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Que de neige, que de neige!

Un film social turc de trois heures et quart durant lesquelles on ne s’ennuie pas. Si si !


L’émérite cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (né en 1959) s’est fait de longue date une spécialité de fouailler avec une âpre délectation les viscères d’une société prise en étau entre tradition et modernité, appliquant son regard cruel et acéré sur des personnages qui se déchirent souterrainement, le plus souvent à l’écart de la ville, dans les confins rugueux de l’Anatolie où ils vivent leur état comme un exil intérieur. On se souvient de Winter Sleep, Palme d’Or 2014 ou, plus près de nous, du Poirier sauvage, sorti en 2018, deux joyaux dans la lignée d’une filmographie sans scories, et dont la haute exigence appelle chez le spectateur plus d’attention que n’en réclame le train-train formaté des séries. D’autant que Ceylan ne fait jamais court : Les herbes sèches se lâche plus que jamais dans la durée : trois heures un quart ! Pourtant, on ne s’ennuie pas. Tout se passe comme si le film en combinait plusieurs.

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Prof de dessin depuis quatre ans dans le collège d’un patelin reculé de l’Anatolie, Samet (Deniz Celiloglu) attend désespérément sa mutation à Istanbul, tout en partageant ses soucis avec Kenan (Musab Ekiri), son colocataire, célibataire frustré en quête d’amour. L’enseignant égotiste noue avec ses jeunes élèves une relation d’autorité assez rude, qu’il croit détendre en leur offrant parfois de modestes cadeaux : aussi la jeune Sevim (Ece Bagci), 15 ans, reçoit-elle de sa main, en toute discrétion, un miroir de poche sensément utile pour son maquillage –  signe extérieur, chez elle, d’une précocité ambigüe… Ces mœurs un peu limite finissent par déclencher une enquête du rectorat contre Samet, accusé de gestes déplacés envers ses élèves. D’autant que Samet a confisqué une lettre d’amour écrite par Sevim, dont il se croit (sans doute à tort) le destinataire, et refuse de la lui rendre, ce qui déclenche soudain l’ire de la demoiselle…


Sur un autre registre, Les herbes sèches développe, au long de cette lente hibernation en milieu clos, un dialogue philosophique sur la mort, le destin, le rapport à la foi, etc. dans lequel s’affrontent, dans de longues joutes, les idiosyncrasies des protagonistes. Le film emprunte enfin au drame passionnel lorsque, jouant les entremetteurs, Samet présente à Kenan la nouvelle enseignante, Nuray, une ancienne activiste frappée d’infirmité (elle est devenue unijambiste à la suite d’un accident), mais qu’il s’empresse de ravir à la flamme que lui voue silencieusement son collègue, pour vivre avec la jeune femme en révolte une brûlante liaison érotique. Personnage antipathique, Samet concentre ainsi en lui le cynisme, la noirceur et la férocité d’une société turque décrite comme schizophrène, car chaque jour plus écartelée entre les préceptes d’une religion mahométane en regain de faveur, et les mirages de la modernité. Dans l’emprise toute allégorique de cet hiver glacial saisi par la neige, l’état des lieux ne manque pas de lucidité, au risque de passer pour pontifiant.             

Les herbes sèches. Film de Nuri Bilge Ceylan. Turquie, France, Allemagne, 2023, couleur. Durée : 3h17. En salles le 12 juillet.


Matteo, Kévin, Moktar et les autres

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Identité française et assimilation. Après la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, la guerre des prénoms est relancée assez maladroitement par Gérald Darmanin. Mais comment sommes-nous devenus les champions de la haine de soi?


Interpellé par une sénatrice, notre ministre de l’Intérieur a cru bon de réfuter une « explication identitaire » des émeutes. Les émeutiers, dit-il, ne sont pas spécialement des enfants de l’immigration ; d’ailleurs il est trop tard pour légiférer sur l’immigration puisque les enfants d’immigrés sont déjà là (et après moi, le déluge) ; bien sûr la question de l’assimilation des immigrés est intéressante ; mais attention à ne pas la poser à propos des immigrés, ce serait discriminatoire. Son argumentation rappelle étrangement l’histoire du chaudron : chaudron qu’on n’a jamais emprunté, mais qu’on a rendu intact, et qui d’ailleurs avait déjà un trou lorsqu’on nous l’avait prêté ; modèle de plaidoyer, écrivait Freud, qui obéit au désir de se disculper à tout prix, en dépit de la logique et de la réalité. Mais prenons un instant au sérieux cette nouvelle affaire de prénoms, invoqués par le ministre à titre de preuve de la diversité des inculpés, et cette idée, bizarre au premier abord,  d’une assimilation qui ne devrait pas concerner tout spécialement les enfants d’origine étrangère.


Bien que les vidéos ayant circulé aient pu nous convaincre que les émeutes n’étaient pas le fait de supporters anglais, les visages pâles de la “France Insoumise” ont exprimé un soutien si fervent au “désir de justice” des casseurs, pilleurs et assaillants, qu’on peut croire Gérald Darmanin sur parole : la police a bien dû ramasser quelques Kevin et autres Matteo, qui d’ailleurs ne courent peut-être pas aussi vite que Moktar ou Aminata.

Désir d’en découdre plus que de justice

Toutefois, quelles que soient les origines des émeutiers, il demeure certain que leurs coups s’exercent non seulement contre la police ou l’Etat, mais bien contre la France : ils attaquent des commissariats et des policiers, des maires et des mairies ; mais ils menacent aussi la famille des maires et des policiers ; ils brûlent des drapeaux français, détruisent des écoles et des médiathèques, symboles et lieux de la culture française, pillent et ravagent des petits commerces, organes de l’économie française, incendient la voiture de leurs voisins français, voire molestent ces mêmes voisins quand ces malheureux tentent de défendre leur voiture. Dans la déplorable litanie de ces violences et déprédations qui se sont étendues à travers tout le territoire, bien des choses n’ont qu’un très, très lointain rapport avec l’expression d’un quelconque “désir de justice”, mais tout à voir avec le désir d’en découdre avec la France elle-même. Il y a là un désir non de justice mais de la démolir, de l’humilier. Gérald Darmanin a donc tort : l’explication de ce déchaînement de violence passe bien par la question de l’identité de ce pays, par ce qu’il incarne et qu’on veut ardemment brûler. Il serait idiot de nier que l’ouverture à une immigration de masse a contribué à mettre l’identité française en tension ; il serait suicidaire de se boucher les oreilles pour ne pas entendre la haine de la France que crie une partie de cette immigration. Mais Darmanin a raison sur un point : le péril ne vient pas seulement de l’extérieur. A-t-il cru nous rassurer en remarquant que l’échec de l’assimilation était double ?

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À cet égard, les prénoms pris en exemple par le ministre sont révélateurs : Matteo ou Kevin, ce ne sont ni Pierre ni Paul ni Jacques, ni Louis, ni Philippe. Kevin ou Matteo ne sont pas des prénoms plus français que Moktar ou Aminata. Ce n’est pas un crime. Mais comment se fait-il que tant de parents, au moment de nommer leurs rejetons, puisent dans une boîte à fantasmes extra-française ? C’est que la France ne les fait pas rêver. Qu’au fond d’eux ce n’est pas à elle qu’ils voudraient s’identifier, que ce n’est pas en elle qu’ils fondent leurs secrets espoirs. Mais il y a pire que le désintérêt, l’indifférence, le désamour, l’infidélité : une partie des Français de souche excelle dans le triste sport de la détestation de leur propre patrie. Cette passion sinistre est savamment instillée, entretenue voire exacerbée par de larges pans de la classe politique et médiatique, sans compter l’école, qui en est le véritable fer de lance. Des générations de petites têtes blondes et brunes ont appris avec beaucoup d’application que notre Moyen-âge fut obscurantiste, nos rois des tyrans sanguinaires, Napoléon esclavagiste, la France colonialiste, sexiste, raciste et collabo – et plus récemment que son empreinte carbone mène le monde à l’apocalypse.  Et puis c’est tout, ou presque, ce qu’ils croient savoir de l’histoire de France. Peu importe que Louis X ait publié par édit que “le sol de France affranchit l’esclave qui le touche”. Peu importe que le premier officier français d’origine africaine, Aniaba, ait été baptisé par Bossuet en 1691 (Roger Little rappelant que le préjugé de couleur n’existe pas à cette époque). Peu importe que la France ait donné l’exemple de la mixité des sexes et de la galanterie. Peu importe que Louis XVI ait tenté les réformes nécessaires, puis refusé de faire tirer sur les émeutiers de la Révolution, parce qu’il n’imaginait pas de massacrer “son peuple”. Peu importe que Joséphine Baker ait aimé la France précisément parce qu’elle y oubliait le racisme américain…

On est les champions !

Mais comment sommes-nous devenus les champions de la haine de soi ? Risquons une hypothèse qui ne sera pas tout à fait une digression. Et commençons par remarquer qu’à rebours des indignations musclées, des condamnations unilatérales de toutes les vilénies de la patrie, on minimise, bizarrement, les horreurs de la Terreur et des guerres de Vendée ; qu’on attribue la répression féroce des Communards aux “Versaillais” plutôt qu’à la “République” ; qu’on oublie que ce fut la gauche qui lança la France dans l’aventure de la colonisation sous les belles couleurs de l’œuvre de civilisation des barbares ; que Jacques Bainville alerta contre la montée en puissance de l’Allemagne et d’ Hitler sans être entendu ; que Laval ou Darlan venaient de la gauche ; que les communistes français soutenaient activement l’occupation allemande jusqu’en 1941 ; ou que “nazi” est la contraction de national socialisme. Que d’amnésies ! Que d’opportuns détournements du regard ! Quel contraste avec le féroce acharnement à ressasser d’autres  détails de nos “heures les plus sombres” !

Émeutiers à Marseille, 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Il semble en définitive que si la gauche n’a pas fait tout de travers, elle a cette fâcheuse tendance, pour faire oublier ses propres démons, à accuser tout ce qui n’est pas elle de tous les maux, quitte à engloutir la France et son histoire dans la boue. On a longtemps ironisé sur la “bonne conscience” de gauche ; mais la litote n’atteint pas ceux qui se repaissent chaque jour d’euphémismes et d’hyperboles ; aussi la gauche feint de ne pas comprendre : comment, s’écrie-t-elle, vous me reprochez de vouloir le bien ? Il eût fallu être plus littéral, plus explicite : c’est “mauvaise conscience” qu’il fallait dire. Mais il n’est même pas sûr que cela suffise à entamer l’armure du déni. Nous en revenons à l’histoire du chaudron.

