.

« Chronique de la vie qui passe » (Les Belles Lettres, 450 pages) fait aujourd’hui l’objet d’une réédition fort opportune. Sur la couverture, un portrait expressif de Pessoa, dû à José Soral de Almada Negreiros, donne déjà le ton du recueil. Réunis, annotés et présentés par José Blanco, traduits du portugais par Simone Biberfeld et Dominique Touati, les textes qui le composent bénéficient d’un somptueux appareil critique qui permet d’en goûter toute la saveur et de les replacer dans leur contexte. Quelques titres attestent de la variété des thèmes abordés. Outre l’article d’Orpheu, déjà cité, et les six chroniques qui ont donné à l’ensemble son titre générique,   de « Manque de logique… passéiste » à « Comment organiser le Portugal » en passant par « Mouvement sensationniste » ou « L’opinion publique », un panorama complet des préoccupations, des passions et des aversions de l’écrivain. Même s’il est difficile, voire impossible, d’adhérer sans restriction ni réserve à toutes ses prises de position, parfois dogmatiques, celui-ci demeure attachant par son style. Sa sensibilité  et son ironie lui confèrent une incontestable originalité. Telle est la magie de la littérature. Notre époque compte, hélas, si peu de magiciens talentueux que Pessoa ne saurait être que le bienvenu.

Chronique de la vie qui passe, Les Belles Lettres, 3 mars 2023.

Le livre de l'intranquillité

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ChatGPT va-t-il grand-remplacer nos écrivains?

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Sculpture d'une machine à écrire robotique, assemblée en 2009 aux États-Unis par l'artiste Jeremy Mayer © CATERS NEWS AGENCY/SIPA

Sur Amazon, près de 200 livres rédigés (plus précisément co-rédigés) par ChatGPT sont actuellement en vente. De quoi rendre les écrivains et les maisons d’édition inquiets?


Le phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition. Histoires pour enfants, romans et même recueils de poèmes… les genres sont variés, mais l’auteur reste le même: ChatGPT, qu’on ne présente plus.

ChatGPT ne connait pas le syndrome de la page blanche

L’intelligence articielle peut rédiger, en quelques heures à peine, une histoire montée de toutes pièces… Toutes ? Non ! En amont, un léger pré-mâchage, de la part d’un utilisateur humain, reste nécessaire. Mais pour « écrire » une histoire pour enfant, c’est presque… enfantin. Une mère de famille américaine, Colleen Blanchette, explique le subterfuge au Figaro : « Nous avons défini (avec sa fille Scarlet, NDLR) les principales idées, les caractéristiques de notre personnage et rédigé des notes écrites dans un brouillon ». Puis, Colleen explicite ses requêtes à ChatGPT. Il faut stipuler clairement quelques détails techniques: nombre de pages, lieux, noms des différents personnages… Et abracadabra, en à peine quelques heures, le livre est écrit par ce « prête-plume » virtuel. Une facilité déconcertante ! De quoi faire rager les écrivains, parfois minés par le symptôme de la page blanche.

Ça ne s’arrête pas là. Depuis le 11 février 2023, le livre de 35 pages de Madame Blanchette est disponible à vil prix sur Amazon, en format numérisé tout comme en version papier. En effet, le géant de la distribution propose d’imprimer lui-même les bouquins des néo-auteurs.

« Imara’s Crazy Curls », de Scarlet Blanchette (3 ans) et ChatGPT.

Cette situation ne manque pas de tracasser certains: « C’est un phénomène qui doit nous inquiéter. Ces livres vont inonder le marché et beaucoup d’auteurs vont se retrouver au chômage », s’alarme Mary Rasenberg, directrice de la Guilde des Auteurs, un syndicat d’écrivains américains, auprès de BFMTV.  « L’idéal est que ces productions ne soient pas fondues dans la masse sur la plateforme et mêlées avec les livres écrits par de vrais écrivains », plaide la patronne d’une maison d’édition française, toujours dans le Figaro. La réglementation reste floue. Et ChatGPT peut donc se cacher derrière de nombreux pseudonymes. Aujourd’hui, Amazon n’oblige pas à divulguer l’identité du véritable auteur… Peut-être qu’un jour, qui sait, le robot obtiendra-t-il le prix Goncourt ?

« 44 error: AI Musings from Beyond the Firewall ». Les 10 évaluations existantes ont donné le nombre maximum d’étoiles, le tout accompagné de pompeux commentaires…

ChatGPT et les paradis artificiels

Afin de rassurer nos auteurs français, nous avons demandé à ChatGPT de nous raconter une histoire, afin d’évaluer ses capacités. Comment se passe une réunion de rédaction chez Causeur par exemple ? Voici sa réponse :

« Elisabeth Lévy, chef de la rédaction de Causeur, a réuni les journalistes et les stagiaires pour discuter du prochain numéro du journal, qui doit sortir le 1er mars. Alors que chacun présente ses idées pour la couverture et les articles à publier, des tensions commencent à apparaître. Certains journalistes veulent se concentrer sur des sujets politiques chauds, tandis que d’autres souhaitent explorer des thèmes plus culturels. Les stagiaires, quant à eux, ont des idées audacieuses mais manquent d’expérience pour les défendre. Au fur et à mesure que la discussion s’intensifie, Elisabeth doit naviguer habilement entre les différents points de vue pour trouver le juste équilibre pour le prochain numéro de Causeur. » Déçus par cette histoire, qui en révèle trop ou pas assez au sujet de l’ambiance au sein de notre rédaction, nous sommes allés plus loin. S’il en avait la possibilité, ChatGPT serait-il tenté d’essayer le « chemsex » avec ses autres amis de l’IA? Ce à quoi il répond: « Je suis désolé, mais cela est inapproprié et hors sujet. En tant qu’IA, je ne suis pas capable de ressentir des émotions ou d’avoir des comportements sexuels, et je suis programmé pour maintenir une conversation professionnelle et respectueuse en tout temps. Veuillez garder les questions pertinentes et respectueuses. »

Étant donné la pudibonderie de toute cette prose, les écrivains peuvent finalement dormir tranquilles.

