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Travail: sauver l’honneur

Le monde de l’entreprise a instauré entre employés un rapport de soumission qui peut aller jusqu’au sentiment de déchéance. Or le travail, c’est l’honneur, l’accomplissement de soi à travers la reconnaissance d’autrui. Fort de cette dignité, on accomplit ses devoirs.


Il peut paraître étrange, dans le monde d’aujourd’hui, de faire appel à un terme aussi archaïque que celui d’honneur. Mais il est irremplaçable pour rendre compte des rapports que les Français entretiennent avec leur travail. Il prend alors le sens que lui donne Montesquieu, qui l’associe aux idées de grandes actions, de distinction, de fierté et de volonté de « chaque personne et de chaque condition » de juger ce qui, la concernant, est honorable.

« Mon mandat, c’est une noblesse, et je veux en être digne de la manière que je déciderai », déclarait François Mitterrand. On retrouve dans ce propos les grands traits de l’honneur : le lien avec la place que l’on occupe dans la société, la noblesse d’un « rang » ; l’obligation d’être à la hauteur de ce rang, d’en être digne ; la volonté d’être seul juge des exigences dont il est porteur. Ces traits sont présents aujourd’hui en France dans le domaine du travail.

Sentiment de déchéance

Il est contraire à l’honneur de plier, par peur ou par intérêt, devant quiconque, supérieur, client ou membre d’un autre service, peut vous faire profiter de ses faveurs à condition que l’on satisfasse à ses exigences. On rencontre, quand l’honneur est satisfait, la vision qu’évoque Michel Crozier : « Les subalternes […] n’auront jamais à s’incliner devant la volonté personnelle humiliante de quelqu’un ; ce qu’ils font, ils le font de leur propre volonté et en particulier ils accomplissent leur tâche en dehors de toute obligation directe. Ils s’efforcent de montrer qu’ils travaillent non pas parce qu’ils y sont forcés, mais parce qu’ils choisissent de le faire. »

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L’honneur exige aussi de ne pas déroger en s’adonnant à des activités indignes du rang que l’on occupe. Ainsi un contrôleur de la SNCF, détenteur d’une fonction d’autorité, ne consentira pas, dans un train opéré en coopération avec la Bundesbahn, à servir un petit-déjeuner aux voyageurs de première, tâche qu’il regarde comme servile, ce qui n’est pas le cas de ses collègues allemands. Pour aimer son travail, il faut y associer une dimension de grandeur, faire un « chef-d’œuvre » si on est Compagnon du devoir et du tour de France, trouver une solution élégante et créative à une question technique particulièrement pointue, sauver une vie.

L’honneur est enfin source de devoirs. Quand on parle de statut et de défense du statut, on pense ordinairement à des questions de droits et d’avantages, de recherche de privilèges. Mais l’honneur est aussi à l’origine de devoirs. Songeons aux pilotes d’Air France pris à partie par un journal syndical lorsqu’ils ont menacé de faire grève à un moment où cela aurait eu de sérieuses conséquences pour le pays : « Les pilotes n’ont pas su résister à la tentation. […] Comme si la noblesse d’un métier n’imposait pas à celui qui l’exerce un devoir social autant que professionnel. »

Mais, pourrait-on dire, cette référence à une logique de l’honneur, si ce n’est à ce terme, n’est-elle pas réservée à une France conservatrice, voire réactionnaire, attachée à un passé révolu ? Ce n’est nullement le cas. On la retrouve chez ceux qui s’affirment les plus progressistes. On en a eu un parfait exemple avec la réaction des salariés de Libération, en 2014, à un vaste projet, porté par les actionnaires, de récupération de la marque, mettant en cause leur métier. Il s’agissait de procéder au déménagement du journal tout en utilisant ses anciens locaux pour en faire « un espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digitale, un restaurant, un bar, un incubateur de start-up ». Cela aurait permis de créer un « lieu d’échange ouvert et accessible à tous, journalistes, artistes, écrivains, philosophes, politiques, designers » en misant sur « la puissance de la marque Libération ». La réaction des journalistes a été vive : « Nous sommes un journal, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up… » Ils ont dénoncé « le projet des actionnaires […] qui a provoqué la stupéfaction puis la colère ». Ce projet, ont-ils affirmé, aurait conduit à trahir leur métier de journaliste, avec le prestige qui y est attaché, pour ramener Libération « à une simple marque », terme infamant.

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Cependant, aujourd’hui, un hiatus se creuse pour beaucoup entre cette vision grandiose du travail et ce qu’ils vivent au jour le jour. Et ils ont un sentiment de déchéance.

Exécutants ou professionnels ?

L’honneur exige de rester juge de la manière de traiter les difficultés que l’on affronte. Or, dans l’entreprise d’aujourd’hui, beaucoup doivent sans cesse suivre à la lettre des procédures que d’autres ont conçues et voient leur degré de soumission minutieusement contrôlé à grand renfort d’outils informatiques. Ils ont le sentiment que les concepteurs les ramènent à une condition servile d’« exécutants », alors qu’ils estiment être les seuls à connaître vraiment leur métier. Ce sentiment d’honneur blessé atteint jusqu’à de nombreux cadres autres que dirigeants, qui se heurtent au fait que les décisions d’importance sont prises par les grands chefs et qu’ils sont bons pour appliquer. Ils se sentent traités comme des « sans métier », au bas de l’échelle des rangs.

Simultanément, un sentiment de déchoir s’attache pour beaucoup à l’écart entre le niveau du diplôme qu’ils ont obtenu et celui de l’emploi auquel ils accèdent. Ainsi, il y a quelques décennies, un titulaire d’un master (bac +5) devenait cadre sans problème, mais ce n’est plus le cas. Alors que, dans la France républicaine, ce que l’on « est » est lié au niveau de noblesse scolaire auquel on a accédé, les déclassés ne sont pas traités conformément à ce qu’ils « sont ».

Les entreprises, qui multiplient, au gré de diverses modes, les tentatives souvent vaines de se réformer, de manière à avoir des employés plus heureux, plus motivés et plus efficaces, feraient bien de s’intéresser à la manière dont les Français donnent sens à ce qu’ils vivent et d’agir en conséquence.

Le Grand Déclassement

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Quand François Cusset démontre malgré lui la réalité du wokisme

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« L’instruction ne guérit pas de la bêtise, elle lui donne des armes. »
Nicolás Gómez Dávila.


Dans le numéro hors-série de Valeurs actuelles sur le wokisme [1], Pierre-André Taguieff rappelle que, dans Le Réel et son double, Clément Rosset distingue la « bêtise du premier degré […] irréfléchie, immédiate et spontanée » de ce qu’il appelle l’absolue et incurable bêtise « du second degré […] intériorisée et réflexive », celle d’individus supposément intelligents et cultivés, croisés par exemple dans les milieux universitaires.

Le wokisme, cette idéologie inventée par des « croisés »

François Cusset, professeur de civilisation américaine à Nanterre, est l’auteur d’un des derniers Tracts Gallimard [2] : pour qui cherche des preuves irréfutables de l’avancée de cette bêtise « du second degré », cet opuscule est indispensable. L’auteur y collige toutes les « réflexions » en vogue, des plus bêtes aux plus imbéciles, sur le wokisme et surtout sur ceux critiquant cette idéologie qui, selon lui, n’existe pas. Retournements abstraits, rapprochements douteux, citations scabreuses et explications plus que hasardeuses se bousculent dans une langue conforme à l’idéologie woke pour tenter de démontrer que seule « la haine de l’émancipation » motiverait les détracteurs de ce wokisme qui n’est, selon l’auteur, qu’un « fantasme réactionnaire ».


Signalons d’entrée l’astuce imaginée par François Cusset pour limiter l’usage des syntagmes « réactionnaires », « fascistes » ou « militants d’extrême-droite » censés représenter le gros du bataillon anti-woke. L’auteur choisit de privilégier le mot « croisés » (une douzaine d’occurrences en 50 pages !) et nous laisse ainsi aisément imaginer les grotesques obsessions sous-jacentes qui l’animent.

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D’après Cusset, ces « croisés » sont incroyablement arriérés. Pour eux, « l’ouverture des possibles » n’est pas acquise, comme n’est pas acquis le fait « qu’on puisse devenir à quinze ans le sujet d’un autre genre que celui assigné à la naissance, de la même manière qu’il n’était pas acquis, au XIXe siècle, que les Noirs ne soient pas mentalement inférieurs aux Blancs. » Des comparaisons de ce type, c’est-à-dire d’une insondable sottise, l’auteur en parsème tout au long de son opuscule.

François Cusset liste les « nouveaux croisés » du mouvement anti-woke, ces « mâles blancs énervés » qui déversent leur « haine » dans les gazettes ou dans leurs livres : Brice Couturier, Pascal Bruckner, Michel Onfray, Pierre Jourde et Mathieu Bock-Côté font partie des vilains. Du côté des gentils émancipateurs, on trouve le mouvement Black Lives Matter, Rokhaya Diallo, le Collectif contre l’islamophobie (dissous en 2020, sommes-nous obligés de rappeler à M. Cusset), l’association Lallab (proche des indigénistes), mais aussi Judith Butler et Paul B. Preciado brandissant fièrement « la figure iconique de la personne trans » inspirant« aux défenseurs de la norme dominante une peur profonde, une crise panique de l’altérité ». Défense de rire. Virginie Despentes et Houria Bouteldja sont citées avec déférence.

Listes foutraques

Cusset n’oublie pas de valoriser les associations écologistes et celles représentant toutes les « minorités opprimées », des handicapés aux « végétariennes militantes », des « électro-sensibles » aux « réfugiés climatiques » en passant par les migrants et les militants LGBT. Au milieu de ces listes foutraques, on devine que prédominent tous les « moi » œuvrant principalement à l’émancipation de « moi », l’étalage de « moi », l’exhibition de « moi » et, surtout, de la quintessence du « moi » contemporain, une partie de la jeunesse actuelle, égocentrique, narcissique, wokistement éduquée par l’école et l’université, adulée par de vieux repentis qui n’en peuvent plus de s’excuser d’exister. Cette jeunesse « immédiatement mondiale (sic) » est, selon notre universitaire à genoux devant elle, celle « qui se lève aujourd’hui, proposant un nouveau désir collectif à la place des vieilles mélancolies de gauche » et qui enrichit la notion d’émancipation en y ajoutant « des formes de magie et de spiritualités bienvenues, du côté du néopaganisme, de la sororité entre “sorcières”, de la reconnexion intégrale avec le vivant ». Notons que c’est ce genre de « délire désir collectif » qui a conduit dernièrement des étudiants en agronomie ou en architecture à se retirer, tels des moines wokistes, dans les nouveaux monastères de la religion déconstructionniste – potagers intersectionnels, squats insalubres ou ZAD inclusivement crades – afin d’y poursuivre une réflexion sur la décroissance et sur « la reconnexion intégrale avec le vivant » en lisant les ouvrages bêtifiants de Mona Chollet, Donna Haraway ou Paul B. Preciado, ces ânes prétentieux qui se prennent (et sont pris par Cusset) pour d’éminents intellectuels.

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François Cusset vit-il dans le même monde que nous ? On est en droit de se poser la question lorsqu’on lit que les jeunes militants issus des « minorités » nous feraient « évoluer vers un monde moins stupide […] et vers plus de civilité ». Plus intelligents que « leurs aînés », non-violents, ces pauvres chéris seraient victimes d’un travail acharné de mobilisation pacifique pouvant conduire à un « burn-out militant ». Heureusement, s’extasie l’auteur, le pragmatisme politique « est à tous les étages » et les résultats sont là : il y a maintenant des « cours de couture pour accompagner les personnes en transition de genre », des « “vélorutions” bloquant le trafic automobile », des défilés réjouissants « avec tampons géants et la pétition “laissez-nous saigner” distribuée alentour » qui visent et obtiennent des résultats incroyables comme… la baisse de la TVA sur les protections hygiéniques.

Vertueuse jeunesse

Malgré les risques dépressiogènes de cet activisme intense, les jeunes militants de ces mouvements revendiquent, pour contrer la résistance des « nouveaux croisés », une certaine radicalité. Au diable les études ! Leur critique radicale de la notion d’intégration « héritée de l’époque coloniale » ou de la science occidentale « qu’ils associent à l’histoire d’une Europe conquérante et inégalitaire » naît d’un « savoir spontané » – voilà une jolie façon de relativiser l’inculture abyssale de ces militants qui ne sont radicaux que parce qu’ils ignorent tout du monde qu’ils détruisent. « Bêtise du second degré » et « Savoir spontané » sont les deux mamelles du déconstructionnisme qui règne en maître dans les milieux wokistes, l’université en tête, d’un bout à l’autre de la chaîne, du professeur académo-militant à l’étudiant ignare en cours de dressage woke.

François Cusset est tellement imprégné par l’idéologie woke qu’il ne s’en rend même plus compte. Ainsi s’étonne-t-il que des gens aient pu croire qu’à cause du « n word », le livre d’Agatha Christie Les dix petits nègres avait été retiré de la vente… « alors qu’il n’a été que retitré ». On peut donc, d’après notre professeur, retitrer et expurger les livres au nom d’une nouvelle et redoutable morale – du moment qu’ils sont encore en vente, même dénaturés, même caviardés, même abîmés par l’idéologie woke, tout va bien, et les « croisés » n’ont décidément aucune raison de récriminer. Du reste, la vertueuse jeunesse actuelle ne s’y trompe pas, elle qui « a du mal à prononcer le mot nègre même en titre d’un livre antiraciste ». De plus, cette jeunesse exemplaire « ramasse, souvent sans y penser, les déchets laissés dans la nature », invente des « identités non figées », sait « se défaire des assignations », se défie des « stéréotypes hétéronormés » et est consciente de la « généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, mais aussi de l’heureux effet de ces invisibles trop visibles qui, depuis des générations, ont contribué généreusement à féminiser, arabiser, asianiser, créoliser la France éternelle ». Florilège non exhaustif des âneries idéologiques déroulées par notre professeur en jeunisme et en wokisme appliqués.

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Avec ce pathétique et heureusement court essai, François Cusset, professeur d’université, ratifie les propos liminaires inspirés par Rosset. Il le fait malgré lui, avec l’assurance de ceux qui, après avoir acquis quelques diplômes, se croient à l’abri de la bêtise. Ainsi, et a contrario de son ambition première, démontre-t-il que l’idéologie woke règne à peu près partout – et qu’il en est, de la façon la plus sotte qui soit, un propagateur avéré. Le philologue et grammairien Édouard Sommer écrivait que « la bêtise consiste en des idées bornées ; la sottise en des idées fausses » [3] – certains professeurs et militants wokistes réussissent le tour de force de cumuler ces deux formes d’anéantissement de l’intelligence.