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Quoi qu’il en soit, l’image de la pilule rouge ou de la pilule bleue, empruntée au film Matrix et à la mode depuis quelque temps pour métaphoriser le réveil politique qui fait passer d’un engagement à gauche à un positionnement plus à droite, dit assez le sentiment d’endoctrinement partisan que l’on éprouve lorsqu’on s’aperçoit, tout bêtement, que les choses sont un peu plus compliquées que ce qu’on avait bien voulu nous faire croire.

Seulement avec tout ça, si la lecture ou la vie ne s’est pas encore chargée de dessiller tant soit peu vos yeux, comment aimer la France ? Et comment avoir envie de s’y assimiler, si on s’appelle Moktar ou Aminata, quand déjà tant de petits Matteo et de petits Kevin ont surtout intégré l’urgence de lui cracher à la figure ?

Redistribution aveugle

Ce n’est pas tout. Il y a le passé, mais il y a aussi le présent, et ma foi, il n’est pas jojo. Certes la France est de gauche, donc elle est généreuse. Elle s’ouvre à tous les vents, et redistribue allègrement la richesse produite par ceux qui y travaillent. Mais une redistribution impersonnelle, abstraite, manque de la chair qui encourage à la gratitude ; surtout, une redistribution aveugle aux fraudes et en partie injuste (prendre à ceux qui n’ont pas les moyens de l’exil fiscal ou de l’optimisation la moitié de la richesse qu’ils produisent pour assurer par exemple la gratuité totale des soins à tout étranger clandestin qui n’a jamais, lui, cotisé pour quoi que ce soit – tandis qu’on est soi-même si mal remboursé de ses soins dentaires – et pendant que Hollande brocarde les “sans dents”… cela paraît quand même beaucoup, même aux mieux disposés), cette redistribution se présente aux yeux de la population lucide, quelle que soit son origine, pour ce qu’elle est : une générosité folle, stupide, dont même ceux qui en profitent méprisent la folie et la stupidité.

Comme la France est de gauche, elle est aussi compatissante : elle a tant à se faire pardonner ! Elle offre donc d’innombrables chances aux délinquants récidivistes de ne plus récidiver avant de s’aviser d’une quelconque répression. Mais cette indulgence coupable ne trompe que les juges qui la pratiquent : cette mansuétude n’a rien de juste, elle est lâche et complaisante avec  les coupables, humiliante et révoltante pour les victimes. Qui peut sincèrement aimer et admirer une telle “justice” ?

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La mauvaise conscience, l’absence de discernement, la faiblesse, la couardise sont laides, méprisables, détestables. Bien des Français de souche ou de cœur continuent d’aimer ce pays parce qu’ils connaissent son histoire et ses paysages, et qu’ils espèrent le voir un jour se redresser. Mais les Français de papier, qui ne connaissent ni son histoire ni ses paysages, comment pourraient-ils l’aimer ? Ceux qui la respectent ont bien du mérite, vraiment. Mais que d’autres se réjouissent de la jeter à terre et de la piétiner, il n’y a là rien d’étonnant, compte tenu du petit contentieux de la colonisation, dont nos propres gouvernants entretiennent la plaie en n’en finissant pas de se couvrir la tête de cendres. D’autres colonisateurs, à commencer par les Arabes, n’en font pas tant.

Au-delà de la férocité concrète des émeutiers, d’aucuns accusent les mondialistes progressistes (de gauche, toujours), qui rêvent la disparition des nations, de financer en sous-main tout activiste susceptible de participer à leur sabotage ; d’autres s’inquiètent des organisations islamistes qui avancent leurs pions. Que de partisans de la désintégration française ! Mais d’où que viennent les menaces, il s’agit toujours de savoir qui nous sommes, et de nous faire respecter. Pour cela il faut d’abord se respecter soi-même : tâcher d’être sensé, lucide,  juste et ferme. Ne pas s’offrir à des gens qui ne vous veulent pas du bien. Ne pas dilapider l’argent, surtout celui qui vous n’avez pas gagné vous-même. Ne pas faire des risettes à celui qui vous donne des coups de pieds. Défendre l’innocent, mais pas le coupable en feignant de le croire faible. Les symboles de l’autorité ne sont plus rien quand leur contenu s’évanouit. Kevin, Mattéo, Moktar et les autres ont bien exprimé un désir de justice : enivrés mais perdus dans leur sentiment de toute-puissance face à un pays faible et poltron, ils réclament sans le savoir eux-mêmes que quelqu’un leur enseigne les limites qui structurent une société, que quelqu’un leur dise ce qu’est la France, là où ils ne voient rien. Plus ils seront nombreux, moins ils y verront quelque chose. La nature a horreur du vide. La mauvaise conscience nous a déjà fait assez de mal ; il serait temps de retrouver un peu de lucidité, de mesure et de courage.

Les émeutes après la mort de Nahel marquent la fin des figures d’autorité traditionnelles

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La contre-société qui s’est attaquée aux symboles de notre République pourrait bien avoir trouvé des figures paternalistes de substitution ; l’imam, le caïd, des gouvernements étrangers… L’analyse de l’enseignant Kevin Bossuet.


Le 27 juin dernier, des émeutes éclatent dans plusieurs quartiers de Nanterre. Des projectiles sont tirés sur la police, des voitures sont incendiées, du matériel urbain est détruit et plusieurs bâtiments publics dont une école de musique prennent feu. Très vite, ces révoltent urbaines s’étendent à plusieurs villes de la région parisienne et à plusieurs villes de province. D’Asnières-sur-Seine à Aulnay-sous-Bois en passant par Roubaix ou encore Marseille, une partie de la jeunesse des quartiers fait sécession et n’hésite pas à se révolter contre l’Etat-nation. Nos policiers et nos élus sont pris pour cible, des mairies et des écoles sont incendiées, des magasins sont pillés, la prison de Fresnes est attaquée au mortier d’artifice et le monument de la Résistance et de la Déportation de Nanterre est dégradé.


LFI capitalise sur la haine antinationale

Pendant plusieurs jours, une partie de la France est à feu et à sang. Des hordes d’adolescents et de jeunes adultes hurlent leur haine de la police et de la France encouragées par une extrême gauche dangereuse et irresponsable qui a fait de la haine antinationale un important réservoir électoral. Il est bien évident que l’excuse sociale ne peut plus être érigée en seule explication universelle comme ce fut le cas après les émeutes de 2005. En effet, des milliards d’euros ont été déversés chaque année dans nos banlieues sans que cela ait produit la moindre amélioration du climat social. Pis encore, la haine et la défiance à l’égard de la France et de la République n’ont fait que s’intensifier, le communautarisme a explosé, l’islamisme a proliféré et l’insécurité est devenue au quotidien une bien sombre réalité. En 2004, Jean-Pierre Obin, alors inspecteur de l’Éducation nationale et auteur d’un rapport sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » parlait déjà de certains quartiers comme des « contre-sociétés ». Le moins que l’on puisse dire est que depuis, cela ne s’est pas arrangé…

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Les figures d’autorité traditionnelles sont d’ailleurs de moins en moins respectées et sont sans arrêt mises en concurrences avec celles inhérentes aux quartiers. Le hussard noir de la République est de plus en plus délégitimé au profit du prédicateur ou du responsable associatif, le policier est de plus en plus supplanté par le grand frère ou le caïd de la tour d’à côté et l’élu local est, quand il ne sombre pas dans le clientélisme, la proie d’une gauche radicale qui lui retire toute légitimité. Ce sont bien des espaces en dehors de l’arc républicain qui se sont constitués et que les récentes émeutes n’ont fait que mettre en exergue.

Le domicile du maire de L’Haÿ-les-Roses attaqué

L’agression par des émeutiers de la maison de Vincent Jeanbrun, maire de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne), est de ce point de vue un élément révélateur de la haine de certains à l’égard des représentants de la République. Il faut dire que cet homme politique, classé à droite, mène dans sa ville depuis des années la vie dure aux trafiquants de drogue et à tous ceux qui vivent de ce commerce très lucratif. S’en prendre à l’édile, c’était donc à la fois s’en prendre à l’élu mais aussi à celui qui lutte pour que les lois du caïdat ne remplacent pas à terme celles de la République. Beaucoup d’experts ont d’ailleurs mis en avant le fait que les dealers auraient eu un rôle conséquent dans la fin des émeutes tant ces dernières paralysaient le trafic de drogue en entrainant une baisse des clients et du chiffre d’affaires. Quand les narcotrafiquants ont plus d’autorité sur les émeutiers que nos policiers, on peut sérieusement s’interroger sur la pérennité d’une société qui est très clairement à la dérive.

Le Premier ministre Elisabeth Borne s’adresse aux journalistes aux côtés du maire de l’Hay les Roses (94) Vincent Jeanbrun, dont le domicile a été attaqué par la racaille de banlieue pendant la nuit, 1er juillet 2023 © Charly Triballeau/AP/SIPA

L’appel des imams, loin d’être anecdotique, en dit long également sur l’importance qu’occupent ces derniers au sein des quartiers. Effectivement, très tôt, le 29 juin, le recteur Chems-Eddine Hafiz, a appelé au calme. « Si l’incompréhension, la douleur et la colère sont légitimes à la suite d’un tel drame, la Grande Mosquée de Paris appelle en particulier les jeunes à ne pas réagir par la violence », a-t-il alors déclaré. Il a ajouté : « Ce vendredi 30 juin, à l’occasion de la grande prière, dans les mosquées de tout le territoire national, les imams de la Grande Mosquée de Paris et de sa fédération transmettront ce message au cours de leurs prêches ». D’autres lui ont aussitôt emboîté le pas, à l’image de l’imam de Bonneuil-sur-Marne, Rachid Benchikh, ou encore de celui de la Grande Mosquée de Reims, Omar Ben Daoud. Le fait que des guides religieux se sentent obligés de se substituer aux autorités publiques et institutionnelles pour toucher les émeutiers en dit long sur les liens qu’entretiennent ces derniers avec les institutions républicaines. Là encore la légitimité de l’État-nation a été sérieusement remise en question et pose le problème du rapport à la laïcité de beaucoup de jeunes banlieusards.

Le séparatisme s’aggrave

Enfin, il a fallu l’intervention du gouvernement algérien, et notamment du ministère algérien des Affaires étrangères pour se rendre compte à quel point certains étaient beaucoup plus sensibles au discours de ce dernier qu’à celui du gouvernement français. Le ministère a en effet exhorté le gouvernement français à «assumer pleinement son devoir de protection» envers les Algériens de France tout en se disant « soucieux de la quiétude et de la sécurité dont doivent bénéficier nos ressortissants sur leur terre d’accueil». Il a conclu : « avec le souci constant d’être aux côtés des membres de sa communauté nationale au moment de l’adversité et de l’épreuve». Le gouvernement algérien, en sombrant dans une ingérence parfaitement déplacée, a donc très largement donné raison aux discours victimaires de beaucoup d’émeutiers qui, d’après leurs dires, ne font que se révolter contre un Etat qu’ils jugent raciste. Le fait que des individus qui ont la nationalité française accordent plus d’importance aux propos d’un gouvernement étranger qu’à ceux du gouvernement français en dit long sur le séparatisme qui ronge notre société.