En v’là du blues en v’là

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Michel Jonasz à la 36e cérémonie des Victoires de la Musique à Boulogne en 2021 © LAURENT VU/SIPA

Et c’est du bon croyez-moi, tâtez-moi ces larmes ici touchez-moi ça. Michel Jonasz est de retour sur terre avec un album sublime. Flanqué par des musiciens incroyables, il livre un diamant pur au saphir des platines. Sur la balance, du blues mais aussi fifty-fifty, du swing et du groove. S’il n’en reste qu’un ok, c’est Eddy, mais Michel Tear drop Jonasz doit rester aussi.


Plus Michel que jamais, Jonasz comme j’aimais. Plus de 40 ans que sa voix embarque des caisses de larmes en cristal de Bohême pour une traversée de l’Atlantique. La carcasse cabossée par ces années de fret, il pose aujourd’hui sa voix blanche sur une musique noire bien carrossée. Et touche une fois de plus les étoiles.

Gai Luron dans la peau de Droopy. On est à la fin des années 70, une éphémère carrière de joueur de tennis me renvoie dans un sleeping du Paris-Méditerranée, terminus en Gare Saint-Charles. Avant de quitter Lutèce je veux encore profiter de la foisonnante programmation parisienne. La FM n’est pas spécialement spécialisée funky et pour cause, elle n’existe pas. Mais France Inter joue son rôle de passeur sur le sentier des braconniers. Et passe un titre qui vous chope au plexus. Super Nana. Par Michel Jonasz. De Jean-Claude Vannier, accoucheur et co-compositeur de l’histoire de Melody Nelson, le chef d’œuvre gainsbourien. Jonasz se produit au Théâtre de la Ville. Pow pow pow la gifle, ce son, cette voix. Mais qui c’est ce smiling bonhomme, cet athlète ? Deux heures à nous remplir une piscine olympique de ses peines, à dissoudre son âme slave dans l’auto-dérision et l’humour qui l’accompagnent encore. Pourquoi tout ça pourquoi moi ou tu avais mon nom et mon adresse tristesse. Après cette droite à la pointe du menton, avec son uppercut il doit renvoyer Giscard jouer de l’accordéon dans une grotte des monts d’Auvergne. Pas loin. Les années 80 sont les siennes, c’est lui le patron du Sentier. Chemise Hawaï XXXL sur le pantalon, veste de costard large comme un juke-box des sixties et des Vans pour une dégaine Miami Vice-Yachting Club. Mais aussi et surtout des disques couverts de perles. Comme s’il en pleuvait.

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Jonasz, D’Angelo, Katché, le label Rouge de Blue Note. Depuis les années 80 ils sont ses alter egos, ses adjoints distributeurs de swing et de groove. Avec la rythmique chevillée au bout des doigts, D’Angelo ferait swinguer un parpaing. Il rebondit sur l’ivoire à la manière des percussionnistes cubains, en killer des pianistes. Manu Katché a le relâchement musculaire des grands boxeurs, des puncheurs esthètes, de Sugar Ray Leonard. Alors forcément pour ses peaux, à l’impact ça claque. C’est sec, nerveux, ça sonne. La réalisation du disque s’est donc faite à trois. La complicité et le bonheur de jouer ensemble les unit et déborde par tous les sillons du vinyle. Pour les accompagner, Gai Luron n’a pas dépouillé la fanfare municipale de Roquefort la Bédoule. A la basse Darryl Jones le bassiste des Stones. A la guitare Dean Parks, collaborateur entre autres, de Michael Jackson, Stevie Wonder. Adrian Utley le second guitariste, Jeff Beck… Au Tabasco sa géniale et fidèle section cuivres, autour de Michel Gaucher, sax ténor et soprano, Éric Mula à la trompette et Pierre D’Angelo Brother, aux sax baryton et ténor. Tout ce beau monde se refait le fruit confit sur les 11 petits bijoux arrangés par les trois tailleurs de pierre. Un douzième en bonus où M allume la mèche et fait le18.

Jeu Set et Match Jonasz. La porte d’embarquement s’ouvre sur une montagne, la tradition, avec Chanter le blues. Le col est franchi en rigolant par la cordée, mais vous laisse KO, d’entrée. C’est simple, beau à pleurer un Danube, les chœurs sont d’une pureté à tomber de l’autel. Ensuite un Fais du blues fais du rock’n roll jouissif et rutilant, une crue de Blue Lagoon sous la canicule. Au3ème round, troisième retour au tapis avec Rip it up, qui tourne tourne tourne dans ma tête, oh la haut! La sourdine... West Coast FM.Oh tu vas nous faire les 12 comme ça? T’as raison, au 12 enlève la blouse. Pas le blues. 

Chanter le Blues

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Espagne: une loi très mauvais genre

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Irene Montero, Ministre de l'Egalité, devant le Parlement à Madrid, après l'adoption de la nouvelle législation concernant le changement de sexe, le jeudi 16 février © Paul White/AP/SIPA

Jeudi 16 février, les députés espagnols ont adopté, définitivement, une nouvelle législation concernant le changement de sexe. Elle s’applique automatiquement à toute personne âgée de plus de 16 ans. L’accord parental sera requis pour les adolescents âgés de 14 à 16 ans, tandis que les 12-14 ans devront obtenir une autorisation de la justice.


La bonne nouvelle quand on apprend que l’Espagne légalise le changement de genre à partir de 12 ans, c’est qu’il ne s’agit pas de la France.

Peut-on donc parler de l’Espagne dans un journal français ? On aimerait croire que non, mais ce qui se passe aujourd’hui chez nos voisins se passera chez nous demain. L’errance est la chose la mieux partagée du monde, cette vérité d’un nouveau genre en deçà des Pyrénées le sera également au-delà, si nous ne prenons pas garde et ne tirons pas les leçons de cet échec politique espagnol.

Une nouvelle loi pour tous les particularismes

La loi approuvée le 22 décembre 2022 se présente comme une loi pour l’égalité des personnes transsexuelles. Mais la question se pose : en quoi la faculté de changer son genre à l’état civil est-elle plus égalitaire ? L’inégalité est caractérisée par une différence de traitement de situations identiques. Avant cette loi, aucune différence de traitement ne pouvait être constituée, dès lors qu’un seul traitement était réservé à tous : l’immuabilité de l’état civil. Cette loi n’a donc logiquement pu créer une égalité si l’égalité existait déjà avant son empire.

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Ce que la gauche sociétale appelle égalité, c’est l’adaptation de la loi aux situations particulières, c’est son sur-mesure normatif, c’est la fabrication de la loi générale et impersonnelle à partir du particulier et du personnel.