Le réel et son double: Essai sur l'illusion

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La Haine de l'émancipation: Debout la jeunesse du monde

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[1] Wokisme, la nouvelle tyrannie, Valeurs actuelles, Hors-série Grands débats n°9.

[2] François Cusset, La haine de l’émancipation, debout jeunesse du monde, Tracts Gallimard.

[3] Édouard Sommer, Petit dictionnaire des synonymes français (1849).

OQTF: 30 jours pour disparaître dans la nature

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OQTF. Un sigle de quatre lettres qui a fait une entrée fracassante et tragique dans l’actualité française ces derniers mois, depuis l’assassinat de la jeune Lola, le 14 octobre 2022, jusqu’aux coups de couteau distribués à la gare du Nord le 11 janvier dernier.


OQTF, comme « obligation de quitter le territoire français », décision administrative créée en 2006 et dont le volontarisme affiché dans le nom masque mal les grandes difficultés d’application.

Faits divers ou fait de société ?

De fait, il est devenu un visa de trente jours accordé à toute personne ayant décidé de contourner le droit français. Dans la première affaire, la suspecte principale, Dahbia B., ressortissante algérienne, interpellée le 21 août par la police des frontières et qui avait été sommée de quitter le territoire avant le 21 septembre. Dans la seconde, un assaillant présumé, Mohamed Amine M., à la nationalité incertaine et aux identités multiples. Arrivé illégalement il y a trois ans, il était sous le coup, lui, d’une OQTF datant de l’été dernier et qui n’a jamais été exécutée.

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Un enchaînement suffisamment rapproché d’affaires pour qu’Eric Naulleau, éditeur et journaliste toujours classé à gauche, se permette d’y voir, dans un tweet, le passage du « fait divers au fait de société ». Avec encore plus d’audace, on pourrait presque parler de fait politique.

L’apparition de cette décision administrative il y a un peu plus de 15 ans est un symbole de la porosité des frontières européennes. Quasiment partout dans le monde, un voyageur qui arrive de l’étranger sans les documents officiels exigés par la loi du pays d’accueil a toutes les chances de faire un retour express dans son pays d’origine par le premier avion. On se souvient du malheureux sort de ces touristes français, en goguette en Turquie il y a quelques années, arrivés avec des cartes d’identité dont la validité avait été étendue de cinq ans, sans que cela soit indiqué sur lesdites cartes, et qui n’ont connu des charmes anatoliens que la zone de transit. En France cependant, il est accordé un délai de 30 jours à l’individu pour organiser son retour. De quoi lui laisser le temps de lancer des démarches de contestation, présentées sur le site du ministère de l’intérieur lui-même, de recevoir les conseils de quelques associations subventionnées (ceux de la Cimade sont très bien référencés sur Google lorsque l’on tape OQTF), de réclamer le statut de mineur isolé ou bien de passer quelques frontières de l’espace Schengen et de disparaître dans la nature.

On voudrait garder nos OQTF coûte que coûte que l’on ne s’y prendrait pas forcément mieux.

Des pays d’origine peu coopératifs

L’enchaînement de faits divers n’a pas complètement échappé à la vigilance de la macronie. Il faut dire que leur répétition tragique saute aux yeux.

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Au lendemain de l’affaire de la gare du Nord, l’habituellement si placide François Bayrou commençait à se poser des questions. Sur BFM, il déclarait : « Est-ce qu’il est légitime de ne pas renvoyer les gens simplement parce que leur pays est dans un état de désordre absolu : c’est une question qu’on a le droit de poser ouvertement ».

La situation des pays d’origine est variée mais dans l’ensemble peu favorable aux expulsions. Concernant l’Algérie, on a pu se rendre compte au moment de l’affaire Lola à quel point Alger traîne des pieds à l’idée de récupérer ses propres ressortissants. Dans le cas de la Libye, la forte instabilité du pays et « le manque de relations diplomatiques entre Paris et Tripoli » semblent rendre quasiment impossible l’expulsion des individus sous le coup d’une OQTF, comme l’indiquait Gérald Darmanin dans des propos rapportés en janvier dernier par Médiapart.

Pour le média d’extrême-gauche, la délivrance massive d’OQTF s’inscrirait dans une pure politique du chiffre, à ses yeux détestable. Reste que tandis que le nombre d’OQTF prononcées entre 2016 et 2019 bondissait de 50,4%, « pour pouvoir dire que des mesures d’éloignement sont prises », leur exécution réelle passait de 14,3% à 4,8%.

Le roman français n’est pas mort!

Avec Ève et Adam, saga familiale à travers huit générations, Laurent Quintreau se pose en digne héritier d’Émile Zola. Quant à Julien Leschiera qui signe son premier roman, Mes vies parallèles, il s’impose par un style et un esprit où l’on retrouve Marcel Aymé. La descendance est assurée !


Il ne faut jamais désespérer du roman. On annonce sa mort clinique depuis au moins les années 1950. L’avis de décès avait été envoyé par des fossoyeurs qui avaient pour nom Robbe-Grillet ou Claude Simon. Le genre était jugé bourgeois, dépassé, psychologisant. Nathalie Sarraute avait parlé de L’Ère du soupçon dans un essai célèbre : on en savait toujours trop sur les personnages. On n’y croyait plus. On ne voulait plus y croire. Le paradoxe, c’est que le Nouveau Roman, bien entendu, a donné de grands romans : La Modification de Butor, par exemple.

C’est qu’il est increvable, de toute manière, le roman. Il a survécu à tous ceux qui ont voulu le tuer, le gang des Éditions de Minuit n’étant pas le seul à avoir essayé : il y a eu, avant lui, les surréalistes. Et après, l’autofiction et son petit air de « parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse… ». Sans compter Paul Valéry qui voulait nous interdire d’écrire : « La marquise sortit à cinq heures. » Et pourquoi elle ne sortirait pas à cinq heures, la marquise, si elle en a envie ? Le roman se nourrit de tout, de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences, de la mythologie, du rêve et du journal du matin. Il se nourrit même de ce qui le nie : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort.

C’est pourquoi chaque rentrée littéraire, même une « petite » rentrée comme celle de ce début d’année 2023 – 379 romans français tout de même –, apporte quelques belles surprises. Bien sûr, on y retrouve les cadors, ceux qui ne sont plus à la recherche d’un grand prix parce qu’ils en ont déjà eu un : Claudel, Lemaître, Salvayre, Makine… Mais c’est une raison de plus pour aller vers ceux qui débutent ou vers ceux qui ne sont pas encore assez connus malgré l’intérêt de leur travail.

Quintreau, Zola 2.0

C’est le cas de Laurent Quintreau qui en est à son cinquième roman. Avec Ève et Adam, il offre un ample récit en huit mouvements qui commence en 1852 et se termine en… 2046. Cette France de 2046 de Laurent Quintreau est étonnamment crédible parce qu’il la nourrit de descriptions précises et minutieuses du passé et du présent. Cela crée chez le lecteur une illusion de continuité troublante. Pourquoi, finalement, ne croirait-on pas à ce monde de 2046, une époque où Diane Doucet dirige l’antenne locale d’une start-up de « matching génétique » à La Rochelle, Human Project 64. Elle profite, comme tant d’autres, d’un vide juridique laissé par l’Union européenne qui permet à ces spécialistes du génome de monnayer leurs connaissances et de faciliter un eugénisme qui ne dit pas son nom en prévenant les couples des éventuels risques de malformation de leur progéniture.

Laurent Quintreau renoue sans complexe, et il a raison, avec ces grands cycles romanesques qui voulaient faire concurrence à l’état civil, comme disait Balzac, même si c’est du côté de Zola qu’il faudrait regarder, Zola et ses Rougon-Macquart dont le sous-titre est « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Zola, chez qui la fiction avait comme principe moteur l’hérédité, expliquant les destins contrastés de la tribu et la faille originelle créée par la folie de l’ancêtre fondatrice.

Emile Zola. ©SZ Photo/Scherl/Bridgeman

Je ne sais pas si Laurent Quintreau a pensé à Zola mais, quand il ouvre son roman en 1852, dans une filature près de Rouen où une petite ouvrière se fait violer par le patron, nous sommes exactement à la même date inaugurale que dans Les Rougon-Macquart, le 2 décembre, jour du coup d’État du futur Napoléon III. La différence est que Quintreau passe d’une génération l’autre à travers deux siècles. L’enfant de la petite ouvrière, non reconnu, deviendra un anarchiste et un communard qui sera exilé mais qui aura le temps, dans une brève histoire d’amour, d’enfanter une fille qui, elle, épousera un propriétaire terrien en Champagne, antidreyfusard. Elle s’arrangera pour subir le moins possible les assauts de son mari sanguin, puis nous arriverons en 1919 pour la troisième génération, avec une femme qu’on n’appelle pas encore féministe mais qui conjugue idées progressistes et fascination pour les sciences occultes (comment ne pas penser aux analyses de Philippe Muray dans Le xixe siècle à travers les âges ?) Huit générations, donc, pour arriver jusqu’en 2046. Quintreau joue habilement sur les rappels, les liens, les effets miroirs dans les comportements, les goûts, les manières d’aimer.

On a trop souvent oublié que le dernier volume des Rougon-Macquart s’appelle Le Docteur Pascal, médecin spécialiste de l’hérédité qui consulte tous les dossiers de la famille pour en tirer un bilan. C’est ce que fait Diane Doucet, dans sa France de 2046 : relire la destinée de ses ancêtres à l’aune des hasards des mélanges d’ADN au moment de la conception, avec des descriptions scientifiques aussi fascinantes, et parfois drolatiques, qu’un film d’action ! Mais Ève et Adam entretient malgré tout des distances plus grandes que Zola ne le faisait avec le déterminisme héréditaire.

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Quintreau réussit, en parallèle, à donner un tableau original de l’histoire de France : on voyage dans les années cinquante de la IVe République finissante, dans la fin de ce qu’on a appelé la « parenthèse enchantée » en 1978, alors qu’une interminable crise se profile, ou dans les années 2010, et notamment 2013, l’année du mariage pour tous, qui inaugure une période où le sociétal prend le pas sur le social, et on se retrouve enfin en 2046 avec des hommes pratiquant la castration volontaire en ligne pour en finir avec leur masculinité toxique.

Roman-somme, Ève et Adam nous parle finalement des jeux de l’amour et du hasard, et sans doute du danger qu’il y a, malgré les viols, les divorces, les vies malheureuses, les meurtres parfois, à éliminer totalement le hasard. Au risque, comme Diane Doucet, de trouver une immortalité numérique, désincarnée, glacée.

Leschiera : l’art français de l’oblomovisme

On espère que Mes vies parallèles de Julien Leschiera, premier roman d’un libraire de Clermont-Ferrand, ne sera pas son unique livre. C’est que cela arrive souvent, et nous pesons nos mots, avec les coups de génie, comme ce fut le cas par exemple avec La Conjuration des imbéciles, le chef-d’œuvre unique de John Kennedy Toole qui racontait la vie d’un inadapté total, Ignatius Reilly, dans la Louisiane des années 1950.

Le héros de Leschiera s’appelle Charles Dubois, comme tout le monde. Au début du récit, un gynécologue versaillais annonce à une femme qu’elle attend un bébé « avachi ». On dirait une nouvelle de Marcel Aymé, dont il est question dans le roman, à cette différence que Leschiera n’a pas écrit une nouvelle, mais un très gros roman qui raconte, sur une cinquantaine d’années, à la première personne, la vie d’un homme qui, dès sa vie intra-utérine, a décidé de ne rien faire, mais ce qui s’appelle rigoureusement rien ! Ça la fout mal dans une famille où le père est militaire – il disparaît prématurément dans un accident de friteuse –, la mère proviseure de lycée et la sœur aînée une peste hyperactive dont l’emploi du temps quotidien est minuté, comme celui de toute la famille, à la manière d’une opération commando. Pour Charles Dubois, qui a été chercher sa devise chez Henri Michaux – « Ne faites pas les fiers. Respirer, c’est déjà être consentant » –, pas facile de se faire oublier, notamment de sa gouvernante allemande, Margrit, qui donne des ordres dans la langue de Goethe.

Marcel Aymé. © SZ Photo/Scherl/Bridgeman

L’exploit de Julien Leschiera, c’est de faire un roman picaresque avec un personnage qui n’aspire qu’à une vie végétative. Il y a bien Le Livre de l’intranquillité de Pessoa, découvert au service militaire, pour rêver de vies parallèles, mais le monde se refuse précisément, avec obstination, à le laisser tranquille. Charles connaîtra, entre autres, les affres d’une vie de couple autarcique, un voyage en Argentine où il ne fera que transporter ses névroses, une carrière de magasinier dans une librairie, une autre de bibliothécaire, une autre encore d’écrivain raté avec des éditeurs pour le moins fantasques et même un rôle dans une émission de téléréalité catholique sur les sept péchés capitaux où il sera, évidemment, chargé d’incarner la paresse.

Comment ne pas songer à Oblomov, un des personnages les plus emblématiques de la littérature russe, mais Oblomov, aristocrate « avachi » restait obsédé par le paradis doré de son enfance. Chez Charles Dubois, le renoncement à soi ne recouvre aucun projet politique, sinon une sécession solitaire où tout ce qui est humain devient étranger.

Ce pourrait être cafardeux, mais le style allègre de Leschiera transforme Mes vies parallèles en un paradoxal bonheur de lecture.

Laurent Quintreau, Ève et Adam, Rivages, 2023.

Eve et Adam

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Julien Leschiera, Mes vies parallèles, Le Dilettante, 2023.

«The Intruder»: un cauchemar mal climatisé

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Roger Corman réalise en 1962 le portrait d’une Amérique où dominent haines raciales et frustration sexuelle. Reparution, en DVD, de « The Intruder ».


Adam Cramer est un beau gosse démagogue, rassurant pour les habitants de la ville de Caxton dans le Missouri. Mais, très vite, il va savoir exploiter l’opposition de la majorité de la population aux nouvelles lois intégrationnistes qui obligent le lycée de la cité à ouvrir ses portes aux élèves noirs. « Qui fait la loi? » demande-t-il. Est-ce cet État fédéral lointain ou bien les habitants de la ville ? Adam Cramer va enflammer les esprits. Les gens du peuple comme les riches propriétaires suivent le leader rebelle.

