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Roald Dahl, nouvelle victime de la pudibonderie woke

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Dans les livres de l’auteur britannique, des références au poids, à la santé mentale, au sexe ou à la race ont été modifiées par des sensitivity readers [1]. Le texte original et les mots de l’auteur feraient mieux d’être « préservés » plutôt que « retouchés », s’est indigné hier un porte-parole du Premier ministre britannique Rishi Sunak. « Lors de nouveaux tirages de livres écrits il y a des années, il n’est pas inhabituel de passer en revue le langage utilisé », se justifie de son côté la Roald Dahl Story Company, qui a travaillé avec Inclusive Minds, un collectif militant. Comme par hasard, ce « passage en revue » a été lancé juste avant le rachat par Netflix du catalogue de l’auteur pour enfants.


Et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord…  Non, pas d’accord ! crieront les amoureux de la littérature, attachés à conserver les œuvres telles qu’elles ont été pensées, écrites et créées.

Exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste

Une fois de plus, le révisionnisme et le wokistement correct ont frappé. La victime est l’archétype du pire ennemi de l’idéologie woke, un vieux mâle blanc : le génial écrivain britannique Roald Dahl, décédé il y a plus de trente ans. Faut-il avoir peur des histoires de Roald Dahl – qui certes, n’était pas un ange – ou de ceux qui entendent réécrire son œuvre ?

La broyeuse de la cancel culture tourne à plein régime

Pour complaire à un antiracisme dogmatique, Les 10 petits nègres d’Agatha Christie ont déjà été rebaptisés Ils étaient 10. Au cinéma, Autant en emporte le vent a été retiré de la plateforme de streaming HBO Max, et de l’affiche du Grand Rex à Paris ! Certains classiques de Walt Disney, des Aristochats à Peter Pan en passant par La Belle et le Clochard, sont désormais précédés d’un avertissement. Des séquences potentiellement «racistes» ou «sexistes» se seraient nichées dans ces films. Ils ne sont certes pas encore complètement interdits aux enfants, mais le consentement des parents est souhaité. Accusé de véhiculer la culture du viol, le baiser du prince à Blanche Neige est évidemment très problématique. Quant aux sept nains, ils pourraient se voir remplacés par sept créatures magiques (!) lors d’un prochain film, pour éviter tout procès en nanophobie. Toutes ces œuvres ont été passées à la moulinette de la cancel culture. Elle broie tout ce qui peut heurter la sensibilité des minorités sexuelles et raciales. 

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À ce train-là, toute notre littérature pourrait bien y passer. Le principe de base du wokisme est que la langue du passé ne peut être que sexiste, raciste et LGBTQI+phobe, étant donné qu’elle est issue d’une société occidentale structurellement construite par et pour les affreux mâles blancs de plus de 50 ans. Il faut donc la changer impérativement afin que de neutre et universelle, elle devienne militante – au service de la Diversité avec un grand D.

Littérature ou leçon de morale ?

Aujourd’hui, c’est donc au tour des œuvres de Roald Dahl d’être jugées devant le tribunal des minorités offensées. Le journal britannique Daily Telegraph vient de révéler que certains passages relatifs au poids, à la santé mentale, au sexe et à la race ont été supprimés ou modifiés dans les nouvelles éditions de Matilda, de Charlie et la chocolaterie et d’autres livres de Dahl. Ainsi, exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste. Dès que les descriptions flirtent avec la misogynie, place à une nécessaire contextualisation. Dans Sacrées sorcières on devrait désormais trouver une explication de texte moralisatrice au fait que les sorcières soient chauves sous leur perruque : « Il existe plusieurs raisons pour lesquelles les femmes pourraient porter des perruques, et il n’y a rien de mal à cela. » 

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Pour accomplir ce révisionnisme pudibond, l’éditeur a collaboré avec Inclusive Minds, une association de personnes dites « passionnées par l’inclusion » dont la mission principale est de mettre en relation les éditeurs avec des ambassadeurs de la diversité. Sur son site, l’effrayant organisme affirme de ne pas vouloir vraiment réécrire les livres du passé, mais admet qu’il milite pour inclure plus d’authenticité et d’expériences inclusives dans les livres pour les enfants. 

Une attaque sérieuse

Reste qu’en gommant les caractères physiques de certains personnages de Roald Dahl, le style de l’auteur est attaqué, mais également sa puissance narrative et l’effet procuré sur l’imaginaire des lecteurs, petits ou grands. L’exagération fait partie des procédés stylistiques permettant à nos esprits de quitter le monde réel, pour basculer dans le monde imaginaire. Et c’est en grossissant les traits de caractère ou les traits physiques avec des adjectifs hyperboliques que les enfants parviennent à bien imaginer leurs personnages préférés.

Nos obscurantistes woke, qu’on peut sans vergogne qualifier de précieux ridicules, souhaitent en réalité des histoires neutres et sans complexité, avec des personnages désincarnés. Demain, ces derniers seront sans émotions ! Le wokisme s’attaque prioritairement à la littérature, car, en dépeignant la laideur du monde, sa violence ou le Mal qui s’y loge, elle nous raconte l’histoire et l’âme humaine… et heurte sa vision moralisatrice. 

Doit-on craindre, qu’au nom de la lutte contre la grossophobie, les géants et les ogres qui peuplent Jacques et le haricot magique ou Gargantua de notre Rabelais national, soient eux aussi appelés à disparaitre demain ? Qu’au nom de l’antispécisme, les fables de La Fontaine soient interdites ? « Un peu de bêtise en saupoudrage, c’est le piment de l’homme » dit Mr. Wonka dans Charlie et le grand ascenseur de verre. La scandaleuse décision des éditions Penguin et de la Roald Dahl Story Company de caviarder l’auteur culte est vraiment trop salée.


[1] Lecteurs en “sensibilité” ndlr.

La guerre en Ukraine et la gestation pour autrui d’un «peuple européen»

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La guerre en Ukraine se présente de plus en plus comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne. Explications.


Née comme un marché garanti par une instance juridique supranationale, l’Union Européenne aurait construit une « démocratie libérale » qui, pour reprendre la formule de Hayek, est d’abord « une protection constitutionnelle du capitalisme ». Le baume du doux commerce, censé apporter la paix, est administré au besoin par la force, pour ceux qui en douteraient.

Le populisme, voilà l’ennemi!

Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait parfaitement résumé l’axiome principal du projet européen en déclarant qu’il ne pouvait « y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est que l’Europe a été originairement conçue comme un double monde [1] devant être mis à l’abri de la volonté des peuples et des aléas du politique. C’est pourquoi, en toute logique, en 2005, les votations populaires défavorables au traité établissant une constitution pour l’Europe furent tenues pour nulles et non avenues. On les appela manifestations de populisme, mot-valise qui regroupe désormais l’ensemble des valeurs anti-européennes telles que les définissent par défaut les juristes depuis des décennies. Si « l’Europe, c’est la paix », comme on ne cesse de nous le répéter, alors, toujours plus d’Europe, c’est toujours plus de paix. Rien ne doit donc venir en troubler le cours, et surtout pas des sursauts hostiles de souverainisme.

Le lapsus de Madame Baerbock

Or, comment une telle construction politique peut-elle aujourd’hui redoubler de bellicisme, au point, pour ses dirigeants et ceux des Etats membres, de passer à l’unisson d’un discours de soutien à l’Ukraine à celui d’une quasi-déclaration de guerre à la Russie sur le registre civilisationnel ? Fin janvier, la ministre verte des Affaires étrangères de l’Allemagne, Annalena Baerbock, ne s’est pas embarrassée des précautions de langage pourtant bien faibles de Madame von der Leyen pour définir l’orientation européenne : « nous menons une guerre contre la Russie et non les uns contre les autres ». Quelques jours plus tard, M. Macron assurait M. Zelensky de « sa détermination à accompagner l’Ukraine vers la victoire »… Comment interpréter le fait que l’Union Européenne, si attachée à la paix, ait ainsi renoué avec une conception du politique défini par le couple ami/ennemi, selon les catégories du juriste nazi Carl Schmitt ?

Motivations cachées

On peut évidemment l’expliquer par l’alignement servile sur les exigences otaniennes et américaines dans un conflit qui apparaît de plus en plus comme opposant, depuis le début, les États-Unis à la Russie. Mais il est légitime de s’interroger sur des motivations qui iraient au-delà des exigences du protectorat américain et qui relèveraient d’ambitions proprement européennes. Ne serait-ce pas là l’occasion pour l’Union Européenne de surmonter la crise qui la mine depuis 2008 et de renforcer des liens qui se distendent de plus en plus entre les pays du nord de l’Europe et ceux du sud, entre ceux de l’ouest et ceux de l’est ? Comment ? En fédérant – du moins l’espère-t-on -, au prix d’une russophobie délirante et d’un discours de guerre doublé de livraisons massives d’armement, les opinions publiques des États membres ; en construisant par le haut une opinion publique européenne à part entière qui serait le prélude à l’éclosion de ce peuple européen faisant défaut à l’Union Européenne, seul gage de sa survie comme entité politique.

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Drôle d’aubaine

La guerre en Ukraine se présente alors, de ce point de vue, comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne, et non pas seulement parce qu’elle permet de distraire les opinions publiques des problèmes sociaux et économiques qui gangrènent les États membres. Elle apparaît aussi comme une ruse de l’histoire dont on ne serait pas dupe et dont on pourrait utilement tirer parti. Voilà qui peut expliquer l’engouement démesuré des dirigeants européens à vouloir que cette guerre aille à son terme, malgré les mises en garde de plus en plus nombreuses des spécialistes de l’art militaire. Mais n’est-elle pas une guerre juste, en défense de « nos valeurs », comme n’a de cesse de le marteler la propagande médiatique ? Voilà pour le volet moral. Qu’elle serve par ailleurs, croit-on, nos intérêts, est un heureux effet de la providence. Voilà pour le volet machiavélique. Car elle pourra sûrement, indépendamment même de son issue, être une ressource afin de forger une véritable patrie européenne, un authentique peuple européen… S’engager dans cette guerre relèverait ainsi, pour l’Europe, de ce que les anciens Grecs nommaient le Kairos (faire le bon acte au bon moment). Cette guerre arriverait à point nommé. C’est que « toute politique se réduit à faire de l’escompte ou du report de puissance, écrivait Paul Valéry. La guerre liquide enfin ces positions, exige la présence et le versement des forces vraies, éprouve les cœurs, ouvre les coffres, oppose le fait à l’idée, les résultats aux renommées, l’accident aux prévisions, la mort aux phrases ».

La fin des nationalismes étroits, la naissance d’un peuple européen

« Polemos est père de toutes choses », disait Héraclite. Aussi peut-on penser que pour les dirigeants de l’Union Européenne le temps est venu d’honorer le père, comme il en va d’une nécessité. Que Polemos engrosse enfin la déesse Europe et qu’elle accouche de ce demos européen que l’union stérile du marché et du droit n’a jamais pu enfanter. Mais que la maïeutique est cynique et brutale ! Car dans les faits, il revient au seul peuple ukrainien, sorte de peuple élu malgré lui aux fins d’assurer la consolidation politique de l’Union Européenne, d’instituer symboliquement et d’incarner ce peuple européen naissant, puisque ce sont les soldats ukrainiens qui meurent « pour nos valeurs ». Pour ces soldats il n’y a pourtant rien de symbolique dans tout cela : seulement du sang, des souffrances et de la mort ; ce que nous, précisément, nous ne supportons plus. Qui donc irait mourir pour « nos valeurs » ? Que d’autres nous représentent – ah ! les immenses ressources du gouvernement représentatif et de la politique par procuration – sur le champ de bataille, que d’autres meurent pour notre patrie immatérielle, voilà un opportun ordre des choses. Mais qui se soucie de savoir si ces soldats connaissent ceux qu’ils saluent lorsqu’ils vont mourir ? Savent-ils qu’ils meurent pour le drapeau européen, qui n’est pas encore le leur mais qui leur est promis comme une récompense ? S’il y a un creuset du peuple européen, convenons qu’il est terrifiant.

L’Europe a toujours eu des pulsions de mort. C’est le seul continent suicidaire, familier des sacrifices et des paris douteux. Rien ne garantit qu’au bout du chemin l’Union Européenne survive à cette nouvelle crise qui la dépasse et pour laquelle elle n’est pas armée. La regrettée Coralie Delaume, dans ses derniers ouvrages, expliquait que l’Union Européenne aurait un terme. Mais peut-être n’imaginait-elle pas qu’il se déroulerait sous les auspices de Mars. Plus que les civilisations, nous devrions savoir que les empires sont mortels.

[1] L’auteur entend par là un deuxième monde, un marché, plus juridique que politique, et se superposant à ce qu’on entendait autrefois par « Europe » NDLR

Il aurait fallu Flaubert pour décrire la bordelisation de l’Assemblée!

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L’écrivain aurait fustigé la canaille insoumise


Husonnet est le personnage qui, dans L’Éducation sentimentale, incarne l’arrivisme et l’opportunisme décomplexés. Coassant sans cesse, il grenouille dans tous les marécages parisiens susceptibles de nourrir son ambition personnelle, démesurée. Dans le roman de Flaubert, en date du 24 février 1848, alors que le batracien cynique assiste à l’invasion du Palais des Tuileries par une foule révoltée, il s’écrie : « Quel mythe ! (…) Voilà le peuple souverain ! » (…) Saprelotte ! comme il chaloupe. Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse ! »

Quand éclate la Révolution de février 1848, Flaubert observe Paris en effervescence. Il est contre le suffrage universel que cette révolution va instaurer pour les hommes. S’il est solidaire avec une certaine bourgeoisie qui défend le régime de Juillet, c’est pour des raisons uniquement esthétiques : un régime censitaire garantit l’élitisme. Pour l’écrivain, l’arrivée des masses coïncide avec celle de la médiocrité et c’est elle seule qu’il redoute. Aussi, son absence de réel engagement politique lui permet de porter un regard ironique sur les évènements. L’ironie à l’œuvre dans le roman épingle, du reste, les révolutionnaires comme les réactionnaires. Qu’aurait-il pensé des joyeux drilles de LFI et d’EELV qui sévissent à l’Assemblée ? 

Je ne peux m’empêcher de songer qu’une poursuite, ne serait-ce que quelques jours supplémentaires, de l’examen de la loi sur la réforme des retraites dans l’hémicycle aurait, à coup sûr, offert le spectacle d’une mise à sac de l’Assemblée, orchestrée par nos gais lurons Insoumis ou membres d’EELV. Voilà pour notre roman national actuel. L’alchimiste Flaubert avait lui écrit une scène savoureuse, dans L’Éducation sentimentale, où la foule ravage le Palais-Royal qu’elle a investi, scène qui signe la fin du règne de Louis-Philippe. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », aurait dit Baudelaire.

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Mais, avant d’envisager cette foire sous l’angle salvateur de l’art, seul expédient susceptible de nous faire accepter le tumulte mugissant, lamentable et grossier dans lequel nous fûmes plongés durant quinze jours, il convient d’évoquer brièvement les temps forts de la mascarade parlementaire qu’on nous a donnée. Faire obstruction à l’examen de la loi sur la réforme des retraites, par tous les moyens, tel était le but d’une partie des sectateurs d’un Jean-Luc Mélenchon, jamais plus présent que depuis qu’il s’est retiré des affaires. Ce fut un charivari dénué de panache et ponctué de trêves salvatrices ménagées par les suspensions de séances, bienvenues. 

Le malheureux ministre du Travail, Olivier Dussopt, cible désignée des oppositions, fut, si j’ose dire, foulé aux pieds et ces quinze jours de pugilat verbal lui firent perdre la voix. C’est là moindre mal, car, en pareille démence collective, c’est la tête… qu’il aurait pu perdre. Attaques ad hominem, injures, invectives et stupidités proférées en continu, paroles toujours coupées sur fond de brouhaha et de claquement de pupitres, telle fut l’ambiance à l’Assemblée.

Ce déplorable tableau général brossé, alors qu’il s’agissait pourtant de débattre d’une réforme cruciale pour le pays et visiblement incompréhensible sur de nombreux points, revenons sur quelques temps forts de la médiocre représentation théâtrale. Lundi 6 février, Olivier Dussopt lança l’examen du projet de la réforme des retraites. À peine eut-il le temps de proférer un solennel « Nous y sommes. » que la fronde de certains députés entraîna d’emblée une suspension de séance. Pour sûr, nous y étions.