La théorie du genre, une croyance scientifiquement démentie

Sur le fond, cette loi procède de la croyance que le genre est une construction sociale et donc une construction volontaire. Mais cette croyance est scientifiquement démentie. La neurologie et la pédopsychiatrie nous avertissent : le cerveau d’un enfant a besoin de tenir certaines choses pour intangibles pour se développer correctement. Ni les partisans ni les adversaires de ce genre de loi ne nieront que le sentiment d’appartenir à un autre sexe que le sien est un trouble de la personnalité. Si l’idéal posé est donc celui de la stabilité de la personnalité, on ne peut donner à un enfant de 12 ou 15 ans la responsabilité de décider que son sexe n’est pas son genre.

La transsexualité est une construction sociale. C’est parce qu’on a persuadé des individus faibles et influençables qu’ils pouvaient se choisir leur genre qu’ils en ont éprouvé le besoin. La théorie du genre répond à un problème qu’elle a généré elle-même par la même méthode que celle qui a consisté à le générer. Ne sachant pas quel cercle vicieux ils alimentent, les législateurs se croient obligés de hocher prudemment la tête face à une faction activiste qui les somme de céder à leurs théories hasardeuses. Le manque de culture scientifique expose les sociétés à ces réformes. Pour que pareille déviance législative ne se produise pas en France, ce n’est pas la théorie du genre qu’il faut combattre, mais l’inculture scientifique.

La fabrique de l’enfant transgenre

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Israël entre en situation pré-révolutionnaire

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Le Premier ministre isréaelien Benyamin Netanyahou et le ministre des Finances Bezalel Smotrich, Jérusalem, 23 février 2023 © Ronen Zvulun/AP/SIPA

À Jérusalem, l’exécutif et le législatif sont lancés sur une inquiétante trajectoire. La collision est à craindre.


Chaque jour, Israël se rapproche d’un point de rupture constitutionnel et donc d’une situation révolutionnaire. L’exécutif et la majorité législative sont en conflit ouvert et assumé avec la Cour constitutionnelle, et ce n’est qu’une question de jours ou de semaines avant que cette dernière n’intervienne en déclarant certaines lois inconstitutionnelles ou en déclarant le Premier ministre inapte à de remplir ses fonctions. Il est fort possible que, dans ce cas, l’exécutif rejette la décision de la Cour et que le parlement légifère pour la contourner. Il se produirait à ce moment un phénomène de « clash de légitimités », l’équivalent juridique d’une fusion du cœur d’une centrale nucléaire.

Une « réforme du pouvoir judiciaire » qui est une menace mortelle pour la démocratie

Théoriquement, il s’agirait en réalité d’un « clash de légalités ». Chaque pouvoir, le législatif et le judiciaire, est formellement dans son rôle. L’argument du couple législatif-exécutif est qu’ils sont issus du suffrage universel. Effectivement le gouvernement jouit d’une majorité (64 députés sur 120) parfaitement légale. La Cour, en revanche, avance que son rôle est justement de limiter l’étendue du suffrage universel au nom d’une vision de l’Homme et de la société (« les libertés ») dont elle est la garante. Pour les élus, l’argument est facile : intuitivement il semble évident que dans une démocratie, si on respecte les formes, la majorité l’emporte. Pour la plupart des citoyens des démocraties, c’est l’essence même de la « démocratie ». Il est plus difficile d’expliquer pourquoi la majorité ne peut pas tout faire et encore plus ardu de définir les limites exactes du pouvoir de la majorité. Surtout qu’en Israël (comme presque partout) les juges de la Cour constitutionnelle ne sont pas élus mais nommés.

Israël souffre donc du même mal que d’autres démocraties : le statut et la légitimité des juges. C’est un vrai problème qu’en France on connait sous le nom du « gouvernement des juges ». C’est un problème difficile, car la démocratie occidentale libérale s’est forgée en opposition à deux ennemis. Le premier, que nous connaissons tous, est le tyran, le roi qui transforme le pouvoir en bien détenu par une famille, le dictateur avec ou sans uniforme. Mais il y en a un autre, un peu plus discret mais très gênant : l’excès de démocratie, du peuple quand il est cruel, capricieux ou en colère, bref des passions tristes. C’est pour cette raison que certaines démocraties se sont dotées de deux chambres, pour ralentir le processus et surtout donner à certains une surreprésentation, dans l’espoir de calmer ces passions et permettre de faire baisser la température lors des conflits. Autrement dit, pour empêcher le « peuple » de se faire du mal. C’est aussi pour cette raison que la plupart des démocraties évitent autant que faire se peut le referendum.

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En Israël l’armature constitutionnelle composée des lois fondamentales et de la jurisprudence est fragile et incomplète, et les institutions reflètent de très près la pluralité des courants politiques qui animent la société. Rien n’a été prévu, à part la Cour constitutionnelle, pour empêcher l’emballement du système. C’est pour cette raison que la « réforme du pouvoir judiciaire » qui est en train d’être votée est mortelle pour la démocratie israélienne. Il ne s’agit pas d’améliorer le pouvoir judiciaire – qui en a grandement besoin – mais de le neutraliser avec la possibilité pour une majorité simple (61 sur 120, dont n’importe quel gouvernement bénéficie par définition), de s’assoir sur la décision de la Cour en revotant tout simplement la loi censurée sans l’amender ! Sans parler du fait que le Premier ministre, poursuivi devant un tribunal pour corruption, et qui s’est engagé à ne pas intervenir sur les dossiers susceptibles d’avoir un impact sur son procès, est à la manœuvre derrière cette soi-disant réforme. Un cas flagrant de conflit d’intérêts que la Cour constitutionnelle a laissé se développer ces dernières années, justement par peur d’engager un bras de fer avec les élus…

Triste scénario

Si Israël est dans la panade aujourd’hui, c’est essentiellement pour une raison simple : ce qui s’est passé ces dernières semaines a longtemps été considéré comme inimaginable. Tout comme personne n’a imaginé qu’un juif pouvait assassiner le Premier ministre, personne n’imaginait qu’un juif pouvait assassiner la démocratie israélienne. Fort heureusement, le pire des scénarios n’est pas encore advenu, et, contrairement à Yitzhak Rabin, une démocratie peut ressusciter. Ce que la majorité actuellement au pouvoir défait pourrait un jour, sous une autre majorité, être rétabli. Mais pour l’instant les nuages s’accumulent et l’horizon s’assombrit.