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Bref, le constat est clair. Le séparatisme est à l’œuvre. Pour certains, les figures d’autorité ont changé. La République n’est plus acceptée. La France est détestée. Reste à savoir dans quelle proportion ce phénomène inquiétant touche nos compatriotes vivant en banlieue. Sans nul doute une minorité ! Néanmoins, à force de refuser de voir les problèmes, de se cacher derrière des excuses sociales pour ne pas voir la réalité, de ne pas agir pour ne surtout pas être accusé de stigmatiser, le processus sécessionniste progresse. Comment peut-on accepter que pour certains le dealer ait plus d’autorité que le policier, que l’imam ait plus d’influence que le maire ou que le gouvernement algérien soit plus écouté que le gouvernement français ? C’est d’autant plus dommage qu’il y a dans nos banlieues des milliers de jeunes qui aiment la France et qui croient aux valeurs de la République. Les abandonner entre les mains de gens qui ne cherchent qu’à les détourner de leur citoyenneté est une faute très lourde dont nous ne cesserons de payer le prix au cours des années qui viennent. C’est aussi funeste que révoltant.

Rites d’été

Et si nous imposions le visionnage du Tour de France, comme devoir de vacances obligatoire, aux petits sauvageons des quartiers chauds?


Il y a bien sûr l’anisette et la pétanque, le feu d’artifice et le bal des pompiers, le premier baiser et le dernier bain, le coup de soleil et le coup de trop, le barbecue, ses braises, ses saucisses, son rosé bien frais et son bras d’honneur à Rousseau (la harpie, pas le douanier ni Jean-Jacques). Il y a tout cela bien sûr au nombre des rites d’été, ainsi que bien d’autres jolis moments, sans aucun doute. À chacun les siens, je suppose. Mais il y a aussi et, selon moi, surtout, le Tour de France. Magie d’un événement qui chaque jour nous donne à voir combien la France, notre France, est belle. Elle défile devant nous, où qu’on se trouve, le derrière posé sur le pliant sous le auvent de la caravane, au bistrot avec les copains qui savent tout sur tout là-dessus depuis Henri Desgrange, ou benoîtement calé dans le fauteuil de son chez-soi volets tirés pour cause de canicule. La France et sa foule, celle des grandes occasions, massée le long des routes pour le salut aux couleurs de l’éphémère peloton qui passe dans le chuintement des mécaniques parfaites. La France fait son show pour nous, trois semaines durant. Les paumés-tarés qui l’incendient, la saccagent, la conchient devraient se donner la peine de regarder. Peut-être apprendraient-ils à l’aimer. Peut-être aussi découvriraient-t-ils mine de rien d’où elle vient, ce dont elle est faite. La mise en perspective, la mise en patrimoine, allais-je dire, que distille judicieusement un Franck Ferrand, incollable, pourrait éventuellement, de surcroît, leur donner l’envie de mieux la connaître. On peut rêver. Justement, la magie du Tour c’est aussi cela, le rêve. Combien de gamins ne se sont-ils pas rêvés en jaune au sommet du Ventoux, du Puy-de-Dôme, à l’Alpe d’Huez où sur les Champs Élysées ? Désormais – cela devrait combler d’aise la même Rousseau et ses copines très en pointe sur les chantiers de parité – les petites filles aussi peuvent prendre la roue de ce rêve-là puisque ces dames ont également leur boucle. A sa direction, Marion Rousse, ci-devant championne cycliste elle-même et jolie personne dont on se permettra de dire qu’elle appartient au peloton, de plus en plus étoffé d’ailleurs, de ces femmes qui montrent et démontrent à la perfection qu’effort et performances ne sont en rien inconciliables avec la féminité la plus rayonnante. On s’en réjouit. Le mot effort est venu tout naturellement dans ces lignes. Là encore, une certaine jeunesse pourrait puiser une forme d’inspiration. Le Tour de France, c’est cinq ou six stars, une poignée de prétendants aux dents longues, une bonne centaine d’anonymes qui le resteront. Mais – splendide égalité qui devrait plaire aux forcenés de la chose – la même dose d’efforts pour tous. Peut-être encore plus violent, plus terrible, l’effort, pour les derniers, pour la lanterne rouge, que pour les costauds à panache des hautes performances. Autre leçon éventuelle pour cette jeunesse, un sens indéfectible de la solidarité. Jusqu’à l’abnégation pour ces anonymes. Jamais aucun champion, même le plus grand, le plus fort  – les noms viennent d’emblée à l’esprit – n’a gagné seul. La gagne se construit au collectif. Avec à la clef, les gains équitablement partagés entre les coéquipiers. (Là, on dirait du Mélenchon dans le texte). C’est aussi cela, le Tour : Le Tous pour Un et le Un pour Tous des mousquetaires décliné ici à la force du mollet. Aussi, puisque nous sommes quelques-uns, de plus en plus nombreux fort heureusement, à nous alarmer de l’indigence du contenu des programmes scolaires, ayons donc un peu d’audace et imposons le Tour de France comme devoir de vacances obligatoire. Histoire de montrer aux gens, à tous les gens, la France telle qu’elle est. Avec, cette fois, un bras d’honneur, à ceux qui prétendent ne nous la montrer que comme ils voudraient qu’elle soit. Suivez mon regard.

Fils de…

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Bon sang ne saurait mentir, le fils de Fourniret et de Monique Olivier s’est jeté sur une jeune fille dans un ascenseur, tentant de la violer… Si la Justice, qui a condamné ses parents, par prévention, avait fait couper les c… du gamin, cette agression aurait pu être évitée. En se fiant à la génétique du gosse, il était facile d’imaginer qu’à l’âge adulte, il n’aborderait pas les femmes avec une carte de visite ou une invitation à voir le dernier Ducobu. Faisons confiance à la science, et interdisons à certains “fils de” la pratique d’une discipline où les parents ont failli. La politique par exemple…


Piquons Nemo. Après sept ans de Macron, l’État de droit marche à l’envers, le fait-divers dicte le droit, l’économie du chèque en bois marche sur la tête, en plein ramadan les barbus de l’intérieur ne risquent pas l’ulcère, ceux d’Iran, d’Algérie, de Turquie et de l’ONU se tapent le ventre à rouler par terre. Et il reste quatre ans au maitre des horloges, quatre ans à jouer la montre, à planquer la poussière, à jouer la diversion ses communicants à la baguette, ses réformes d’opérette, à savonner la planche des candidats à sa succession, son égo en liberté, son absence de conviction, ses mots dans le zig son action dans le zag. Après ce constat, il faut absolument éloigner ses enfants d’une carrière politique. Quoi ? Il n’a pas d’enfant ? Il a un chien ? Nemo ! Ok, piquons Nemo. Ce chien va embrouiller la race. Avec lui les chiens vont faire des chats, en même temps les chats des chiens. Des unions contre-nature en mairie de Béziers laissées à l’arbitrage de Bob Ménard.

Mattéo et Kevin Darmanin, interdits de toucher à la Sécurité. Je ne sais si le diminutif de Gégé, est accolé à Darmanin pour Gérald ou Génie. Car il en faut une sacrée dose, de génie, pour incarner, avec un tel bilan, la Sécurité, l’Autorité. Depuis Charles Pasqua, pas un ministre de l’Intérieur n’a endossé le costume du Père Fouettard avec autant de naturel, une authentique seconde peau. Même son mentor, Nicolas Sarkozy, il est vrai pas aidé par les équipes de Chirac, ne faisait qu’illusion quand il se mettait au galop sur ses grands chevaux. Alors que le Gégé, qui a absolument tout raté, apparait comme le rempart absolu devant la vague irrésolue de tous les fêlés de la création. Bon, Macron a inventé la jurisprudence de la non-démission quoi qu’il arrive, un avatar du “qu’ils viennent me chercher”.

En piqure de rappel un petit bilan non exhaustif de l’action du Gégé de Tourcoing. Le fiasco du Stade de France avec un bobard soutenu pendant trois mois devant la mine déconfite des chancelleries du monde entier. Et, tout penaud, de discrètes excuses à l’arrivée. Ridiculisé par un imam de 40 kilos qui a fui son assignation à résidence la barbe dans la chaine de son vélo jusqu’en Terre Promise, en Belgique. Humilié par une brochette d’ados mis à l’isolement à leur descente du bateau. Ils se sont envolés comme des frelons à la nuit tombée. Pas une manif qui ne finisse en gore-tennis, blacks contre blues les vitrines au-milieu en guise de filet. Toutes les nuits illuminées aux tirs de mortier, au point qu’ils envisagent de passer directement du 13 au 15 juillet, le 14 étant devenu obsolète avec ce feu d’artifice permanent. Et les “Grands Frères” de la mosquée et de la place de deal, qui seraient les vrais responsables du retour au calme. N’en jetons plus et éloignons Mattéo et Kevin, les deux créatures du Dark, de tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’Ordre Public.

Le prénom. L’AS Monaco vient de faire signer un nouvel entraineur, un Autrichien. Nom: Hutter. Prénom: Adolf. Quand la réalité dépasse la fiction…

Noces de papiers?

Soupçonnant un mariage blanc, Robert Ménard a refusé de marier vendredi une Française de 29 ans à un jeune Algérien de 23 ans. Habitué à une communication locale tapageuse qui fait parler jusqu’à Paris, il a récemment obtenu le soutien inattendu de Daniel Cohn-Bendit, arbitre idéologique des élégances dans le camp progressiste.  Le maire septuagénaire de Béziers a-t-il un avenir politique national ?