Ce film, produit et réalisé avec très peu d’argent par Roger Corman, est tourné en décors naturels dans une petite ville du Missouri, servi par une photographie en noir et blanc signée par le chef opérateur Taylor Byars. La mise en scène de Corman est efficace. C’est un film à l’os, sec et dur : cadres ciselés, travellings opératiques, montage abrupt, musique stridente, interprétation impeccable de tous les acteurs dont William Shatner qui joue le leader raciste Adam Cramer, Frank Maxwell excellent dans celui du journaliste Tom McDaniel, taraudé par le doute, et Leo Gordon, qui se coule dans la peau de Sam Griffin, un homme du peuple, franc de caractère, humaniste et adepte de la vérité…

« The Intruder » est un film d’exception dans la riche filmographie de Roger Corman. Producteur, acteur et cinéaste incontournable du cinéma indépendant américain, il tourne des adaptations très réussies des romans d’Edgar Poe (La Chute de la Maison Usher (1960), La Chambre des tortures (1961), L’Empire de la terreur (1962) Le Corbeau (1963), Le Masque de la mort rouge (1964)…), avec les célèbres acteurs Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre et le jeune Jack Nicholson, qui enchantent le public. La lecture de The Intruder, roman homonyme de Charles Beaumont, un membre de son équipe de scénaristes, l’éveille à la cause intégrationniste défendue durant les années de la présidence de Kennedy.

Le film est à la fois le portrait d’un leader charismatique et ambigu, porté par sa haine des noirs et des juifs, mu par ses pulsions sexuelles insatiables, et la vision d’une société américaine où la haine raciale et l’antisémitisme dominent. Seuls quelques habitants, le journaliste Tom McDaniel, le directeur du lycée Mister Paton et surtout le représentant commercial Sam Griffin vont s’opposer à Adam Cramer afin de sauver un jeune étudiant noir du lynchage.

Révolution esthétique et politique dans l’œuvre de Roger Corman, ce film oublié par Hollywwod mérite d’être redécouvert.

« The Intruder », un film de Roger Corman – États-Unis – 1962 – V.O.S.T.F. – 1h24. En DVD et Blu-Ray aux Éditions Carlotta Films.

C’est l’élégance à la française qu’on assassine à l’Assemblée et c’est l’ironie qu’on muselle

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Alain Jakubowicz vient de l’apprendre à ses dépens…


« L’ouragan de l’indifférenciation parcourt à une cadence de plus en plus rapide tous les domaines d’activités humaines, et comme cet ouragan propage une doctrine de néant, ou d’acceptation de ce qui est, il est irréfutable. À la lettre, il décourage toute pensée critique ; il en est la fin », écrivait Philippe Muray en novembre 1998. L’école formate les marionnettes d’un Théâtre de Guignol où tout se vaut et où tout est permis.  « La fabrique du crétin » tourne à plein régime, et, depuis un bon moment déjà. Quoi de plus normal, alors, que de voir maintenant nos premiers imbéciles, élus par leurs pairs, siéger à l’Assemblée nationale ?

Un peu de tenue !

C’est une génération décomplexée de brailleurs débraillés qui a investi l’hémicycle, le transformant illico en McDonald’s. On y vient comme on est, on le vaut bien. Nos ravis y achèvent à coup de pelleteuse ce qu’il reste de l’élégance à la française, celle-là même que le monde nous a longtemps enviée. Mais il y a cependant plus grave : nos joyeux drilles ne semblent plus avoir conscience que le vêtement, adjuvant de la parole, renforce le message divulgué. Ils ignorent aussi, visiblement, que la vêture incarne la fonction et témoigne du respect qu’on porte à celle-ci. Quant à l’ironie qui permettrait une distanciation salvatrice d’avec le pitoyable spectacle de la débâcle vestimentaire à l’Assemblée, elle est désormais proscrite. Qui s’y livre s’expose à la vindicte générale, surtout s’il tacle l’espèce très protégée qu’est la femme.

A lire ensuite, notre entretien avec Julien Damon: Retraites, un psychodrame à répétition

Lundi dernier, Alain Jakubowicz, avocat et président de la Licra, l’a appris à ses dépens. Sans doute, comme nous tous, dépité par les guignolades stériles de ces quinze derniers jours de débats dans le Palais Bourbon, s’est-il laissé aller à un tweet cathartique. Il y partageait la photo de la députée LFI Ersilia Soudais avec ce commentaire laconique : « Tenue d’hiver d’une députée. On redoute l’été… » Il s’agissait là simplement de souligner l’incongruité du port de la combishort blanche et du collant noir dans l’hémicycle. Il n’est pas impossible, bien sûr, que l’avocat ait également voulu suggérer que ce vêtement aussi agressif pour les yeux qu’un soleil de montagne en hiver seyait peu à la dame. Et quand bien même ! Qui affirmerait le contraire serait bien hypocrite.

Que n’avait pas tweeté là notre malheureux avocat ? il dut faire à face à une meute déchaînée dénonçant dans les propos tenus un sexisme qu’on n’y voit pas forcément.

« Pauvre boomer misogyne. Vous faites pitié », a réagi l’élue LFI Aurélie Trouvé. « Supprime » a immédiatement ordonné Sandrine Rousseau, venue en renfort. « Supprimez votre tweet. S’en prendre à une femme politique sur la base de sa tenue est une discrimination des plus classiques. Celle provoquée par le machisme », a renchéri Raquel Garrido.

Redouter l’ironie, c’est craindre la raison

Jean-Luc Mélenchon ne laissa pas passer si belle occasion d’occuper, une fois de plus, le terrain : « Les attaques sexistes contre la tenue de la députée @ErsiliaSoudais sont une honte. Elles mériteraient la mise en retrait de celui qui les tient au nom d’une association respectée. » Quant à Aymeric Caron, pour rien au monde, il ne serait resté en retrait de la curée. « Votre tweet est stupide, misogyne, indigne d’une personnalité qui entend lutter contre les discriminations. Président d’honneur de la Licra, vraiment ? » Selon Le HuffPost, la Licra aurait été contrainte de réagir : « Ce tweet n’émane pas de la Licra (qui n’en est pas solidaire). Le propos tenu n’engage que son auteur. »

L’indispensable Isabelle Rome, ministre déléguée auprès de la Première ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, elle aussi, a tweeté, finement :« Je condamne fermement ces attaques misogynes et sexistes. »

« Redouter l’ironie, c’est craindre la raison » disait justement Sacha Guitry. Qu’un tweet aussi anodin que pertinent déclenche pareille tempête prouve que nous sommes atteints de folie collective.

Quant à moi, quand j’ai vu l’étrange tenue de la dame, j’ai immédiatement songé au regretté Karl Lagerfeld. Il aurait certainement mis en garde notre naïve contre le port du combishort. Que Celzéceux qui envisageraient maintenant le port du jogging à l’Assemblée, gardent en tête ce mot de notre défunt pape de la mode : « Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging. »

En France, les soignants non vaccinés devront être patients

Les soignants suspendus vont-ils enfin être réintégrés?


Pas si vite ! Le processus administratif qui pourrait aboutir à cette décision vient à peine de commencer.

Le gouvernement pourrait adopter la réforme des retraites par ordonnance, mais il ne peut pas décider de lever l’obligation vaccinale qui a condamné à l’inactivité et parfois à la misère des milliers de personnels hospitaliers, suspendus sans traitement et sans droit au chômage !

Le gouvernement doit consulter, demander aux experts, réfléchir mille fois… Il a saisi la Haute autorité de Santé qui annonce que « l’obligation vaccinale contre la Covid-19 pourrait être levée pour tous les professionnels visés », mais réserve son avis définitif à la fin mars, le temps de mener une consultation publique (où ça, sur Twitter peut-être ?). Et puis, il faudra aussi que le Comité Consultatif National d’Ethique donne son feu vert.  Et seulement au bout de ce long processus, peut-être réintégrera-t-on les personnels suspendus,  mesure prise depuis longtemps dans la plupart des pays qui avaient adopté une obligation similaire… Bizarrement, dans cette affaire, on ne nous sert pas l’argument habituel du « tous les autres le font».

N’est-ce pas légitime que le gouvernement s’en remette aux scientifiques?

Non désolé, il faut le répéter : personne n’a élu les médecins. Par définition, la décision est politique et doit donc être prise par des élus. Et c’est d’ailleurs encore plus vrai sur ce sujet, parce que l’obligation vaccinale n’a en réalité aucune justification scientifique sérieuse depuis qu’on sait que le vaccin n’empêche ni la transmission ni la maladie, mais seulement ses formes graves (ce qui n’est pas rien).

A relire: Soignants suspendus, un scandale d’État?

Les soignants qui ne voulaient pas se faire vacciner proposaient de faire des tests quotidiens. On a fait venir des soignants positifs, malades mais vaccinés. C’était absurde. Aujourd’hui, c’est encore pire : on ne contrôle plus personne et on voit beaucoup de gens sans masque dans nos hôpitaux. La suspension des soignants non vaccinés n’a donc plus qu’une dimension punitive. On leur en veut d’avoir désobéi – ce qui était leur droit d’un point de vue constitutionnel.

Enjeu moral

En réalité, il y a derrière cette polémique un enjeu moral. On ne pourrait pas faire confiance à un soignant qui refuse le vaccin car il ne croirait pas en la science.

D’abord, on se fiche qu’un brancardier ou un agent d’entretien croit ou non en la science. Ensuite, la majorité des soignants non-vaccinés ne sont pas des antivax obscurantistes et superstitieux. Ils font un rapport coût/avantages, qui peut bien sûr se discuter mais qui peut s’entendre.

Mais, justement, ce débat est interdit. Et j’attire l’attention sur un paradoxe : ce sont les partisans de l’obligation vaccinale et de la sanction qui se comportent aujourd’hui en religieux. Ils brandissent le vaccin comme un totem, et quiconque refuse de l’adorer mettrait en péril l’ordre social !

Ce qu’ils reprochent aux réfractaires, ce n’est pas de mettre les autres en danger (en particulier les patients), c’est de ne pas adhérer au dogme.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez la directrice de la rédaction après le journal de 8 h, dans la matinale de Sud Radio, du lundi au jeudi.

La guerre lasse, vivement la retraite…

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L’Ukraine se faisait envahir par l’armée russe il y a tout juste un an. Occupés à descendre dans la rue par milliers pour protester contre les deux années de labeur supplémentaire que leurs gouvernants leur demandent, ou à se délecter de l’affaire Palmade qui remplit les pages de leurs journaux, nombre de Français semblent indifférents aux menaces géopolitiques majeures qui pèsent sur eux.


Il est étrange de constater à quel point les mots viennent parfois se glisser à bon escient pour rapprocher des événements qui, à première vue, n’ont rien à voir entre eux.

Le téléspectateur s’ennuie

Depuis quelques semaines, l’information se focalise sur la retraite, le mot recouvrant deux sujets dont la mesure devrait souligner l’importance et établir entre eux une hiérarchie. Or, il n’en est rien. La guerre lasse. La retraite annoncée – mais provisoire – de l’armée russe sur le front de Kherson a laissé la place à un débat qui passionne les foules, jusqu’à notre jeunesse. Que l’idée de la guerre n’inquiète pas vraiment, semble-t-il, et qui reste fixée sur un autre combat : repousser de quelques mois l’âge auquel, dans une quarantaine d’années, ces jeunes gens en finiront enfin avec une vie professionnelle qui n’a pas encore commencé, dont ils n’ont pas la moindre idée, mais qu’ils savent déjà trop contraignante. Celle de se retrouver sous les drapeaux, ou sous les bombes, ne les effleure pas.

Nous avons certes l’arme atomique, une armée de métier, des réservistes. Mais cela met-il les autres à l’abri en cas de conflit ? La question ne se pose apparemment pas. L’équation géopolitique n’a pourtant jamais été aussi claire pour laisser entrevoir l’hypothèse, relativement probable, d’une nouvelle guerre mondiale. La tension monte, indubitablement. L’addition d’incidents diplomatiques, entre les États-Unis et la Chine notamment, présente une situation tout aussi inflammable qu’elle l’était en 1914 et en 1939. Mais le conflit s’est enlisé ; il ronronne et, fatalement, le téléspectateur s’ennuie.

La Nupes assure le spectacle à l’Assemblée

Les médias sont focalisés sur la rue, à compter les manifestants, plus nombreux il est vrai que les morts sur le front du Donbass. Le parlement ne semble pas non plus très concerné par un conflit dont notre président de la République vient de prendre le leadership européen dans son soutien armé à l’Ukraine, actant – unilatéralement – qu’il ne revendiquait pas le statut de cobelligérant. Autant dire que nous ne risquons rien.

A lire aussi, Pierre Vermeren: Des cathédrales à Tiktok, un effondrement français

Et puis notre représentation nationale propose un spectacle autrement plus riche en scoops et en empoignades, assez grotesques, d’un hémicycle empli de députés dont un certain nombre est arrivé là par le jeu parfois burlesque du hasard et de la démocratie, et dont la sottise et la vulgarité n’ont rien à envier aux insanités déversées par monsieur tout-le-monde sur les réseaux sociaux.

Pierre Palmade, un spectacle des plus croustillants

Heureusement, on vient de s’apercevoir, grâce à Pierre Palmade, que les dealers dealant des consommateurs, la drogue faisait chez nous des ravages. Nous voilà lancés dans un feuilleton des plus croustillants. Avec cette habitude qu’a pris l’audiovisuel de faire intervenir des comiques dans tous les débats, le fou du roi est devenu plus important que le roi lui-même. Ce qui, lorsque le gant se retourne, fait de lui le plus méchant des méchants.

Au-delà de l’accident, certes tragique, dont l’humoriste s’est rendu responsable, nous allons avoir droit à l’étalage de ses turpitudes et de ses vices les plus intimes. Un témoignage inopiné, sur fond de pédophilie, pourrait même le salir davantage, ajoutant un glaçage sucré aux délices du lynchage médiatique. Nul doute que dans les jours qui viennent, les médias nous donneront l’occasion de visiter son inconscient, dans ses moindres replis. Sans doute l’avis autorisé de psys. Peut-être les mêmes que ceux qui sont déjà venus nous parler de Poutine.

Fellini l’avait pressenti dans la Dolce Vita, ce chef-d’œuvre du cinéma, qui montre en 1959 une Rome prospère et oisive. Le merveilleux Mastroianni y incarnait ce fameux personnage, Paparazzi (qui donnera d’ailleurs son nom à cette noble profession), errant dans un monde où tous les événements sont vus et vécus au même niveau par une société qui consomme l’information comme elle passe à table.

Tout ceci dans un monde qui ne prend plus au sérieux que les humoristes. Une question demeure : faut-il en rire ?

L’Éducation nationale, mammouth à la dérive

Même Pap Ndiaye recommande la dictée et la lecture aux classes de CM2 ! Le rôle des enseignants étant de remplir de francité la tête des enfants, il faut privilégier les matières fondamentales (français, histoire-géo, maths, sciences) et rendre les autres optionnelles. Encore faut-il que les professeurs jouent le jeu.