Le président israélien, qui n’est pas le chef de l’exécutif et dont le statut ressemble à celui de la IVe République, a proposé un schéma de sortie négociée de la crise. Pour l’instant, la majorité ne semble pas intéressée par une désescalade. Le processus législatif continue et le moment fatidique approche. Certains appellent à une démission collective de tous les députés de l’opposition, pour priver le parlement israélien de sa légitimité. La présidente de la Cour suprême (et constitutionnelle) a déjà annoncé qu’elle allait démissionner si la loi du contournement est adoptée. Des centaines de milliers de citoyens vont probablement faire grève et des fonctionnaires démissionner. La poudrière est chargée et attend l’étincelle, unique inconnue dans ce triste scenario.

Tout cela fait penser aux Etats-Unis et au compromis qui a permis son existence pendant les huit premières décennies de son histoire. La question de l’esclavage en Amérique du Nord, comme celle de la relation entre le caractère juif et démocratique de l’État d’Israël (et donc les questions : qu’est-ce que c’est que d’être Juif ? qui est Juif ? et qui le détermine ?) n’a pas été tranché au moment de l’Indépendance, car le compromis était impossible. Mais le problème n’a pas disparu. Il s’est même aggravé. Une crise a été évitée à plusieurs reprises (c’était le moment des grands ténors du sénat, Clay, Webster et Calhoun) jusqu’au moment où cela n’était plus possible. On connait la suite de l’histoire aux Etats-Unis.                                                                             

Palmade: vraies et fausses indignations médiatiques

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Pierre Palmade sur TF1, 2000 © T.F.1-SUREAU/SIPA

Notre chroniqueur, toujours bien informé, a eu connaissance de quelques coups de fil échangés ces derniers temps entre gens de médias, personnalités politiques nationales et internationales et justiciables en devenir. Quoique fort respectueux de la vie privée, il a décidé de nous en faire part, dans un souci d’objectivité — un concept fort malmené ces temps-ci, estime-t-il.


– Emmanuel ? Nous avons une chance du tonnerre de Brest ! Pierre Palmade… Tu vois ? Oui, je sais, c’est un has been de la scène, mais who cares… Il vient de se planter en voiture… méchamment : il a percuté une voiture qui venait tranquillement en face, une femme enceinte de sept mois a perdu son bébé, un gosse est salement esquinté, un type aussi durement touché… Attends, attends, c’est pas le plus beau : Palmade était plein de coke jusqu’au ras du pif… Et deux types qui étaient avec lui se sont carapatés…  Probablement un retour d’orgie… Oui, Palmade…

« Alors écoute : on va faire mousser ça. Les médias se déchaîneront. Tu parles, une personnalité du show-biz… Oui, du chemsex… Oui, comme Richard Descoings, que tu avais comme directeur à Sciences-Po… Même topo, tu vois… Je sniffe, tu sniffes, ils sniffent tous… Sauf que ce n’est pas lui qui est mort… Un barouf d’enfer !

« Mieux que la coupe du monde de foot, qui a fait digérer en douceur les augmentations de prix ! Plus personne ne parlera des retraites pendant quinze jours… Ni du renchérissement des denrées de base… Fini, les retraites ! On ne parlera même plus de la guerre en Ukraine… Oui, je sais, pour la guerre en Ukraine… Une chance, hein…

« Dans les médias, tout le monde est compétent, sur la coke. Ils s’étoufferont d’indignation. C’est qu’ils ont le nez propre, eux ! Blancs comme neige !

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« On fera un traitement en longueur… D’abord l’accident… Dans deux jours, il y aura des soupçons de pédo-pornographie… Puis la question de sa mise en examen… Mais non, on ne le mettra pas en détention, ça étoufferait les commentaires… Chez lui, voilà ! Indignation générale ! Les deux lascars, bien sûr, on les récupèrera, mais pas tout de suite. Rebondissements tous les jours ! Le Café du Commerce ne s’en remettra pas ! Yes, bordé de nouilles, mister President !

Société du spectacle

– Volodymyr ? Heu… voilà : c’est con pour toi, mais l’Ukraine passera pour quelques jours au second plan, dans les actualités françaises. Et non, on ne parlera même pas de la grand-croix de la Légion d’Honneur que t’a remise Emmanuel hier. Mais un comédien connu vient de se planter en voiture… Camé jusqu’aux yeux… De gros dégâts, et camé jusqu’aux yeux… Alors tu comprends, l’Ukraine, la Russie, la troisième guerre mondiale, c’est de la petite bière à côté ! Désolé, vous mourrez tout seuls dans votre coin pendant quelques jours… Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que la société du spectacle… Mais aie confiance, ça reviendra — à moins qu’un autre incident hexagonal vous fasse à nouveau passer à la trappe. Une enseignante tuée en classe, par exemple…

– Pierre ? Tu peux tenir ton portable ? Écoute bien, mon gros : on a un coup de cul fabuleux… Une prof vient de se faire planter par un élève dans un lycée privé de Saint-Jean-de-Luz… Oui, très morte ! Listen to me : les médias ne vont plus parler que de ça ! Minute de silence dans les classes — et tant pis si les deux-tiers des élèves sont en vacances… Pap Ndiaye est monté au créneau… Tous des larmes dans la voix… Ils vont nous fiche la paix pour un bout de temps. Palmade, oublié — en vingt-quatre heures ! Un clou chasse l’autre. Allez, n’y pense plus.

Parité, le sac de nœuds suédois

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La princesse Victoria de Suède remet les « Junior Water Prize » à deux étudiantes brésiliennes, Stockholm, 30 août 2022 © Michael Campanella/GETTY IMAGES EUROPE/Getty images via AFP

« L’exemple » suédois en matière d’égalité de genre se fissure. À force de contraindre les universités à la parité en dépit du mérite, les étudiants recalés poursuivent l’État en justice, et dans le monde du travail, certains secteurs voient une surreprésentation d’un des deux sexes. C’est le « paradoxe scandinave ».


La Suède est l’un des pays les plus progressistes et volontaristes au monde en matière de promotion de l’égalité de genre. C’est à ce titre un laboratoire intéressant en matière d’innovation sociale. Cette social-démocratie moderne est ainsi souvent érigée en exemple, au même titre que ses voisins scandinaves. Toutefois, ce modèle de vertu semble s’étioler, à mesure que son idéal multiculturaliste se fissure, que l’insécurité instille le social et que les identités culturelles traditionnelles rejaillissent avec fracas.