« Le dimanche à Bamako c’est le jour du mariage ». Ce tube d’Amadou et Mariam avait égayé les ondes au milieu des années 2000. Vendredi, on n’a pas entendu ce refrain retentir du côté de Béziers (34) ! Deux Biterrois avaient pourtant prévu de se marier et avaient publié les bans dans ce but. Il y a parfois, dans les feuilletons américains, un casse-pieds pour gâcher la scène de mariage au moment de la phrase rituelle : « Si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais ». Vendredi matin, à Béziers, en ne se rendant pas à la cérémonie qui devait unir une Biterroise à un Algérien sous le coup d’une obligation de quitter le territoire (OQTF), le trouble-fête, c’était lui. Robert Ménard, 70 ans, bien connu des services médiatiques pour dérapages incontrôlés. Depuis, la gauche et l’ex future épouse poussent des cris d’orfraie. La conjointe, de six années l’ainée de son compagnon, et déjà mère de trois enfants, a beau jurer son grand amour, rien n’y fait. Robert Ménard n’arrive pas à y voir autre chose qu’un mariage blanc. « Le gouvernement se plaint de ne pas retrouver les individus qui doivent être expulsés du territoire, et là il va y en avoir un dans ma mairie, et je vais devoir le marier ? Il n’en est pas question ! ». Au ministère de l’Intérieur, on assure que le mariage n’aurait en rien empêché l’expulsion. Pour la mariée, c’est le maire qui est dans l’illégalité, « c’est lui le voyou ». Le jeune homme, pour sa part, est connu des services de police pour vol, recel et agression. On aura beau nous expliquer que Robert Ménard a fait une entorse à l’article 12 de la Convention européenne des droits de l’homme (combien de divisions ?), le triste sort de l’époux éconduit et (peut-être) bientôt reconduit à la frontière aura du mal à émouvoir dans toutes les chaumières, encore sous le choc des affaires mêlant OQTF et réfugiés ces derniers mois.

Ménard, lanceur d’alertes et compagnon de route critique de la droite nationale

L’affaire intervient au moment même où Daniel Cohn-Bendit a déclaré dans Le Point que le président Macron devrait rappeler pas mal de monde. Jean-Louis Borloo, mais aussi… Robert Ménard, « pour qu’il lui explique ce qu’il a fait à Béziers ». Baromètre idéologique de ce qu’il est convenable de faire et de penser depuis près de 60 ans, Cohn-Bendit semble prêt, crise des banlieues oblige, à tendre le bras vers une certaine droite, plutôt musclée. Et c’est ainsi que Robert Ménard n’est désormais plus qu’à quelques encablures de la fréquentabilité, et peut-être du gouvernement. Depuis une douzaine d’années et son coming-out droitier à l’occasion de la sortie du petit pamphlet Vive Le Pen, Robert Ménard est un compagnon de route critique de la droite nationale, à la lisière du Rassemblement national et de ce que l’on appelait il y a quelques années « la droite hors-les-murs ». Élu maire de Béziers en 2014 grâce au soutien du FN mais sans en avoir l’étiquette, Ménard critique à l’époque la ligne « sociale » du parti alors sous l’influence de Florian Philippot. Il fait de la petite ville du Midi un laboratoire et un point de rencontre, en recevant Philippe de Villiers, Eric Zemmour… La mairie ne fait pas l’économie d’une communication tapageuse, qui arrive jusqu’aux oreilles du Tout-Paris.

Des revirements nombreux sur l’accueil des immigrés

Depuis 2022, il semble s’être assagi. Quand débarque le flux de réfugiés ukrainiens vers l’Ouest, Béziers prend sa part. Le maire regrette rétrospectivement d’en avoir trop fait au moment de la crise syrienne. « Quand il y a eu la crise en Syrie, j’ai fait des déclarations, le journal municipal a fait des Unes, des affiches… que je ne referais plus. Pour tout vous dire, que j’ai honte d’avoir faites » ; « Cette attitude-là, c’est une faute, et je me l’applique. […] Je le dis pour nous, pour le courant de la droite, on a eu tort, j’ai eu tort ». On était alors en pleine zemmourmania, le discours dominant à droite était radical. Premier partisan d’une candidature Zemmour, Ménard en devient vite le premier contempteur. Dans son dernier livre, le patron de Reconquête le qualifie de « Judas de Béziers ». Arrivé en politique et à la tête de Béziers par les marges de la droite, Robert Ménard est peut-être finalement las de devoir vivre d’outrances répétées. La tentation de la notabilité a existé chez d’autres édiles étiquetés frontistes dans le Midi, par exemple Jacques Bompard à Orange, qui, après quelques mandats marqués par une communication « punk », avait voulu un temps adoucir son image. Ménard, lui, ne cache plus qu’il entrerait volontiers au gouvernement. 

Alors, faux-pas dans la folle ascension vers les cimes du pouvoir, ce mariage avorté ? Pas sûr. Au moment historique où même Cohn-Bendit est à deux doigts de revenir sur ses slogans de jeunesse, l’entrée de Ménard, comme celle de Darmanin jadis, dans l’équipe Borne, serait un signal, disruptif quelques temps (puis on passerait à autre chose…), et qui aurait le mérite de faire hurler Blast et Guillaume Meurice.

Reggiani, ou le temps retrouvé

Les chansons de Sophie, série d’été


« Votre fille a vingt ans, que le temps passe vite ». À l’heure où j’écris ces lignes, ma fille aura vingt ans dans quelques mois. Je lui ai fredonné cette chanson tout à l’heure, à table, et bien sûr les larmes me sont montées aux yeux. Ce qui me valut un regard mi-exaspéré, mi-attendri. Il m’est donc venu comme une évidence qu’il fallait que j’écrive sur Serge Reggiani. Reggiani, c’est une affaire de famille. Mes parents l’écoutaient beaucoup. Je me souviens de ce 33 tours, de la photo sur la pochette : un gros plan en noir et blanc de son visage, la clope au bec et l’air nonchalant. La photo d’un mec qui savait tout de la vie, de ses chagrins, de sa violence, mais aussi qu’elle vaut la peine d’être vécue. « Comme la vie est lente, et comme l’espérance est violente. » Ce sont là des vers du Pont Mirabeau d’Apollinaire, que Reggiani déclame superbement en introduction de Sarah, la femme qui est dans son lit et qui n’a plus 20 ans depuis longtemps. Le verbe « déclamer » n’est pas, à mon sens, approprié, il fait trop académique. Reggiani ne déclame pas. Il est la poésie. Comme si Baudelaire, Rimbaud ou Apollinaire avaient écrit des poèmes pour que ce fils d’immigrés italiens, dont le français n’était pas la langue maternelle, les fixent pour l’éternité.  Pour les faire découvrir à la petite fille timide et rêveuse que j’étais.

Reggiani, l’interprète ultime

Il est difficile pour moi de choisir une de ses chansons, j’en connais plusieurs par cœur, toutes me submergent d’émotion lorsque je les écoute (je défie n’importe quel parent de ne pas verser une larme à l’écoute de Ma fille). Cependant, si je devais faire un classement, L’Italien serait en tête. Tout simplement parce que cette histoire d’un homme qui est parti chercher ailleurs ce qu’il possédait déjà, l’amour, est tragique et banale comme la vie.  « Là-dessus le temps a passé, quand j’avais le dos tourné. » Ces mots-là résonnent en chacun de nous, « on fait tous la même prière, on fait tous le même chemin », chante Barbara, une âme-sœur de Sergio l’Italien. Cette chanson nous ramène à notre triste condition de mortels. Nous ne pouvons pas rebrousser chemin, rarement rectifier le tir. À mon sens, Reggiani, n’est pas seulement un interprète d’exception, il est l’interprète ultime. Il incarne chaque mot qu’il chante, avec précision, l’émotion toujours juste et intense, le pathos en sourdine cependant ; il y en a suffisamment ici-bas du pathos, pas la peine d’en rajouter. En écrivant cette chronique, en me laissant guider par mes mots, je m’aperçois que Reggiani est finalement le chanteur du temps qui passe. Du temps assassin, mais qui peut aussi devenir notre allié, la vie continue malgré tout : « On s’est quitté parents on se retrouve amis, ce sera mieux qu’avant, je n’aurai pas vieilli, je viendrai simplement partager tes 20 ans » chante-t-il dans Ma fille. Et puis il y a, évidemment, cet hymne à l’amour de la vie : Le temps qui reste : « Combien de temps encore ? Mon pays c’est la vie. »  Bien sûr, là, je pense à ma mère, je me souviens des soirées que nous passions ensemble à écouter Reggiani, que la camarde aille se faire foutre pour l’instant, que je puisse m’engueuler avec elle pendant des années encore ! L’alcool fut hélas le compagnon de route de Serge, comme il le fut pour l’autre grand Serge. « Ce soir je bois, heureusement je ne suis jamais ivre, cette nuit je vais écrire mon livre, il est temps, depuis le temps », chante-t-il dans La Chanson de Paul, qui n’est pas, finalement, une chanson sur l’alcoolisme, mais sur un homme qui boit, tout en s’accrochant à la vie. Toujours.

A relire : Marie Laforêt, la douceur tragique

La vie. Je ne sais combien de fois j’ai écrit ce mot dans ce texte déjà, comment il s’est imposé à moi, sans que j’aille le chercher. Reggiani, malgré ses tragédies, le suicide de son fils Stéphane, l’exil pour échapper au fascisme, a toujours eu la vie chevillée au corps. Violemment. « Je voudrais revivre ces heures, d’espérance et de désespoir, ces nuits blanches, ces matins noirs. Un vrai bonheur » (Si c’était à recommencer.) Pour ma part, j’en suis à ce moment de l’existence où « l’enfance se fait lointaine, comme un pays d’où l’on s’en va. » Quand j’étais enfant, lorsque j’écoutais L’Italien, je comprenais « tellement là » au lieu de « tellement las ». Serge a été, et sera encore, tellement là dans ma vie.

Rendez-vous au pays d’Allen

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Dans un court roman paru en 1927 sous la forme d’un carnet de voyage en pays Bourbonnais, Valery Larbaud explore l’âme de nos provinces françaises


Qu’est-ce donc que ce pays d’Allen ? Un duché ? Un canton de fiction ? Une terre promise ? Une stèle ? Un mausolée ? Une ligne de fuite ? Valery Larbaud (1881-1957) a commencé la rédaction de ce roman en 1926 à Lisbonne, lui l’écrivain cosmopolite, richement né dans le département de l’Allier et longtemps cornaqué par sa mère, prince égaré du domaine de Valbois, voyageur des songes, arpenteur des palais italiens, dentellier de Fermina Marquez, s’aventure dans une campagne inconnue de nombreux Français. Dans une zone imprécise, aujourd’hui située en région Bourgogne-Franche-Comté sans les toitures vernissées et les côteaux tapageurs des villes de vin, non loin de la Loire sauvage, sans le lit de « caillottes » et les chemins de calcaire que l’on rencontre dans le Sancerrois, ce Centre-Est nous semble bien austère et inhospitalier. Impalpable, presque accessoire, comme s’il fallait boucher les trous, combler les cartes d’une géographie nationale fugueuse qui ne reconnaît et chérit que ses nouvelles métropoles connectées et se plie à l’ascendant du littoral. En dehors de ces points cardinaux qui captent l’attention et les portefeuilles des ministères, la ruralité est un vague sujet de lamentations, qu’on feint de plaindre et qu’on préfère ignorer par confort intellectuel. Demandez aux badauds des villes de placer les départements de l’Allier, du Cher, de l’Indre ou de la Nièvre, ils vous regarderont effarés, quelque peu agacés qu’on les piège avec ces balivernes du vieux monde, emprisonnées dans la naphtaline. Ces incongruités sous cloche.