Jeudi 9 février, le député Insoumis Thomas Portes, bon enfant, publia sur Twitter une photo de lui, ceint de son écharpe tricolore et le pied facétieusement posé sur un ballon à l’effigie de la tête d’Olivier Dussopt. Le lendemain, quand notre comique tenta de défendre un amendement, il fut immédiatement interrompu par des huées. Le drôle osa alors ce mot d’esprit sans esprit : « Calmez-vous collègues, il n’y a pas de ballon ici. » On lui demanda de présenter des excuses, il refusa : « Je retirerai mon tweet le jour où vous retirerez votre réforme qui va sacrifier des milliers de gens. » Nouvelle suspension de séance. Exclusion de Thomas Portes pour une durée de quinze jours. 

Le 10 février, alors qu’Olivier Dussopt priait l’inénarrable Sandrine Rousseau de ne pas le « haranguer », elle y entendit, bien sûr, une attaque « sexiste ». Le Larousse, dans sa définition du verbe, on l’aurait parié, ne met en évidence aucune connotation liée au genre. Pourtant, l’interprétation lunaire de notre harengère fut saluée par des hurlements enthousiastes et des applaudissements approbateurs.

Lundi 13 février, c’est Aurélien Saintoul, autre Insoumis qui traita joyeusement le ministre du Travail « d’assassin » et « d’imposteur ». Nouveau chaos dans l’hémicycle et suspension de séance. Saintoul s’excuse, Dussopt, humilié et désemparé, ne pardonne pas. Saintoul écope d’un rappel à l’ordre et se voit privé d’un quart de son indemnité de mandat pendant un mois. 

Mercredi 15 février, nouvelle saillie de l’amazone Sandrine Rousseau. Elle ne put résister à l’opportunité offerte d’en appeler une fois de plus, en séance, à l’appareil génital et reproducteur féminin, alpha et oméga du Monde. Elle avait, on s’en souvient, déjà dans l’hémicycle, il y a peu de temps, célébré le vagin. Cette fois encore, avec la véhémence qu’on lui connaît, elle a exigé qu’on n’impliquât pas l’utérus dans la réforme des retraites : « Un conseil : lâchez nos utérus ! (…) Nos ventres ne sont pas la variable d’ajustement de votre réforme des retraites. »

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Jeudi 16 février, pour survivre en milieu hostile, le ministre du Travail tenta de se réfugier dans une grille de mots croisés. Las ! C’était compter sans l’œil de lynx du député LR Aurélien Pradié qui repéra immédiatement le cruciverbiste furtif : « Le premier des respects, Monsieur le ministre des Comptes publics, c’est de ne pas faire des mots croisés lorsque la représentation nationale s’exprime, aussi pénible que ce soit. » L’Assemblée une fois de plus, tangua. Penaud, Olivier Dussopt reconnut « une bêtise. »

Vendredi 17 février sonna la fin de partie de ce joyeux bordel, sans qu’on n’ait assisté à quoi que ce soit, pas même à la naissance d’un souriceau mort-né. La motion de censure déposée par le RN fut bien sûr rejetée, au nom de la démocratie, évidemment. André Chassaigne, président du groupe GDR affirma avec gravité : « (…) nous ne mélangerons pas nos votes avec ceux qui ne considèrent pas tous les êtres humains comme nos frères. » Puis, les cordes vocales d’Olivier Dussopt lâchèrent définitivement alors qu’il saluait, en quelque sorte, sa propre résilience : « Vous m’avez insulté pendant 15 jours et personne n’a craqué et nous sommes là, devant vous pour la réforme. » Enfin, les bancs de l’hémicycle se vidèrent, les députés s’égaillant tels une volée de collégiens à la fin de l’année scolaire. Le RN entonna la Marseillaise dans une vaine tentative pour couvrir les voix Insoumises qui braillaient à pleins poumons : « On est là, on est là ! » Les vieux murs de l’Assemblée ont dû soupirer d’aise, une fois la sage plénitude du silence recouvrée. 

Poursuivre l’examen du texte plus avant eut immanquablement conduit au spectacle d’une folie collective. Flaubert l’aurait rendu beau : « Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. (…) La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. (…) et le délire redoublait son tintamarre continu (…) porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica. »

Le risque, bien sûr eut été de faire tomber Macron de l’arbre, tout comme chut, en Février 48, Louis-Philippe dit la Poire.

Sale « blank »!

Aux Pays-Bas, on assiste à une vaste querelle linguistique autour de l’usage du mot « blank » (blanc).


La langue d’un pays doit-elle se plier aux exigences d’une poignée d’activistes woke qui souvent n’y sont même pas nés ? Non, dira-t-on. Problème : ce bruyant lobby woke, bien introduit dans les médias, les milieux culturels et la classe politique, ne s’arrête pas de répandre sa doxa, non sans rendement. Dernièrement, les idéologues progressistes partent en croisade contre l’emploi du mot “blank”, soi-disant contaminé par le colonialisme et le racisme. Devant “l’urgence” de la situation, il semble donc nécessaire de le remplacer. “Wit”, plus neutre, est idéal, car dépourvu du sens de supériorité raciale envers les colonisés d’antan.

Les médias néerlandais collaborent avec le lobby woke

Presque tous les journaux, magazines, chaînes de radio et de télévision, sites d’information et agences de presse néerlandaises, se sont lancés avec efficacité dans la collaboration. Dans leurs colonnes et pendant leurs temps d’antenne, “blank” a lentement, mais sûrement, cédé sa place à “wit”. Néanmoins, une résistance persiste. Le journal De Telegraaf et le magazine EW, tous deux libéraux-conservateurs, bénéficiant de tirages que jalousent leurs confrères, tiennent bon. Mais les rebelles se comptent maintenant sur les doigts d’une main… S’il ne s’agit tout de même pas d’un diktat en faveur du “wit”, les journalistes, rédacteurs, reporters, correspondants et pigistes savent à quoi s’en tenir, sous peine de voir leur copie soumise aux remontrances du lobby woke. « Notre journal s’oppose bien sûr à toute forme de racisme, » a affirmé le directeur du Telegraaf, récemment. « Mais, nous refusons l’agenda radical et racial de la politique d’identité », a-t-il précisé. Pour De Telegraaf, son directeur reste donc un homme blanc, et non pas “wit”.

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Ainsi, le choix du vocabulaire peut-il trahir les sensibilités politiques de votre interlocuteur. Et qu’importe ce choix, il fait automatiquement couler de l’encre. Si De Telegraaf utilise le mot “wit”, se trahissant ainsi au “wokement correct”, un lecteur pourrait être tenté de le traiter de “collabo” avec les « anti-Blancs ». Tandis qu’un journal qui s’en tient à “blank” peut se voir taxé de l’affreux suprémacisme blanc. Car oui, sachez que le mot maudit reste utilisable aux Pays-Bas, mais uniquement pour qualifier celui censé inspirer l’horreur à tout un chacun, le raciste blanc.

Wokeland

Dans son livre, Wokeland, le journaliste néerlandais Coen de Jong retrace le succès incontestable du lobby anticolonialiste qui, encore hier, était moqué par les mêmes médias aujourd’hui acquis à sa cause.

Wokeland détaille le patient travail de sape de ces activistes, pratiquement tous d’origine surinamoise ou antillaise, pour rallier les élites à leur cause. Les dirigeants de l’audiovisuel public néerlandais, très à gauche, sont les trophées les plus notables inscrits à leur tableau de chasse. Les politiciens de la droite dure, qui les envoyaient promener, tels Geert Wilders et Thierry Baudet, se trouvent aujourd’hui en dehors des circuits du pouvoir et même du système. Système où l’on préfère à présent laisser ânonner les pseudo-linguistes selon lesquels “blank” ne désigne pas vraiment une couleur, mais surtout une notion de pureté esthétique contraire à son opposé “zwart” (noir), avec son lot de consonances péjoratives.

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Un canular jugé raciste, lors du nouvel an à Rotterdam, vient de renforcer le camp des pourfendeurs du mot “blank”. À l’approche de minuit, une foule joyeuse était rassemblée sur le pont Erasmus, sur lequel un faisceau lumineux projetait des slogans, tels « Een Vrolijk Blank 2023! », « Joyeux 2023 Blanc! », ou encore « White Lives Matter! » Pour couronner le tout, le message scandaleux est apparu en plein direct, sur la chaîne privée RTL, qui avait abandonné « blank » depuis bien longtemps déjà. Un beau scandale, donc, dans une ville où un peu plus de la moitié des habitants est issue de l’immigration extra-européenne, comme on dit pudiquement. Un mois plus tard, la police est toujours à la recherche de ceux qui ont osé moquer l’idéal officiel du vivre-ensemble. Le Parquet de Rotterdam entend les poursuivre pour incitation à la haine raciale. Bouillonnant d’indignation, le directeur du journal protestant et hyper woke, Trouw, a annoncé à ses lecteurs qu’après l’humiliation de Rotterdam, “blank” s’était définitivement enraciné dans le vocabulaire de l’extrême droite raciste ! Désormais, le mot n’aura plus sa place dans son journal. Pas sûr que ces abonnés et contributeurs fidèles, souvent âgés, apprécient les futures corrections et cette bonne résolution pour 2023. Ces génuflexions des directions des journaux répugnent évidemment les chroniqueurs conservateurs, certains étant encore tolérés dans des journaux de gauche comme Trouw et De Volkskrant. L’un d’eux regrette que son journal « ait cédé aux brigades des censeurs d’extrême gauche ». Un autre conteste le bien-fondé de la mise au ban de “blank”, non approuvée d’ailleurs par le dictionnaire Van Dale qui fait autorité dans le pays, et qui ne s’y plie pas. Tous ces résistants grisonnants savent cependant que les jeunes journalistes ne les suivront pas. Même si le combat des “vieux” est perdu d’avance, ceux-ci n’y voient pas une raison de se rendre.

Marseille: un tramway nommé désordre

La cité phocéenne va développer son réseau de transports en commun. L’objectif annoncé, jusqu’au plus haut niveau de l’État, est de désenclaver les quartiers nord. Mais l’expérience d’autres grandes villes fait craindre que le raccordement au centre des «quartiers sensibles» n’apporte pas que le bonheur du vivre-ensemble.


À Marseille, la municipalité de Benoît Payan et la métropole de Martine Vassal ont parfois du mal à s’entendre. Comme souvent lorsque deux forces politiques opposées, ici le Printemps marseillais et Les Républicains, doivent avancer main dans la main, cela se termine en bras de fer. Sauf sur un sujet qui semble faire consensus, celui des transports en commun. Un thème également cher à Emmanuel Macron qui en a fait une des priorités du plan « Marseille en grand » lors de sa venue dans la cité phocéenne en septembre 2021.

Ici, c’est Marseille!

Marseille est la deuxième ville de France en nombre d’habitants mais elle est la première en superficie. Les quartiers de L’Estaque et des Goudes, aux deux extrémités de la ville, sont séparés par plus de 20 kilomètres. Pourtant, Marseille ne compte que deux lignes de métro et trois de tramway. Quant aux bus, leur régularité laisse souvent à désirer et certains quartiers sont très mal desservis. Face à ce constat, quel que soit leur bord, tous les politiques s’accordent à dire qu’il faut étendre le réseau marseillais. L’objectif affiché par Aix-Marseille-Provence Métropole (AMPM) est de « faire en sorte que 50 % des métropolitains se situent à moins de 500 mètres d’un transport à haut niveau de service et que 95 % des habitants du territoire se trouvent à 15 minutes maximum d’un point d’accès à un transport en commun ». Le site de la métropole montre également que le désenclavement des quartiers nord est une priorité. Il s’agissait d’ailleurs d’une condition sine qua non à l’obtention du milliard d’euros (256 millions de subventions directes et 744 millions en avance remboursable) promis par Emmanuel Macron. Lors d’un déjeuner à la préfecture des Bouches-du-Rhône, le chef de l’État avait déclaré : « La Métropole n’aura pas le milliard promis s’il ne servait pas à désenclaver les quartiers nord. » AMPM a compris le message. Sur les 15 projets estampillés « Marseille en grand », neuf seront réalisés « pour accélérer la connexion des quartiers les plus pauvres et accompagner la requalification urbaine ». En septembre dernier, le groupement d’intérêt public (GIP) créé pour superviser cet énorme chantier abondait en ce sens en fléchant 200 des 256 millions d’euros, soit 80 % des subventions accordées par l’État, directement vers les quartiers nord.

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L’idée est que ce désenclavement permettra de changer l’atmosphère de ces quartiers défavorisés. Certains élus pensent en effet que si ces secteurs sont le terrain de jeu de la délinquance, désertés par l’administration, par les médecins et regroupent une partie de la pauvreté locale, c’est parce qu’ils sont mal desservis, fermés sur eux-mêmes. Saïd Ahamada, député des quartiers nord (La République en marche, puis Territoires de progrès) de 2017 à 2022, déclarait en 2019 dans les colonnes des Échos : « C’est un apartheid social organisé. » Plus récemment, en août 2021, il affirmait au micro de France Info : « La moitié de la ville est ghettoïsée en matière de transports en commun. Il n’est pas possible, pour quelqu’un qui habite les quartiers nord de Marseille, d’aller travailler tôt le matin ou de rentrer tard le soir. » Des mots forts, peut-être même un brin excessifs, pour dénoncer une inégalité de chance entre les habitants des quartiers nord et les autres Marseillais. Même constat du côté d’Audrey Gatian, l’adjointe (PS) au maire de Marseille en charge de la politique de la ville et des mobilités. Dans une tribune publiée en septembre dernier dans La Marseillaise, l’élue parle d’un « sujet qui tient à la fois de la politique des transports, du développement économique, de l’accès à l’emploi mais aussi tout simplement de la considération pour les habitantes et habitants de notre ville ». De son côté, le maire Benoît Payan, qui a fait de ce projet son cheval de bataille, ose une métaphore judiciaire : « Dans cette ville, il y a des gens qui sont assignés à résidence. » Une phrase qui fait écho à ce qui se passe dans ces quartiers où beaucoup sont effectivement condamnés à rester chez eux. L’édile veut croire que l’arrivée d’un tramway de la RTM (Régie des transports métropolitains) va métamorphoser les quartiers nord, que les règlements de comptes, les agressions et les trafics de drogue et d’armes deviendront de l’histoire ancienne. Une grande utopie.

La police municipale de Marseille mène une opération de contrôle à un arrêt de tramway, le 9 février 2021. © Laurent Coust/SIPA

Il y a de fortes chances que Marseille ne soit pas l’exception qui confirme la règle et que, comme dans les autres grandes villes de France qui ont désenclavé leurs zones sensibles, rien ne change de manière significative. L’exemple le plus ancien en la matière est celui de la couronne parisienne. Le 8 décembre 1977, Valéry Giscard d’Estaing inaugurait le RER, alors appelé métro de l’Île-de-France. Il se réjouissait du gain de temps qu’allait représenter ce nouveau mode de transport pour les habitants de la région : « Vingt millions d’heures de transports en moins, vingt millions d’heures gagnées sur la fatigue, vingt millions d’heures rendues au sommeil, à la vie de famille, à la culture. À partir d’aujourd’hui, Paris et la banlieue courront un peu moins. » Ce jour-là, le président de la République s’est montré très enthousiaste, sans doute trop. À l’usage, le RER s’est avéré moins performant et moins agréable qu’annoncé. Si certaines lignes ou certaines portions de lignes sont plutôt tranquilles, il y en a d’autres où l’ambiance est loin d’être sereine. Le quinzième anniversaire de l’assassinat Anne-Lorraine Schmitt dans une rame du RER D, poignardée de 34 coups de couteau, le rappelle. Pour Julien Noble, co-auteur du livre Les Passagers du RER, ce moyen de transport serait même le plus angoissant de tous : « Le RER occupe la première place du transport le plus anxiogène devant le métro, le train de banlieue, le bus et le tramway. » Les usagers y sont sans cesse sur le qui-vive, à l’affût du moindre mouvement suspect. Ils ont peur. Une étude publiée en 2021 par l’AQST (Autorité de la qualité de service dans les transports) sur le sentiment de sécurité dans les principaux transports en commun en Île-de-France le confirme. 41 % des usagers du RER se sentent toujours en situation d’insécurité. Un chiffre en nette augmentation puisqu’il n’était que de 32 % en 2019 et 31 % en 2017. L’organisme détaille également les raisons de ce sentiment d’insécurité : « Les incivilités, la surveillance, la temporalité, la présence de personnes en situation d’exclusion, de personnes alcoolisées ou droguées, la présence de jeunes, la promiscuité tout comme l’isolement et l’ambiance du voyage sont les principales causes. » Parmi les voyageurs les plus touchés, les femmes. 51 % d’entre elles « ne se sentent pas toujours en sécurité ». Plus particulièrement encore dans les zones sensibles. Passé une certaine heure, le nombre de femmes présentes dans les RER chute. Dans le sens banlieue-Paris, elles représentent 45 % des voyageurs à 14 heures contre moins de 30 % à partir de 21 h 30. Malheureusement pour les usagers, en province ce n’est pas mieux. La directrice du groupe Omnes Éducation à Lyon, Marion Fabre, a même appelé ses élèves à la plus grande prudence : « Évitez de prendre le métro à la station La Guillotière. Rendez-vous plutôt à la station Jean-Macé. Privilégiez la station de tram ou de bus située devant notre école. Faites du co-piétonnage. » Autre exemple, à Toulouse, où les stations Empalot, Reynerie et Mirail ainsi que leurs abords, situés à proximité de cités sensibles, sont régulièrement le théâtre d’agressions et de vols. Globalement, quelle que soit l’agglomération étudiée, les transports en commun sont considérés comme peu sûrs, mais ce sentiment est encore plus partagé lorsqu’ils traversent des zones sensibles. Au point même d’être désertés par les personnes qui se sentent les plus vulnérables. En sera-t-il autrement à Marseille ? Rien n’est moins sûr.