Discriminer pour lutter contre les discriminations

La Suède est un pays paradoxal du point de vue des luttes pour l’égalité de genre. Toute discrimination fondée sur ce critère y est – et c’est heureux – juridiquement proscrite dans l’univers professionnel depuis les années 1980. En 2009, cette condamnation s’est muée en contrainte pesant sur les employeurs, les enjoignant à promouvoir activement l’égalité entre les hommes et les femmes. Ainsi est-on passé d’une raisonnable mesure de protection technique à une exigence vis-à-vis des orientations « morales » des individus. Par ailleurs, si la pratique stricte des quotas est interdite dans ce pays, il existe une tolérance, voire une incitation, à exercer des « préférences » pour un sexe entre deux individus qui présenteraient des qualifications et des qualités comparables.

On ne manipule jamais impunément le réel

La Suède constitue, avec les États-Unis, une référence politique en matière de traitement des discriminations. Dans l’un et l’autre pays, on a oublié que ce qui importait, c’était avant tout l’égalité des chances, pour se perdre dans les méandres de l’obsession jamais assouvie d’une égalité des répartitions statistiques. Cette obsession se traduit par une réduction outrancière de la complexité des phénomènes à l’œuvre. Elle relève d’un postulat mal établi en vertu duquel toute asymétrie perceptible entre des communautés d’individus serait la marque d’un processus discriminatoire. Plus précisément, cette position dogmatique prônée par le progressisme de notre époque prétend que les différences constatées entre les individus émanent essentiellement de défauts du social, déniant largement la naturalité des phénomènes observés. Ce que cette thèse a de commode, c’est que le social est un objet du champ politique, et que ce dernier est parfaitement manipulable dans une telle perspective constructiviste.

La création de victimes « positives »

La France n’est pas en reste en la matière. Le 6 juin 2000, lorsqu’elle promulgue la « loi tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives », elle procède par la coercition en imposant une égalité obligatoire des candidatures pour les scrutins de liste et même une alternance des candidats de chaque sexe sur les listes. Il ne s’agit plus d’offrir à tous les mêmes chances de pouvoir s’investir dans les affaires politiques, mais de contraindre les faits de manière à produire un parfait équilibre statistique entre les individus selon leur sexe, au mépris des processus sociaux complexes de nominations, d’alliances et de concessions politiques tactiques qui se produisent par essence. Dans les pays anglo-saxons, on complexifie même ces partitions imposées en y ajoutant des critères fondés sur la race ou sur l’orientation sexuelle. La question des implications néfastes de tels mécanismes de discrimination forcée y est généralement évincée du débat. Pourtant, elle importe.

En Suède les universités peuvent pratiquer une forme de discrimination dite « positive » depuis 2003, de manière à diversifier des cursus majoritairement féminins ou masculins ; les hommes et les femmes bénéficient ou pâtissent de ces dispositifs selon leur orientation scolaire. Ainsi les étudiants hommes ont-ils pu se voir octroyer préférentiellement des places au sein de filières majoritairement féminines comme la psychologie ou la médecine. Les femmes représentent par ailleurs 60 % de la population étudiante globale de ce pays, surreprésentation que l’on voit se confirmer dans la plupart des pays occidentaux, les jeunes femmes montrant en moyenne plus d’aptitudes scolaires que leurs camarades masculins.

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Dans certaines filières, il est attesté que plus de 90 % des refus d’admissions induits par des considérations d’équilibre de genre ont pu affecter des étudiantes méritantes autour des années 2010. C’est ce qui a par exemple mené 31 étudiantes en psychologie de l’université de Lund à poursuivre leur établissement en justice pour traitement inéquitable en 2008. Quelques années plus tard, 44 femmes ont reçu plusieurs milliers d’euros de dédommagement financier pour avoir été discriminées au profit d’hommes à l’Université suédoise des sciences agricoles, encore une fois du fait même des mécanismes de préférence de genre en place. Ces injustices ont conduit l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur du pays, Tobias Krantz, à affirmer en 2015 : « le système éducatif doit ouvrir des portes, pas en claquer à la figure de jeunes femmes motivées », battant en brèche les politiques iniques menées jusqu’alors et invitant le pays à revoir ses mécanismes discriminatoires.

Il ne saurait y avoir de discrimination, ni « positive » ni « heureuse », ces locutions relèvent de l’oxymore. L’exemple suédois l’atteste et il n’est pas isolé.

Le « paradoxe scandinave » ou le retour en force du réel

On peut par ailleurs s’interroger sur le fait que dans certains des pays les plus progressistes du monde, on relève des disparités professionnelles ailleurs inconnues : en Norvège, les femmes occupaient en 2010 près de 90 % des postes d’infirmiers, alors que les ingénieurs étaient des hommes dans les mêmes proportions. Selon le « Global Gender Gap Report », publié en 2020 par le Forum économique mondial, les déséquilibres au sein de ces filières sont au moins deux fois plus importants que dans certains pays pourtant réputés moins « volontaristes », comme l’Inde ou l’Indonésie. C’est ce que l’on nomme le « paradoxe scandinave » : plus on biaise les phénomènes sociaux pour gommer artificiellement les différences de genre, plus certaines d’entre elles se trouvent exacerbées. Plusieurs décennies de travaux en sciences politiques, en anthropologie et en sociologie l’ont bien montré : on ne manipule jamais impunément le réel.

Sami Biasoni est docteur en philosophie de l’École normale supérieure, professeur chargé de cours à l’Essec. Dernier ouvrage paru : Malaise dans la langue française (dir.), 2002. À paraître en 2023 : Le statistiquement correct (Le Cerf).

« Homicide routier »: pourquoi les Français se vantent-ils toujours de ne pas respecter la loi?

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© ALLILI MOURAD / SIPA

Après l’accident de la route provoqué par Pierre Palmade, le ministre de l’Intérieur a proposé la création d’un délit d’«homicide routier» pour les accidents dus à la drogue ou à l’alcool. Notre chroniqueur a un regret: en France, les lois ne sont que des annonces politiques faites au pays…


On ne comprendra jamais rien à notre pays si on n’analyse pas son rapport complexe avec la loi et la manière dont les pouvoirs instrumentalisent cette dernière soit en l’annonçant soit en la faisant voter mais rien de plus. 