Rendez-vous près de la forêt de Tronçais

L’Homme moderne en phase finale de décomposition mentale se repère mieux à Dubaï et dans la Baie d’Along qu’à la sortie de Nevers. A-t-il entendu tinter à son oreille, le doux nom de la Charité-sur-Loire, de Saint-Pourçain-sur-Sioule ou de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques cités effacées des Journaux Télévisés et des mandatures trop longues quadrillent ce territoire obscur, elles s’appellent Souvigny, Bourbon-L’Archambault, Hérisson, Vichy, Montluçon, Chantelle, Larbaud les liste dans son prologue. Elles sont l’humus de notre Histoire, à la base de nos traditions ducales et monacales, leurs châteaux s’affaissent mais ne se rendent pas, leurs ruelles inspirent le recueillement, elles sentent le bois de la forêt de Tronçais les jours de fort vent, elles sont immarcescibles comme un poème de Ronsard et un sonnet de du Bellay, elles sont nos ancres intérieures. Nos balises dans la nuit noire. Le pays d’Allen se trouve à deux cent cinquante kilomètres de l’église de la Madeleine. Avant que René Fallet braconne les rivières du Bourbonnais et en tire son délicieux folklore populiste, Larbaud se lance dans un road-movie champêtre avec quatre amis (l’Éditeur, le Bibliophile, le Poète et l’Amateur), ils partent en auto de Paris pour rejoindre cette étrange contrée, perdue dans les méandres de notre arbre généalogique. D’abord, avant d’entrer en communion avec cette province, il faut détourer l’écrivain, rappeler le rang qu’il tient dans la littérature française ; son incomparable onde nostalgique se propage à bas bruit, sans récitals et timbales, colloques et symposiums endimanchés, elle gagne le cœur des lecteurs à la chandelle, l’eau vive s’y coule, fluide, cristalline, parfois si pure qu’elle serre le cœur. Cette lumière-là, ce style-là, ce torrent-là vous touchent à jamais. Nous ne sommes désormais plus seuls. Larbaud sera un compagnon de voyage, l’un de ces guides qui ne fait pas la leçon, mais dont les mots encrent notre imaginaire.

Valery Larbaud (1881-1957) D.R.

L’exquis commerce de Valery Larbaud

Marcel Arland (1899–1986) dans sa préface du volume de la Pléiade paru en 1977 en croque le plus vif et intelligent des portraits. Il dit tout de cet homme de lettres : « Larbaud s’est préservé de l’éclat, au profit d’un discret et durable rayonnement. […] Car Larbaud peut se conter : il ne se confesse point. Nul cri, nulle parade. […] Il n’est point distant ; familier, pas davantage ; il est lui-même et l’est aussi pour nous, qui le suivons, nous promenons et nous entretenons avec lui, dans le plus exquis commerce, à travers les œuvres, les hommes, les civilisations et les paysages. C’est partout le pays d’Allen ». Cette échappée d’une douzaine de jours, ce dialogue entre Province et Capitale, est un roman d’apprentissage, il nous aide à mieux ressentir le souffle de notre pays, en saisir sa beauté fragile et sa puissance enfantine. Et puis, quelle langue, quel ondoiement, quand Larbaud évoque le bleu du pays d’Allen « encore plus beau » que le bleu de la céramique de Nevers, il ensorcelle : « Ce n’est pas un bleu minéral, de saphirs, de bouquets de cristaux, des pays du Midi ; mais la couleur pure, la traînée lente du pinceau chargé d’un outremer éblouissant sur la palette de porcelaine de l’horizon ».

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Le choix des maux

Lutter contre les addictions au nom de la santé publique est une vieille histoire qui montre que le remède peut être pire que le mal.


« Il n’y a rien de nouveau sous le soleil », proclame le livre de l’Ecclésiaste. Pourquoi les drogues feraient-elles exception à cette règle ? La Grande-Bretagne fournit un excellent exemple. Au début du XVIIIe siècle, les populations s’adonnent avec fureur au « gin craze », la folie du gin, lequel, souvent frelaté, détruit leur santé physique et mentale. C’est pourquoi, en 1751, le Parlement vote le « Gin Act » qui, de mesures fiscales en exigences de qualité, fait effectivement baisser la consommation de manière notable. Le bon peuple est alors encouragé à se tourner vers la bière, réputée pour ses bienfaits. En témoignent deux gravures célèbres exécutées par William Hogarth : Gin Lane et Beer Street. La première est construite autour de la figure d’une mère indigne et hébétée qui, ivre morte, laisse choir son enfant, alors que la seconde montre d’heureux travailleurs, la panse rebondie, se reposant de leur journée de labeur à grand renfort de pintes écumantes.

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À peine cette nouvelle forme d’alcoolisme était-elle installée à la satisfaction générale qu’on s’avisa de l’existence d’un substitut moins nocif et surtout moins cher : le laudanum (mélange de poudre d’opium et d’alcool). D’abord utilisé comme analgésique, prescrit aux enfants en bas âge pour leur assurer des nuits paisibles (jusqu’aux années 1850), on lui trouva bien vite un usage récréatif, voire philosophique. Thomas De Quincey, l’auteur des Confessions d’un mangeur d’opium anglais, théorisa l’emploi du laudanum comme le moyen le plus sûr de déchiffrer le « palimpseste de l’âme humaine », au prix il est vrai des souffrances terribles de l’addiction. L’ouvrier, plus soucieux d’échapper à l’horreur de sa condition que de « remplir l’âme au-delà de sa capacité » (Baudelaire), en vint à le préférer au gin et à la bière, tant et si bien que des philanthropes imaginèrent un temps interdire l’alcool et faire procéder à des distributions de laudanum, avant de percevoir les dangers de ce nouveau mal. Vint le temps de l’exotisme avec le Club des Hachichins d’illustre renommée (Baudelaire, fidèle au vin et au laudanum, n’y participa guère).

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La guerre étant propice aux avancées scientifiques, celle de 1870 répandit l’usage de la morphine. Cette « drogue miracle » semblait destinée à remplacer toutes les autres, avant que ses effets délétères deviennent une triste évidence. Une nouvelle venue, la cocaïne, allait enfin offrir une solution simple et saine aux consommateurs en mal de sensations, mais soucieux de leur santé, et le bon docteur Freud de soigner son ami morphinomane Ernst Fleischl von Marxow en lui administrant de la cocaïne. Fleischl mourut, morphinomane et cocaïnomane à la fois, à moins de 45 ans. Si cette course à la recherche d’une drogue sans danger est aussi vaine qu’est impossible à trancher le débat opposant libéralisation et prohibition, c’est que, dans un cas comme dans l’autre, on ne tient aucun compte de l’intuition géniale de De Quincey. La drogue, toute drogue, est-ce que les Grecs appelaient un « pharmakon », c’est-à-dire le poison et le remède, le souverain bien et le mal effroyable. L’un étant indissociable de l’autre, difficile d’opérer le choix des maux.

La revanche de Paul Morand

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Les cartes postales de l’été, la nouvelle série de Pascal Louvrier


Le lac limousin devient une plaque noire, à l’instant même où le soleil disparaît derrière l’horizon. La fraîcheur du soir apporte alors un relâchement du corps. Le court roman, Hécate et ses chiens, signé Paul Morand (1888-1976), convient à ce changement d’atmosphère.  Le récit est sombre, il plonge dans les marécages de l’inconscient, dans la partie obscure de l’homme où beaucoup évitent de s’aventurer.

On croyait Morand fini mais…

On pensait que le Morand d’avant-guerre refusait de donner de l’épaisseur à ses personnages ; pire, ses détracteurs, de plus en plus nombreux après 1945, affirmaient qu’il en était incapable. C’était un être superficiel, doué pour la formule et les mondanités.

Il allait vite, pour masquer son impuissance à développer l’analyse psychologique. Le Morand d’Ouvert la nuit, de L’Europe galante ou encore de Lewis et Irène, était fini, discrédité après avoir prêté allégeance à Philippe Pétain. C’était un vieux réac qui rongeait son frein, le plus souvent à Tanger, sous le regard inquisiteur de la redoutable Hélène, sa riche épouse antisémite, de dix ans son ainée. « Une Minerve qui aurait avalé sa chouette », pour reprendre l’image de Jean Cocteau. Elle avait misé sur ses qualités d’écrivain et tolérait ses infidélités, à condition qu’il fût rentré pour l’heure du thé. Mais l’écrivain a toujours la possibilité de se soustraire à l’aliénation sociale. Il écrit un texte ambigu, où les actes « sales », liés aux pulsions sexuelles, dominent. Il devient infréquentable sur le plan littéraire pour échapper à l’emprise de sa femme revancharde – elle veut lui faire payer sa liaison amoureuse avec l’actrice Josette Day. Elle qui rêve de l’Académie française pour son cher Paul, c’est plutôt mal barré. Il faudra attendre un peu.

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Hécate, ou la débauche    

Nous sommes en 1954. La date a son importance. Paul Morand publie donc Hécate et ses chiens. On résume l’intrigue. À Hécate, à une femme mystérieuse prénommée Clotilde, le roman oppose Spitzgarner, un jeune banquier vivant les pires années de sa vie. Étroit et fermé, il n’éprouve que répulsion pour l’univers que lui propose Clotilde. Peu à peu, cependant, ce personnage falot « est pris par les mêmes tourments et finit par ne plus pouvoir se passer de ce que sa compagne lui apporte, sans jamais qu’on sache – et qu’il sache lui-même – si elle a rêvé ce qu’elle dit, ou si elle l’a fait. » Homosexualité et pédophilie sont suggérées. Le narrateur : « Nos draps étaient lourds de l’acide carbonique de nos souffles ; le seul air que je respirais était celui de Clotilde ; elle avait gardé la délicieuse haleine des êtres très jeunes. »

Spitzgarner en vient lui-même à se lancer dans la pratique de la débauche. Sa conduite scandaleuse le contraint à quitter cette terre d’Afrique où la morale se dilue au soleil. Il part en Chine se guérir de ses turpitudes. Le hasard, mais est-ce le hasard vraiment, le met de nouveau en présence de Clotilde à New-York, ville où le rationalisme triomphe, quinze ans après. Il ne parvient cependant pas à lui arracher sa part d’ombre…

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Le récit multiplie les non-dits, les doutes, les incertitudes. Le lecteur s’interroge, hésite en permanence. Fantasmes, rêves, réalité déformée ? Délire, activité onirique débridée, hallucinations ? L’équivoque s’installe durablement. Et c’est là qu’il faut rappeler la date de parution : 1954. Période où s’impose le Nouveau Roman avec, en charismatique chef de file, Alain Robbe-Grillet, qui publie Les Gommes (1953) et Le Voyeur (1955). Le « pape du Nouveau Roman » affirme ex cathedra que la réalité, impossible à représenter sans risquer de la détruire, doit céder le pas à l’incertitude. Le lecteur entre alors dans une zone grise, où les garde-fous traditionnels sont volontairement retirés, et dont il sort déstabilisé. Spitzgarner s’embarque dans une aventure passionnelle qui le dépasse ; sa vision s’en trouve déformée jusqu’au délire. C’est là qu’il ne faut pas confondre représentation du fantasme et réalité. Avec Hécate et ses chiens, le cavalier Morand se remet en selle, épouse une fois encore son temps et… entre dans La Pléiade en 1992.