Concernant l’aspect sécuritaire, un autre point est à ne pas négliger. Celui-ci a été mis en lumière le 28 mai dernier à l’occasion de la finale de la Ligue des champions opposant le Real Madrid à Liverpool au Stade de France. À l’occasion de cet événement, des centaines de « supporters britanniques » ont semé le trouble sur le parvis de l’édifice dionysien. Ces Anglais qui étaient finalement majoritairement des voyous de la région Île-de-France, des mineurs et des personnes en situation irrégulière, le plus souvent connus des forces de l’ordre pour des faits de ventes à la sauvette, de vols et de violences. Ces individus, en nombre, ont réussi à créer le chaos autour de l’enceinte sportive. Or, s’ils ont pu être aussi nombreux, à la même heure et au même endroit, c’est bien parce que beaucoup ont pu emprunter les RER B et D. Les transports en commun sont des transports de masse. Ils permettent de déplacer les foules en un temps record. Lorsque les intentions de ceux qui les utilisent ne sont pas bonnes, cela peut rapidement virer au cauchemar. À Marseille, l’arrivée du tramway dans les quartiers nord permettrait de relier des cités comme La Castellane, La Bricarde et La Viste à la gare Saint-Charles ou au stade Vélodrome en effectuant un seul changement à la station Capitaine-Gèze. Une formalité pour ceux qui voudraient suivre l’exemple francilien.

Un quoi qu’il en coûte, qui coûte

Enfin, une dernière question se pose, concernant le coût d’un tel déploiement du réseau. Non pas le coût de réalisation qui sera en grande partie pris en charge par des subventions, mais bien le coût d’exploitation. Une fois que le tramway arrivera jusqu’au nord de la ville, sera-t-il un gouffre financier, à l’équilibre ou bénéficiaire ? Cela sera plus probablement la première option. La faute notamment à la fraude. En effet, dans une étude publiée en décembre 2022, la RTM a observé qu’en 2021, 28 % des usagers de son réseau, soit plus d’une personne sur quatre, avaient circulé sans ticket ou carte d’abonnement. Un pourcentage moyen déjà très important mais qui n’est rien comparé à celui enregistré dans les quartiers nord. Le constat fait en octobre 2022 par la chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur est sans appel : « La fraude dure, avec perte de recettes, se concentre davantage dans le nord. » Les 16e et 14e arrondissements de la ville enregistrent plus de 60 % de fraude quand le 15e en comptabilise plus de 50 %. Dans ces trois arrondissements, il y a donc plus de resquilleurs que de payeurs. Un constat également fait par la RTM qui a récemment identifié les dix lignes regroupant le plus de voyageurs clandestins. Six d’entre elles comptent plus de 10 000 voyages non validés par jour. Il s’agit des bus B2, 31, 32, 38, 70 et 89. Des lignes qui relient toutes soit le centre-ville aux quartiers nord, soit les quartiers nord entre eux. À ces statistiques géographiques, s’ajoutent celles qui concernent le mode de transport. Toujours selon la RTM, la « fraude dure sur le mode Tramway » est au-dessus de la moyenne communale avec un taux de 29,5 %. Il s’agit même du moyen de transport où la resquille a connu la plus importante augmentation depuis début 2020 (+7,5 %). Il faut dire qu’il est particulièrement facile de monter par l’une des nombreuses portes de ces longues rames sans s’acquitter du prix de son trajet et de s’en échapper en cas de contrôle. Ça promet !

Beaucoup diront que le problème n’est pas là et que même si cela doit coûter de l’argent, c’est un devoir de désenclaver les quartiers. Mais, bons sentiments mis à part, le problème est quand même là. Catherine Pila, la présidente de l’opérateur de transports en commun local, estimait qu’en 2021 la fraude représentait « un manque à gagner de 28 millions d’euros ». Une perte financière qui a deux conséquences : l’augmentation du prix du billet et l’annulation ou l’ajournement de certains investissements ou travaux d’amélioration du réseau, notamment sur le plan sécuritaire. In fine, ce sont toujours les mêmes qui payent, au sens propre comme au figuré. Le service proposé aux Marseillais est toujours plus cher, toujours moins performant et toujours moins sûr. La situation n’étant déjà pas fabuleuse, fallait-il réellement ajouter du mal au mal ? Pour des raisons politiques, il semble que oui, même s’il y a fort à parier que tous les décideurs et leurs administrés s’en mordront les doigts.

Le maire blanc, homosexuel et zoulouphone qui fait trembler la classe politique sud-africaine

Jeune trentenaire, il est considéré comme l’étoile montante de la Democratic Alliance (DA), le premier parti multiracial sud-africain d’opposition. Populaire maire d’uMngeni, Chris’ Pappas pourrait devenir le prochain Premier ministre de la province du Kwazulu. Anglo-Afrikaner, blanc, ouvertement gay, parlant couramment le zoulou, certains lui prédisent déjà un destin national. Une révolution dans ce pays qui a aboli l’Apartheid… 


Son visage est encore inconnu en France, mais il pourrait très vite s’afficher sur vos écrans de télévision. Christopher John Pappas est surnommé le « Johnny Clegg » de la politique sud-africaine. Située dans la province du Kwazulu, la ville d’uMngeni (100 000 habitants) est composée de 75% d’Africains.

Lors des élections municipales de 2021, une majorité d’entre eux ont été charmés par ce jeune homme blanc de 31 ans qui parle couramment le zoulou, une langue qu’il maitrise et qu’il a apprise dans sa jeunesse, dans la ferme familiale du Midlands où il a grandi. Il est membre de la Democratic Alliance (DA), un parti multiracial, centriste et libéral considéré comme le premier parti d’opposition à l’African National Congress (ANC) qui dirige le pays depuis 1994.

Un pays qui reste obsédé par la question raciale

Très rapidement, Chris’ Pappas a démontré des capacités de gestionnaire, stabilisant financièrement sa ville, « un navire qui était dangereusement proche de heurter les rochers » comme le fait remarquer le site d’information News24. En offrant sa première municipalité à la DA, dans cette province qui est habituellement le théâtre d’un conflit fratricide entre l’ANC et l’Inkhata Freedom Party (IFP) du prince Buthelezi, il a très vite attiré l’attention des médias qui suivent désormais sa carrière politique débutée très tôt sur les bancs de l’université de Pretoria. 

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Chris’ Pappas est un passionné dont la simplicité détonne. Durant sa campagne, il n’a pas hésité à se jeter dans la fosse aux requins et à répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son compte Twitter. Questionné sur le débat racial qui empoisonne quotidiennement la vie politique sud-africaine, notamment sur le récent incident qui s’est produit dans une piscine du complexe hôtelier de Maselspoort en janvier (des Blancs ont violemment attaqué des adolescents noirs présents dans le bassin et les ont éjectés de l’eau), l’ancien conseiller municipal avait vivement regretté que le pays se focalise uniquement sur ce sujet au lieu de chercher à résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités et le chômage. « Nous avons laissé les politiciens entretenir la haine basée sur nos différences de couleur sans nous focaliser sur nos vrais problèmes » déclare Chris’ Pappas. Ce pur produit de la société sud-africaine entend réconcilier les peuples au-delà des barrières ethniques qui les séparent. Il n’a pas connu le régime de ségrégation raciale et n’a aucun regret à exprimer. Chris’ Pappas ne cache pas ses préférences sexuelles dans un pays qui a été le premier à légaliser l’homosexualité et le mariage pour tous peu de temps après l’élection de Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid, à la tête du pays entre 1994 et 1999. « C’est qui je suis. Je ne peux pas changer cela et je ne le souhaite de toute façon pas, je me devais d’être honnête envers mes électeurs » explique celui qui s’affiche ouvertement avec son fiancé, J.P. Prinsloo, sur les réseaux sociaux, très fier d’appartenir à un parti qui a la particularité d’avoir présenté le plus de candidats homosexuels aux élections.

Un ambitieux

Critique virulent de la politique économique mise en place par l’ANC, lequel est devenu très fragile politiquement et a plongé le pays dans un état de désastre national, Chris’ Pappas vise désormais le poste de Premier ministre de la province du Kwazulu. « Nous savons que l’ANC ne sera plus au pouvoir en 2024 et qu’il y aura un gouvernement de coalition en place, que la DA jouera un rôle important dans cette coalition » a déclaré le maire d’uMngeni qui entend fédérer autour de lui.

On lui prédit même un destin national. Pour l’ analyste politique Thabani Khumalo, les appels en faveur de sa candidature n’ont rien d’étonnant. « Il est le leader le plus populaire de la DA dans la province en ce moment, et son profil est plus influent que celui de l’actuel chef du parti » explique-t-il. « Si vous regardez les commentaires à son sujet, il est loué par toutes les communautés noires. Il semble qu’il ait pu apporter des changements notables en peu de temps à uMngeni. Les gens l’ont même appelé à faire acte de candidature pour le poste de maire d’eThekwini (nom de la métropole de Durban-NDLR) » ajoute t-il. 

Invité au couronnement du roi Misuzulu, haute autorité royale de la province, c’est désormais un chemin pavé d’or qui s’ouvre pour Chris’ Pappas. Une figure qui pourrait révolutionner la politique sud-africaine dans un avenir proche, et, ses soutiens en rêvent, réconcilier Blancs comme Noirs sous le drapeau de la République fédérale d’Afrique du Sud.

Lucia, ou l’amour fou comme dérangement mental

Voilà bien longtemps qu’on ne fait plus ça sur la scène lyrique: un décor qui n’incruste aucune image de cinéma, aucune image de synthèse, aucune captation vidéo, aucun écran !


Tel est pourtant le cas de cette régie signée Andrei Serban, 80 ans, grande figure du théâtre roumain installé aux États-Unis dès les années 70. Millésimée 1995, celle-ci reprend du service pour une nouvelle reprise de Lucia de Lamermoor à l’Opéra-Bastille.

Un opéra adapté d’un roman de Walter Scott

Adaptation, comme l’on sait, du roman The Bride of Lamermoor publié en 1819 par Walter Scott, sur un livret concocté par Salvatore Cammarano en 1835 pour un Donizetti qui dès 1838 choisira de délaisser Naples pour Paris, le célèbre « dramma dragico » italien se voit ici transposé, très loin des brumes écossaises qui en étaient la toile de fond originelle, dans une architecture renvoyant au panoptique carcéral tel qu’imaginé, à la fin du XVIIIème siècle, par Jeremy et Samuel Bentham, et si bien appliqué en France par Hippolyte Le Bas pour la prison parisienne de la Petite Roquette : structure architecturale close, géométriquement oppressante, elle illustre ici, non sans intelligence plastique, entre asile et prison, la dimension psychotique de Lucia, incurablement amoureuse de son Edgardo di Ravenswood, au point d’occire le mari que son frère Enrico veut despotiquement lui imposer, et de sombrer dans la démence avant de passer elle-même l’arme à gauche, après quoi l’amant éperdu se trucidera d’un bon coup de poignard dans l’abdomen… Voilà qui n’est pas gai, et le décor circulaire couleur de ciment de William Dudley, avec ses chœurs d’hommes en redingote noire et haut-de-forme, ses femmes en tablier accroupies sur la dalle qu’elles aspergent, avec ses cordages, ses passerelles de fer mobiles, ses équipements de gymnase datés « siècle industriel », nous ramène à l’époque même du compositeur romantique. L’avantage de cette scénographie qui pourrait passer aujourd’hui pour convenue, c’est qu’au bout de presque 30 ans, elle tient tout de même encore la route.

​Emilie Brouchon / Opéra national de Paris

Lucia di Lammermoor, un « must »

On ne peut pas en dire autant de Lucia, hélas, magnifiquement chantée en 2016 par Pretty Yende, rôle très difficile il est vrai car exigeant une agilité sans pareille pour nouer les coloratures virtuoses des arias aux notes suraigües de la fameuse scène de folie du 3ème acte, en passant par le morceau de bravoure du sublime sextuor par quoi s’achève le 2ème acte… À présent sous les traits de la soprano allemande Brenda Rae (qu’on retrouvera dès le 11 mars prochain à l’Opéra-Bastille, en alternance avec Lisette Oropesa, en Ophélie dans Hamlet, le  chef d’œuvre d’Ambroise Thomas), Lucia paraît manquer singulièrement de rondeur, de délié et d’aisance dans les volutes d’une partition qui appellerait un timbre moins criard, plus chaud, et pour tout dire plus intensément dramatique. C’est dommage, car sous la baguette d’Aziz Shokhakimov, chef d’origine ouzbèque qui fait son entrée à l’Opéra de Paris, les chœurs sonnent dans une splendeur d’airain. Et tout autant le baryton italien Mattia Olivieri dans le rôle d’Enrico, que les deux ténors, le Mexicain Javier Camarena (Edgardo) comme le Français Thomas Bettinger (Arturo), mais surtout la basse polonaise Adam Palka (Raimondo) portent chacun leur signature vocale au plus haut de ce qui reste, quoiqu’il en soit, un « must » absolu du bel canto.

Lucia di Lammermoor. Opéra en trois actes (1835) de Gaetano Donizetti. Avec Brenda Rae (Lucia), Quinn kelsey (Enrico Ashton), Javier Camarena (Edgardo di Ravenswood)… Direction Aziz Shokhakimov, Mise en scène Andrei Serban. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Opéra Bastille les 21, 23, 28 février, 4, 7, 10 mars à 19h30 ; 26 février à 14h30.

La mécanique du mensonge

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« Joyeuses Pâques », la célèbre pièce écrite par Jean Poiret, est reprise au Théâtre Marigny dans une mise en scène de et avec Nicolas Briançon.


J’en ai assez d’assister à des joutes télévisuelles où l’on se renvoie mollement la balle. Arguments glaiseux contre charisme en cellophane. Marre de tous ces besogneux satisfaits d’eux-mêmes qui occupent l’antenne du soir au matin, dont la partition est rédigée par des technocrates en vacances de l’esprit.

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir à disposition un texte écrit par Jean Poiret (1926-1992) pour briller en société ou sur un plateau, séduire un hémicycle ou amuser son auditoire, suspendre le temps et cabotiner jusqu’à plus soif sur une scène parisienne.

Alors, il est temps de retourner au théâtre et d’éteindre votre poste durant les vacances d’hiver. À Marigny depuis une semaine, Nicolas Briançon reprend « Joyeuses Pâques » jusqu’au 30 avril avec une troupe de professionnels, c’est-à-dire d’acteurs (Claire Nadeau, Muriel Combeau, Pascal Elso, Raphaël Duléry) qui jouent la pièce avec l’intention initiale de l’auteur. Du rythme ! Du rythme ! Et encore du rythme ! Briançon est un derviche-tourneur qui s’épuise à merveille dans la dialectique du mensonge. Il s’enferre, il s’enfonce, il creuse sans cesse son puit dans une argutie vaseuse, il nous régale par son affolement et sa science du placement. Et surtout, quelle générosité avec ses partenaires ! Il ne phagocyte pas leur talent par une présence despotique.