Comment, en effet, ne pas être saisi d’étonnement face à la rareté des lois véritablement nécessaires, celles qui effectivement, à partir d’erreurs constatées ou d’imperfections relevées, se doivent d’être mises ou remises sur le chantier parce qu’elles vont rendre la réalité moins insupportable ?

Prenons par exemple la proposition du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin de favoriser la création d’un « homicide routier » qui ne se rapporterait qu’aux homicides commis par des conducteurs sous l’empire de l’alcool et/ou de la drogue. Ce serait une excellente initiative parce qu’elle donnerait à ce double fléau sa gravité pénale spécifique sans seulement le constituer comme circonstances aggravantes des délits de blessures et d’homicide involontaires.

Os à ronger

Face à si peu de lois indispensables, combien de textes votés pour faire illusion, pour donner l’impression d’une action, en jetant à la communauté nationale, tels des os à ronger, de prétendues avancées législatives qui représentent trop souvent une fuite en avant ! Ce processus est délétère qui, confrontant le pouvoir à une réalité qu’il ne parvient pas à maîtriser par un exercice efficace de son autorité, le conduit à proposer notamment des augmentations de sanctions alors que celles en cours ne sont jamais appliquées dans leur sévérité maximale !

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Le plus préoccupant est qu’à force, l’esprit public est devenu totalement désabusé, accueillant les lois à tonalité régalienne avec un amer scepticisme, conscient qu’il y a loin de la promulgation à l’effectivité, loin de l’arsenal législatif mis à disposition avec sa concrétisation rapide et opératoire.

L’État de droit s’est paré de tant de sophistication qu’on dirait presque que sa visée, à cause d’un formalisme présenté comme une garantie alors qu’il est une entrave, est de décourager les possibles efforts d’une démocratie qui serait décidée à se défendre et à vaincre, dans le dérisoire comme dans le grave, tout ce qui la menace.

Vice national fondamental

À relier tous les débats relatifs à une France qu’il conviendrait de remettre debout dans la multitude des domaines où elle est défaillante, non seulement la globalisation des réformes imposerait un travail de Titan que nos échéances politiques trop courtes ne permettraient pas mais surtout serait mis en évidence le vice national fondamental : on édicte, on se rassure, on jette dans le panier républicain mais on ne se soucie pas d’inscrire dans le réel, on n’applique pas avec constance, on se donne bonne conscience. De sorte qu’il n’est pas un projet de loi ou une proposition qui ne soient frappés de suspicion parce que le citoyen n’est plus dupe : on lui vend du vent.

Pour prendre un exemple touchant la quotidienneté de tous, le nombre de suspensions du permis de conduire notifiées avec infiniment de retard et suivies par des conduites transgressives faisant fi de ce qui aurait dû les empêcher…

Je ne peux que renvoyer à mon billet du 15 février qui se rapportant au judiciaire et au pénitentiaire, est pratiquement à généraliser. On voit pourquoi les lois sont comme des annonces faites à la France. Un calcul politique, ou un simulacre, ou une bonne foi accablée par l’inertie de ce qui suivra, ou l’enlisement dans les maquis bureaucratiques, ou une malignité destinée à gagner du temps jusqu’à la prochaine élection. Faut-il alors vraiment s’étonner de la masse des hors-la-loi ou de ceux qui la connaissent mais se flattent de ne pas la respecter ?

Victimes du réel, les militants «trans» rétifs à tout compromis

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À gauche, Dora Moutot, à droite, Marie Cau. D.R.

Mousse et Stop Homophobie, le ch’ti maire Marie Cau et le journaliste Hanneli Escurier portent plainte contre Dora Moutot. Son crime ? Avoir affirmé que Marie Cau est un homme trans. La stratégie judiciaire des plaignants ? L’autocensure de tous ceux qui pensent comme elle.


Il ne fait pas bon défendre le réel face aux idéologies délirantes qui font croire à des personnes en souffrance que celui-ci peut être aboli parce qu’elles s’en estiment victimes.

C’est ainsi que certaines associations trans ont décidé que toute personne rappelant des faits biologiques établis était un fasciste en puissance et un propagateur de haine. Lequel mériterait d’être censuré, insulté, attaqué, traîné devant les tribunaux, voire agressé. Dora Moutot en est aujourd’hui une des victimes expiatoires. Mais avant elle, l’écrivain J.K. Rowling, auteur de Harry Potter, ou Caroline Eliatcheff et Céline Masson, deux psychologues dirigeant une association formée de médecins et de spécialistes de l’enfance, en ont fait les frais.

«Contagion sociale»: des lanceurs d’alerte harcelés

J.K. Rowling, pour s’être insurgée face à l’appellation « personne ayant ses règles » et avoir ironisé en écrivant dans un tweet « Je suis sûre qu’on avait un mot pour désigner ces personnes avant (…) Fammes, Fommes, Fimmes ? », a été et est toujours victime d’une campagne violente. Elle est accusée d’être transphobe, alors qu’elle a juste réagi face à l’invisibilisation des femmes que promeuvent les revendications trans. Aujourd’hui encore, elle est victime du harcèlement de nombre de militants trans.

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Caroline Eliatcheff et Céline Masson ont subi le même sort. Les deux spécialistes de l’enfance n’ont pourtant que rappelé des faits scientifiques : on ne peut pas changer de sexe, on peut juste en prendre l’apparence. D’où le fait que le « changement de sexe » oblige toute personne à prendre toute sa vie des hormones, des inhibiteurs, à subir des opérations… Bref à faire de son existence un combat contre ce qu’elle est génétiquement et qui ne peut être modifié. Pour avoir alerté sur les risques médicaux et psychologiques de l’idéologie qui vise à soumettre des enfants, dont le discernement n’est pas établi, à ce type de traitement lourd et aux effets secondaires non négligeables, elles sont vilipendées. Pourtant, ce qu’elles pointent a fait l’objet d’études qui montrent que derrière l’épidémie de demandes de changement de sexe il y a souvent : soit une forme de contagion sociale dans les demandes, soit le fait qu’un nombre important de mineurs demandeurs souffrent de pathologies mentales (autisme, notamment) ou bien que ceux-ci peuvent voir le changement de sexe comme une façon de ne pas assumer leur homosexualité.