Que de neige, que de neige!

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LES HERBES SÈCHES de Nuri Bilge Ceylan (2023) © Memento Distrib.

Un film social turc de trois heures et quart durant lesquelles on ne s’ennuie pas. Si si !


L’émérite cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (né en 1959) s’est fait de longue date une spécialité de fouailler avec une âpre délectation les viscères d’une société prise en étau entre tradition et modernité, appliquant son regard cruel et acéré sur des personnages qui se déchirent souterrainement, le plus souvent à l’écart de la ville, dans les confins rugueux de l’Anatolie où ils vivent leur état comme un exil intérieur. On se souvient de Winter Sleep, Palme d’Or 2014 ou, plus près de nous, du Poirier sauvage, sorti en 2018, deux joyaux dans la lignée d’une filmographie sans scories, et dont la haute exigence appelle chez le spectateur plus d’attention que n’en réclame le train-train formaté des séries. D’autant que Ceylan ne fait jamais court : Les herbes sèches se lâche plus que jamais dans la durée : trois heures un quart ! Pourtant, on ne s’ennuie pas. Tout se passe comme si le film en combinait plusieurs.

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Prof de dessin depuis quatre ans dans le collège d’un patelin reculé de l’Anatolie, Samet (Deniz Celiloglu) attend désespérément sa mutation à Istanbul, tout en partageant ses soucis avec Kenan (Musab Ekiri), son colocataire, célibataire frustré en quête d’amour. L’enseignant égotiste noue avec ses jeunes élèves une relation d’autorité assez rude, qu’il croit détendre en leur offrant parfois de modestes cadeaux : aussi la jeune Sevim (Ece Bagci), 15 ans, reçoit-elle de sa main, en toute discrétion, un miroir de poche sensément utile pour son maquillage –  signe extérieur, chez elle, d’une précocité ambigüe… Ces mœurs un peu limite finissent par déclencher une enquête du rectorat contre Samet, accusé de gestes déplacés envers ses élèves. D’autant que Samet a confisqué une lettre d’amour écrite par Sevim, dont il se croit (sans doute à tort) le destinataire, et refuse de la lui rendre, ce qui déclenche soudain l’ire de la demoiselle…


Sur un autre registre, Les herbes sèches développe, au long de cette lente hibernation en milieu clos, un dialogue philosophique sur la mort, le destin, le rapport à la foi, etc. dans lequel s’affrontent, dans de longues joutes, les idiosyncrasies des protagonistes. Le film emprunte enfin au drame passionnel lorsque, jouant les entremetteurs, Samet présente à Kenan la nouvelle enseignante, Nuray, une ancienne activiste frappée d’infirmité (elle est devenue unijambiste à la suite d’un accident), mais qu’il s’empresse de ravir à la flamme que lui voue silencieusement son collègue, pour vivre avec la jeune femme en révolte une brûlante liaison érotique. Personnage antipathique, Samet concentre ainsi en lui le cynisme, la noirceur et la férocité d’une société turque décrite comme schizophrène, car chaque jour plus écartelée entre les préceptes d’une religion mahométane en regain de faveur, et les mirages de la modernité. Dans l’emprise toute allégorique de cet hiver glacial saisi par la neige, l’état des lieux ne manque pas de lucidité, au risque de passer pour pontifiant.             

Les herbes sèches. Film de Nuri Bilge Ceylan. Turquie, France, Allemagne, 2023, couleur. Durée : 3h17. En salles le 12 juillet.


Matteo, Kévin, Moktar et les autres

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Capture BFMTV

Identité française et assimilation. Après la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, la guerre des prénoms est relancée assez maladroitement par Gérald Darmanin. Mais comment sommes-nous devenus les champions de la haine de soi?


Interpellé par une sénatrice, notre ministre de l’Intérieur a cru bon de réfuter une « explication identitaire » des émeutes. Les émeutiers, dit-il, ne sont pas spécialement des enfants de l’immigration ; d’ailleurs il est trop tard pour légiférer sur l’immigration puisque les enfants d’immigrés sont déjà là (et après moi, le déluge) ; bien sûr la question de l’assimilation des immigrés est intéressante ; mais attention à ne pas la poser à propos des immigrés, ce serait discriminatoire. Son argumentation rappelle étrangement l’histoire du chaudron : chaudron qu’on n’a jamais emprunté, mais qu’on a rendu intact, et qui d’ailleurs avait déjà un trou lorsqu’on nous l’avait prêté ; modèle de plaidoyer, écrivait Freud, qui obéit au désir de se disculper à tout prix, en dépit de la logique et de la réalité. Mais prenons un instant au sérieux cette nouvelle affaire de prénoms, invoqués par le ministre à titre de preuve de la diversité des inculpés, et cette idée, bizarre au premier abord,  d’une assimilation qui ne devrait pas concerner tout spécialement les enfants d’origine étrangère.


Bien que les vidéos ayant circulé aient pu nous convaincre que les émeutes n’étaient pas le fait de supporters anglais, les visages pâles de la “France Insoumise” ont exprimé un soutien si fervent au “désir de justice” des casseurs, pilleurs et assaillants, qu’on peut croire Gérald Darmanin sur parole : la police a bien dû ramasser quelques Kevin et autres Matteo, qui d’ailleurs ne courent peut-être pas aussi vite que Moktar ou Aminata.

Désir d’en découdre plus que de justice

Toutefois, quelles que soient les origines des émeutiers, il demeure certain que leurs coups s’exercent non seulement contre la police ou l’Etat, mais bien contre la France : ils attaquent des commissariats et des policiers, des maires et des mairies ; mais ils menacent aussi la famille des maires et des policiers ; ils brûlent des drapeaux français, détruisent des écoles et des médiathèques, symboles et lieux de la culture française, pillent et ravagent des petits commerces, organes de l’économie française, incendient la voiture de leurs voisins français, voire molestent ces mêmes voisins quand ces malheureux tentent de défendre leur voiture. Dans la déplorable litanie de ces violences et déprédations qui se sont étendues à travers tout le territoire, bien des choses n’ont qu’un très, très lointain rapport avec l’expression d’un quelconque “désir de justice”, mais tout à voir avec le désir d’en découdre avec la France elle-même. Il y a là un désir non de justice mais de la démolir, de l’humilier. Gérald Darmanin a donc tort : l’explication de ce déchaînement de violence passe bien par la question de l’identité de ce pays, par ce qu’il incarne et qu’on veut ardemment brûler. Il serait idiot de nier que l’ouverture à une immigration de masse a contribué à mettre l’identité française en tension ; il serait suicidaire de se boucher les oreilles pour ne pas entendre la haine de la France que crie une partie de cette immigration. Mais Darmanin a raison sur un point : le péril ne vient pas seulement de l’extérieur. A-t-il cru nous rassurer en remarquant que l’échec de l’assimilation était double ?

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À cet égard, les prénoms pris en exemple par le ministre sont révélateurs : Matteo ou Kevin, ce ne sont ni Pierre ni Paul ni Jacques, ni Louis, ni Philippe. Kevin ou Matteo ne sont pas des prénoms plus français que Moktar ou Aminata. Ce n’est pas un crime. Mais comment se fait-il que tant de parents, au moment de nommer leurs rejetons, puisent dans une boîte à fantasmes extra-française ? C’est que la France ne les fait pas rêver. Qu’au fond d’eux ce n’est pas à elle qu’ils voudraient s’identifier, que ce n’est pas en elle qu’ils fondent leurs secrets espoirs. Mais il y a pire que le désintérêt, l’indifférence, le désamour, l’infidélité : une partie des Français de souche excelle dans le triste sport de la détestation de leur propre patrie. Cette passion sinistre est savamment instillée, entretenue voire exacerbée par de larges pans de la classe politique et médiatique, sans compter l’école, qui en est le véritable fer de lance. Des générations de petites têtes blondes et brunes ont appris avec beaucoup d’application que notre Moyen-âge fut obscurantiste, nos rois des tyrans sanguinaires, Napoléon esclavagiste, la France colonialiste, sexiste, raciste et collabo – et plus récemment que son empreinte carbone mène le monde à l’apocalypse.  Et puis c’est tout, ou presque, ce qu’ils croient savoir de l’histoire de France. Peu importe que Louis X ait publié par édit que “le sol de France affranchit l’esclave qui le touche”. Peu importe que le premier officier français d’origine africaine, Aniaba, ait été baptisé par Bossuet en 1691 (Roger Little rappelant que le préjugé de couleur n’existe pas à cette époque). Peu importe que la France ait donné l’exemple de la mixité des sexes et de la galanterie. Peu importe que Louis XVI ait tenté les réformes nécessaires, puis refusé de faire tirer sur les émeutiers de la Révolution, parce qu’il n’imaginait pas de massacrer “son peuple”. Peu importe que Joséphine Baker ait aimé la France précisément parce qu’elle y oubliait le racisme américain…

On est les champions !

Mais comment sommes-nous devenus les champions de la haine de soi ? Risquons une hypothèse qui ne sera pas tout à fait une digression. Et commençons par remarquer qu’à rebours des indignations musclées, des condamnations unilatérales de toutes les vilénies de la patrie, on minimise, bizarrement, les horreurs de la Terreur et des guerres de Vendée ; qu’on attribue la répression féroce des Communards aux “Versaillais” plutôt qu’à la “République” ; qu’on oublie que ce fut la gauche qui lança la France dans l’aventure de la colonisation sous les belles couleurs de l’œuvre de civilisation des barbares ; que Jacques Bainville alerta contre la montée en puissance de l’Allemagne et d’ Hitler sans être entendu ; que Laval ou Darlan venaient de la gauche ; que les communistes français soutenaient activement l’occupation allemande jusqu’en 1941 ; ou que “nazi” est la contraction de national socialisme. Que d’amnésies ! Que d’opportuns détournements du regard ! Quel contraste avec le féroce acharnement à ressasser d’autres  détails de nos “heures les plus sombres” !