Hurlements dans le Landerneau pédago : Pap Ndiaye recommande la pratique quotidienne de la dictée et la lecture hebdomadaire de deux « textes longs » de 1 000 mots chacun : les élèves, en fin de CM2, « doivent pouvoir rédiger un texte de 15 lignes en respectant les règles orthographiques, syntaxiques, lexicales et de présentation ». Offenses à la doxa régnante. Guislaine David, au SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, accuse le ministre de faire, comme Blanquer, du « caporalisme ». Et la sacro-sainte liberté pédagogique ? Le droit inaliénable d’enseigner l’ignorance, comme le suggérait un titre de Jean-Claude Michéa ?

La maîtrise de la langue est essentielle pour progresser. Les errances constatées en maths tiennent certes à l’abandon du par cœur, mais elles sont facilitées par l’incapacité d’élèves pratiquement illettrés (plus d’un tiers des entrants en sixième ne savent pratiquement ni lire ni écrire, et ça ne s’améliore guère par la suite) de saisir un énoncé.

En 1966, la commission Rouchette, chargée par le directeur de l’enseignement scolaire, René Haby, de dire quel état de la langue devait être enseigné, a conclu qu’il fallait apprendre aux élèves le français contemporain – la langue de la rue. Et non plus la langue littéraire. Le mépris actuel pour la récitation découle de cette décision qui conjuguée au collège unique décrété par ce même Haby, ministre de Giscard, a produit le marasme actuel.

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En français, cas unique en Europe, les accords des verbes, des noms et des adjectifs sont bâtis surtout sur des lettres muettes. Par exemple ici le s d’accords, verbes, des noms, adjectifs, bâtis, lettres et muettes. Sans compter le t de sont. Pour le savoir, il faut l’apprendre par cœur.

On en est loin. À un enseignement explicite et vertical, 90 % des instituteurs préfèrent le « constructivisme » : on met l’élève face à une phrase pour qu’il construise son propre savoir. Ceux qui ont inspiré à Jospin cette formule (loi de 1989) devraient être condamnés à travailler cinq ans dans les rizières de Camargue.

Un adulte non informé déduirait-il tout seul les règles qui gèrent l’orthographe des participes passés dans ce fragment de dictée ? « Quelles que soient, quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir versées à maint et maint fusilier la douairière ainsi que le marguillier… » Même Word y perd son latin.

Sans parler de l’orthographe d’usage. Personne ne peut deviner la graphie d’arrhes ou de fusilier. Combien écriraient arts (en admettant qu’ils pensent au pluriel) et fusillé ? Comment aurait-on noté une telle phrase quand on enlevait un point par faute d’usage et deux par faute grammaticale ?

Il est bien sûr plus démocratique de ne plus noter…

Il faut réapprendre le français. À tous les petits Français, et prioritairement aux déshérités de la culture. Dans l’école à deux vitesses qui est la nôtre, il ne faut pas se contenter, comme le suggère le ministre, d’accorder une heure par-ci par-là aux élèves de sixième, mais plusieurs heures par semaine à tous ceux qui n’en sont pas même au b.a.-ba, faute d’avoir appris à lire avec le b.a.-ba.

A lire aussi : Remettre l’école au milieu de la “cité”

Sans parler des migrants auxquels, en dépit des mesures officielles, on ne propose pas d’enseignants compétents en français langue étrangère : dans les Bouches-du-Rhône, 75 % des migrants ne reçoivent pas de cours, en dépit des diktats ministériels, pour les aider à entrer en France au sens plein du terme. Pourtant, on n’a évoqué le problème que très récemment, parce que les réfugiés ukrainiens n’étaient pas pris en charge, car les autres… Or, l’enjeu de l’École est bien celui-ci : aider les enfants à s’intégrer dans une communauté linguistique et culturelle. Inutile d’objecter que la religion des uns ou des autres est un obstacle à l’intégration : être enseignant en France, c’est avoir pour objectif de remplir de francité la tête des enfants qui nous sont confiés. De les dénaturer.

Ceux qui pensent le contraire sont priés de quitter ce métier. Ou d’aller faire eux aussi un stage dans les rizières de Camargue.

Maîtriser le français permet aussi d’entrer dans l’histoire de ce « cher et vieux pays ». Pas pour ânonner « nos ancêtres les Gaulois » — qui n’a jamais été enseigné tel quel, en dépit de la légende. Mais pour réapprendre la chronologie, savoir que Vercingétorix n’est pas contemporain de Louis XIV. Les programmes actuels font par exemple l’impasse sur des siècles entiers, sur des événements d’importance – la guerre de Cent Ans, par exemple, ou le traité des Pyrénées. Ils enseignent, grâce à la loi Taubira, qu’il n’y a pas d’autre traite des esclaves que la traite atlantique – alors que la traite saharienne porte sur des chiffres bien plus importants.

L’enseignement de l’histoire ne doit pas avoir pour objet de fabriquer de la culpabilité blanche.

A lire aussi : Le ministre Pap Ndiaye est-il le monsieur Jourdain de l’idéologie ?

Cessons de penser les programmes en termes uniformes et nationaux. Proposons deux types de programmes, avec des horaires différenciés, sur les matières de base (français, maths, sciences, histoire-géographie) et mettons en option les autres matières, en fonction de la maîtrise des priorités. On n’apprend pas une langue vivante quand on ne maîtrise pas la sienne. À quoi bon imposer l’usage de l’anglais quand le français reste lettre morte ? À quoi bon initier à l’écologie ou à la nutrition? Pap Ndiaye vient d’ailleurs de supprimer la technologie en sixième, comprenant qu’on ne peut indéfiniment charger la barque au moment où il propose une heure supplémentaire pour mieux apprendre la langue.

Sauf qu’il est étrange de compter sur des professeurs des écoles pour enseigner en sixième ce qu’ils ne sont pas parvenus à transmettre dans les cinq années précédentes. Les enseignants sont formés dans les Inspe à la pédagogie, mais pataugent dans leur discipline. Sans doute faudrait-il les former spécifiquement dès la première année de fac, quitte à les empêcher de perdre leur temps en nigaulogie. Faute de quoi les préconisations du ministre, pleines de bonnes intentions, seront autant de sparadraps sur un cadavre.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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La colonisation, histoire d’un échec

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Notre contributeur Driss Ghali publie une remarquable Contre-histoire de la colonisation française (Jean-Cyrille Godefroy Editions, 2023)


En juillet 1830, à peine vingt-et-un jours suffisent à Charles X pour chasser les Turcs d’Alger. Une victoire éclair qui place la France dans un bourbier dont elle ne parvient toujours pas à s’extirper. Alors que les relations entre la France et l’Algérie sont pour le moins difficiles, entre quatre et six millions d’Algériens vivraient actuellement sur le sol français, selon les autorités algériennes. 

Régénérer une France dépressive

Quels ont été les ressorts de la colonisation française ? C’est la tâche ardue que s’est donnée Driss Ghali. « C’est bien ici, pour notre race, ce qu’est le Far West pour l’Amérique, c’est-à-dire le champ par excellence de l’énergie, du rajeunissement et de la fécondité. […] La plante qui pousse sur cette terre, ce n’est pas qu’un Français diminué, mais si j’ose m’exprimer ainsi, un Français majoré ». Ainsi s’adresse le maréchal Hubert Lyautey aux colons de la région de Tiaret, en Algérie en 1897.

À travers les colonies, il s’agit donc de créer un « homme nouveau », et à travers celui-ci, de régénérer une France dépressive. Privée de la Savoie pendant un an de 1859 à 1860, la France se voit amputée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871, annexées par l’Allemagne. À cette grande frustration s’ajoute le poids de la révolution et de Napoléon Ier. Aux yeux de l’Europe, la France est coupable d’avoir guillotiné son roi et d’avoir fait germer l’épopée napoléonienne, qui a failli engloutir tout le continent.

D.R.

La France du XIXème est donc « une puissance empêchée », estime Driss Ghali, et elle trouvera dans la colonisation un exutoire. Il faut dire que tant dans l’industrie, la science, la médecine que les arts, tout sourit à l’homme européen du XIXème siècle. Déjà au XVIème siècle, les Ibériques colonisaient l’Amérique sans ménagement. Trois siècles plus tard, les Américains déciment les Amérindiens avant d’envahir les Philippines. Quant aux Russes, ils rêvent de dominer ces steppes gelées que sont la Sibérie, l’Asie Centrale et la Sibérie. Pourquoi ne pas tenter nous aussi l’aventure ?

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L’Histoire indique la marche à suivre. Deux siècles auparavant, les expéditions au Canada et aux Antilles se sont révélées fructueuses. En 1608, Samuel de Champlain fondait la ville de Québec et trois décennies plus tard, la France s’implantait aux Antilles. En juillet 1830, la France intervient donc en Algérie. On ne sait rien de cette contrée mais peu importe, on explore, on tâtonne, on ne pense pas au futur car on vit au jour le jour. On avance au coup par coup, guidé par une politique d’opportunités qui ne se conçoit qu’à court terme. Ainsi démarre l’aventure coloniale.

La mission civilisatrice, une légende

Qu’en est-il alors de la fameuse « mission civilisatrice » de la France, moteur de la colonisation selon l’histoire officielle ? Une légende, s’attelle à démontrer Driss Ghali, qui rappelle que si la France a interdit l’esclavage et a mis fin aux guerres civiles, elle a immédiatement « tourné le dos au colonisés » : « pas d’instruction, peu ou pas de soins, pas de transferts de technologie. Les choses n’ont commencé à changer qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, soit dix ou quinze ans avant la décolonisation ».

Certes, mais la France s’est enrichie sur le dos de ses colonies, entend-on régulièrement. Cela est faux, s’attelle aussi à démontrer Driss Ghali. « La colonisation à été une dilapidation des deniers publics et des ressources humaines. D’un point de vue strictement financier, la France aurait mieux fait d’investir ses capitaux et ses talents en métropole ou bien en Europe », écrit-il. Quant aux fameux sous-sols de l’Algérie, ils n’arriveraient pas à la cheville des sous-sols sud-africains ou australiens.

Donc la colonisation française, finalement, un détail de l’Histoire ? Ce n’est pas du tout la thèse du livre, qui s’attache à prouver en quoi elle fut une absurdité, « une idée tordue ». Apartheid au sein des pays colonisés, administration défaillante, coûts exorbitants des armements, manque d’infrastructures minières, mais aussi peur de la syphilis et frustration sexuelle etc. Au fil des pages, la colonisation s’apparente de plus en plus à un rocher de Sisyphe n’en finissant pas de redescendre sur le colon. Et tandis que le fardeau des conquêtes devient de plus en plus lourd, il semble évident que le piège s’est déjà refermé, que la France est prise à son propre jeu.

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Vient alors l’heure des crimes coloniaux. Guidé par un souci d’impartialité, Driss Ghali leur consacre un long chapitre. Passages à tabac d’indigènes saluant mal de hauts fonctionnaires au Gabon, bombardement de civils marchant pacifiquement en Indochine, torture généralisée dans les commissariats de cette même Indochine, main d’œuvre réduite à l’état de quasi esclaves en Afrique Australe, l’inventaire est glaçant. Pourtant, « par égard à la sensibilité du lecteur », Driss Ghali s’est refusé à citer les passages les plus atroces du pamphlet anticolonialiste Les Jauniers de Paul Monnet. D’Albert Londres, il est aussi question, ainsi que de Frantz Fanon. Si l’auteur des Damnés de la Terre n’est cité qu’une seule fois, son âme est présente, ce qui vaut à cet ouvrage quelques accents tiers-mondistes.

Pas un bouquin pour Houria Bouteldja

Les actuels autoproclamés indigénistes y trouveront-ils leur compte ? Sans doute pas. Les nostalgiques de l’Algérie française non plus, et c’est ce qui fait toute la force de cet ouvrage. À l’heure où la question algérienne est objet des crispations les plus malsaines, où la question de l’Empire colonial est sujette aux récupérations les plus fanatiques, Driss Ghali fait preuve d’un vrai sens de la nuance dans son analyse. Et quand il donne son avis au détour d’un paragraphe, c’est généralement pour mieux rebattre les cartes. 

Comme il le rappelle d’emblée dans le préambule, Driss Ghali n’a pas de formation d’historien. Par conséquent, Une contre-histoire de la colonisation française sera-t-elle ignorée par les Pascal Blanchard, Benjamin Stora ou autres historiens ayant leurs entrées dans les médias ? Ce serait une grande erreur. D’abord parce que le livre est richement documenté et ensuite, parce qu’il est guidé par la recherche de la vérité. Sans manichéisme, le livre nous amène à poser un regard dépassionné et apaisé sur ce que fut la colonisation française.

La fin nous réserve toutefois des considérations plus personnelles. Le chapitre aux airs de pamphlet anti-multiculturel était-il vraiment nécessaire ? Les lecteurs en jugeront. Ce qui est certain, c’est qu’en se demandant si l’on peut parler de bienfaits de la colonisation, ou s’il ne vaut pas mieux « sourire à l’avenir » que « pleurer le passé », Driss Ghali pose de vraies questions. Les solutions préconisées pour la réconciliation, pour un avenir moins sombre que celui qui s’annonce, mériteraient d’être plus développées, bien plus. Mais est-ce à Driss Ghali de s’en charger ? Plutôt que de rester pétrie sur elle-même avec la crainte (ou l’espérance) d’être submergée par l’Afrique, la France ne devrait-elle cesser d’être sur la défensive pour renouer avec une véritable politique africaine ? Espérons sans trop y croire que Catherine Colonna, ministre des Affaires étrangères, se plonge sérieusement dans ce dossier. Il est déjà bien tard. En attendant, Une contre-histoire de la colonisation française est un ouvrage accompli, que devrait lire chaque personne s’intéressant, de près ou de loin, à l’épineuse question de la colonisation.

Une contre-histoire de la colonisation française

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Travail: sauver l’honneur

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La Station F à Paris, 17 octobre 2017. © ISA HARSIN/SIPA

Le monde de l’entreprise a instauré entre employés un rapport de soumission qui peut aller jusqu’au sentiment de déchéance. Or le travail, c’est l’honneur, l’accomplissement de soi à travers la reconnaissance d’autrui. Fort de cette dignité, on accomplit ses devoirs.


Il peut paraître étrange, dans le monde d’aujourd’hui, de faire appel à un terme aussi archaïque que celui d’honneur. Mais il est irremplaçable pour rendre compte des rapports que les Français entretiennent avec leur travail. Il prend alors le sens que lui donne Montesquieu, qui l’associe aux idées de grandes actions, de distinction, de fierté et de volonté de « chaque personne et de chaque condition » de juger ce qui, la concernant, est honorable.