L’adultère est une affaire délicate

Dans le boulevard, on sait que la vedette a tendance à vampiriser son environnement proche. Briançon est un gentleman qui ne gâche pas les effets comiques des autres comédiens par des pitreries et des tirages intempestifs de la couverture à soi. Il ne vient couper ni leur respiration, ni briser leur silence. L’histoire de cette pièce créée en 1980 par et avec Jean Poiret dans le rôle-titre, accompagné de Maria Pacôme et de Nicole Calfan, sur une mise en scène de Pierre Mondy, est aussi connue que celle du Débarquement de Normandie. Elle fut même adaptée au cinéma avec le trio Belmondo-Marie Laforêt-Sophie Marceau pour un résultat poussif et sans charme si ce n’était la présence de Rosy Varte.

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Lors du long week-end de Pâques, Stéphane, le héros sémillant interprété par Nicolas Briançon, croyant avoir déposé son épouse Sophie (Gwendoline Hamon) à l’aéroport, et s’estimant libre de ses mouvements nocturnes, ramène dans son appartement Julie (Alice Dufour), une jeune et désirable femme de vingt/trente ans sa cadette afin de vérifier si son sex-appeal opère toujours en milieu urbain. Mais, l’adultère est une affaire délicate qui demande du sang-froid et de la méthode. Stéphane en manque cruellement, il est néophyte en la matière, il compense son amateurisme par une propension à mentir, à s’énerver, à feindre l’apoplexie et à s’enkyster dans des explications de plus en plus incohérentes, donc terriblement réjouissantes pour le public. Sa perdition est un régal d’errances verbales et de duperies conjugales. Briançon affûté a suivi un entraînement intensif pour supporter de telles fréquences cardiaques. En son temps, Poiret avait tenu 450 représentations, soit près de deux années, puis il avait laissé sa place à Pierre Mondy, tellement il était lessivé par ce rôle énergivore. En 2023, on pourrait croire qu’une pièce genrée sur des rapports hommes-femmes serait complètement démodée et perçue comme le témoignage d’un classicisme douteux et d’une époque à abattre. La pertinence de son ton, l’arabesque des répliques qui s’enchevêtrent, la maïeutique de l’escalade en font un modèle du genre. Oui, en 2023, on peut rire de la crise de la cinquantaine, du démon de midi et des lois inhérentes au mariage.

Le couple, éternel sujet

Les hommes s’y révèlent lâches et fascinants d’imagination, les femmes corrosives et amoureuses, le couple, un sujet de débat ou de chaos éternel. « Lorsque le rideau s’ouvre, l’action est déjà commencée depuis cinq heures (comme dans Corneille, on arrive juste au bon moment !). Nous sommes dans la nuit du vendredi au samedi saint. Il est 1 heure du matin », voilà comment Jean Poiret présentait le décor.

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Un homme malhabile et portant encore beau face à une jeune à la puissance érotique certaine sans domicile fixe. Là, dans un salon faiblement éclairé, à l’affleurement du désir, l’épouse sûre de son bon droit débarque, entre en piste dans ce manège infernal. Les nerfs de son mari résisteront-ils à ses assauts ? Gwendoline Hamon est une Cassandre sublime d’aplomb, vipérine et drôle à la fois, de ces bourgeoises meurtries qui ne s’en laissent pas conter. Quant à Alice Dufour, elle fait oublier son corps de gymnaste affermie par une puissance faussement candide, elle possède l’art du divertissement avec cette pointe d’émotion qu’il faut pour durer dans ce métier. Dominique Frot est une bonne burlesque, monty-pythonesque à souhait.

Courez-y ! Mon rêve serait que Nicolas Briançon monte la saison prochaine « L’Habit vert » de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet avec Gérald Sibleyras.


Moi, si j’étais un homme…

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En 1981, la chanteuse québécoise Diane Tell rêvait d’être un homme. En 2023, on lui proposerait une transition de genre fissa. Mais de nos jours, la différence entre les sexes est paradoxalement combattue, et la «toxicité» de la masculinité chassée partout. Ainsi, alors qu’il fait la promotion de sa nouvelle série «Liaison » au Royaume-Uni, et revendique sa masculinité en affirmant que l’influenceur mascu Andrew Tate ne dit pas que des sottises, l’acteur Vincent Cassel s’attire les foudres des féministes.


Cette fois-ci c’est Vincent Cassel qui s’y colle !
Je parle évidemment de la dernière polémique qui a agité les réseaux ce week-end :

J’ai un problème…

Voici les faits : au cours d’une interview accordée au Guardian, le quotidien britannique de gauche à côté duquel Libération fait désormais pâle figure, Vincent Cassel a déclaré ceci : « si les hommes deviennent trop vulnérables et trop féminins, il va y avoir un problème ». Un propos qui semble empreint de bon sens, mais celui-ci n’est hélas plus de ce monde, il a disparu des radars depuis une bonne dizaine d’années concernant le genre. Après de tels propos, des « syncopes en série chez les émules de Sandrine Rousseau » sont à craindre, prévoit Elisabeth Lévy (voir vidéo plus bas).

Une autre des déclarations de l’acteur français remet vraiment l’église au milieu du village, comme on dit : « Regardez ce qui se passe. Instagram et TikTok regorgent de personnes donnant des images fausses. Les hommes devraient être comme ci, les femmes devraient être comme ça. Vous voyez ? C’est un fantasme total de ce que devrait être la sexualité. Et on a tendance à oublier de quoi il s’agit vraiment. Il s’agit d’être soi-même. » Il est vertigineux de constater qu’une affirmation aussi banale fasse polémique.

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Nous voilà transportés dans une sorte de dystopie grotesque, comme dans Woody et les Robots de Woody Allen (lequel est d’ailleurs lui aussi victime d’une fatwa bien-pensante, organisée par son ex-compagne Mia Farrow). Ce film hilarant, dont l’action se déroule en l’an 3000, présente un futur très lointain dans lequel les pauvres Terriens font l’amour en posant leurs mains sur une espèce de boule nommée orgasmatron. Cela m’avait fait hurler de rire il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, nous pouvons rire jaune, car cette idée délicieusement absurde fait presque figure de prédiction. En effet, en 2023, notre sexualité est placée sous la haute surveillance du commissariat du « Wokistur ».

Shocking !

Bien sûr, les internautes ont eu tôt fait de chercher des poux dans la tête de l’ex-monsieur Bellucci, faisant appel à la désormais classique mais toujours efficace « masculinité toxique », mais aussi en le traitant à demi-mot de pédophile, car sa nouvelle femme est de 30 ans a cadette. Vincent Cassel serait un gros dégueu attiré par les jeunes femmes, chose que l’on reproche aussi à Leonardo di Caprio. Non, Vincent Cassel n’est pas un gros dégueulasse, Vincent Cassel représente seulement la « banalité du mâle », car cette manie qu’ont les hommes d’âge mûr d’être attirés par les jeunes filles est vieille comme le monde et la littérature. Agnès, convoitée par Arnolphe dans L’école des femmes de Molière, peut en témoigner.

Nous sommes maintenant habitués à ce genre de polémiques stériles qui éclatent comme des bulles de savon, pour laisser place à la prochaine. Cependant, elles laissent toujours un arrière-goût d’amertume et de nostalgie. « Moi si j’étais un homme, je serais capitaine d’un bateau vert et blanc », ai-je envie de chanter.

Libérons nous du féminisme !

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Elisabeth Lévy : « Vincent Cassel n’est pas un homme déconstruit et il ne veut pas le devenir ! »

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Giuliano Da Empoli n’écrirait plus “Le mage du Kremlin”, aujourd’hui

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Publié il y a près d’un an, alors que l’invasion russe de l’Ukraine ne faisait que commencer, Le mage du Kremlin (Gallimard) a reçu à l’automne le prix de l’Académie française, et a manqué de très peu de remporter aussi le prix Goncourt.


Son auteur, Giuliano Da Empoli, Italo-suisse né en 1973, est le fils d’un conseiller politique blessé lors d’un attentat en 1986. Il a lui-même été conseiller politique pour Matteo Renzi. 

Politique-fiction

Depuis le succès de son livre, qui mêle politique et littérature, on voit régulièrement passer sa chevelure grisonnante sur les télévisions et les radios françaises. Avec son léger accent italien trainant, il y gratifie ses auditeurs de formules marquantes, comme, par exemple « j’ai l’habitude de dire que l’Italie est la Silicon Valley du populisme ».

Le Russe Vladislav Sourkov, cofondateur du parti Russie unie, qui mena Vladimir Poutine au pouvoir, photographié ici en 2010. Photo : Wikimedia Commons.

L’ouvrage se penche sur un personnage énigmatique, Vadim Baranov, largement inspiré par Vladislav Sourkov, conseiller politique et idéologue de Vladimir Poutine depuis la fin des années 1990 jusqu’à sa prise de distance avec le Kremlin, en 2020. Au milieu des anciens du KGB, Sourkov, fan de John Lennon et du rappeur Tupac, détonnait quelque peu. En quelque sorte, il était l’un des derniers vestiges, sous l’ère Poutine, de la Russie hédoniste des années 1990, même s’il a lui aussi participé à la forte verticalisation du pouvoir. 

Un grand-père aristo, un père communiste

La part de fiction qu’ajoute Da Empoli semble se résumer à l’histoire d’amour compliquée de Baranov (« il n’existe pas une femme qui soit aussi précieuse que la vérité qu’elle nous révèle en nous faisant souffrir »), à sa solide culture classique, très française, pétrie de citations de Chamfort et de La Bruyère, et à sa généalogie. 

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Baranov est le petit-fils d’un aristocrate excentrique, insolent à l’égard du pouvoir soviétique, qui « se serait fait pendre plutôt que de renoncer à un bon mot ». Et le fils d’un apparatchik conformiste, qui a mené sa fronde à l’égard du paternel en adhérant totalement au régime communiste. « Je peux comprendre. C’est aussi une rébellion à sa façon. Quand tu grandis auprès d’un personnage tellement hors du commun, la seule révolte possible est le conformisme ».

Quatre décennies de politique russe

Au tout début du roman, un narrateur français, de passage en Russie, échange avec un inconnu sur Twitter à coup d’allusions à Evgueni Zamiatine, auteur de science-fiction et compagnon de route très rapidement désillusionné de la Révolution de 1917. Un beau jour, il se laisse entrainer dans une grosse berline qui parcourt les kilomètres dans la forêt russe, avec une inquiétude montante au fil des heures : « La curiosité amusée qui m’avait habité jusque-là était en train de faire place à une certaine appréhension. En Russie, me disais-je, tout se passe en général très bien, mais quand les choses vont mal, elles vont vraiment très mal. À Paris, la pire chose qui puisse vous arriver c’est un restaurant surestimé, le regard méprisant d’une jolie fille, une amende. À Moscou, la gamme des expériences déplaisantes est considérablement plus vaste ». Le narrateur se retrouve dans la riche demeure de Vadim Baranov et laisse débuter le long monologue de son hôte qui passe en revue quatre décennies de vie politique russe. Baranov raconte sa jeunesse soviétique et les paniers de victuailles réservés aux hauts fonctionnaires, puis la parenthèse libérale de la décennie 90, au cours de laquelle Baranov devient producteur d’une télévision plus trash encore que celle de l’Occident de la même époque, et l’ascension de Poutine, que l’oligarque Boris Berezovski vient dénicher dans les profondeurs du deep state. 

La première rencontre entre Poutine et Baranov, présentés l’un à l’autre par Berezovsky, est marquante : à ce moment-là, « le Tsar n’était pas encore le Tsar » ; c’est un fonctionnaire un peu terne, la main presque moite, à l’air un peu idiot. Bref, l’homme idéal selon Berezovsky (le vrai maître de la Russie de cette époque) pour donner un tour de vis au régime russe sans sacrifier pour autant les privilèges glanés par les oligarques. Avoir l’air un peu idiot n’a jamais été une mauvaise chose en politique : Louis-Napoléon Bonaparte avait volontiers joué ce jeu auprès des tenants de la droite de son époque, avant de ravir le pouvoir pendant plus de deux décennies. Juan Carlos avait également usé de la même stratégie auprès de Franco : « Faire l’idiot est une discipline fatigante, très dure pour les nerfs », confia-t-il plus tard. 

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Berezovsky, capable, lui, de combiner à un haut niveau « intelligence pointue » et « stupidité abyssale », s’aperçoit mais un peu tard qu’il ne maîtrise plus du tout sa créature politique.

Hantises obsidionales et égo russes

Da Empoli parvient à se placer dans la tête du conseiller russe, à restituer les hantises obsidionales d’un pays qui se sent encerclé et qui a eu le sentiment d’être humilié par l’Occident pendant toutes les années 1990. On se souvient de la fameuse scène du fou rire de Clinton face à un Eltsine ivre mort et l’on se dit, nostalgiques, que le monde était globalement plus sûr quand nous étions coincés entre une Russie gouvernée par un alcoolique et une Amérique par un obsédé sexuel. Si la séquence a alimenté pendant des années le bêtisier des Enfants de la télé, elle a aussi mis plus bas que terre l’égo national russe. Lors de la première rencontre Poutine-Clinton, le nouveau président russe fixe tout de suite les nouvelles règles.  Baranov raconte : « Avec lui ce serait différent. Plus de claques dans le dos ni de gros rires. Clinton a été déçu, c’est évident. Il pensait que désormais tous les présidents russes seraient de braves portiers d’hôtels, gardiens des plus vastes ressources de gaz de la planète pour le compte de multinationales américaines. Pour une fois, lui et ses conseillers sont repartis un peu moins souriants que lorsqu’ils sont arrivés ». Da Empoli restitue donc la mentalité du conseiller russe, sans entrer dans le jeu de la propagande russe. De toute façon, Baranov-Sourkov est un peu trop décalé, un peu trop occidental pour être totalement dupe de celle-ci.

Écrit avant le début de l’invasion russe, le livre n’avait évidemment pas anticipé le contexte actuel explosif. L’Ukraine n’est toutefois pas absente du roman, Baranov ayant observé attentivement la contestation ukrainienne des élections de 2004 autour d’une jeunesse rassemblée sur la place Maïdan et appuyée notamment par l’argent de Berezovsky. Cette subversion ukrainienne va inspirer directement le régime russe, qui va tenter de se mettre dans la poche tout ce que la Russie compte de marginaux et de subversifs, des bikers aux communistes en passant par l’extrême-droite, afin de maîtriser le mouvement. Baranov reçoit dans son bureau du Kremlin un certain Zaldostanov, chef d’un gang de motards. Baranov le met rapidement au service du pouvoir, grâce à une observation politique froide et clinique : « J’ai pu constater à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrairement aux notables, qui cachent parfois des pulsions anarchiques sous l’habitude des dorures, les rebelles sont immanquablement éblouis comme les animaux sauvages face aux phares des routiers ».

Porté par son écriture mais aussi par l’actualité, le livre connait un grand succès et a fait l’objet de plusieurs tirages depuis sa sortie. Un livre que l’auteur n’écrirait peut-être plus aujourd’hui. En décembre dernier, dans l’Express, il confiait : « il y a quelques années, Vladislav Sourkov m’apparaissait comme un personnage romanesque. C’était déjà un « méchant », mais il était aussi féru de théâtre d’avant-garde et présentait un profil atypique pour un homme de pouvoir. J’ai écrit Le Mage du Kremlin dans un autre contexte. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, je n’en aurais plus envie… »

Roald Dahl, nouvelle victime de la pudibonderie woke

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L'écrivain britannique Roald Dahl (1916-1990), photographié ici en 1975 © ITV/Shutterstock/SIPA

Dans les livres de l’auteur britannique, des références au poids, à la santé mentale, au sexe ou à la race ont été modifiées par des sensitivity readers [1]. Le texte original et les mots de l’auteur feraient mieux d’être « préservés » plutôt que « retouchés », s’est indigné hier un porte-parole du Premier ministre britannique Rishi Sunak. « Lors de nouveaux tirages de livres écrits il y a des années, il n’est pas inhabituel de passer en revue le langage utilisé », se justifie de son côté la Roald Dahl Story Company, qui a travaillé avec Inclusive Minds, un collectif militant. Comme par hasard, ce « passage en revue » a été lancé juste avant le rachat par Netflix du catalogue de l’auteur pour enfants.