Émeutiers à Marseille, 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Il semble en définitive que si la gauche n’a pas fait tout de travers, elle a cette fâcheuse tendance, pour faire oublier ses propres démons, à accuser tout ce qui n’est pas elle de tous les maux, quitte à engloutir la France et son histoire dans la boue. On a longtemps ironisé sur la “bonne conscience” de gauche ; mais la litote n’atteint pas ceux qui se repaissent chaque jour d’euphémismes et d’hyperboles ; aussi la gauche feint de ne pas comprendre : comment, s’écrie-t-elle, vous me reprochez de vouloir le bien ? Il eût fallu être plus littéral, plus explicite : c’est “mauvaise conscience” qu’il fallait dire. Mais il n’est même pas sûr que cela suffise à entamer l’armure du déni. Nous en revenons à l’histoire du chaudron.

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Quoi qu’il en soit, l’image de la pilule rouge ou de la pilule bleue, empruntée au film Matrix et à la mode depuis quelque temps pour métaphoriser le réveil politique qui fait passer d’un engagement à gauche à un positionnement plus à droite, dit assez le sentiment d’endoctrinement partisan que l’on éprouve lorsqu’on s’aperçoit, tout bêtement, que les choses sont un peu plus compliquées que ce qu’on avait bien voulu nous faire croire.

Seulement avec tout ça, si la lecture ou la vie ne s’est pas encore chargée de dessiller tant soit peu vos yeux, comment aimer la France ? Et comment avoir envie de s’y assimiler, si on s’appelle Moktar ou Aminata, quand déjà tant de petits Matteo et de petits Kevin ont surtout intégré l’urgence de lui cracher à la figure ?

Redistribution aveugle

Ce n’est pas tout. Il y a le passé, mais il y a aussi le présent, et ma foi, il n’est pas jojo. Certes la France est de gauche, donc elle est généreuse. Elle s’ouvre à tous les vents, et redistribue allègrement la richesse produite par ceux qui y travaillent. Mais une redistribution impersonnelle, abstraite, manque de la chair qui encourage à la gratitude ; surtout, une redistribution aveugle aux fraudes et en partie injuste (prendre à ceux qui n’ont pas les moyens de l’exil fiscal ou de l’optimisation la moitié de la richesse qu’ils produisent pour assurer par exemple la gratuité totale des soins à tout étranger clandestin qui n’a jamais, lui, cotisé pour quoi que ce soit – tandis qu’on est soi-même si mal remboursé de ses soins dentaires – et pendant que Hollande brocarde les “sans dents”… cela paraît quand même beaucoup, même aux mieux disposés), cette redistribution se présente aux yeux de la population lucide, quelle que soit son origine, pour ce qu’elle est : une générosité folle, stupide, dont même ceux qui en profitent méprisent la folie et la stupidité.

Comme la France est de gauche, elle est aussi compatissante : elle a tant à se faire pardonner ! Elle offre donc d’innombrables chances aux délinquants récidivistes de ne plus récidiver avant de s’aviser d’une quelconque répression. Mais cette indulgence coupable ne trompe que les juges qui la pratiquent : cette mansuétude n’a rien de juste, elle est lâche et complaisante avec  les coupables, humiliante et révoltante pour les victimes. Qui peut sincèrement aimer et admirer une telle “justice” ?

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La mauvaise conscience, l’absence de discernement, la faiblesse, la couardise sont laides, méprisables, détestables. Bien des Français de souche ou de cœur continuent d’aimer ce pays parce qu’ils connaissent son histoire et ses paysages, et qu’ils espèrent le voir un jour se redresser. Mais les Français de papier, qui ne connaissent ni son histoire ni ses paysages, comment pourraient-ils l’aimer ? Ceux qui la respectent ont bien du mérite, vraiment. Mais que d’autres se réjouissent de la jeter à terre et de la piétiner, il n’y a là rien d’étonnant, compte tenu du petit contentieux de la colonisation, dont nos propres gouvernants entretiennent la plaie en n’en finissant pas de se couvrir la tête de cendres. D’autres colonisateurs, à commencer par les Arabes, n’en font pas tant.

Au-delà de la férocité concrète des émeutiers, d’aucuns accusent les mondialistes progressistes (de gauche, toujours), qui rêvent la disparition des nations, de financer en sous-main tout activiste susceptible de participer à leur sabotage ; d’autres s’inquiètent des organisations islamistes qui avancent leurs pions. Que de partisans de la désintégration française ! Mais d’où que viennent les menaces, il s’agit toujours de savoir qui nous sommes, et de nous faire respecter. Pour cela il faut d’abord se respecter soi-même : tâcher d’être sensé, lucide,  juste et ferme. Ne pas s’offrir à des gens qui ne vous veulent pas du bien. Ne pas dilapider l’argent, surtout celui qui vous n’avez pas gagné vous-même. Ne pas faire des risettes à celui qui vous donne des coups de pieds. Défendre l’innocent, mais pas le coupable en feignant de le croire faible. Les symboles de l’autorité ne sont plus rien quand leur contenu s’évanouit. Kevin, Mattéo, Moktar et les autres ont bien exprimé un désir de justice : enivrés mais perdus dans leur sentiment de toute-puissance face à un pays faible et poltron, ils réclament sans le savoir eux-mêmes que quelqu’un leur enseigne les limites qui structurent une société, que quelqu’un leur dise ce qu’est la France, là où ils ne voient rien. Plus ils seront nombreux, moins ils y verront quelque chose. La nature a horreur du vide. La mauvaise conscience nous a déjà fait assez de mal ; il serait temps de retrouver un peu de lucidité, de mesure et de courage.

Les émeutes après la mort de Nahel marquent la fin des figures d’autorité traditionnelles

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Monument aux morts vandalisé à Gentioux-Pigerolles (23). Image: réseaux sociaux.

La contre-société qui s’est attaquée aux symboles de notre République pourrait bien avoir trouvé des figures paternalistes de substitution ; l’imam, le caïd, des gouvernements étrangers… L’analyse de l’enseignant Kevin Bossuet.


Le 27 juin dernier, des émeutes éclatent dans plusieurs quartiers de Nanterre. Des projectiles sont tirés sur la police, des voitures sont incendiées, du matériel urbain est détruit et plusieurs bâtiments publics dont une école de musique prennent feu. Très vite, ces révoltent urbaines s’étendent à plusieurs villes de la région parisienne et à plusieurs villes de province. D’Asnières-sur-Seine à Aulnay-sous-Bois en passant par Roubaix ou encore Marseille, une partie de la jeunesse des quartiers fait sécession et n’hésite pas à se révolter contre l’Etat-nation. Nos policiers et nos élus sont pris pour cible, des mairies et des écoles sont incendiées, des magasins sont pillés, la prison de Fresnes est attaquée au mortier d’artifice et le monument de la Résistance et de la Déportation de Nanterre est dégradé.


LFI capitalise sur la haine antinationale

Pendant plusieurs jours, une partie de la France est à feu et à sang. Des hordes d’adolescents et de jeunes adultes hurlent leur haine de la police et de la France encouragées par une extrême gauche dangereuse et irresponsable qui a fait de la haine antinationale un important réservoir électoral. Il est bien évident que l’excuse sociale ne peut plus être érigée en seule explication universelle comme ce fut le cas après les émeutes de 2005. En effet, des milliards d’euros ont été déversés chaque année dans nos banlieues sans que cela ait produit la moindre amélioration du climat social. Pis encore, la haine et la défiance à l’égard de la France et de la République n’ont fait que s’intensifier, le communautarisme a explosé, l’islamisme a proliféré et l’insécurité est devenue au quotidien une bien sombre réalité. En 2004, Jean-Pierre Obin, alors inspecteur de l’Éducation nationale et auteur d’un rapport sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » parlait déjà de certains quartiers comme des « contre-sociétés ». Le moins que l’on puisse dire est que depuis, cela ne s’est pas arrangé…

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Les figures d’autorité traditionnelles sont d’ailleurs de moins en moins respectées et sont sans arrêt mises en concurrences avec celles inhérentes aux quartiers. Le hussard noir de la République est de plus en plus délégitimé au profit du prédicateur ou du responsable associatif, le policier est de plus en plus supplanté par le grand frère ou le caïd de la tour d’à côté et l’élu local est, quand il ne sombre pas dans le clientélisme, la proie d’une gauche radicale qui lui retire toute légitimité. Ce sont bien des espaces en dehors de l’arc républicain qui se sont constitués et que les récentes émeutes n’ont fait que mettre en exergue.

Le domicile du maire de L’Haÿ-les-Roses attaqué

L’agression par des émeutiers de la maison de Vincent Jeanbrun, maire de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne), est de ce point de vue un élément révélateur de la haine de certains à l’égard des représentants de la République. Il faut dire que cet homme politique, classé à droite, mène dans sa ville depuis des années la vie dure aux trafiquants de drogue et à tous ceux qui vivent de ce commerce très lucratif. S’en prendre à l’édile, c’était donc à la fois s’en prendre à l’élu mais aussi à celui qui lutte pour que les lois du caïdat ne remplacent pas à terme celles de la République. Beaucoup d’experts ont d’ailleurs mis en avant le fait que les dealers auraient eu un rôle conséquent dans la fin des émeutes tant ces dernières paralysaient le trafic de drogue en entrainant une baisse des clients et du chiffre d’affaires. Quand les narcotrafiquants ont plus d’autorité sur les émeutiers que nos policiers, on peut sérieusement s’interroger sur la pérennité d’une société qui est très clairement à la dérive.

Le Premier ministre Elisabeth Borne s’adresse aux journalistes aux côtés du maire de l’Hay les Roses (94) Vincent Jeanbrun, dont le domicile a été attaqué par la racaille de banlieue pendant la nuit, 1er juillet 2023 © Charly Triballeau/AP/SIPA

L’appel des imams, loin d’être anecdotique, en dit long également sur l’importance qu’occupent ces derniers au sein des quartiers. Effectivement, très tôt, le 29 juin, le recteur Chems-Eddine Hafiz, a appelé au calme. « Si l’incompréhension, la douleur et la colère sont légitimes à la suite d’un tel drame, la Grande Mosquée de Paris appelle en particulier les jeunes à ne pas réagir par la violence », a-t-il alors déclaré. Il a ajouté : « Ce vendredi 30 juin, à l’occasion de la grande prière, dans les mosquées de tout le territoire national, les imams de la Grande Mosquée de Paris et de sa fédération transmettront ce message au cours de leurs prêches ». D’autres lui ont aussitôt emboîté le pas, à l’image de l’imam de Bonneuil-sur-Marne, Rachid Benchikh, ou encore de celui de la Grande Mosquée de Reims, Omar Ben Daoud. Le fait que des guides religieux se sentent obligés de se substituer aux autorités publiques et institutionnelles pour toucher les émeutiers en dit long sur les liens qu’entretiennent ces derniers avec les institutions républicaines. Là encore la légitimité de l’État-nation a été sérieusement remise en question et pose le problème du rapport à la laïcité de beaucoup de jeunes banlieusards.