Marie Cau, un maire pas comme les autres

Aujourd’hui c’est Dora Moutot qui se trouve dans la ligne de mire des associations trans. Lesquelles ont déposé plainte avec constitution de partie civile pour « injures publiques envers une personne à raison de son identité de genre » et « provocation publique à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe ». La faute de Dora Moutot ? Avoir dit notamment dans l’émission « Quelle époque », diffusée sur France 2 le 15 octobre 2022, que Marie Cau, la maire de Tilloy-Lez-Marchiennes (59) était, selon elle, un homme. Ce qui d’un point de vue biologique est exact. Elle évoque également le fait que des hommes se déclarent femmes trans pour pouvoir être enfermés dans des prisons pour femmes, où certains ont violé leurs co-détenues. Là encore, les faits lui donnent raison. Enfin il n’y a pas que Dora Moutot pour penser que dire d’une personne à pénis qu’elle est une femme est un propos délirant. La plupart des gens le pensent également. Déjà, rien qu’en écrivant « personne à pénis » dans le but de qualifier une femme trans, juste pour donner des gages au politiquement correct, on peut ressentir un fort sentiment d’absurdité.

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Pour les militants trans ultra-agressifs, penser que le fait d’être une femme ou un homme n’est pas un ressenti mais une réalité biologique et génétique, est déjà considéré comme une violence. Eux estiment que le genre n’a rien à voir avec le sexe et qu’être femme ou homme relève de l’exercice de leur liberté individuelle. Toute personne qui rappelle que nous sommes des êtres limités et que nous ne pouvons pas décider de tout ce que nous sommes, sont qualifiés de fascistes ou de « transphobes ». Un qualificatif qui permet de justifier les violences réelles commises par certaines associations trans : perturbations de conférences, agression des intervenants, censure de la parole. Les comportements fascisants sont ainsi plus le fait de trans radicalisés que de ceux qui interrogent cette nouvelle mode du changement de sexe et de l’autodéfinition.

Une subtile stratégie médiatico-judiciaire

La plainte contre Dora Moutot est assez ridicule. D’ailleurs, pour obliger la justice à traiter cette énième affaire de susceptibilité mal placée, les plaignants, Marie Cau, le journaliste Hanneli Escurier, les associations LGBT+ Mousse et Stop homophobie, ont choisi de se constituer partie civile afin d’obliger le tribunal à instruire leur plainte. Cette stratégie est habituelle dans le cadre du jihad judiciaire que mènent les islamistes par exemple. L’idée est de faire en sorte que le procès soit un passage obligé pour alimenter la pensée que la plainte est légitime. Cela permet de mettre en doute l’intégrité de la personne ciblée et d’attaquer sa réputation. On exploite donc médiatiquement le dépôt de plainte. Le procès ayant lieu des années après, les dividendes médiatiques, eux, ont été tirés par les plaignants, alors que la perte éventuelle de leur recours arrive hors actualité. L’autre point est de cibler une personne seule et de la déstabiliser financièrement et moralement alors que l’on se constitue en collectif et que l’on utilise des ressources qui ne sont pas les siennes. Un procès est couteux et la justice condamne rarement aux dépens. Cela peut inciter les personnes visées à s’autocensurer.

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Il n’en reste pas moins que si les réalités biologiques, génétiques, physiques sont transformées en pur ressenti par certains militants fanatisés et que la justice leur donne raison, nous préparons des générations d’individus perdus qui croiront que tout leur est possible et ne feront qu’accumuler les situations d’échecs. Le problème est qu’à ce petit jeu, il n’est pas sûr que les personnes trans y gagnent quelque chose. Mieux vaudrait accepter l’identité trans tel quel, que vouloir être une femme avec un pénis ou un homme enceint et hurler à la persécution parce qu’en dehors de trois arrondissements dans Paris, cela ne convainc personne. Les femmes comme Dora Moutot, J.K. Rowling, Caroline Eliatcheff ou Céline Masson ne nourrissent aucune haine ni rejet des trans. Elles interpellent sur une idéologie violente émanant d’associations radicalisées qui demandent à la société de reconnaitre leur refus de toute référence au réel comme le marqueur de leur progressisme et de supériorité morale. Que des enfants en soient des victimes bien réelles, que les scandales se multiplient comme autour de la clinique Tavistock en Angleterre, que des États comme la Suède et la Grande-Bretagne, naguère en pointe sur ces questions, reculent fortement, qu’il existe des associations de détransitionneurs… Tout cela est nié et passé sous silence par ces associations trans radicalisées qui, pourtant, utilisent bien plus l’arme de la violence, de la haine et de la censure que leurs contradicteurs. Elles ont pourtant l’oreille des pouvoirs publics. La dissolution du conseil scientifique de la Dilcrah pour cause de tension autour de la transidentité a ainsi montré qu’entre des professionnels de l’enfance, des médecins, des psychiatres, des chercheurs et des associations trans en roue libre, un organe interministériel avait choisi d’écouter les militants et de censurer les savants.

La fabrique de l’enfant transgenre

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La police des cerveaux et des ânes

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Un ouvrier de la Ville de Paris nettoie la statue de Jean-Baptiste Colbert, Paris, 23/06/2020 © Thibault Camus

Woke around the cloud


En mars 1953, Jean Kanapa, agrégé de philosophie, pleurait Staline : « Il était notre guide, à nous intellectuels socialistes… Le plus grand des humanistes de tous les temps ». 70 ans plus tard, la doctrine Jdanov reste sur la Brecht : « La valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique » (Le Monde du 27 janvier). Dans l’effroi et la farine, les sycophantes, sensitivity readers, autodafés clochettes, fanatiques de la tolérance, écrasent les armées blanches, pourchassent les atamans, les réactionnaires, tous suffocants et blêmes. « Pour moi, j’ai un respect infini pour les choses consacrées par les anciennes approbations » (Madame de Sévigné).