Et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord…  Non, pas d’accord ! crieront les amoureux de la littérature, attachés à conserver les œuvres telles qu’elles ont été pensées, écrites et créées.

Exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste

Une fois de plus, le révisionnisme et le wokistement correct ont frappé. La victime est l’archétype du pire ennemi de l’idéologie woke, un vieux mâle blanc : le génial écrivain britannique Roald Dahl, décédé il y a plus de trente ans. Faut-il avoir peur des histoires de Roald Dahl – qui certes, n’était pas un ange – ou de ceux qui entendent réécrire son œuvre ?

La broyeuse de la cancel culture tourne à plein régime

Pour complaire à un antiracisme dogmatique, Les 10 petits nègres d’Agatha Christie ont déjà été rebaptisés Ils étaient 10. Au cinéma, Autant en emporte le vent a été retiré de la plateforme de streaming HBO Max, et de l’affiche du Grand Rex à Paris ! Certains classiques de Walt Disney, des Aristochats à Peter Pan en passant par La Belle et le Clochard, sont désormais précédés d’un avertissement. Des séquences potentiellement «racistes» ou «sexistes» se seraient nichées dans ces films. Ils ne sont certes pas encore complètement interdits aux enfants, mais le consentement des parents est souhaité. Accusé de véhiculer la culture du viol, le baiser du prince à Blanche Neige est évidemment très problématique. Quant aux sept nains, ils pourraient se voir remplacés par sept créatures magiques (!) lors d’un prochain film, pour éviter tout procès en nanophobie. Toutes ces œuvres ont été passées à la moulinette de la cancel culture. Elle broie tout ce qui peut heurter la sensibilité des minorités sexuelles et raciales. 

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À ce train-là, toute notre littérature pourrait bien y passer. Le principe de base du wokisme est que la langue du passé ne peut être que sexiste, raciste et LGBTQI+phobe, étant donné qu’elle est issue d’une société occidentale structurellement construite par et pour les affreux mâles blancs de plus de 50 ans. Il faut donc la changer impérativement afin que de neutre et universelle, elle devienne militante – au service de la Diversité avec un grand D.

Littérature ou leçon de morale ?

Aujourd’hui, c’est donc au tour des œuvres de Roald Dahl d’être jugées devant le tribunal des minorités offensées. Le journal britannique Daily Telegraph vient de révéler que certains passages relatifs au poids, à la santé mentale, au sexe et à la race ont été supprimés ou modifiés dans les nouvelles éditions de Matilda, de Charlie et la chocolaterie et d’autres livres de Dahl. Ainsi, exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste. Dès que les descriptions flirtent avec la misogynie, place à une nécessaire contextualisation. Dans Sacrées sorcières on devrait désormais trouver une explication de texte moralisatrice au fait que les sorcières soient chauves sous leur perruque : « Il existe plusieurs raisons pour lesquelles les femmes pourraient porter des perruques, et il n’y a rien de mal à cela. » 

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Pour accomplir ce révisionnisme pudibond, l’éditeur a collaboré avec Inclusive Minds, une association de personnes dites « passionnées par l’inclusion » dont la mission principale est de mettre en relation les éditeurs avec des ambassadeurs de la diversité. Sur son site, l’effrayant organisme affirme de ne pas vouloir vraiment réécrire les livres du passé, mais admet qu’il milite pour inclure plus d’authenticité et d’expériences inclusives dans les livres pour les enfants. 

Une attaque sérieuse

Reste qu’en gommant les caractères physiques de certains personnages de Roald Dahl, le style de l’auteur est attaqué, mais également sa puissance narrative et l’effet procuré sur l’imaginaire des lecteurs, petits ou grands. L’exagération fait partie des procédés stylistiques permettant à nos esprits de quitter le monde réel, pour basculer dans le monde imaginaire. Et c’est en grossissant les traits de caractère ou les traits physiques avec des adjectifs hyperboliques que les enfants parviennent à bien imaginer leurs personnages préférés.

Nos obscurantistes woke, qu’on peut sans vergogne qualifier de précieux ridicules, souhaitent en réalité des histoires neutres et sans complexité, avec des personnages désincarnés. Demain, ces derniers seront sans émotions ! Le wokisme s’attaque prioritairement à la littérature, car, en dépeignant la laideur du monde, sa violence ou le Mal qui s’y loge, elle nous raconte l’histoire et l’âme humaine… et heurte sa vision moralisatrice. 

Doit-on craindre, qu’au nom de la lutte contre la grossophobie, les géants et les ogres qui peuplent Jacques et le haricot magique ou Gargantua de notre Rabelais national, soient eux aussi appelés à disparaitre demain ? Qu’au nom de l’antispécisme, les fables de La Fontaine soient interdites ? « Un peu de bêtise en saupoudrage, c’est le piment de l’homme » dit Mr. Wonka dans Charlie et le grand ascenseur de verre. La scandaleuse décision des éditions Penguin et de la Roald Dahl Story Company de caviarder l’auteur culte est vraiment trop salée.


[1] Lecteurs en “sensibilité” ndlr.

La guerre en Ukraine et la gestation pour autrui d’un «peuple européen»

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Ursula Von der Leyen, Volodymyr Zelensky et Charles Michel, Bruxelles, 9 février 2023 © Shutterstock/SIPA

La guerre en Ukraine se présente de plus en plus comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne. Explications.


Née comme un marché garanti par une instance juridique supranationale, l’Union Européenne aurait construit une « démocratie libérale » qui, pour reprendre la formule de Hayek, est d’abord « une protection constitutionnelle du capitalisme ». Le baume du doux commerce, censé apporter la paix, est administré au besoin par la force, pour ceux qui en douteraient.

Le populisme, voilà l’ennemi!

Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait parfaitement résumé l’axiome principal du projet européen en déclarant qu’il ne pouvait « y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est que l’Europe a été originairement conçue comme un double monde [1] devant être mis à l’abri de la volonté des peuples et des aléas du politique. C’est pourquoi, en toute logique, en 2005, les votations populaires défavorables au traité établissant une constitution pour l’Europe furent tenues pour nulles et non avenues. On les appela manifestations de populisme, mot-valise qui regroupe désormais l’ensemble des valeurs anti-européennes telles que les définissent par défaut les juristes depuis des décennies. Si « l’Europe, c’est la paix », comme on ne cesse de nous le répéter, alors, toujours plus d’Europe, c’est toujours plus de paix. Rien ne doit donc venir en troubler le cours, et surtout pas des sursauts hostiles de souverainisme.

Le lapsus de Madame Baerbock

Or, comment une telle construction politique peut-elle aujourd’hui redoubler de bellicisme, au point, pour ses dirigeants et ceux des Etats membres, de passer à l’unisson d’un discours de soutien à l’Ukraine à celui d’une quasi-déclaration de guerre à la Russie sur le registre civilisationnel ? Fin janvier, la ministre verte des Affaires étrangères de l’Allemagne, Annalena Baerbock, ne s’est pas embarrassée des précautions de langage pourtant bien faibles de Madame von der Leyen pour définir l’orientation européenne : « nous menons une guerre contre la Russie et non les uns contre les autres ». Quelques jours plus tard, M. Macron assurait M. Zelensky de « sa détermination à accompagner l’Ukraine vers la victoire »… Comment interpréter le fait que l’Union Européenne, si attachée à la paix, ait ainsi renoué avec une conception du politique défini par le couple ami/ennemi, selon les catégories du juriste nazi Carl Schmitt ?

Motivations cachées

On peut évidemment l’expliquer par l’alignement servile sur les exigences otaniennes et américaines dans un conflit qui apparaît de plus en plus comme opposant, depuis le début, les États-Unis à la Russie. Mais il est légitime de s’interroger sur des motivations qui iraient au-delà des exigences du protectorat américain et qui relèveraient d’ambitions proprement européennes. Ne serait-ce pas là l’occasion pour l’Union Européenne de surmonter la crise qui la mine depuis 2008 et de renforcer des liens qui se distendent de plus en plus entre les pays du nord de l’Europe et ceux du sud, entre ceux de l’ouest et ceux de l’est ? Comment ? En fédérant – du moins l’espère-t-on -, au prix d’une russophobie délirante et d’un discours de guerre doublé de livraisons massives d’armement, les opinions publiques des États membres ; en construisant par le haut une opinion publique européenne à part entière qui serait le prélude à l’éclosion de ce peuple européen faisant défaut à l’Union Européenne, seul gage de sa survie comme entité politique.

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Drôle d’aubaine

La guerre en Ukraine se présente alors, de ce point de vue, comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne, et non pas seulement parce qu’elle permet de distraire les opinions publiques des problèmes sociaux et économiques qui gangrènent les États membres. Elle apparaît aussi comme une ruse de l’histoire dont on ne serait pas dupe et dont on pourrait utilement tirer parti. Voilà qui peut expliquer l’engouement démesuré des dirigeants européens à vouloir que cette guerre aille à son terme, malgré les mises en garde de plus en plus nombreuses des spécialistes de l’art militaire. Mais n’est-elle pas une guerre juste, en défense de « nos valeurs », comme n’a de cesse de le marteler la propagande médiatique ? Voilà pour le volet moral. Qu’elle serve par ailleurs, croit-on, nos intérêts, est un heureux effet de la providence. Voilà pour le volet machiavélique. Car elle pourra sûrement, indépendamment même de son issue, être une ressource afin de forger une véritable patrie européenne, un authentique peuple européen… S’engager dans cette guerre relèverait ainsi, pour l’Europe, de ce que les anciens Grecs nommaient le Kairos (faire le bon acte au bon moment). Cette guerre arriverait à point nommé. C’est que « toute politique se réduit à faire de l’escompte ou du report de puissance, écrivait Paul Valéry. La guerre liquide enfin ces positions, exige la présence et le versement des forces vraies, éprouve les cœurs, ouvre les coffres, oppose le fait à l’idée, les résultats aux renommées, l’accident aux prévisions, la mort aux phrases ».

La fin des nationalismes étroits, la naissance d’un peuple européen

« Polemos est père de toutes choses », disait Héraclite. Aussi peut-on penser que pour les dirigeants de l’Union Européenne le temps est venu d’honorer le père, comme il en va d’une nécessité. Que Polemos engrosse enfin la déesse Europe et qu’elle accouche de ce demos européen que l’union stérile du marché et du droit n’a jamais pu enfanter. Mais que la maïeutique est cynique et brutale ! Car dans les faits, il revient au seul peuple ukrainien, sorte de peuple élu malgré lui aux fins d’assurer la consolidation politique de l’Union Européenne, d’instituer symboliquement et d’incarner ce peuple européen naissant, puisque ce sont les soldats ukrainiens qui meurent « pour nos valeurs ». Pour ces soldats il n’y a pourtant rien de symbolique dans tout cela : seulement du sang, des souffrances et de la mort ; ce que nous, précisément, nous ne supportons plus. Qui donc irait mourir pour « nos valeurs » ? Que d’autres nous représentent – ah ! les immenses ressources du gouvernement représentatif et de la politique par procuration – sur le champ de bataille, que d’autres meurent pour notre patrie immatérielle, voilà un opportun ordre des choses. Mais qui se soucie de savoir si ces soldats connaissent ceux qu’ils saluent lorsqu’ils vont mourir ? Savent-ils qu’ils meurent pour le drapeau européen, qui n’est pas encore le leur mais qui leur est promis comme une récompense ? S’il y a un creuset du peuple européen, convenons qu’il est terrifiant.

L’Europe a toujours eu des pulsions de mort. C’est le seul continent suicidaire, familier des sacrifices et des paris douteux. Rien ne garantit qu’au bout du chemin l’Union Européenne survive à cette nouvelle crise qui la dépasse et pour laquelle elle n’est pas armée. La regrettée Coralie Delaume, dans ses derniers ouvrages, expliquait que l’Union Européenne aurait un terme. Mais peut-être n’imaginait-elle pas qu’il se déroulerait sous les auspices de Mars. Plus que les civilisations, nous devrions savoir que les empires sont mortels.

[1] L’auteur entend par là un deuxième monde, un marché, plus juridique que politique, et se superposant à ce qu’on entendait autrefois par « Europe » NDLR

Il aurait fallu Flaubert pour décrire la bordelisation de l’Assemblée!

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La députée d'extrème gauche Sandrine Rousseau, 24 janvier 2023 © Jacques Witt/SIPA

L’écrivain aurait fustigé la canaille insoumise


Husonnet est le personnage qui, dans L’Éducation sentimentale, incarne l’arrivisme et l’opportunisme décomplexés. Coassant sans cesse, il grenouille dans tous les marécages parisiens susceptibles de nourrir son ambition personnelle, démesurée. Dans le roman de Flaubert, en date du 24 février 1848, alors que le batracien cynique assiste à l’invasion du Palais des Tuileries par une foule révoltée, il s’écrie : « Quel mythe ! (…) Voilà le peuple souverain ! » (…) Saprelotte ! comme il chaloupe. Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse ! »

Quand éclate la Révolution de février 1848, Flaubert observe Paris en effervescence. Il est contre le suffrage universel que cette révolution va instaurer pour les hommes. S’il est solidaire avec une certaine bourgeoisie qui défend le régime de Juillet, c’est pour des raisons uniquement esthétiques : un régime censitaire garantit l’élitisme. Pour l’écrivain, l’arrivée des masses coïncide avec celle de la médiocrité et c’est elle seule qu’il redoute. Aussi, son absence de réel engagement politique lui permet de porter un regard ironique sur les évènements. L’ironie à l’œuvre dans le roman épingle, du reste, les révolutionnaires comme les réactionnaires. Qu’aurait-il pensé des joyeux drilles de LFI et d’EELV qui sévissent à l’Assemblée ? 

Je ne peux m’empêcher de songer qu’une poursuite, ne serait-ce que quelques jours supplémentaires, de l’examen de la loi sur la réforme des retraites dans l’hémicycle aurait, à coup sûr, offert le spectacle d’une mise à sac de l’Assemblée, orchestrée par nos gais lurons Insoumis ou membres d’EELV. Voilà pour notre roman national actuel. L’alchimiste Flaubert avait lui écrit une scène savoureuse, dans L’Éducation sentimentale, où la foule ravage le Palais-Royal qu’elle a investi, scène qui signe la fin du règne de Louis-Philippe. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », aurait dit Baudelaire.

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Mais, avant d’envisager cette foire sous l’angle salvateur de l’art, seul expédient susceptible de nous faire accepter le tumulte mugissant, lamentable et grossier dans lequel nous fûmes plongés durant quinze jours, il convient d’évoquer brièvement les temps forts de la mascarade parlementaire qu’on nous a donnée. Faire obstruction à l’examen de la loi sur la réforme des retraites, par tous les moyens, tel était le but d’une partie des sectateurs d’un Jean-Luc Mélenchon, jamais plus présent que depuis qu’il s’est retiré des affaires. Ce fut un charivari dénué de panache et ponctué de trêves salvatrices ménagées par les suspensions de séances, bienvenues. 

Le malheureux ministre du Travail, Olivier Dussopt, cible désignée des oppositions, fut, si j’ose dire, foulé aux pieds et ces quinze jours de pugilat verbal lui firent perdre la voix. C’est là moindre mal, car, en pareille démence collective, c’est la tête… qu’il aurait pu perdre. Attaques ad hominem, injures, invectives et stupidités proférées en continu, paroles toujours coupées sur fond de brouhaha et de claquement de pupitres, telle fut l’ambiance à l’Assemblée.

Ce déplorable tableau général brossé, alors qu’il s’agissait pourtant de débattre d’une réforme cruciale pour le pays et visiblement incompréhensible sur de nombreux points, revenons sur quelques temps forts de la médiocre représentation théâtrale. Lundi 6 février, Olivier Dussopt lança l’examen du projet de la réforme des retraites. À peine eut-il le temps de proférer un solennel « Nous y sommes. » que la fronde de certains députés entraîna d’emblée une suspension de séance. Pour sûr, nous y étions.