« Mon mandat, c’est une noblesse, et je veux en être digne de la manière que je déciderai », déclarait François Mitterrand. On retrouve dans ce propos les grands traits de l’honneur : le lien avec la place que l’on occupe dans la société, la noblesse d’un « rang » ; l’obligation d’être à la hauteur de ce rang, d’en être digne ; la volonté d’être seul juge des exigences dont il est porteur. Ces traits sont présents aujourd’hui en France dans le domaine du travail.

Sentiment de déchéance

Il est contraire à l’honneur de plier, par peur ou par intérêt, devant quiconque, supérieur, client ou membre d’un autre service, peut vous faire profiter de ses faveurs à condition que l’on satisfasse à ses exigences. On rencontre, quand l’honneur est satisfait, la vision qu’évoque Michel Crozier : « Les subalternes […] n’auront jamais à s’incliner devant la volonté personnelle humiliante de quelqu’un ; ce qu’ils font, ils le font de leur propre volonté et en particulier ils accomplissent leur tâche en dehors de toute obligation directe. Ils s’efforcent de montrer qu’ils travaillent non pas parce qu’ils y sont forcés, mais parce qu’ils choisissent de le faire. »

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L’honneur exige aussi de ne pas déroger en s’adonnant à des activités indignes du rang que l’on occupe. Ainsi un contrôleur de la SNCF, détenteur d’une fonction d’autorité, ne consentira pas, dans un train opéré en coopération avec la Bundesbahn, à servir un petit-déjeuner aux voyageurs de première, tâche qu’il regarde comme servile, ce qui n’est pas le cas de ses collègues allemands. Pour aimer son travail, il faut y associer une dimension de grandeur, faire un « chef-d’œuvre » si on est Compagnon du devoir et du tour de France, trouver une solution élégante et créative à une question technique particulièrement pointue, sauver une vie.

L’honneur est enfin source de devoirs. Quand on parle de statut et de défense du statut, on pense ordinairement à des questions de droits et d’avantages, de recherche de privilèges. Mais l’honneur est aussi à l’origine de devoirs. Songeons aux pilotes d’Air France pris à partie par un journal syndical lorsqu’ils ont menacé de faire grève à un moment où cela aurait eu de sérieuses conséquences pour le pays : « Les pilotes n’ont pas su résister à la tentation. […] Comme si la noblesse d’un métier n’imposait pas à celui qui l’exerce un devoir social autant que professionnel. »

Mais, pourrait-on dire, cette référence à une logique de l’honneur, si ce n’est à ce terme, n’est-elle pas réservée à une France conservatrice, voire réactionnaire, attachée à un passé révolu ? Ce n’est nullement le cas. On la retrouve chez ceux qui s’affirment les plus progressistes. On en a eu un parfait exemple avec la réaction des salariés de Libération, en 2014, à un vaste projet, porté par les actionnaires, de récupération de la marque, mettant en cause leur métier. Il s’agissait de procéder au déménagement du journal tout en utilisant ses anciens locaux pour en faire « un espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digitale, un restaurant, un bar, un incubateur de start-up ». Cela aurait permis de créer un « lieu d’échange ouvert et accessible à tous, journalistes, artistes, écrivains, philosophes, politiques, designers » en misant sur « la puissance de la marque Libération ». La réaction des journalistes a été vive : « Nous sommes un journal, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up… » Ils ont dénoncé « le projet des actionnaires […] qui a provoqué la stupéfaction puis la colère ». Ce projet, ont-ils affirmé, aurait conduit à trahir leur métier de journaliste, avec le prestige qui y est attaché, pour ramener Libération « à une simple marque », terme infamant.

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Cependant, aujourd’hui, un hiatus se creuse pour beaucoup entre cette vision grandiose du travail et ce qu’ils vivent au jour le jour. Et ils ont un sentiment de déchéance.

Exécutants ou professionnels ?

L’honneur exige de rester juge de la manière de traiter les difficultés que l’on affronte. Or, dans l’entreprise d’aujourd’hui, beaucoup doivent sans cesse suivre à la lettre des procédures que d’autres ont conçues et voient leur degré de soumission minutieusement contrôlé à grand renfort d’outils informatiques. Ils ont le sentiment que les concepteurs les ramènent à une condition servile d’« exécutants », alors qu’ils estiment être les seuls à connaître vraiment leur métier. Ce sentiment d’honneur blessé atteint jusqu’à de nombreux cadres autres que dirigeants, qui se heurtent au fait que les décisions d’importance sont prises par les grands chefs et qu’ils sont bons pour appliquer. Ils se sentent traités comme des « sans métier », au bas de l’échelle des rangs.

Simultanément, un sentiment de déchoir s’attache pour beaucoup à l’écart entre le niveau du diplôme qu’ils ont obtenu et celui de l’emploi auquel ils accèdent. Ainsi, il y a quelques décennies, un titulaire d’un master (bac +5) devenait cadre sans problème, mais ce n’est plus le cas. Alors que, dans la France républicaine, ce que l’on « est » est lié au niveau de noblesse scolaire auquel on a accédé, les déclassés ne sont pas traités conformément à ce qu’ils « sont ».

Les entreprises, qui multiplient, au gré de diverses modes, les tentatives souvent vaines de se réformer, de manière à avoir des employés plus heureux, plus motivés et plus efficaces, feraient bien de s’intéresser à la manière dont les Français donnent sens à ce qu’ils vivent et d’agir en conséquence.

Le Grand Déclassement

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Quand François Cusset démontre malgré lui la réalité du wokisme

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L'enseignant et essayiste François Cusset sur arte. Image: capture d'écran YouTube.

« L’instruction ne guérit pas de la bêtise, elle lui donne des armes. »
Nicolás Gómez Dávila.


Dans le numéro hors-série de Valeurs actuelles sur le wokisme [1], Pierre-André Taguieff rappelle que, dans Le Réel et son double, Clément Rosset distingue la « bêtise du premier degré […] irréfléchie, immédiate et spontanée » de ce qu’il appelle l’absolue et incurable bêtise « du second degré […] intériorisée et réflexive », celle d’individus supposément intelligents et cultivés, croisés par exemple dans les milieux universitaires.

Le wokisme, cette idéologie inventée par des « croisés »

François Cusset, professeur de civilisation américaine à Nanterre, est l’auteur d’un des derniers Tracts Gallimard [2] : pour qui cherche des preuves irréfutables de l’avancée de cette bêtise « du second degré », cet opuscule est indispensable. L’auteur y collige toutes les « réflexions » en vogue, des plus bêtes aux plus imbéciles, sur le wokisme et surtout sur ceux critiquant cette idéologie qui, selon lui, n’existe pas. Retournements abstraits, rapprochements douteux, citations scabreuses et explications plus que hasardeuses se bousculent dans une langue conforme à l’idéologie woke pour tenter de démontrer que seule « la haine de l’émancipation » motiverait les détracteurs de ce wokisme qui n’est, selon l’auteur, qu’un « fantasme réactionnaire ».


Signalons d’entrée l’astuce imaginée par François Cusset pour limiter l’usage des syntagmes « réactionnaires », « fascistes » ou « militants d’extrême-droite » censés représenter le gros du bataillon anti-woke. L’auteur choisit de privilégier le mot « croisés » (une douzaine d’occurrences en 50 pages !) et nous laisse ainsi aisément imaginer les grotesques obsessions sous-jacentes qui l’animent.

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D’après Cusset, ces « croisés » sont incroyablement arriérés. Pour eux, « l’ouverture des possibles » n’est pas acquise, comme n’est pas acquis le fait « qu’on puisse devenir à quinze ans le sujet d’un autre genre que celui assigné à la naissance, de la même manière qu’il n’était pas acquis, au XIXe siècle, que les Noirs ne soient pas mentalement inférieurs aux Blancs. » Des comparaisons de ce type, c’est-à-dire d’une insondable sottise, l’auteur en parsème tout au long de son opuscule.

François Cusset liste les « nouveaux croisés » du mouvement anti-woke, ces « mâles blancs énervés » qui déversent leur « haine » dans les gazettes ou dans leurs livres : Brice Couturier, Pascal Bruckner, Michel Onfray, Pierre Jourde et Mathieu Bock-Côté font partie des vilains. Du côté des gentils émancipateurs, on trouve le mouvement Black Lives Matter, Rokhaya Diallo, le Collectif contre l’islamophobie (dissous en 2020, sommes-nous obligés de rappeler à M. Cusset), l’association Lallab (proche des indigénistes), mais aussi Judith Butler et Paul B. Preciado brandissant fièrement « la figure iconique de la personne trans » inspirant« aux défenseurs de la norme dominante une peur profonde, une crise panique de l’altérité ». Défense de rire. Virginie Despentes et Houria Bouteldja sont citées avec déférence.

Listes foutraques

Cusset n’oublie pas de valoriser les associations écologistes et celles représentant toutes les « minorités opprimées », des handicapés aux « végétariennes militantes », des « électro-sensibles » aux « réfugiés climatiques » en passant par les migrants et les militants LGBT. Au milieu de ces listes foutraques, on devine que prédominent tous les « moi » œuvrant principalement à l’émancipation de « moi », l’étalage de « moi », l’exhibition de « moi » et, surtout, de la quintessence du « moi » contemporain, une partie de la jeunesse actuelle, égocentrique, narcissique, wokistement éduquée par l’école et l’université, adulée par de vieux repentis qui n’en peuvent plus de s’excuser d’exister. Cette jeunesse « immédiatement mondiale (sic) » est, selon notre universitaire à genoux devant elle, celle « qui se lève aujourd’hui, proposant un nouveau désir collectif à la place des vieilles mélancolies de gauche » et qui enrichit la notion d’émancipation en y ajoutant « des formes de magie et de spiritualités bienvenues, du côté du néopaganisme, de la sororité entre “sorcières”, de la reconnexion intégrale avec le vivant ». Notons que c’est ce genre de « délire désir collectif » qui a conduit dernièrement des étudiants en agronomie ou en architecture à se retirer, tels des moines wokistes, dans les nouveaux monastères de la religion déconstructionniste – potagers intersectionnels, squats insalubres ou ZAD inclusivement crades – afin d’y poursuivre une réflexion sur la décroissance et sur « la reconnexion intégrale avec le vivant » en lisant les ouvrages bêtifiants de Mona Chollet, Donna Haraway ou Paul B. Preciado, ces ânes prétentieux qui se prennent (et sont pris par Cusset) pour d’éminents intellectuels.

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François Cusset vit-il dans le même monde que nous ? On est en droit de se poser la question lorsqu’on lit que les jeunes militants issus des « minorités » nous feraient « évoluer vers un monde moins stupide […] et vers plus de civilité ». Plus intelligents que « leurs aînés », non-violents, ces pauvres chéris seraient victimes d’un travail acharné de mobilisation pacifique pouvant conduire à un « burn-out militant ». Heureusement, s’extasie l’auteur, le pragmatisme politique « est à tous les étages » et les résultats sont là : il y a maintenant des « cours de couture pour accompagner les personnes en transition de genre », des « “vélorutions” bloquant le trafic automobile », des défilés réjouissants « avec tampons géants et la pétition “laissez-nous saigner” distribuée alentour » qui visent et obtiennent des résultats incroyables comme… la baisse de la TVA sur les protections hygiéniques.

Vertueuse jeunesse

Malgré les risques dépressiogènes de cet activisme intense, les jeunes militants de ces mouvements revendiquent, pour contrer la résistance des « nouveaux croisés », une certaine radicalité. Au diable les études ! Leur critique radicale de la notion d’intégration « héritée de l’époque coloniale » ou de la science occidentale « qu’ils associent à l’histoire d’une Europe conquérante et inégalitaire » naît d’un « savoir spontané » – voilà une jolie façon de relativiser l’inculture abyssale de ces militants qui ne sont radicaux que parce qu’ils ignorent tout du monde qu’ils détruisent. « Bêtise du second degré » et « Savoir spontané » sont les deux mamelles du déconstructionnisme qui règne en maître dans les milieux wokistes, l’université en tête, d’un bout à l’autre de la chaîne, du professeur académo-militant à l’étudiant ignare en cours de dressage woke.

François Cusset est tellement imprégné par l’idéologie woke qu’il ne s’en rend même plus compte. Ainsi s’étonne-t-il que des gens aient pu croire qu’à cause du « n word », le livre d’Agatha Christie Les dix petits nègres avait été retiré de la vente… « alors qu’il n’a été que retitré ». On peut donc, d’après notre professeur, retitrer et expurger les livres au nom d’une nouvelle et redoutable morale – du moment qu’ils sont encore en vente, même dénaturés, même caviardés, même abîmés par l’idéologie woke, tout va bien, et les « croisés » n’ont décidément aucune raison de récriminer. Du reste, la vertueuse jeunesse actuelle ne s’y trompe pas, elle qui « a du mal à prononcer le mot nègre même en titre d’un livre antiraciste ». De plus, cette jeunesse exemplaire « ramasse, souvent sans y penser, les déchets laissés dans la nature », invente des « identités non figées », sait « se défaire des assignations », se défie des « stéréotypes hétéronormés » et est consciente de la « généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, mais aussi de l’heureux effet de ces invisibles trop visibles qui, depuis des générations, ont contribué généreusement à féminiser, arabiser, asianiser, créoliser la France éternelle ». Florilège non exhaustif des âneries idéologiques déroulées par notre professeur en jeunisme et en wokisme appliqués.

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Avec ce pathétique et heureusement court essai, François Cusset, professeur d’université, ratifie les propos liminaires inspirés par Rosset. Il le fait malgré lui, avec l’assurance de ceux qui, après avoir acquis quelques diplômes, se croient à l’abri de la bêtise. Ainsi, et a contrario de son ambition première, démontre-t-il que l’idéologie woke règne à peu près partout – et qu’il en est, de la façon la plus sotte qui soit, un propagateur avéré. Le philologue et grammairien Édouard Sommer écrivait que « la bêtise consiste en des idées bornées ; la sottise en des idées fausses » [3] – certains professeurs et militants wokistes réussissent le tour de force de cumuler ces deux formes d’anéantissement de l’intelligence.

Le réel et son double: Essai sur l'illusion

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La Haine de l'émancipation: Debout la jeunesse du monde

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[1] Wokisme, la nouvelle tyrannie, Valeurs actuelles, Hors-série Grands débats n°9.

[2] François Cusset, La haine de l’émancipation, debout jeunesse du monde, Tracts Gallimard.