La paideia est en perdition. Défaite des humanités, défonce et illustrations de la langue française, contrôle des esprits : même combat ! Coupée de la culture générale, analphabétisée par le digital, l’École des fans et deux générations de pédagos cacographes, la jeunesse est désemparée. Les Lumières pour tous ? L’affaire caillasse ! La revanche des Misérables ? Javert, tarba ! Sandrine Rousseau de Guzman, obsédée par la chasse à l’homme et l’avis des femmes illustres, ignore le sens du verbe haranguer. « Le monde d’après » nous pend au nez, haut et court : l’OPA de la crétinerie woke sur ChatGPT. La flemme et le pantin…

Capitaine Flam et la jeune garde pourchassent les déviants

Rome punissait de damnatio memoriæ (damnation de la mémoire), abolitio nominis (suppression du nom), les crimes contre l’État. Les nazis et les staliniens, ingénieurs des âmes, liquidaient l’art dégénéré, les œuvres décadentes, bourgeoises, impérialistes. La Révolution culturelle chinoise traquait les quatre vieilleries : vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Pour éradiquer le jansénisme « jusqu’au vif fond des fondations », Louis XIV fit détruire l’abbatiale de Port-Royal à la poudre. Avec la culture de l’annulation, les « espaces sûrs » interdits aux hommes et ou aux blancs, la ségrégation, Partie de chasse : le retour !

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Les films de Disney, les romans de Roald Dahl, la culture occidentale sont re-calibrés ad usum Delphini, retouchées comme les photos officielles des dignitaires soviétiques, au fil des purges. La génération Z exige des aveux. Les nettoyeurs de tranchées socio-culturelles déboulonnent les statues, le latin, la grammaire, réécrivent le passé selon leur idée de la vertu. À l’index, au feu, les livres pernicieux ! Les mal pensants, apostats, relaps sont lynchés sur les réseaux sociaux, contre le mur des cons.fédérés, en attendant les camps de déconstruction, ré-éducation et autres conciles cadavériques. Fahrenheit 2023 …

La nostalgie est suspecte. Les inquisiteurs traquent l’inconscient. L’affaire Tintin est connue. Il plaide non coupable : une autre époque, scout toujours, un look androgyne, Too big to fall (comme Picasso le phallo). Martine et Caroline, trop BCBG, Natacha hôtesse de l’air, trop blonde, La Gloire de mon père, patriarcal, Les Trois mousquetaires, masculiniste, Astérix et Obélix, gaulois. Ils font des barbecues de sangliers, invisibilisent Bonemine, se moquent des Goths, des Corses et des Numides. 

Séparer dans l’héritage culturel occidental, à l’aune du politiquement correct, le bon grain de l’ivraie, est grotesque et tragique. Les lecteurs du Great Gatsby sont mis en garde contre les « suicides, violences conjugales, violences graphiques ». Bon courage avec la mythologie grecque, Shakespeare et Racine ! Bientôt à l’index : Aristophane et Juvénal (homophobes, xénophobes, misogynes), Homère (Ulysse est un pervers narcissique), Racine (cruel et sadique), Molière et Lully (blessant pour le grand Mamamouchi), le duc de Saint-Simon (réac), Voltaire (esclavagiste), Hemingway, Faulkner, Pound (virilistes), Aragon (stalinien), Joyce (pervers polymorphe, obsédé textuel) … 

Le Domino noir ou La Dame blanche ? À la Sorbonne, le CRAN et l’UNEF font annuler les Suppliantes d’Eschyle parce que les Danaïdes portent des masques cuivrés. Décrochons Delacroix, coupable de male gaze, appropriation culturelle, orientalisme. Les scènes des massacres de Scio offensent les Turcs, La mort de Sardanapale insulte les Iraniens. Balance ton Porgy and Bess. Seule une poétesse noire peut traduire Amanda Gorman. Un antisémite pour Céline, un homosexuel pour Proust, un non-voyant pour Borges, un Normand pour Flaubert… et pour Alexandre Dumas ? Un métis, parbleu ! Poètes et traducteurs, vos papiers ! À quand l’interdiction pour clichés folklo-culturalistes, des comédies hollywoodiennes dans lesquelles le native French – affublé d’un béret et d’un litre de rouge – est joué par un yankee bredouillant trois grivoiseries ? Décomposition de la tragédie et tragédie de la décomposition.

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Souffrants d’aménorrhée, accablées par la charge mentale, Lady Macbeth, Milady de Winter et Cruella De Vil sont des héroïnes inspirantes qui combattent le patriarcat. La Carmen Kill Bill du Teatro Maggio poignarde Don José au quatrième acte. Justice ! A la fin du roman, Emma Bovary.ra bien qui rira la dernière, est sauvée. Joséphine, ange gardien a monté un PGE, Charles a retrouvé une dose de Pfizer. Léon et Rodolphe, toxiques, sont renvoyés en Correctionnelle. Mademoiselle de Chartres, Louise de Rénal, Blanche-Henriette de Mortsauf, Yvonne de Galais, Pauline de Théus, balancez vos porcs, tenez bon… Christiane, Annie, Fantômette et Mulan, arrivent à la rescousse ! Skip et Persiste anti-redéposition lavent moins mâle, préservent les couleurs et l’éclat des crises de nerf, frivolités, bredouillages, caracoles, Mahabharatin. Guignol, guignol, guignol !

Les pauvres ont des problèmes, les wokeurs ont des principes

L’abêtissement général accouchera de la tyrannie. Le wokisme n’est pas une praxis mais le dernier métro des illusions perdues, un opium néo-évangéliste, une verroterie politique décorative -semblable aux petites figurines de cristal vendues en duty free-, une franchise permettant d’écouler au Bon Marché des bons sentiments, dans les eaux glacées du calcul hédoniste, des sacs en croco, crèmes amincissantes, SUV E-tech-full hybride. Lavaratori, lavaratori della massa…

Le sectarisme / C’est la misère. Assoiffés de reconnaissance et de pouvoir les déboulonneurs décoloniaux, diversocrates, Racetignac, rappeurs de rien, ébreneuses, Phèdre en carton-pâte (fille de Minus et de pas s’y fier), vielleurs aveugles, rallument la guerre civile. La Gauche est dans la sauce. Il est plus compliqué de se confronter au réel, ici-bas, que de faire tourner le monde sur son pouce dans un entre soi arrogant et sectaire en multipliant les promesses de Limbes. 

Censurer, caviarder, prostituer les mots, troquer la Culture contre du ‘multi’ imaginaire, éradiquer l’argutezza, le passé, les Lumières, réduire l’émancipation à des schibboleths de pacotille, c’est déserter et trahir. « À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » (Orwell). Devine qui ne vient plus débattre, ni dîner… 

Marie de Gournay, Alexandre Dumas, Simone Weil, Sydney Poitier, Katherine Hepburn, Gaston Monnerville, Colette, Barak Obama, revenez ! Ils sont devenus fous !