Jeudi 9 février, le député Insoumis Thomas Portes, bon enfant, publia sur Twitter une photo de lui, ceint de son écharpe tricolore et le pied facétieusement posé sur un ballon à l’effigie de la tête d’Olivier Dussopt. Le lendemain, quand notre comique tenta de défendre un amendement, il fut immédiatement interrompu par des huées. Le drôle osa alors ce mot d’esprit sans esprit : « Calmez-vous collègues, il n’y a pas de ballon ici. » On lui demanda de présenter des excuses, il refusa : « Je retirerai mon tweet le jour où vous retirerez votre réforme qui va sacrifier des milliers de gens. » Nouvelle suspension de séance. Exclusion de Thomas Portes pour une durée de quinze jours. 

Le 10 février, alors qu’Olivier Dussopt priait l’inénarrable Sandrine Rousseau de ne pas le « haranguer », elle y entendit, bien sûr, une attaque « sexiste ». Le Larousse, dans sa définition du verbe, on l’aurait parié, ne met en évidence aucune connotation liée au genre. Pourtant, l’interprétation lunaire de notre harengère fut saluée par des hurlements enthousiastes et des applaudissements approbateurs.

Lundi 13 février, c’est Aurélien Saintoul, autre Insoumis qui traita joyeusement le ministre du Travail « d’assassin » et « d’imposteur ». Nouveau chaos dans l’hémicycle et suspension de séance. Saintoul s’excuse, Dussopt, humilié et désemparé, ne pardonne pas. Saintoul écope d’un rappel à l’ordre et se voit privé d’un quart de son indemnité de mandat pendant un mois. 

Mercredi 15 février, nouvelle saillie de l’amazone Sandrine Rousseau. Elle ne put résister à l’opportunité offerte d’en appeler une fois de plus, en séance, à l’appareil génital et reproducteur féminin, alpha et oméga du Monde. Elle avait, on s’en souvient, déjà dans l’hémicycle, il y a peu de temps, célébré le vagin. Cette fois encore, avec la véhémence qu’on lui connaît, elle a exigé qu’on n’impliquât pas l’utérus dans la réforme des retraites : « Un conseil : lâchez nos utérus ! (…) Nos ventres ne sont pas la variable d’ajustement de votre réforme des retraites. »

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Jeudi 16 février, pour survivre en milieu hostile, le ministre du Travail tenta de se réfugier dans une grille de mots croisés. Las ! C’était compter sans l’œil de lynx du député LR Aurélien Pradié qui repéra immédiatement le cruciverbiste furtif : « Le premier des respects, Monsieur le ministre des Comptes publics, c’est de ne pas faire des mots croisés lorsque la représentation nationale s’exprime, aussi pénible que ce soit. » L’Assemblée une fois de plus, tangua. Penaud, Olivier Dussopt reconnut « une bêtise. »

Vendredi 17 février sonna la fin de partie de ce joyeux bordel, sans qu’on n’ait assisté à quoi que ce soit, pas même à la naissance d’un souriceau mort-né. La motion de censure déposée par le RN fut bien sûr rejetée, au nom de la démocratie, évidemment. André Chassaigne, président du groupe GDR affirma avec gravité : « (…) nous ne mélangerons pas nos votes avec ceux qui ne considèrent pas tous les êtres humains comme nos frères. » Puis, les cordes vocales d’Olivier Dussopt lâchèrent définitivement alors qu’il saluait, en quelque sorte, sa propre résilience : « Vous m’avez insulté pendant 15 jours et personne n’a craqué et nous sommes là, devant vous pour la réforme. » Enfin, les bancs de l’hémicycle se vidèrent, les députés s’égaillant tels une volée de collégiens à la fin de l’année scolaire. Le RN entonna la Marseillaise dans une vaine tentative pour couvrir les voix Insoumises qui braillaient à pleins poumons : « On est là, on est là ! » Les vieux murs de l’Assemblée ont dû soupirer d’aise, une fois la sage plénitude du silence recouvrée. 

Poursuivre l’examen du texte plus avant eut immanquablement conduit au spectacle d’une folie collective. Flaubert l’aurait rendu beau : « Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. (…) La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. (…) et le délire redoublait son tintamarre continu (…) porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica. »

Le risque, bien sûr eut été de faire tomber Macron de l’arbre, tout comme chut, en Février 48, Louis-Philippe dit la Poire.

Sale « blank »!

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Le pont Erasmus, à Rotterdam, où des slogans polémiques ont été projetés lors du Nouvel An, le 1 janvier 2023 © Rolf Klatt/Shutterstock/SIPA

Aux Pays-Bas, on assiste à une vaste querelle linguistique autour de l’usage du mot « blank » (blanc).


La langue d’un pays doit-elle se plier aux exigences d’une poignée d’activistes woke qui souvent n’y sont même pas nés ? Non, dira-t-on. Problème : ce bruyant lobby woke, bien introduit dans les médias, les milieux culturels et la classe politique, ne s’arrête pas de répandre sa doxa, non sans rendement. Dernièrement, les idéologues progressistes partent en croisade contre l’emploi du mot “blank”, soi-disant contaminé par le colonialisme et le racisme. Devant “l’urgence” de la situation, il semble donc nécessaire de le remplacer. “Wit”, plus neutre, est idéal, car dépourvu du sens de supériorité raciale envers les colonisés d’antan.

Les médias néerlandais collaborent avec le lobby woke

Presque tous les journaux, magazines, chaînes de radio et de télévision, sites d’information et agences de presse néerlandaises, se sont lancés avec efficacité dans la collaboration. Dans leurs colonnes et pendant leurs temps d’antenne, “blank” a lentement, mais sûrement, cédé sa place à “wit”. Néanmoins, une résistance persiste. Le journal De Telegraaf et le magazine EW, tous deux libéraux-conservateurs, bénéficiant de tirages que jalousent leurs confrères, tiennent bon. Mais les rebelles se comptent maintenant sur les doigts d’une main… S’il ne s’agit tout de même pas d’un diktat en faveur du “wit”, les journalistes, rédacteurs, reporters, correspondants et pigistes savent à quoi s’en tenir, sous peine de voir leur copie soumise aux remontrances du lobby woke. « Notre journal s’oppose bien sûr à toute forme de racisme, » a affirmé le directeur du Telegraaf, récemment. « Mais, nous refusons l’agenda radical et racial de la politique d’identité », a-t-il précisé. Pour De Telegraaf, son directeur reste donc un homme blanc, et non pas “wit”.

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Ainsi, le choix du vocabulaire peut-il trahir les sensibilités politiques de votre interlocuteur. Et qu’importe ce choix, il fait automatiquement couler de l’encre. Si De Telegraaf utilise le mot “wit”, se trahissant ainsi au “wokement correct”, un lecteur pourrait être tenté de le traiter de “collabo” avec les « anti-Blancs ». Tandis qu’un journal qui s’en tient à “blank” peut se voir taxé de l’affreux suprémacisme blanc. Car oui, sachez que le mot maudit reste utilisable aux Pays-Bas, mais uniquement pour qualifier celui censé inspirer l’horreur à tout un chacun, le raciste blanc.

Wokeland

Dans son livre, Wokeland, le journaliste néerlandais Coen de Jong retrace le succès incontestable du lobby anticolonialiste qui, encore hier, était moqué par les mêmes médias aujourd’hui acquis à sa cause.

Wokeland détaille le patient travail de sape de ces activistes, pratiquement tous d’origine surinamoise ou antillaise, pour rallier les élites à leur cause. Les dirigeants de l’audiovisuel public néerlandais, très à gauche, sont les trophées les plus notables inscrits à leur tableau de chasse. Les politiciens de la droite dure, qui les envoyaient promener, tels Geert Wilders et Thierry Baudet, se trouvent aujourd’hui en dehors des circuits du pouvoir et même du système. Système où l’on préfère à présent laisser ânonner les pseudo-linguistes selon lesquels “blank” ne désigne pas vraiment une couleur, mais surtout une notion de pureté esthétique contraire à son opposé “zwart” (noir), avec son lot de consonances péjoratives.

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Un canular jugé raciste, lors du nouvel an à Rotterdam, vient de renforcer le camp des pourfendeurs du mot “blank”. À l’approche de minuit, une foule joyeuse était rassemblée sur le pont Erasmus, sur lequel un faisceau lumineux projetait des slogans, tels « Een Vrolijk Blank 2023! », « Joyeux 2023 Blanc! », ou encore « White Lives Matter! » Pour couronner le tout, le message scandaleux est apparu en plein direct, sur la chaîne privée RTL, qui avait abandonné « blank » depuis bien longtemps déjà. Un beau scandale, donc, dans une ville où un peu plus de la moitié des habitants est issue de l’immigration extra-européenne, comme on dit pudiquement. Un mois plus tard, la police est toujours à la recherche de ceux qui ont osé moquer l’idéal officiel du vivre-ensemble. Le Parquet de Rotterdam entend les poursuivre pour incitation à la haine raciale. Bouillonnant d’indignation, le directeur du journal protestant et hyper woke, Trouw, a annoncé à ses lecteurs qu’après l’humiliation de Rotterdam, “blank” s’était définitivement enraciné dans le vocabulaire de l’extrême droite raciste ! Désormais, le mot n’aura plus sa place dans son journal. Pas sûr que ces abonnés et contributeurs fidèles, souvent âgés, apprécient les futures corrections et cette bonne résolution pour 2023. Ces génuflexions des directions des journaux répugnent évidemment les chroniqueurs conservateurs, certains étant encore tolérés dans des journaux de gauche comme Trouw et De Volkskrant. L’un d’eux regrette que son journal « ait cédé aux brigades des censeurs d’extrême gauche ». Un autre conteste le bien-fondé de la mise au ban de “blank”, non approuvée d’ailleurs par le dictionnaire Van Dale qui fait autorité dans le pays, et qui ne s’y plie pas. Tous ces résistants grisonnants savent cependant que les jeunes journalistes ne les suivront pas. Même si le combat des “vieux” est perdu d’avance, ceux-ci n’y voient pas une raison de se rendre.

Marseille: un tramway nommé désordre

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Train TER à destination de Toulon à la gare de Marseille-Blancarde, août 2013. D.R.

La cité phocéenne va développer son réseau de transports en commun. L’objectif annoncé, jusqu’au plus haut niveau de l’État, est de désenclaver les quartiers nord. Mais l’expérience d’autres grandes villes fait craindre que le raccordement au centre des «quartiers sensibles» n’apporte pas que le bonheur du vivre-ensemble.


À Marseille, la municipalité de Benoît Payan et la métropole de Martine Vassal ont parfois du mal à s’entendre. Comme souvent lorsque deux forces politiques opposées, ici le Printemps marseillais et Les Républicains, doivent avancer main dans la main, cela se termine en bras de fer. Sauf sur un sujet qui semble faire consensus, celui des transports en commun. Un thème également cher à Emmanuel Macron qui en a fait une des priorités du plan « Marseille en grand » lors de sa venue dans la cité phocéenne en septembre 2021.

Ici, c’est Marseille!

Marseille est la deuxième ville de France en nombre d’habitants mais elle est la première en superficie. Les quartiers de L’Estaque et des Goudes, aux deux extrémités de la ville, sont séparés par plus de 20 kilomètres. Pourtant, Marseille ne compte que deux lignes de métro et trois de tramway. Quant aux bus, leur régularité laisse souvent à désirer et certains quartiers sont très mal desservis. Face à ce constat, quel que soit leur bord, tous les politiques s’accordent à dire qu’il faut étendre le réseau marseillais. L’objectif affiché par Aix-Marseille-Provence Métropole (AMPM) est de « faire en sorte que 50 % des métropolitains se situent à moins de 500 mètres d’un transport à haut niveau de service et que 95 % des habitants du territoire se trouvent à 15 minutes maximum d’un point d’accès à un transport en commun ». Le site de la métropole montre également que le désenclavement des quartiers nord est une priorité. Il s’agissait d’ailleurs d’une condition sine qua non à l’obtention du milliard d’euros (256 millions de subventions directes et 744 millions en avance remboursable) promis par Emmanuel Macron. Lors d’un déjeuner à la préfecture des Bouches-du-Rhône, le chef de l’État avait déclaré : « La Métropole n’aura pas le milliard promis s’il ne servait pas à désenclaver les quartiers nord. » AMPM a compris le message. Sur les 15 projets estampillés « Marseille en grand », neuf seront réalisés « pour accélérer la connexion des quartiers les plus pauvres et accompagner la requalification urbaine ». En septembre dernier, le groupement d’intérêt public (GIP) créé pour superviser cet énorme chantier abondait en ce sens en fléchant 200 des 256 millions d’euros, soit 80 % des subventions accordées par l’État, directement vers les quartiers nord.

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L’idée est que ce désenclavement permettra de changer l’atmosphère de ces quartiers défavorisés. Certains élus pensent en effet que si ces secteurs sont le terrain de jeu de la délinquance, désertés par l’administration, par les médecins et regroupent une partie de la pauvreté locale, c’est parce qu’ils sont mal desservis, fermés sur eux-mêmes. Saïd Ahamada, député des quartiers nord (La République en marche, puis Territoires de progrès) de 2017 à 2022, déclarait en 2019 dans les colonnes des Échos : « C’est un apartheid social organisé. » Plus récemment, en août 2021, il affirmait au micro de France Info : « La moitié de la ville est ghettoïsée en matière de transports en commun. Il n’est pas possible, pour quelqu’un qui habite les quartiers nord de Marseille, d’aller travailler tôt le matin ou de rentrer tard le soir. » Des mots forts, peut-être même un brin excessifs, pour dénoncer une inégalité de chance entre les habitants des quartiers nord et les autres Marseillais. Même constat du côté d’Audrey Gatian, l’adjointe (PS) au maire de Marseille en charge de la politique de la ville et des mobilités. Dans une tribune publiée en septembre dernier dans La Marseillaise, l’élue parle d’un « sujet qui tient à la fois de la politique des transports, du développement économique, de l’accès à l’emploi mais aussi tout simplement de la considération pour les habitantes et habitants de notre ville ». De son côté, le maire Benoît Payan, qui a fait de ce projet son cheval de bataille, ose une métaphore judiciaire : « Dans cette ville, il y a des gens qui sont assignés à résidence. » Une phrase qui fait écho à ce qui se passe dans ces quartiers où beaucoup sont effectivement condamnés à rester chez eux. L’édile veut croire que l’arrivée d’un tramway de la RTM (Régie des transports métropolitains) va métamorphoser les quartiers nord, que les règlements de comptes, les agressions et les trafics de drogue et d’armes deviendront de l’histoire ancienne. Une grande utopie.

La police municipale de Marseille mène une opération de contrôle à un arrêt de tramway, le 9 février 2021. © Laurent Coust/SIPA

Il y a de fortes chances que Marseille ne soit pas l’exception qui confirme la règle et que, comme dans les autres grandes villes de France qui ont désenclavé leurs zones sensibles, rien ne change de manière significative. L’exemple le plus ancien en la matière est celui de la couronne parisienne. Le 8 décembre 1977, Valéry Giscard d’Estaing inaugurait le RER, alors appelé métro de l’Île-de-France. Il se réjouissait du gain de temps qu’allait représenter ce nouveau mode de transport pour les habitants de la région : « Vingt millions d’heures de transports en moins, vingt millions d’heures gagnées sur la fatigue, vingt millions d’heures rendues au sommeil, à la vie de famille, à la culture. À partir d’aujourd’hui, Paris et la banlieue courront un peu moins. » Ce jour-là, le président de la République s’est montré très enthousiaste, sans doute trop. À l’usage, le RER s’est avéré moins performant et moins agréable qu’annoncé. Si certaines lignes ou certaines portions de lignes sont plutôt tranquilles, il y en a d’autres où l’ambiance est loin d’être sereine. Le quinzième anniversaire de l’assassinat Anne-Lorraine Schmitt dans une rame du RER D, poignardée de 34 coups de couteau, le rappelle. Pour Julien Noble, co-auteur du livre Les Passagers du RER, ce moyen de transport serait même le plus angoissant de tous : « Le RER occupe la première place du transport le plus anxiogène devant le métro, le train de banlieue, le bus et le tramway. » Les usagers y sont sans cesse sur le qui-vive, à l’affût du moindre mouvement suspect. Ils ont peur. Une étude publiée en 2021 par l’AQST (Autorité de la qualité de service dans les transports) sur le sentiment de sécurité dans les principaux transports en commun en Île-de-France le confirme. 41 % des usagers du RER se sentent toujours en situation d’insécurité. Un chiffre en nette augmentation puisqu’il n’était que de 32 % en 2019 et 31 % en 2017. L’organisme détaille également les raisons de ce sentiment d’insécurité : « Les incivilités, la surveillance, la temporalité, la présence de personnes en situation d’exclusion, de personnes alcoolisées ou droguées, la présence de jeunes, la promiscuité tout comme l’isolement et l’ambiance du voyage sont les principales causes. » Parmi les voyageurs les plus touchés, les femmes. 51 % d’entre elles « ne se sentent pas toujours en sécurité ». Plus particulièrement encore dans les zones sensibles. Passé une certaine heure, le nombre de femmes présentes dans les RER chute. Dans le sens banlieue-Paris, elles représentent 45 % des voyageurs à 14 heures contre moins de 30 % à partir de 21 h 30. Malheureusement pour les usagers, en province ce n’est pas mieux. La directrice du groupe Omnes Éducation à Lyon, Marion Fabre, a même appelé ses élèves à la plus grande prudence : « Évitez de prendre le métro à la station La Guillotière. Rendez-vous plutôt à la station Jean-Macé. Privilégiez la station de tram ou de bus située devant notre école. Faites du co-piétonnage. » Autre exemple, à Toulouse, où les stations Empalot, Reynerie et Mirail ainsi que leurs abords, situés à proximité de cités sensibles, sont régulièrement le théâtre d’agressions et de vols. Globalement, quelle que soit l’agglomération étudiée, les transports en commun sont considérés comme peu sûrs, mais ce sentiment est encore plus partagé lorsqu’ils traversent des zones sensibles. Au point même d’être désertés par les personnes qui se sentent les plus vulnérables. En sera-t-il autrement à Marseille ? Rien n’est moins sûr.