[3] Édouard Sommer, Petit dictionnaire des synonymes français (1849).

OQTF: 30 jours pour disparaître dans la nature

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L'ancien candidat à la présidentielle, Eric Zemmour, échange avec les forces de l'ordre autour de la Gare du Nord à Paris, en proie à l'insécurité, le 24 janvier 2023. Le 11 janvier, un migrant sous OQTF y a agressé à l'arme blanche six personnes © Chang Martin/SIPA

OQTF. Un sigle de quatre lettres qui a fait une entrée fracassante et tragique dans l’actualité française ces derniers mois, depuis l’assassinat de la jeune Lola, le 14 octobre 2022, jusqu’aux coups de couteau distribués à la gare du Nord le 11 janvier dernier.


OQTF, comme « obligation de quitter le territoire français », décision administrative créée en 2006 et dont le volontarisme affiché dans le nom masque mal les grandes difficultés d’application.

Faits divers ou fait de société ?

De fait, il est devenu un visa de trente jours accordé à toute personne ayant décidé de contourner le droit français. Dans la première affaire, la suspecte principale, Dahbia B., ressortissante algérienne, interpellée le 21 août par la police des frontières et qui avait été sommée de quitter le territoire avant le 21 septembre. Dans la seconde, un assaillant présumé, Mohamed Amine M., à la nationalité incertaine et aux identités multiples. Arrivé illégalement il y a trois ans, il était sous le coup, lui, d’une OQTF datant de l’été dernier et qui n’a jamais été exécutée.

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Un enchaînement suffisamment rapproché d’affaires pour qu’Eric Naulleau, éditeur et journaliste toujours classé à gauche, se permette d’y voir, dans un tweet, le passage du « fait divers au fait de société ». Avec encore plus d’audace, on pourrait presque parler de fait politique.

L’apparition de cette décision administrative il y a un peu plus de 15 ans est un symbole de la porosité des frontières européennes. Quasiment partout dans le monde, un voyageur qui arrive de l’étranger sans les documents officiels exigés par la loi du pays d’accueil a toutes les chances de faire un retour express dans son pays d’origine par le premier avion. On se souvient du malheureux sort de ces touristes français, en goguette en Turquie il y a quelques années, arrivés avec des cartes d’identité dont la validité avait été étendue de cinq ans, sans que cela soit indiqué sur lesdites cartes, et qui n’ont connu des charmes anatoliens que la zone de transit. En France cependant, il est accordé un délai de 30 jours à l’individu pour organiser son retour. De quoi lui laisser le temps de lancer des démarches de contestation, présentées sur le site du ministère de l’intérieur lui-même, de recevoir les conseils de quelques associations subventionnées (ceux de la Cimade sont très bien référencés sur Google lorsque l’on tape OQTF), de réclamer le statut de mineur isolé ou bien de passer quelques frontières de l’espace Schengen et de disparaître dans la nature.

On voudrait garder nos OQTF coûte que coûte que l’on ne s’y prendrait pas forcément mieux.

Des pays d’origine peu coopératifs

L’enchaînement de faits divers n’a pas complètement échappé à la vigilance de la macronie. Il faut dire que leur répétition tragique saute aux yeux.

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Au lendemain de l’affaire de la gare du Nord, l’habituellement si placide François Bayrou commençait à se poser des questions. Sur BFM, il déclarait : « Est-ce qu’il est légitime de ne pas renvoyer les gens simplement parce que leur pays est dans un état de désordre absolu : c’est une question qu’on a le droit de poser ouvertement ».

La situation des pays d’origine est variée mais dans l’ensemble peu favorable aux expulsions. Concernant l’Algérie, on a pu se rendre compte au moment de l’affaire Lola à quel point Alger traîne des pieds à l’idée de récupérer ses propres ressortissants. Dans le cas de la Libye, la forte instabilité du pays et « le manque de relations diplomatiques entre Paris et Tripoli » semblent rendre quasiment impossible l’expulsion des individus sous le coup d’une OQTF, comme l’indiquait Gérald Darmanin dans des propos rapportés en janvier dernier par Médiapart.

Pour le média d’extrême-gauche, la délivrance massive d’OQTF s’inscrirait dans une pure politique du chiffre, à ses yeux détestable. Reste que tandis que le nombre d’OQTF prononcées entre 2016 et 2019 bondissait de 50,4%, « pour pouvoir dire que des mesures d’éloignement sont prises », leur exécution réelle passait de 14,3% à 4,8%.

Le roman français n’est pas mort!

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Laurent Quintreau et Julien Leschiera. D.R.

Avec Ève et Adam, saga familiale à travers huit générations, Laurent Quintreau se pose en digne héritier d’Émile Zola. Quant à Julien Leschiera qui signe son premier roman, Mes vies parallèles, il s’impose par un style et un esprit où l’on retrouve Marcel Aymé. La descendance est assurée !


Il ne faut jamais désespérer du roman. On annonce sa mort clinique depuis au moins les années 1950. L’avis de décès avait été envoyé par des fossoyeurs qui avaient pour nom Robbe-Grillet ou Claude Simon. Le genre était jugé bourgeois, dépassé, psychologisant. Nathalie Sarraute avait parlé de L’Ère du soupçon dans un essai célèbre : on en savait toujours trop sur les personnages. On n’y croyait plus. On ne voulait plus y croire. Le paradoxe, c’est que le Nouveau Roman, bien entendu, a donné de grands romans : La Modification de Butor, par exemple.

C’est qu’il est increvable, de toute manière, le roman. Il a survécu à tous ceux qui ont voulu le tuer, le gang des Éditions de Minuit n’étant pas le seul à avoir essayé : il y a eu, avant lui, les surréalistes. Et après, l’autofiction et son petit air de « parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse… ». Sans compter Paul Valéry qui voulait nous interdire d’écrire : « La marquise sortit à cinq heures. » Et pourquoi elle ne sortirait pas à cinq heures, la marquise, si elle en a envie ? Le roman se nourrit de tout, de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences, de la mythologie, du rêve et du journal du matin. Il se nourrit même de ce qui le nie : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort.

C’est pourquoi chaque rentrée littéraire, même une « petite » rentrée comme celle de ce début d’année 2023 – 379 romans français tout de même –, apporte quelques belles surprises. Bien sûr, on y retrouve les cadors, ceux qui ne sont plus à la recherche d’un grand prix parce qu’ils en ont déjà eu un : Claudel, Lemaître, Salvayre, Makine… Mais c’est une raison de plus pour aller vers ceux qui débutent ou vers ceux qui ne sont pas encore assez connus malgré l’intérêt de leur travail.

Quintreau, Zola 2.0

C’est le cas de Laurent Quintreau qui en est à son cinquième roman. Avec Ève et Adam, il offre un ample récit en huit mouvements qui commence en 1852 et se termine en… 2046. Cette France de 2046 de Laurent Quintreau est étonnamment crédible parce qu’il la nourrit de descriptions précises et minutieuses du passé et du présent. Cela crée chez le lecteur une illusion de continuité troublante. Pourquoi, finalement, ne croirait-on pas à ce monde de 2046, une époque où Diane Doucet dirige l’antenne locale d’une start-up de « matching génétique » à La Rochelle, Human Project 64. Elle profite, comme tant d’autres, d’un vide juridique laissé par l’Union européenne qui permet à ces spécialistes du génome de monnayer leurs connaissances et de faciliter un eugénisme qui ne dit pas son nom en prévenant les couples des éventuels risques de malformation de leur progéniture.

Laurent Quintreau renoue sans complexe, et il a raison, avec ces grands cycles romanesques qui voulaient faire concurrence à l’état civil, comme disait Balzac, même si c’est du côté de Zola qu’il faudrait regarder, Zola et ses Rougon-Macquart dont le sous-titre est « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Zola, chez qui la fiction avait comme principe moteur l’hérédité, expliquant les destins contrastés de la tribu et la faille originelle créée par la folie de l’ancêtre fondatrice.

Emile Zola. ©SZ Photo/Scherl/Bridgeman

Je ne sais pas si Laurent Quintreau a pensé à Zola mais, quand il ouvre son roman en 1852, dans une filature près de Rouen où une petite ouvrière se fait violer par le patron, nous sommes exactement à la même date inaugurale que dans Les Rougon-Macquart, le 2 décembre, jour du coup d’État du futur Napoléon III. La différence est que Quintreau passe d’une génération l’autre à travers deux siècles. L’enfant de la petite ouvrière, non reconnu, deviendra un anarchiste et un communard qui sera exilé mais qui aura le temps, dans une brève histoire d’amour, d’enfanter une fille qui, elle, épousera un propriétaire terrien en Champagne, antidreyfusard. Elle s’arrangera pour subir le moins possible les assauts de son mari sanguin, puis nous arriverons en 1919 pour la troisième génération, avec une femme qu’on n’appelle pas encore féministe mais qui conjugue idées progressistes et fascination pour les sciences occultes (comment ne pas penser aux analyses de Philippe Muray dans Le xixe siècle à travers les âges ?) Huit générations, donc, pour arriver jusqu’en 2046. Quintreau joue habilement sur les rappels, les liens, les effets miroirs dans les comportements, les goûts, les manières d’aimer.

On a trop souvent oublié que le dernier volume des Rougon-Macquart s’appelle Le Docteur Pascal, médecin spécialiste de l’hérédité qui consulte tous les dossiers de la famille pour en tirer un bilan. C’est ce que fait Diane Doucet, dans sa France de 2046 : relire la destinée de ses ancêtres à l’aune des hasards des mélanges d’ADN au moment de la conception, avec des descriptions scientifiques aussi fascinantes, et parfois drolatiques, qu’un film d’action ! Mais Ève et Adam entretient malgré tout des distances plus grandes que Zola ne le faisait avec le déterminisme héréditaire.

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Quintreau réussit, en parallèle, à donner un tableau original de l’histoire de France : on voyage dans les années cinquante de la IVe République finissante, dans la fin de ce qu’on a appelé la « parenthèse enchantée » en 1978, alors qu’une interminable crise se profile, ou dans les années 2010, et notamment 2013, l’année du mariage pour tous, qui inaugure une période où le sociétal prend le pas sur le social, et on se retrouve enfin en 2046 avec des hommes pratiquant la castration volontaire en ligne pour en finir avec leur masculinité toxique.

Roman-somme, Ève et Adam nous parle finalement des jeux de l’amour et du hasard, et sans doute du danger qu’il y a, malgré les viols, les divorces, les vies malheureuses, les meurtres parfois, à éliminer totalement le hasard. Au risque, comme Diane Doucet, de trouver une immortalité numérique, désincarnée, glacée.

Leschiera : l’art français de l’oblomovisme

On espère que Mes vies parallèles de Julien Leschiera, premier roman d’un libraire de Clermont-Ferrand, ne sera pas son unique livre. C’est que cela arrive souvent, et nous pesons nos mots, avec les coups de génie, comme ce fut le cas par exemple avec La Conjuration des imbéciles, le chef-d’œuvre unique de John Kennedy Toole qui racontait la vie d’un inadapté total, Ignatius Reilly, dans la Louisiane des années 1950.

Le héros de Leschiera s’appelle Charles Dubois, comme tout le monde. Au début du récit, un gynécologue versaillais annonce à une femme qu’elle attend un bébé « avachi ». On dirait une nouvelle de Marcel Aymé, dont il est question dans le roman, à cette différence que Leschiera n’a pas écrit une nouvelle, mais un très gros roman qui raconte, sur une cinquantaine d’années, à la première personne, la vie d’un homme qui, dès sa vie intra-utérine, a décidé de ne rien faire, mais ce qui s’appelle rigoureusement rien ! Ça la fout mal dans une famille où le père est militaire – il disparaît prématurément dans un accident de friteuse –, la mère proviseure de lycée et la sœur aînée une peste hyperactive dont l’emploi du temps quotidien est minuté, comme celui de toute la famille, à la manière d’une opération commando. Pour Charles Dubois, qui a été chercher sa devise chez Henri Michaux – « Ne faites pas les fiers. Respirer, c’est déjà être consentant » –, pas facile de se faire oublier, notamment de sa gouvernante allemande, Margrit, qui donne des ordres dans la langue de Goethe.

Marcel Aymé. © SZ Photo/Scherl/Bridgeman

L’exploit de Julien Leschiera, c’est de faire un roman picaresque avec un personnage qui n’aspire qu’à une vie végétative. Il y a bien Le Livre de l’intranquillité de Pessoa, découvert au service militaire, pour rêver de vies parallèles, mais le monde se refuse précisément, avec obstination, à le laisser tranquille. Charles connaîtra, entre autres, les affres d’une vie de couple autarcique, un voyage en Argentine où il ne fera que transporter ses névroses, une carrière de magasinier dans une librairie, une autre de bibliothécaire, une autre encore d’écrivain raté avec des éditeurs pour le moins fantasques et même un rôle dans une émission de téléréalité catholique sur les sept péchés capitaux où il sera, évidemment, chargé d’incarner la paresse.

Comment ne pas songer à Oblomov, un des personnages les plus emblématiques de la littérature russe, mais Oblomov, aristocrate « avachi » restait obsédé par le paradis doré de son enfance. Chez Charles Dubois, le renoncement à soi ne recouvre aucun projet politique, sinon une sécession solitaire où tout ce qui est humain devient étranger.

Ce pourrait être cafardeux, mais le style allègre de Leschiera transforme Mes vies parallèles en un paradoxal bonheur de lecture.

Laurent Quintreau, Ève et Adam, Rivages, 2023.

Eve et Adam

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Julien Leschiera, Mes vies parallèles, Le Dilettante, 2023.

Mes vies parallèles

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«The Intruder»: un cauchemar mal climatisé

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William Shatner dans "The Intruder" (1962) © Carlotta Films.

Roger Corman réalise en 1962 le portrait d’une Amérique où dominent haines raciales et frustration sexuelle. Reparution, en DVD, de « The Intruder ».


Adam Cramer est un beau gosse démagogue, rassurant pour les habitants de la ville de Caxton dans le Missouri. Mais, très vite, il va savoir exploiter l’opposition de la majorité de la population aux nouvelles lois intégrationnistes qui obligent le lycée de la cité à ouvrir ses portes aux élèves noirs. « Qui fait la loi? » demande-t-il. Est-ce cet État fédéral lointain ou bien les habitants de la ville ? Adam Cramer va enflammer les esprits. Les gens du peuple comme les riches propriétaires suivent le leader rebelle.