Concernant l’aspect sécuritaire, un autre point est à ne pas négliger. Celui-ci a été mis en lumière le 28 mai dernier à l’occasion de la finale de la Ligue des champions opposant le Real Madrid à Liverpool au Stade de France. À l’occasion de cet événement, des centaines de « supporters britanniques » ont semé le trouble sur le parvis de l’édifice dionysien. Ces Anglais qui étaient finalement majoritairement des voyous de la région Île-de-France, des mineurs et des personnes en situation irrégulière, le plus souvent connus des forces de l’ordre pour des faits de ventes à la sauvette, de vols et de violences. Ces individus, en nombre, ont réussi à créer le chaos autour de l’enceinte sportive. Or, s’ils ont pu être aussi nombreux, à la même heure et au même endroit, c’est bien parce que beaucoup ont pu emprunter les RER B et D. Les transports en commun sont des transports de masse. Ils permettent de déplacer les foules en un temps record. Lorsque les intentions de ceux qui les utilisent ne sont pas bonnes, cela peut rapidement virer au cauchemar. À Marseille, l’arrivée du tramway dans les quartiers nord permettrait de relier des cités comme La Castellane, La Bricarde et La Viste à la gare Saint-Charles ou au stade Vélodrome en effectuant un seul changement à la station Capitaine-Gèze. Une formalité pour ceux qui voudraient suivre l’exemple francilien.

Un quoi qu’il en coûte, qui coûte

Enfin, une dernière question se pose, concernant le coût d’un tel déploiement du réseau. Non pas le coût de réalisation qui sera en grande partie pris en charge par des subventions, mais bien le coût d’exploitation. Une fois que le tramway arrivera jusqu’au nord de la ville, sera-t-il un gouffre financier, à l’équilibre ou bénéficiaire ? Cela sera plus probablement la première option. La faute notamment à la fraude. En effet, dans une étude publiée en décembre 2022, la RTM a observé qu’en 2021, 28 % des usagers de son réseau, soit plus d’une personne sur quatre, avaient circulé sans ticket ou carte d’abonnement. Un pourcentage moyen déjà très important mais qui n’est rien comparé à celui enregistré dans les quartiers nord. Le constat fait en octobre 2022 par la chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur est sans appel : « La fraude dure, avec perte de recettes, se concentre davantage dans le nord. » Les 16e et 14e arrondissements de la ville enregistrent plus de 60 % de fraude quand le 15e en comptabilise plus de 50 %. Dans ces trois arrondissements, il y a donc plus de resquilleurs que de payeurs. Un constat également fait par la RTM qui a récemment identifié les dix lignes regroupant le plus de voyageurs clandestins. Six d’entre elles comptent plus de 10 000 voyages non validés par jour. Il s’agit des bus B2, 31, 32, 38, 70 et 89. Des lignes qui relient toutes soit le centre-ville aux quartiers nord, soit les quartiers nord entre eux. À ces statistiques géographiques, s’ajoutent celles qui concernent le mode de transport. Toujours selon la RTM, la « fraude dure sur le mode Tramway » est au-dessus de la moyenne communale avec un taux de 29,5 %. Il s’agit même du moyen de transport où la resquille a connu la plus importante augmentation depuis début 2020 (+7,5 %). Il faut dire qu’il est particulièrement facile de monter par l’une des nombreuses portes de ces longues rames sans s’acquitter du prix de son trajet et de s’en échapper en cas de contrôle. Ça promet !

Beaucoup diront que le problème n’est pas là et que même si cela doit coûter de l’argent, c’est un devoir de désenclaver les quartiers. Mais, bons sentiments mis à part, le problème est quand même là. Catherine Pila, la présidente de l’opérateur de transports en commun local, estimait qu’en 2021 la fraude représentait « un manque à gagner de 28 millions d’euros ». Une perte financière qui a deux conséquences : l’augmentation du prix du billet et l’annulation ou l’ajournement de certains investissements ou travaux d’amélioration du réseau, notamment sur le plan sécuritaire. In fine, ce sont toujours les mêmes qui payent, au sens propre comme au figuré. Le service proposé aux Marseillais est toujours plus cher, toujours moins performant et toujours moins sûr. La situation n’étant déjà pas fabuleuse, fallait-il réellement ajouter du mal au mal ? Pour des raisons politiques, il semble que oui, même s’il y a fort à parier que tous les décideurs et leurs administrés s’en mordront les doigts.

Le maire blanc, homosexuel et zoulouphone qui fait trembler la classe politique sud-africaine

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Le Sud-Africain Chris Pappas. Photo : Facebook / Municipalité d'UMngeni

Jeune trentenaire, il est considéré comme l’étoile montante de la Democratic Alliance (DA), le premier parti multiracial sud-africain d’opposition. Populaire maire d’uMngeni, Chris’ Pappas pourrait devenir le prochain Premier ministre de la province du Kwazulu. Anglo-Afrikaner, blanc, ouvertement gay, parlant couramment le zoulou, certains lui prédisent déjà un destin national. Une révolution dans ce pays qui a aboli l’Apartheid… 


Son visage est encore inconnu en France, mais il pourrait très vite s’afficher sur vos écrans de télévision. Christopher John Pappas est surnommé le « Johnny Clegg » de la politique sud-africaine. Située dans la province du Kwazulu, la ville d’uMngeni (100 000 habitants) est composée de 75% d’Africains.

Lors des élections municipales de 2021, une majorité d’entre eux ont été charmés par ce jeune homme blanc de 31 ans qui parle couramment le zoulou, une langue qu’il maitrise et qu’il a apprise dans sa jeunesse, dans la ferme familiale du Midlands où il a grandi. Il est membre de la Democratic Alliance (DA), un parti multiracial, centriste et libéral considéré comme le premier parti d’opposition à l’African National Congress (ANC) qui dirige le pays depuis 1994.

Un pays qui reste obsédé par la question raciale

Très rapidement, Chris’ Pappas a démontré des capacités de gestionnaire, stabilisant financièrement sa ville, « un navire qui était dangereusement proche de heurter les rochers » comme le fait remarquer le site d’information News24. En offrant sa première municipalité à la DA, dans cette province qui est habituellement le théâtre d’un conflit fratricide entre l’ANC et l’Inkhata Freedom Party (IFP) du prince Buthelezi, il a très vite attiré l’attention des médias qui suivent désormais sa carrière politique débutée très tôt sur les bancs de l’université de Pretoria. 

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Chris’ Pappas est un passionné dont la simplicité détonne. Durant sa campagne, il n’a pas hésité à se jeter dans la fosse aux requins et à répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son compte Twitter. Questionné sur le débat racial qui empoisonne quotidiennement la vie politique sud-africaine, notamment sur le récent incident qui s’est produit dans une piscine du complexe hôtelier de Maselspoort en janvier (des Blancs ont violemment attaqué des adolescents noirs présents dans le bassin et les ont éjectés de l’eau), l’ancien conseiller municipal avait vivement regretté que le pays se focalise uniquement sur ce sujet au lieu de chercher à résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités et le chômage. « Nous avons laissé les politiciens entretenir la haine basée sur nos différences de couleur sans nous focaliser sur nos vrais problèmes » déclare Chris’ Pappas. Ce pur produit de la société sud-africaine entend réconcilier les peuples au-delà des barrières ethniques qui les séparent. Il n’a pas connu le régime de ségrégation raciale et n’a aucun regret à exprimer. Chris’ Pappas ne cache pas ses préférences sexuelles dans un pays qui a été le premier à légaliser l’homosexualité et le mariage pour tous peu de temps après l’élection de Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid, à la tête du pays entre 1994 et 1999. « C’est qui je suis. Je ne peux pas changer cela et je ne le souhaite de toute façon pas, je me devais d’être honnête envers mes électeurs » explique celui qui s’affiche ouvertement avec son fiancé, J.P. Prinsloo, sur les réseaux sociaux, très fier d’appartenir à un parti qui a la particularité d’avoir présenté le plus de candidats homosexuels aux élections.

Un ambitieux

Critique virulent de la politique économique mise en place par l’ANC, lequel est devenu très fragile politiquement et a plongé le pays dans un état de désastre national, Chris’ Pappas vise désormais le poste de Premier ministre de la province du Kwazulu. « Nous savons que l’ANC ne sera plus au pouvoir en 2024 et qu’il y aura un gouvernement de coalition en place, que la DA jouera un rôle important dans cette coalition » a déclaré le maire d’uMngeni qui entend fédérer autour de lui.

On lui prédit même un destin national. Pour l’ analyste politique Thabani Khumalo, les appels en faveur de sa candidature n’ont rien d’étonnant. « Il est le leader le plus populaire de la DA dans la province en ce moment, et son profil est plus influent que celui de l’actuel chef du parti » explique-t-il. « Si vous regardez les commentaires à son sujet, il est loué par toutes les communautés noires. Il semble qu’il ait pu apporter des changements notables en peu de temps à uMngeni. Les gens l’ont même appelé à faire acte de candidature pour le poste de maire d’eThekwini (nom de la métropole de Durban-NDLR) » ajoute t-il. 

Invité au couronnement du roi Misuzulu, haute autorité royale de la province, c’est désormais un chemin pavé d’or qui s’ouvre pour Chris’ Pappas. Une figure qui pourrait révolutionner la politique sud-africaine dans un avenir proche, et, ses soutiens en rêvent, réconcilier Blancs comme Noirs sous le drapeau de la République fédérale d’Afrique du Sud.

Lucia, ou l’amour fou comme dérangement mental

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Brenda Rae dans "Lucia di Lammermoor", opéra en trois actes de Gaetano Donizetti, Paris, 2023 © Emilie Brouchon / Opéra national de Paris

Voilà bien longtemps qu’on ne fait plus ça sur la scène lyrique: un décor qui n’incruste aucune image de cinéma, aucune image de synthèse, aucune captation vidéo, aucun écran !


Tel est pourtant le cas de cette régie signée Andrei Serban, 80 ans, grande figure du théâtre roumain installé aux États-Unis dès les années 70. Millésimée 1995, celle-ci reprend du service pour une nouvelle reprise de Lucia de Lamermoor à l’Opéra-Bastille.

Un opéra adapté d’un roman de Walter Scott

Adaptation, comme l’on sait, du roman The Bride of Lamermoor publié en 1819 par Walter Scott, sur un livret concocté par Salvatore Cammarano en 1835 pour un Donizetti qui dès 1838 choisira de délaisser Naples pour Paris, le célèbre « dramma dragico » italien se voit ici transposé, très loin des brumes écossaises qui en étaient la toile de fond originelle, dans une architecture renvoyant au panoptique carcéral tel qu’imaginé, à la fin du XVIIIème siècle, par Jeremy et Samuel Bentham, et si bien appliqué en France par Hippolyte Le Bas pour la prison parisienne de la Petite Roquette : structure architecturale close, géométriquement oppressante, elle illustre ici, non sans intelligence plastique, entre asile et prison, la dimension psychotique de Lucia, incurablement amoureuse de son Edgardo di Ravenswood, au point d’occire le mari que son frère Enrico veut despotiquement lui imposer, et de sombrer dans la démence avant de passer elle-même l’arme à gauche, après quoi l’amant éperdu se trucidera d’un bon coup de poignard dans l’abdomen… Voilà qui n’est pas gai, et le décor circulaire couleur de ciment de William Dudley, avec ses chœurs d’hommes en redingote noire et haut-de-forme, ses femmes en tablier accroupies sur la dalle qu’elles aspergent, avec ses cordages, ses passerelles de fer mobiles, ses équipements de gymnase datés « siècle industriel », nous ramène à l’époque même du compositeur romantique. L’avantage de cette scénographie qui pourrait passer aujourd’hui pour convenue, c’est qu’au bout de presque 30 ans, elle tient tout de même encore la route.

​Emilie Brouchon / Opéra national de Paris

Lucia di Lammermoor, un « must »

On ne peut pas en dire autant de Lucia, hélas, magnifiquement chantée en 2016 par Pretty Yende, rôle très difficile il est vrai car exigeant une agilité sans pareille pour nouer les coloratures virtuoses des arias aux notes suraigües de la fameuse scène de folie du 3ème acte, en passant par le morceau de bravoure du sublime sextuor par quoi s’achève le 2ème acte… À présent sous les traits de la soprano allemande Brenda Rae (qu’on retrouvera dès le 11 mars prochain à l’Opéra-Bastille, en alternance avec Lisette Oropesa, en Ophélie dans Hamlet, le  chef d’œuvre d’Ambroise Thomas), Lucia paraît manquer singulièrement de rondeur, de délié et d’aisance dans les volutes d’une partition qui appellerait un timbre moins criard, plus chaud, et pour tout dire plus intensément dramatique. C’est dommage, car sous la baguette d’Aziz Shokhakimov, chef d’origine ouzbèque qui fait son entrée à l’Opéra de Paris, les chœurs sonnent dans une splendeur d’airain. Et tout autant le baryton italien Mattia Olivieri dans le rôle d’Enrico, que les deux ténors, le Mexicain Javier Camarena (Edgardo) comme le Français Thomas Bettinger (Arturo), mais surtout la basse polonaise Adam Palka (Raimondo) portent chacun leur signature vocale au plus haut de ce qui reste, quoiqu’il en soit, un « must » absolu du bel canto.

Lucia di Lammermoor. Opéra en trois actes (1835) de Gaetano Donizetti. Avec Brenda Rae (Lucia), Quinn kelsey (Enrico Ashton), Javier Camarena (Edgardo di Ravenswood)… Direction Aziz Shokhakimov, Mise en scène Andrei Serban. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Opéra Bastille les 21, 23, 28 février, 4, 7, 10 mars à 19h30 ; 26 février à 14h30.

La mécanique du mensonge

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De gauche à droite, Nicolas Briançon, Gwendoline Hamon, Claire Nadeau et Alice Dufour dans "Joyeuses Paques", Théâtre Marigny, 2023 © Pauline Maillet - Théâtre Marigny

« Joyeuses Pâques », la célèbre pièce écrite par Jean Poiret, est reprise au Théâtre Marigny dans une mise en scène de et avec Nicolas Briançon.


J’en ai assez d’assister à des joutes télévisuelles où l’on se renvoie mollement la balle. Arguments glaiseux contre charisme en cellophane. Marre de tous ces besogneux satisfaits d’eux-mêmes qui occupent l’antenne du soir au matin, dont la partition est rédigée par des technocrates en vacances de l’esprit.

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir à disposition un texte écrit par Jean Poiret (1926-1992) pour briller en société ou sur un plateau, séduire un hémicycle ou amuser son auditoire, suspendre le temps et cabotiner jusqu’à plus soif sur une scène parisienne.

Alors, il est temps de retourner au théâtre et d’éteindre votre poste durant les vacances d’hiver. À Marigny depuis une semaine, Nicolas Briançon reprend « Joyeuses Pâques » jusqu’au 30 avril avec une troupe de professionnels, c’est-à-dire d’acteurs (Claire Nadeau, Muriel Combeau, Pascal Elso, Raphaël Duléry) qui jouent la pièce avec l’intention initiale de l’auteur. Du rythme ! Du rythme ! Et encore du rythme ! Briançon est un derviche-tourneur qui s’épuise à merveille dans la dialectique du mensonge. Il s’enferre, il s’enfonce, il creuse sans cesse son puit dans une argutie vaseuse, il nous régale par son affolement et sa science du placement. Et surtout, quelle générosité avec ses partenaires ! Il ne phagocyte pas leur talent par une présence despotique.

L’adultère est une affaire délicate

Dans le boulevard, on sait que la vedette a tendance à vampiriser son environnement proche. Briançon est un gentleman qui ne gâche pas les effets comiques des autres comédiens par des pitreries et des tirages intempestifs de la couverture à soi. Il ne vient couper ni leur respiration, ni briser leur silence. L’histoire de cette pièce créée en 1980 par et avec Jean Poiret dans le rôle-titre, accompagné de Maria Pacôme et de Nicole Calfan, sur une mise en scène de Pierre Mondy, est aussi connue que celle du Débarquement de Normandie. Elle fut même adaptée au cinéma avec le trio Belmondo-Marie Laforêt-Sophie Marceau pour un résultat poussif et sans charme si ce n’était la présence de Rosy Varte.

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Lors du long week-end de Pâques, Stéphane, le héros sémillant interprété par Nicolas Briançon, croyant avoir déposé son épouse Sophie (Gwendoline Hamon) à l’aéroport, et s’estimant libre de ses mouvements nocturnes, ramène dans son appartement Julie (Alice Dufour), une jeune et désirable femme de vingt/trente ans sa cadette afin de vérifier si son sex-appeal opère toujours en milieu urbain. Mais, l’adultère est une affaire délicate qui demande du sang-froid et de la méthode. Stéphane en manque cruellement, il est néophyte en la matière, il compense son amateurisme par une propension à mentir, à s’énerver, à feindre l’apoplexie et à s’enkyster dans des explications de plus en plus incohérentes, donc terriblement réjouissantes pour le public. Sa perdition est un régal d’errances verbales et de duperies conjugales. Briançon affûté a suivi un entraînement intensif pour supporter de telles fréquences cardiaques. En son temps, Poiret avait tenu 450 représentations, soit près de deux années, puis il avait laissé sa place à Pierre Mondy, tellement il était lessivé par ce rôle énergivore. En 2023, on pourrait croire qu’une pièce genrée sur des rapports hommes-femmes serait complètement démodée et perçue comme le témoignage d’un classicisme douteux et d’une époque à abattre. La pertinence de son ton, l’arabesque des répliques qui s’enchevêtrent, la maïeutique de l’escalade en font un modèle du genre. Oui, en 2023, on peut rire de la crise de la cinquantaine, du démon de midi et des lois inhérentes au mariage.

Le couple, éternel sujet

Les hommes s’y révèlent lâches et fascinants d’imagination, les femmes corrosives et amoureuses, le couple, un sujet de débat ou de chaos éternel. « Lorsque le rideau s’ouvre, l’action est déjà commencée depuis cinq heures (comme dans Corneille, on arrive juste au bon moment !). Nous sommes dans la nuit du vendredi au samedi saint. Il est 1 heure du matin », voilà comment Jean Poiret présentait le décor.

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Un homme malhabile et portant encore beau face à une jeune à la puissance érotique certaine sans domicile fixe. Là, dans un salon faiblement éclairé, à l’affleurement du désir, l’épouse sûre de son bon droit débarque, entre en piste dans ce manège infernal. Les nerfs de son mari résisteront-ils à ses assauts ? Gwendoline Hamon est une Cassandre sublime d’aplomb, vipérine et drôle à la fois, de ces bourgeoises meurtries qui ne s’en laissent pas conter. Quant à Alice Dufour, elle fait oublier son corps de gymnaste affermie par une puissance faussement candide, elle possède l’art du divertissement avec cette pointe d’émotion qu’il faut pour durer dans ce métier. Dominique Frot est une bonne burlesque, monty-pythonesque à souhait.

Courez-y ! Mon rêve serait que Nicolas Briançon monte la saison prochaine « L’Habit vert » de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet avec Gérald Sibleyras.


Moi, si j’étais un homme…

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Vincent Cassel et sa compagne Tina Kunakey, Paris, décembre 2022 © LAURENT BENHAMOU/SIPA

En 1981, la chanteuse québécoise Diane Tell rêvait d’être un homme. En 2023, on lui proposerait une transition de genre fissa. Mais de nos jours, la différence entre les sexes est paradoxalement combattue, et la «toxicité» de la masculinité chassée partout. Ainsi, alors qu’il fait la promotion de sa nouvelle série «Liaison » au Royaume-Uni, et revendique sa masculinité en affirmant que l’influenceur mascu Andrew Tate ne dit pas que des sottises, l’acteur Vincent Cassel s’attire les foudres des féministes.


Cette fois-ci c’est Vincent Cassel qui s’y colle !
Je parle évidemment de la dernière polémique qui a agité les réseaux ce week-end :

J’ai un problème…

Voici les faits : au cours d’une interview accordée au Guardian, le quotidien britannique de gauche à côté duquel Libération fait désormais pâle figure, Vincent Cassel a déclaré ceci : « si les hommes deviennent trop vulnérables et trop féminins, il va y avoir un problème ». Un propos qui semble empreint de bon sens, mais celui-ci n’est hélas plus de ce monde, il a disparu des radars depuis une bonne dizaine d’années concernant le genre. Après de tels propos, des « syncopes en série chez les émules de Sandrine Rousseau » sont à craindre, prévoit Elisabeth Lévy (voir vidéo plus bas).

Une autre des déclarations de l’acteur français remet vraiment l’église au milieu du village, comme on dit : « Regardez ce qui se passe. Instagram et TikTok regorgent de personnes donnant des images fausses. Les hommes devraient être comme ci, les femmes devraient être comme ça. Vous voyez ? C’est un fantasme total de ce que devrait être la sexualité. Et on a tendance à oublier de quoi il s’agit vraiment. Il s’agit d’être soi-même. » Il est vertigineux de constater qu’une affirmation aussi banale fasse polémique.

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Nous voilà transportés dans une sorte de dystopie grotesque, comme dans Woody et les Robots de Woody Allen (lequel est d’ailleurs lui aussi victime d’une fatwa bien-pensante, organisée par son ex-compagne Mia Farrow). Ce film hilarant, dont l’action se déroule en l’an 3000, présente un futur très lointain dans lequel les pauvres Terriens font l’amour en posant leurs mains sur une espèce de boule nommée orgasmatron. Cela m’avait fait hurler de rire il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, nous pouvons rire jaune, car cette idée délicieusement absurde fait presque figure de prédiction. En effet, en 2023, notre sexualité est placée sous la haute surveillance du commissariat du « Wokistur ».

Shocking !

Bien sûr, les internautes ont eu tôt fait de chercher des poux dans la tête de l’ex-monsieur Bellucci, faisant appel à la désormais classique mais toujours efficace « masculinité toxique », mais aussi en le traitant à demi-mot de pédophile, car sa nouvelle femme est de 30 ans a cadette. Vincent Cassel serait un gros dégueu attiré par les jeunes femmes, chose que l’on reproche aussi à Leonardo di Caprio. Non, Vincent Cassel n’est pas un gros dégueulasse, Vincent Cassel représente seulement la « banalité du mâle », car cette manie qu’ont les hommes d’âge mûr d’être attirés par les jeunes filles est vieille comme le monde et la littérature. Agnès, convoitée par Arnolphe dans L’école des femmes de Molière, peut en témoigner.

Nous sommes maintenant habitués à ce genre de polémiques stériles qui éclatent comme des bulles de savon, pour laisser place à la prochaine. Cependant, elles laissent toujours un arrière-goût d’amertume et de nostalgie. « Moi si j’étais un homme, je serais capitaine d’un bateau vert et blanc », ai-je envie de chanter.

Libérons nous du féminisme !

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Elisabeth Lévy : « Vincent Cassel n’est pas un homme déconstruit et il ne veut pas le devenir ! »

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Giuliano Da Empoli n’écrirait plus “Le mage du Kremlin”, aujourd’hui

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© Frederic DIDES/SIPA

Publié il y a près d’un an, alors que l’invasion russe de l’Ukraine ne faisait que commencer, Le mage du Kremlin (Gallimard) a reçu à l’automne le prix de l’Académie française, et a manqué de très peu de remporter aussi le prix Goncourt.


Son auteur, Giuliano Da Empoli, Italo-suisse né en 1973, est le fils d’un conseiller politique blessé lors d’un attentat en 1986. Il a lui-même été conseiller politique pour Matteo Renzi. 

Politique-fiction

Depuis le succès de son livre, qui mêle politique et littérature, on voit régulièrement passer sa chevelure grisonnante sur les télévisions et les radios françaises. Avec son léger accent italien trainant, il y gratifie ses auditeurs de formules marquantes, comme, par exemple « j’ai l’habitude de dire que l’Italie est la Silicon Valley du populisme ».

Le Russe Vladislav Sourkov, cofondateur du parti Russie unie, qui mena Vladimir Poutine au pouvoir, photographié ici en 2010. Photo : Wikimedia Commons.

L’ouvrage se penche sur un personnage énigmatique, Vadim Baranov, largement inspiré par Vladislav Sourkov, conseiller politique et idéologue de Vladimir Poutine depuis la fin des années 1990 jusqu’à sa prise de distance avec le Kremlin, en 2020. Au milieu des anciens du KGB, Sourkov, fan de John Lennon et du rappeur Tupac, détonnait quelque peu. En quelque sorte, il était l’un des derniers vestiges, sous l’ère Poutine, de la Russie hédoniste des années 1990, même s’il a lui aussi participé à la forte verticalisation du pouvoir. 

Un grand-père aristo, un père communiste

La part de fiction qu’ajoute Da Empoli semble se résumer à l’histoire d’amour compliquée de Baranov (« il n’existe pas une femme qui soit aussi précieuse que la vérité qu’elle nous révèle en nous faisant souffrir »), à sa solide culture classique, très française, pétrie de citations de Chamfort et de La Bruyère, et à sa généalogie. 

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Baranov est le petit-fils d’un aristocrate excentrique, insolent à l’égard du pouvoir soviétique, qui « se serait fait pendre plutôt que de renoncer à un bon mot ». Et le fils d’un apparatchik conformiste, qui a mené sa fronde à l’égard du paternel en adhérant totalement au régime communiste. « Je peux comprendre. C’est aussi une rébellion à sa façon. Quand tu grandis auprès d’un personnage tellement hors du commun, la seule révolte possible est le conformisme ».

Quatre décennies de politique russe

Au tout début du roman, un narrateur français, de passage en Russie, échange avec un inconnu sur Twitter à coup d’allusions à Evgueni Zamiatine, auteur de science-fiction et compagnon de route très rapidement désillusionné de la Révolution de 1917. Un beau jour, il se laisse entrainer dans une grosse berline qui parcourt les kilomètres dans la forêt russe, avec une inquiétude montante au fil des heures : « La curiosité amusée qui m’avait habité jusque-là était en train de faire place à une certaine appréhension. En Russie, me disais-je, tout se passe en général très bien, mais quand les choses vont mal, elles vont vraiment très mal. À Paris, la pire chose qui puisse vous arriver c’est un restaurant surestimé, le regard méprisant d’une jolie fille, une amende. À Moscou, la gamme des expériences déplaisantes est considérablement plus vaste ». Le narrateur se retrouve dans la riche demeure de Vadim Baranov et laisse débuter le long monologue de son hôte qui passe en revue quatre décennies de vie politique russe. Baranov raconte sa jeunesse soviétique et les paniers de victuailles réservés aux hauts fonctionnaires, puis la parenthèse libérale de la décennie 90, au cours de laquelle Baranov devient producteur d’une télévision plus trash encore que celle de l’Occident de la même époque, et l’ascension de Poutine, que l’oligarque Boris Berezovski vient dénicher dans les profondeurs du deep state. 

La première rencontre entre Poutine et Baranov, présentés l’un à l’autre par Berezovsky, est marquante : à ce moment-là, « le Tsar n’était pas encore le Tsar » ; c’est un fonctionnaire un peu terne, la main presque moite, à l’air un peu idiot. Bref, l’homme idéal selon Berezovsky (le vrai maître de la Russie de cette époque) pour donner un tour de vis au régime russe sans sacrifier pour autant les privilèges glanés par les oligarques. Avoir l’air un peu idiot n’a jamais été une mauvaise chose en politique : Louis-Napoléon Bonaparte avait volontiers joué ce jeu auprès des tenants de la droite de son époque, avant de ravir le pouvoir pendant plus de deux décennies. Juan Carlos avait également usé de la même stratégie auprès de Franco : « Faire l’idiot est une discipline fatigante, très dure pour les nerfs », confia-t-il plus tard. 

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Berezovsky, capable, lui, de combiner à un haut niveau « intelligence pointue » et « stupidité abyssale », s’aperçoit mais un peu tard qu’il ne maîtrise plus du tout sa créature politique.

Hantises obsidionales et égo russes

Da Empoli parvient à se placer dans la tête du conseiller russe, à restituer les hantises obsidionales d’un pays qui se sent encerclé et qui a eu le sentiment d’être humilié par l’Occident pendant toutes les années 1990. On se souvient de la fameuse scène du fou rire de Clinton face à un Eltsine ivre mort et l’on se dit, nostalgiques, que le monde était globalement plus sûr quand nous étions coincés entre une Russie gouvernée par un alcoolique et une Amérique par un obsédé sexuel. Si la séquence a alimenté pendant des années le bêtisier des Enfants de la télé, elle a aussi mis plus bas que terre l’égo national russe. Lors de la première rencontre Poutine-Clinton, le nouveau président russe fixe tout de suite les nouvelles règles.  Baranov raconte : « Avec lui ce serait différent. Plus de claques dans le dos ni de gros rires. Clinton a été déçu, c’est évident. Il pensait que désormais tous les présidents russes seraient de braves portiers d’hôtels, gardiens des plus vastes ressources de gaz de la planète pour le compte de multinationales américaines. Pour une fois, lui et ses conseillers sont repartis un peu moins souriants que lorsqu’ils sont arrivés ». Da Empoli restitue donc la mentalité du conseiller russe, sans entrer dans le jeu de la propagande russe. De toute façon, Baranov-Sourkov est un peu trop décalé, un peu trop occidental pour être totalement dupe de celle-ci.

Écrit avant le début de l’invasion russe, le livre n’avait évidemment pas anticipé le contexte actuel explosif. L’Ukraine n’est toutefois pas absente du roman, Baranov ayant observé attentivement la contestation ukrainienne des élections de 2004 autour d’une jeunesse rassemblée sur la place Maïdan et appuyée notamment par l’argent de Berezovsky. Cette subversion ukrainienne va inspirer directement le régime russe, qui va tenter de se mettre dans la poche tout ce que la Russie compte de marginaux et de subversifs, des bikers aux communistes en passant par l’extrême-droite, afin de maîtriser le mouvement. Baranov reçoit dans son bureau du Kremlin un certain Zaldostanov, chef d’un gang de motards. Baranov le met rapidement au service du pouvoir, grâce à une observation politique froide et clinique : « J’ai pu constater à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrairement aux notables, qui cachent parfois des pulsions anarchiques sous l’habitude des dorures, les rebelles sont immanquablement éblouis comme les animaux sauvages face aux phares des routiers ».

Porté par son écriture mais aussi par l’actualité, le livre connait un grand succès et a fait l’objet de plusieurs tirages depuis sa sortie. Un livre que l’auteur n’écrirait peut-être plus aujourd’hui. En décembre dernier, dans l’Express, il confiait : « il y a quelques années, Vladislav Sourkov m’apparaissait comme un personnage romanesque. C’était déjà un « méchant », mais il était aussi féru de théâtre d’avant-garde et présentait un profil atypique pour un homme de pouvoir. J’ai écrit Le Mage du Kremlin dans un autre contexte. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, je n’en aurais plus envie… »