Ce film, produit et réalisé avec très peu d’argent par Roger Corman, est tourné en décors naturels dans une petite ville du Missouri, servi par une photographie en noir et blanc signée par le chef opérateur Taylor Byars. La mise en scène de Corman est efficace. C’est un film à l’os, sec et dur : cadres ciselés, travellings opératiques, montage abrupt, musique stridente, interprétation impeccable de tous les acteurs dont William Shatner qui joue le leader raciste Adam Cramer, Frank Maxwell excellent dans celui du journaliste Tom McDaniel, taraudé par le doute, et Leo Gordon, qui se coule dans la peau de Sam Griffin, un homme du peuple, franc de caractère, humaniste et adepte de la vérité…

« The Intruder » est un film d’exception dans la riche filmographie de Roger Corman. Producteur, acteur et cinéaste incontournable du cinéma indépendant américain, il tourne des adaptations très réussies des romans d’Edgar Poe (La Chute de la Maison Usher (1960), La Chambre des tortures (1961), L’Empire de la terreur (1962) Le Corbeau (1963), Le Masque de la mort rouge (1964)…), avec les célèbres acteurs Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre et le jeune Jack Nicholson, qui enchantent le public. La lecture de The Intruder, roman homonyme de Charles Beaumont, un membre de son équipe de scénaristes, l’éveille à la cause intégrationniste défendue durant les années de la présidence de Kennedy.

Le film est à la fois le portrait d’un leader charismatique et ambigu, porté par sa haine des noirs et des juifs, mu par ses pulsions sexuelles insatiables, et la vision d’une société américaine où la haine raciale et l’antisémitisme dominent. Seuls quelques habitants, le journaliste Tom McDaniel, le directeur du lycée Mister Paton et surtout le représentant commercial Sam Griffin vont s’opposer à Adam Cramer afin de sauver un jeune étudiant noir du lynchage.

Révolution esthétique et politique dans l’œuvre de Roger Corman, ce film oublié par Hollywwod mérite d’être redécouvert.

« The Intruder », un film de Roger Corman – États-Unis – 1962 – V.O.S.T.F. – 1h24. En DVD et Blu-Ray aux Éditions Carlotta Films.

C’est l’élégance à la française qu’on assassine à l’Assemblée et c’est l’ironie qu’on muselle

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La députée d'extrême gauche Ersilia Soudais, juin 2022 © ISA HARSIN/SIPA

Alain Jakubowicz vient de l’apprendre à ses dépens…


« L’ouragan de l’indifférenciation parcourt à une cadence de plus en plus rapide tous les domaines d’activités humaines, et comme cet ouragan propage une doctrine de néant, ou d’acceptation de ce qui est, il est irréfutable. À la lettre, il décourage toute pensée critique ; il en est la fin », écrivait Philippe Muray en novembre 1998. L’école formate les marionnettes d’un Théâtre de Guignol où tout se vaut et où tout est permis.  « La fabrique du crétin » tourne à plein régime, et, depuis un bon moment déjà. Quoi de plus normal, alors, que de voir maintenant nos premiers imbéciles, élus par leurs pairs, siéger à l’Assemblée nationale ?

Un peu de tenue !

C’est une génération décomplexée de brailleurs débraillés qui a investi l’hémicycle, le transformant illico en McDonald’s. On y vient comme on est, on le vaut bien. Nos ravis y achèvent à coup de pelleteuse ce qu’il reste de l’élégance à la française, celle-là même que le monde nous a longtemps enviée. Mais il y a cependant plus grave : nos joyeux drilles ne semblent plus avoir conscience que le vêtement, adjuvant de la parole, renforce le message divulgué. Ils ignorent aussi, visiblement, que la vêture incarne la fonction et témoigne du respect qu’on porte à celle-ci. Quant à l’ironie qui permettrait une distanciation salvatrice d’avec le pitoyable spectacle de la débâcle vestimentaire à l’Assemblée, elle est désormais proscrite. Qui s’y livre s’expose à la vindicte générale, surtout s’il tacle l’espèce très protégée qu’est la femme.

A lire ensuite, notre entretien avec Julien Damon: Retraites, un psychodrame à répétition

Lundi dernier, Alain Jakubowicz, avocat et président de la Licra, l’a appris à ses dépens. Sans doute, comme nous tous, dépité par les guignolades stériles de ces quinze derniers jours de débats dans le Palais Bourbon, s’est-il laissé aller à un tweet cathartique. Il y partageait la photo de la députée LFI Ersilia Soudais avec ce commentaire laconique : « Tenue d’hiver d’une députée. On redoute l’été… » Il s’agissait là simplement de souligner l’incongruité du port de la combishort blanche et du collant noir dans l’hémicycle. Il n’est pas impossible, bien sûr, que l’avocat ait également voulu suggérer que ce vêtement aussi agressif pour les yeux qu’un soleil de montagne en hiver seyait peu à la dame. Et quand bien même ! Qui affirmerait le contraire serait bien hypocrite.

Que n’avait pas tweeté là notre malheureux avocat ? il dut faire à face à une meute déchaînée dénonçant dans les propos tenus un sexisme qu’on n’y voit pas forcément.

« Pauvre boomer misogyne. Vous faites pitié », a réagi l’élue LFI Aurélie Trouvé. « Supprime » a immédiatement ordonné Sandrine Rousseau, venue en renfort. « Supprimez votre tweet. S’en prendre à une femme politique sur la base de sa tenue est une discrimination des plus classiques. Celle provoquée par le machisme », a renchéri Raquel Garrido.

Redouter l’ironie, c’est craindre la raison

Jean-Luc Mélenchon ne laissa pas passer si belle occasion d’occuper, une fois de plus, le terrain : « Les attaques sexistes contre la tenue de la députée @ErsiliaSoudais sont une honte. Elles mériteraient la mise en retrait de celui qui les tient au nom d’une association respectée. » Quant à Aymeric Caron, pour rien au monde, il ne serait resté en retrait de la curée. « Votre tweet est stupide, misogyne, indigne d’une personnalité qui entend lutter contre les discriminations. Président d’honneur de la Licra, vraiment ? » Selon Le HuffPost, la Licra aurait été contrainte de réagir : « Ce tweet n’émane pas de la Licra (qui n’en est pas solidaire). Le propos tenu n’engage que son auteur. »

L’indispensable Isabelle Rome, ministre déléguée auprès de la Première ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, elle aussi, a tweeté, finement :« Je condamne fermement ces attaques misogynes et sexistes. »

« Redouter l’ironie, c’est craindre la raison » disait justement Sacha Guitry. Qu’un tweet aussi anodin que pertinent déclenche pareille tempête prouve que nous sommes atteints de folie collective.

Quant à moi, quand j’ai vu l’étrange tenue de la dame, j’ai immédiatement songé au regretté Karl Lagerfeld. Il aurait certainement mis en garde notre naïve contre le port du combishort. Que Celzéceux qui envisageraient maintenant le port du jogging à l’Assemblée, gardent en tête ce mot de notre défunt pape de la mode : « Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging. »

En France, les soignants non vaccinés devront être patients

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Conférence de presse de Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, Paris, 17 décembre 2020 © Jacques Witt/SIPA

Les soignants suspendus vont-ils enfin être réintégrés?


Pas si vite ! Le processus administratif qui pourrait aboutir à cette décision vient à peine de commencer.

Le gouvernement pourrait adopter la réforme des retraites par ordonnance, mais il ne peut pas décider de lever l’obligation vaccinale qui a condamné à l’inactivité et parfois à la misère des milliers de personnels hospitaliers, suspendus sans traitement et sans droit au chômage !

Le gouvernement doit consulter, demander aux experts, réfléchir mille fois… Il a saisi la Haute autorité de Santé qui annonce que « l’obligation vaccinale contre la Covid-19 pourrait être levée pour tous les professionnels visés », mais réserve son avis définitif à la fin mars, le temps de mener une consultation publique (où ça, sur Twitter peut-être ?). Et puis, il faudra aussi que le Comité Consultatif National d’Ethique donne son feu vert.  Et seulement au bout de ce long processus, peut-être réintégrera-t-on les personnels suspendus,  mesure prise depuis longtemps dans la plupart des pays qui avaient adopté une obligation similaire… Bizarrement, dans cette affaire, on ne nous sert pas l’argument habituel du « tous les autres le font».

N’est-ce pas légitime que le gouvernement s’en remette aux scientifiques?

Non désolé, il faut le répéter : personne n’a élu les médecins. Par définition, la décision est politique et doit donc être prise par des élus. Et c’est d’ailleurs encore plus vrai sur ce sujet, parce que l’obligation vaccinale n’a en réalité aucune justification scientifique sérieuse depuis qu’on sait que le vaccin n’empêche ni la transmission ni la maladie, mais seulement ses formes graves (ce qui n’est pas rien).

A relire: Soignants suspendus, un scandale d’État?

Les soignants qui ne voulaient pas se faire vacciner proposaient de faire des tests quotidiens. On a fait venir des soignants positifs, malades mais vaccinés. C’était absurde. Aujourd’hui, c’est encore pire : on ne contrôle plus personne et on voit beaucoup de gens sans masque dans nos hôpitaux. La suspension des soignants non vaccinés n’a donc plus qu’une dimension punitive. On leur en veut d’avoir désobéi – ce qui était leur droit d’un point de vue constitutionnel.

Enjeu moral

En réalité, il y a derrière cette polémique un enjeu moral. On ne pourrait pas faire confiance à un soignant qui refuse le vaccin car il ne croirait pas en la science.

D’abord, on se fiche qu’un brancardier ou un agent d’entretien croit ou non en la science. Ensuite, la majorité des soignants non-vaccinés ne sont pas des antivax obscurantistes et superstitieux. Ils font un rapport coût/avantages, qui peut bien sûr se discuter mais qui peut s’entendre.

Mais, justement, ce débat est interdit. Et j’attire l’attention sur un paradoxe : ce sont les partisans de l’obligation vaccinale et de la sanction qui se comportent aujourd’hui en religieux. Ils brandissent le vaccin comme un totem, et quiconque refuse de l’adorer mettrait en péril l’ordre social !

Ce qu’ils reprochent aux réfractaires, ce n’est pas de mettre les autres en danger (en particulier les patients), c’est de ne pas adhérer au dogme.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez la directrice de la rédaction après le journal de 8 h, dans la matinale de Sud Radio, du lundi au jeudi.

La guerre lasse, vivement la retraite…

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Vélizy-Villacoublay, 9 février 2023 © Mohammed Badra/AP/SIPA

L’Ukraine se faisait envahir par l’armée russe il y a tout juste un an. Occupés à descendre dans la rue par milliers pour protester contre les deux années de labeur supplémentaire que leurs gouvernants leur demandent, ou à se délecter de l’affaire Palmade qui remplit les pages de leurs journaux, nombre de Français semblent indifférents aux menaces géopolitiques majeures qui pèsent sur eux.


Il est étrange de constater à quel point les mots viennent parfois se glisser à bon escient pour rapprocher des événements qui, à première vue, n’ont rien à voir entre eux.

Le téléspectateur s’ennuie

Depuis quelques semaines, l’information se focalise sur la retraite, le mot recouvrant deux sujets dont la mesure devrait souligner l’importance et établir entre eux une hiérarchie. Or, il n’en est rien. La guerre lasse. La retraite annoncée – mais provisoire – de l’armée russe sur le front de Kherson a laissé la place à un débat qui passionne les foules, jusqu’à notre jeunesse. Que l’idée de la guerre n’inquiète pas vraiment, semble-t-il, et qui reste fixée sur un autre combat : repousser de quelques mois l’âge auquel, dans une quarantaine d’années, ces jeunes gens en finiront enfin avec une vie professionnelle qui n’a pas encore commencé, dont ils n’ont pas la moindre idée, mais qu’ils savent déjà trop contraignante. Celle de se retrouver sous les drapeaux, ou sous les bombes, ne les effleure pas.

Nous avons certes l’arme atomique, une armée de métier, des réservistes. Mais cela met-il les autres à l’abri en cas de conflit ? La question ne se pose apparemment pas. L’équation géopolitique n’a pourtant jamais été aussi claire pour laisser entrevoir l’hypothèse, relativement probable, d’une nouvelle guerre mondiale. La tension monte, indubitablement. L’addition d’incidents diplomatiques, entre les États-Unis et la Chine notamment, présente une situation tout aussi inflammable qu’elle l’était en 1914 et en 1939. Mais le conflit s’est enlisé ; il ronronne et, fatalement, le téléspectateur s’ennuie.

La Nupes assure le spectacle à l’Assemblée

Les médias sont focalisés sur la rue, à compter les manifestants, plus nombreux il est vrai que les morts sur le front du Donbass. Le parlement ne semble pas non plus très concerné par un conflit dont notre président de la République vient de prendre le leadership européen dans son soutien armé à l’Ukraine, actant – unilatéralement – qu’il ne revendiquait pas le statut de cobelligérant. Autant dire que nous ne risquons rien.

A lire aussi, Pierre Vermeren: Des cathédrales à Tiktok, un effondrement français

Et puis notre représentation nationale propose un spectacle autrement plus riche en scoops et en empoignades, assez grotesques, d’un hémicycle empli de députés dont un certain nombre est arrivé là par le jeu parfois burlesque du hasard et de la démocratie, et dont la sottise et la vulgarité n’ont rien à envier aux insanités déversées par monsieur tout-le-monde sur les réseaux sociaux.

Pierre Palmade, un spectacle des plus croustillants

Heureusement, on vient de s’apercevoir, grâce à Pierre Palmade, que les dealers dealant des consommateurs, la drogue faisait chez nous des ravages. Nous voilà lancés dans un feuilleton des plus croustillants. Avec cette habitude qu’a pris l’audiovisuel de faire intervenir des comiques dans tous les débats, le fou du roi est devenu plus important que le roi lui-même. Ce qui, lorsque le gant se retourne, fait de lui le plus méchant des méchants.

Au-delà de l’accident, certes tragique, dont l’humoriste s’est rendu responsable, nous allons avoir droit à l’étalage de ses turpitudes et de ses vices les plus intimes. Un témoignage inopiné, sur fond de pédophilie, pourrait même le salir davantage, ajoutant un glaçage sucré aux délices du lynchage médiatique. Nul doute que dans les jours qui viennent, les médias nous donneront l’occasion de visiter son inconscient, dans ses moindres replis. Sans doute l’avis autorisé de psys. Peut-être les mêmes que ceux qui sont déjà venus nous parler de Poutine.

Fellini l’avait pressenti dans la Dolce Vita, ce chef-d’œuvre du cinéma, qui montre en 1959 une Rome prospère et oisive. Le merveilleux Mastroianni y incarnait ce fameux personnage, Paparazzi (qui donnera d’ailleurs son nom à cette noble profession), errant dans un monde où tous les événements sont vus et vécus au même niveau par une société qui consomme l’information comme elle passe à table.

Tout ceci dans un monde qui ne prend plus au sérieux que les humoristes. Une question demeure : faut-il en rire ?

L’Éducation nationale, mammouth à la dérive

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Le ministre l’Éducation nationale Pap Ndiaye visite une école élémentaire qui accueille des enfants allophones, Paris, 13 décembre 2022. © JULIEN DE ROSA-POOL/ SIPA

Même Pap Ndiaye recommande la dictée et la lecture aux classes de CM2 ! Le rôle des enseignants étant de remplir de francité la tête des enfants, il faut privilégier les matières fondamentales (français, histoire-géo, maths, sciences) et rendre les autres optionnelles. Encore faut-il que les professeurs jouent le jeu.


Hurlements dans le Landerneau pédago : Pap Ndiaye recommande la pratique quotidienne de la dictée et la lecture hebdomadaire de deux « textes longs » de 1 000 mots chacun : les élèves, en fin de CM2, « doivent pouvoir rédiger un texte de 15 lignes en respectant les règles orthographiques, syntaxiques, lexicales et de présentation ». Offenses à la doxa régnante. Guislaine David, au SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, accuse le ministre de faire, comme Blanquer, du « caporalisme ». Et la sacro-sainte liberté pédagogique ? Le droit inaliénable d’enseigner l’ignorance, comme le suggérait un titre de Jean-Claude Michéa ?

La maîtrise de la langue est essentielle pour progresser. Les errances constatées en maths tiennent certes à l’abandon du par cœur, mais elles sont facilitées par l’incapacité d’élèves pratiquement illettrés (plus d’un tiers des entrants en sixième ne savent pratiquement ni lire ni écrire, et ça ne s’améliore guère par la suite) de saisir un énoncé.

En 1966, la commission Rouchette, chargée par le directeur de l’enseignement scolaire, René Haby, de dire quel état de la langue devait être enseigné, a conclu qu’il fallait apprendre aux élèves le français contemporain – la langue de la rue. Et non plus la langue littéraire. Le mépris actuel pour la récitation découle de cette décision qui conjuguée au collège unique décrété par ce même Haby, ministre de Giscard, a produit le marasme actuel.

A lire aussi : Un nouveau rôle pour l’Éducation nationale

En français, cas unique en Europe, les accords des verbes, des noms et des adjectifs sont bâtis surtout sur des lettres muettes. Par exemple ici le s d’accords, verbes, des noms, adjectifs, bâtis, lettres et muettes. Sans compter le t de sont. Pour le savoir, il faut l’apprendre par cœur.

On en est loin. À un enseignement explicite et vertical, 90 % des instituteurs préfèrent le « constructivisme » : on met l’élève face à une phrase pour qu’il construise son propre savoir. Ceux qui ont inspiré à Jospin cette formule (loi de 1989) devraient être condamnés à travailler cinq ans dans les rizières de Camargue.

Un adulte non informé déduirait-il tout seul les règles qui gèrent l’orthographe des participes passés dans ce fragment de dictée ? « Quelles que soient, quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir versées à maint et maint fusilier la douairière ainsi que le marguillier… » Même Word y perd son latin.

Sans parler de l’orthographe d’usage. Personne ne peut deviner la graphie d’arrhes ou de fusilier. Combien écriraient arts (en admettant qu’ils pensent au pluriel) et fusillé ? Comment aurait-on noté une telle phrase quand on enlevait un point par faute d’usage et deux par faute grammaticale ?

Il est bien sûr plus démocratique de ne plus noter…

Il faut réapprendre le français. À tous les petits Français, et prioritairement aux déshérités de la culture. Dans l’école à deux vitesses qui est la nôtre, il ne faut pas se contenter, comme le suggère le ministre, d’accorder une heure par-ci par-là aux élèves de sixième, mais plusieurs heures par semaine à tous ceux qui n’en sont pas même au b.a.-ba, faute d’avoir appris à lire avec le b.a.-ba.

A lire aussi : Remettre l’école au milieu de la “cité”

Sans parler des migrants auxquels, en dépit des mesures officielles, on ne propose pas d’enseignants compétents en français langue étrangère : dans les Bouches-du-Rhône, 75 % des migrants ne reçoivent pas de cours, en dépit des diktats ministériels, pour les aider à entrer en France au sens plein du terme. Pourtant, on n’a évoqué le problème que très récemment, parce que les réfugiés ukrainiens n’étaient pas pris en charge, car les autres… Or, l’enjeu de l’École est bien celui-ci : aider les enfants à s’intégrer dans une communauté linguistique et culturelle. Inutile d’objecter que la religion des uns ou des autres est un obstacle à l’intégration : être enseignant en France, c’est avoir pour objectif de remplir de francité la tête des enfants qui nous sont confiés. De les dénaturer.

Ceux qui pensent le contraire sont priés de quitter ce métier. Ou d’aller faire eux aussi un stage dans les rizières de Camargue.

Maîtriser le français permet aussi d’entrer dans l’histoire de ce « cher et vieux pays ». Pas pour ânonner « nos ancêtres les Gaulois » — qui n’a jamais été enseigné tel quel, en dépit de la légende. Mais pour réapprendre la chronologie, savoir que Vercingétorix n’est pas contemporain de Louis XIV. Les programmes actuels font par exemple l’impasse sur des siècles entiers, sur des événements d’importance – la guerre de Cent Ans, par exemple, ou le traité des Pyrénées. Ils enseignent, grâce à la loi Taubira, qu’il n’y a pas d’autre traite des esclaves que la traite atlantique – alors que la traite saharienne porte sur des chiffres bien plus importants.

L’enseignement de l’histoire ne doit pas avoir pour objet de fabriquer de la culpabilité blanche.

A lire aussi : Le ministre Pap Ndiaye est-il le monsieur Jourdain de l’idéologie ?

Cessons de penser les programmes en termes uniformes et nationaux. Proposons deux types de programmes, avec des horaires différenciés, sur les matières de base (français, maths, sciences, histoire-géographie) et mettons en option les autres matières, en fonction de la maîtrise des priorités. On n’apprend pas une langue vivante quand on ne maîtrise pas la sienne. À quoi bon imposer l’usage de l’anglais quand le français reste lettre morte ? À quoi bon initier à l’écologie ou à la nutrition? Pap Ndiaye vient d’ailleurs de supprimer la technologie en sixième, comprenant qu’on ne peut indéfiniment charger la barque au moment où il propose une heure supplémentaire pour mieux apprendre la langue.

Sauf qu’il est étrange de compter sur des professeurs des écoles pour enseigner en sixième ce qu’ils ne sont pas parvenus à transmettre dans les cinq années précédentes. Les enseignants sont formés dans les Inspe à la pédagogie, mais pataugent dans leur discipline. Sans doute faudrait-il les former spécifiquement dès la première année de fac, quitte à les empêcher de perdre leur temps en nigaulogie. Faute de quoi les préconisations du ministre, pleines de bonnes intentions, seront autant de sparadraps sur un cadavre.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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La colonisation, histoire d’un échec

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L'essayiste Driss Ghali. D.R.

Notre contributeur Driss Ghali publie une remarquable Contre-histoire de la colonisation française (Jean-Cyrille Godefroy Editions, 2023)


En juillet 1830, à peine vingt-et-un jours suffisent à Charles X pour chasser les Turcs d’Alger. Une victoire éclair qui place la France dans un bourbier dont elle ne parvient toujours pas à s’extirper. Alors que les relations entre la France et l’Algérie sont pour le moins difficiles, entre quatre et six millions d’Algériens vivraient actuellement sur le sol français, selon les autorités algériennes. 

Régénérer une France dépressive

Quels ont été les ressorts de la colonisation française ? C’est la tâche ardue que s’est donnée Driss Ghali. « C’est bien ici, pour notre race, ce qu’est le Far West pour l’Amérique, c’est-à-dire le champ par excellence de l’énergie, du rajeunissement et de la fécondité. […] La plante qui pousse sur cette terre, ce n’est pas qu’un Français diminué, mais si j’ose m’exprimer ainsi, un Français majoré ». Ainsi s’adresse le maréchal Hubert Lyautey aux colons de la région de Tiaret, en Algérie en 1897.

À travers les colonies, il s’agit donc de créer un « homme nouveau », et à travers celui-ci, de régénérer une France dépressive. Privée de la Savoie pendant un an de 1859 à 1860, la France se voit amputée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871, annexées par l’Allemagne. À cette grande frustration s’ajoute le poids de la révolution et de Napoléon Ier. Aux yeux de l’Europe, la France est coupable d’avoir guillotiné son roi et d’avoir fait germer l’épopée napoléonienne, qui a failli engloutir tout le continent.

D.R.

La France du XIXème est donc « une puissance empêchée », estime Driss Ghali, et elle trouvera dans la colonisation un exutoire. Il faut dire que tant dans l’industrie, la science, la médecine que les arts, tout sourit à l’homme européen du XIXème siècle. Déjà au XVIème siècle, les Ibériques colonisaient l’Amérique sans ménagement. Trois siècles plus tard, les Américains déciment les Amérindiens avant d’envahir les Philippines. Quant aux Russes, ils rêvent de dominer ces steppes gelées que sont la Sibérie, l’Asie Centrale et la Sibérie. Pourquoi ne pas tenter nous aussi l’aventure ?

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L’Histoire indique la marche à suivre. Deux siècles auparavant, les expéditions au Canada et aux Antilles se sont révélées fructueuses. En 1608, Samuel de Champlain fondait la ville de Québec et trois décennies plus tard, la France s’implantait aux Antilles. En juillet 1830, la France intervient donc en Algérie. On ne sait rien de cette contrée mais peu importe, on explore, on tâtonne, on ne pense pas au futur car on vit au jour le jour. On avance au coup par coup, guidé par une politique d’opportunités qui ne se conçoit qu’à court terme. Ainsi démarre l’aventure coloniale.

La mission civilisatrice, une légende

Qu’en est-il alors de la fameuse « mission civilisatrice » de la France, moteur de la colonisation selon l’histoire officielle ? Une légende, s’attelle à démontrer Driss Ghali, qui rappelle que si la France a interdit l’esclavage et a mis fin aux guerres civiles, elle a immédiatement « tourné le dos au colonisés » : « pas d’instruction, peu ou pas de soins, pas de transferts de technologie. Les choses n’ont commencé à changer qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, soit dix ou quinze ans avant la décolonisation ».

Certes, mais la France s’est enrichie sur le dos de ses colonies, entend-on régulièrement. Cela est faux, s’attelle aussi à démontrer Driss Ghali. « La colonisation à été une dilapidation des deniers publics et des ressources humaines. D’un point de vue strictement financier, la France aurait mieux fait d’investir ses capitaux et ses talents en métropole ou bien en Europe », écrit-il. Quant aux fameux sous-sols de l’Algérie, ils n’arriveraient pas à la cheville des sous-sols sud-africains ou australiens.

Donc la colonisation française, finalement, un détail de l’Histoire ? Ce n’est pas du tout la thèse du livre, qui s’attache à prouver en quoi elle fut une absurdité, « une idée tordue ». Apartheid au sein des pays colonisés, administration défaillante, coûts exorbitants des armements, manque d’infrastructures minières, mais aussi peur de la syphilis et frustration sexuelle etc. Au fil des pages, la colonisation s’apparente de plus en plus à un rocher de Sisyphe n’en finissant pas de redescendre sur le colon. Et tandis que le fardeau des conquêtes devient de plus en plus lourd, il semble évident que le piège s’est déjà refermé, que la France est prise à son propre jeu.

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Vient alors l’heure des crimes coloniaux. Guidé par un souci d’impartialité, Driss Ghali leur consacre un long chapitre. Passages à tabac d’indigènes saluant mal de hauts fonctionnaires au Gabon, bombardement de civils marchant pacifiquement en Indochine, torture généralisée dans les commissariats de cette même Indochine, main d’œuvre réduite à l’état de quasi esclaves en Afrique Australe, l’inventaire est glaçant. Pourtant, « par égard à la sensibilité du lecteur », Driss Ghali s’est refusé à citer les passages les plus atroces du pamphlet anticolonialiste Les Jauniers de Paul Monnet. D’Albert Londres, il est aussi question, ainsi que de Frantz Fanon. Si l’auteur des Damnés de la Terre n’est cité qu’une seule fois, son âme est présente, ce qui vaut à cet ouvrage quelques accents tiers-mondistes.

Pas un bouquin pour Houria Bouteldja

Les actuels autoproclamés indigénistes y trouveront-ils leur compte ? Sans doute pas. Les nostalgiques de l’Algérie française non plus, et c’est ce qui fait toute la force de cet ouvrage. À l’heure où la question algérienne est objet des crispations les plus malsaines, où la question de l’Empire colonial est sujette aux récupérations les plus fanatiques, Driss Ghali fait preuve d’un vrai sens de la nuance dans son analyse. Et quand il donne son avis au détour d’un paragraphe, c’est généralement pour mieux rebattre les cartes. 

Comme il le rappelle d’emblée dans le préambule, Driss Ghali n’a pas de formation d’historien. Par conséquent, Une contre-histoire de la colonisation française sera-t-elle ignorée par les Pascal Blanchard, Benjamin Stora ou autres historiens ayant leurs entrées dans les médias ? Ce serait une grande erreur. D’abord parce que le livre est richement documenté et ensuite, parce qu’il est guidé par la recherche de la vérité. Sans manichéisme, le livre nous amène à poser un regard dépassionné et apaisé sur ce que fut la colonisation française.

La fin nous réserve toutefois des considérations plus personnelles. Le chapitre aux airs de pamphlet anti-multiculturel était-il vraiment nécessaire ? Les lecteurs en jugeront. Ce qui est certain, c’est qu’en se demandant si l’on peut parler de bienfaits de la colonisation, ou s’il ne vaut pas mieux « sourire à l’avenir » que « pleurer le passé », Driss Ghali pose de vraies questions. Les solutions préconisées pour la réconciliation, pour un avenir moins sombre que celui qui s’annonce, mériteraient d’être plus développées, bien plus. Mais est-ce à Driss Ghali de s’en charger ? Plutôt que de rester pétrie sur elle-même avec la crainte (ou l’espérance) d’être submergée par l’Afrique, la France ne devrait-elle cesser d’être sur la défensive pour renouer avec une véritable politique africaine ? Espérons sans trop y croire que Catherine Colonna, ministre des Affaires étrangères, se plonge sérieusement dans ce dossier. Il est déjà bien tard. En attendant, Une contre-histoire de la colonisation française est un ouvrage accompli, que devrait lire chaque personne s’intéressant, de près ou de loin, à l’épineuse question de la colonisation.

Une contre-histoire de la colonisation française

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