Le séparatisme s’aggrave

Enfin, il a fallu l’intervention du gouvernement algérien, et notamment du ministère algérien des Affaires étrangères pour se rendre compte à quel point certains étaient beaucoup plus sensibles au discours de ce dernier qu’à celui du gouvernement français. Le ministère a en effet exhorté le gouvernement français à «assumer pleinement son devoir de protection» envers les Algériens de France tout en se disant « soucieux de la quiétude et de la sécurité dont doivent bénéficier nos ressortissants sur leur terre d’accueil». Il a conclu : « avec le souci constant d’être aux côtés des membres de sa communauté nationale au moment de l’adversité et de l’épreuve». Le gouvernement algérien, en sombrant dans une ingérence parfaitement déplacée, a donc très largement donné raison aux discours victimaires de beaucoup d’émeutiers qui, d’après leurs dires, ne font que se révolter contre un Etat qu’ils jugent raciste. Le fait que des individus qui ont la nationalité française accordent plus d’importance aux propos d’un gouvernement étranger qu’à ceux du gouvernement français en dit long sur le séparatisme qui ronge notre société.

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Bref, le constat est clair. Le séparatisme est à l’œuvre. Pour certains, les figures d’autorité ont changé. La République n’est plus acceptée. La France est détestée. Reste à savoir dans quelle proportion ce phénomène inquiétant touche nos compatriotes vivant en banlieue. Sans nul doute une minorité ! Néanmoins, à force de refuser de voir les problèmes, de se cacher derrière des excuses sociales pour ne pas voir la réalité, de ne pas agir pour ne surtout pas être accusé de stigmatiser, le processus sécessionniste progresse. Comment peut-on accepter que pour certains le dealer ait plus d’autorité que le policier, que l’imam ait plus d’influence que le maire ou que le gouvernement algérien soit plus écouté que le gouvernement français ? C’est d’autant plus dommage qu’il y a dans nos banlieues des milliers de jeunes qui aiment la France et qui croient aux valeurs de la République. Les abandonner entre les mains de gens qui ne cherchent qu’à les détourner de leur citoyenneté est une faute très lourde dont nous ne cesserons de payer le prix au cours des années qui viennent. C’est aussi funeste que révoltant.

Rites d’été

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Les Gorges du Verdon. Image Unsplash

Et si nous imposions le visionnage du Tour de France, comme devoir de vacances obligatoire, aux petits sauvageons des quartiers chauds?


Il y a bien sûr l’anisette et la pétanque, le feu d’artifice et le bal des pompiers, le premier baiser et le dernier bain, le coup de soleil et le coup de trop, le barbecue, ses braises, ses saucisses, son rosé bien frais et son bras d’honneur à Rousseau (la harpie, pas le douanier ni Jean-Jacques). Il y a tout cela bien sûr au nombre des rites d’été, ainsi que bien d’autres jolis moments, sans aucun doute. À chacun les siens, je suppose. Mais il y a aussi et, selon moi, surtout, le Tour de France. Magie d’un événement qui chaque jour nous donne à voir combien la France, notre France, est belle. Elle défile devant nous, où qu’on se trouve, le derrière posé sur le pliant sous le auvent de la caravane, au bistrot avec les copains qui savent tout sur tout là-dessus depuis Henri Desgrange, ou benoîtement calé dans le fauteuil de son chez-soi volets tirés pour cause de canicule. La France et sa foule, celle des grandes occasions, massée le long des routes pour le salut aux couleurs de l’éphémère peloton qui passe dans le chuintement des mécaniques parfaites. La France fait son show pour nous, trois semaines durant. Les paumés-tarés qui l’incendient, la saccagent, la conchient devraient se donner la peine de regarder. Peut-être apprendraient-ils à l’aimer. Peut-être aussi découvriraient-t-ils mine de rien d’où elle vient, ce dont elle est faite. La mise en perspective, la mise en patrimoine, allais-je dire, que distille judicieusement un Franck Ferrand, incollable, pourrait éventuellement, de surcroît, leur donner l’envie de mieux la connaître. On peut rêver. Justement, la magie du Tour c’est aussi cela, le rêve. Combien de gamins ne se sont-ils pas rêvés en jaune au sommet du Ventoux, du Puy-de-Dôme, à l’Alpe d’Huez où sur les Champs Élysées ? Désormais – cela devrait combler d’aise la même Rousseau et ses copines très en pointe sur les chantiers de parité – les petites filles aussi peuvent prendre la roue de ce rêve-là puisque ces dames ont également leur boucle. A sa direction, Marion Rousse, ci-devant championne cycliste elle-même et jolie personne dont on se permettra de dire qu’elle appartient au peloton, de plus en plus étoffé d’ailleurs, de ces femmes qui montrent et démontrent à la perfection qu’effort et performances ne sont en rien inconciliables avec la féminité la plus rayonnante. On s’en réjouit. Le mot effort est venu tout naturellement dans ces lignes. Là encore, une certaine jeunesse pourrait puiser une forme d’inspiration. Le Tour de France, c’est cinq ou six stars, une poignée de prétendants aux dents longues, une bonne centaine d’anonymes qui le resteront. Mais – splendide égalité qui devrait plaire aux forcenés de la chose – la même dose d’efforts pour tous. Peut-être encore plus violent, plus terrible, l’effort, pour les derniers, pour la lanterne rouge, que pour les costauds à panache des hautes performances. Autre leçon éventuelle pour cette jeunesse, un sens indéfectible de la solidarité. Jusqu’à l’abnégation pour ces anonymes. Jamais aucun champion, même le plus grand, le plus fort  – les noms viennent d’emblée à l’esprit – n’a gagné seul. La gagne se construit au collectif. Avec à la clef, les gains équitablement partagés entre les coéquipiers. (Là, on dirait du Mélenchon dans le texte). C’est aussi cela, le Tour : Le Tous pour Un et le Un pour Tous des mousquetaires décliné ici à la force du mollet. Aussi, puisque nous sommes quelques-uns, de plus en plus nombreux fort heureusement, à nous alarmer de l’indigence du contenu des programmes scolaires, ayons donc un peu d’audace et imposons le Tour de France comme devoir de vacances obligatoire. Histoire de montrer aux gens, à tous les gens, la France telle qu’elle est. Avec, cette fois, un bras d’honneur, à ceux qui prétendent ne nous la montrer que comme ils voudraient qu’elle soit. Suivez mon regard.

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Fils de…

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Numério 1956 du "Nouveau Detective". D.R.

Bon sang ne saurait mentir, le fils de Fourniret et de Monique Olivier s’est jeté sur une jeune fille dans un ascenseur, tentant de la violer… Si la Justice, qui a condamné ses parents, par prévention, avait fait couper les c… du gamin, cette agression aurait pu être évitée. En se fiant à la génétique du gosse, il était facile d’imaginer qu’à l’âge adulte, il n’aborderait pas les femmes avec une carte de visite ou une invitation à voir le dernier Ducobu. Faisons confiance à la science, et interdisons à certains “fils de” la pratique d’une discipline où les parents ont failli. La politique par exemple…


Piquons Nemo. Après sept ans de Macron, l’État de droit marche à l’envers, le fait-divers dicte le droit, l’économie du chèque en bois marche sur la tête, en plein ramadan les barbus de l’intérieur ne risquent pas l’ulcère, ceux d’Iran, d’Algérie, de Turquie et de l’ONU se tapent le ventre à rouler par terre. Et il reste quatre ans au maitre des horloges, quatre ans à jouer la montre, à planquer la poussière, à jouer la diversion ses communicants à la baguette, ses réformes d’opérette, à savonner la planche des candidats à sa succession, son égo en liberté, son absence de conviction, ses mots dans le zig son action dans le zag. Après ce constat, il faut absolument éloigner ses enfants d’une carrière politique. Quoi ? Il n’a pas d’enfant ? Il a un chien ? Nemo ! Ok, piquons Nemo. Ce chien va embrouiller la race. Avec lui les chiens vont faire des chats, en même temps les chats des chiens. Des unions contre-nature en mairie de Béziers laissées à l’arbitrage de Bob Ménard.

Mattéo et Kevin Darmanin, interdits de toucher à la Sécurité. Je ne sais si le diminutif de Gégé, est accolé à Darmanin pour Gérald ou Génie. Car il en faut une sacrée dose, de génie, pour incarner, avec un tel bilan, la Sécurité, l’Autorité. Depuis Charles Pasqua, pas un ministre de l’Intérieur n’a endossé le costume du Père Fouettard avec autant de naturel, une authentique seconde peau. Même son mentor, Nicolas Sarkozy, il est vrai pas aidé par les équipes de Chirac, ne faisait qu’illusion quand il se mettait au galop sur ses grands chevaux. Alors que le Gégé, qui a absolument tout raté, apparait comme le rempart absolu devant la vague irrésolue de tous les fêlés de la création. Bon, Macron a inventé la jurisprudence de la non-démission quoi qu’il arrive, un avatar du “qu’ils viennent me chercher”.

En piqure de rappel un petit bilan non exhaustif de l’action du Gégé de Tourcoing. Le fiasco du Stade de France avec un bobard soutenu pendant trois mois devant la mine déconfite des chancelleries du monde entier. Et, tout penaud, de discrètes excuses à l’arrivée. Ridiculisé par un imam de 40 kilos qui a fui son assignation à résidence la barbe dans la chaine de son vélo jusqu’en Terre Promise, en Belgique. Humilié par une brochette d’ados mis à l’isolement à leur descente du bateau. Ils se sont envolés comme des frelons à la nuit tombée. Pas une manif qui ne finisse en gore-tennis, blacks contre blues les vitrines au-milieu en guise de filet. Toutes les nuits illuminées aux tirs de mortier, au point qu’ils envisagent de passer directement du 13 au 15 juillet, le 14 étant devenu obsolète avec ce feu d’artifice permanent. Et les “Grands Frères” de la mosquée et de la place de deal, qui seraient les vrais responsables du retour au calme. N’en jetons plus et éloignons Mattéo et Kevin, les deux créatures du Dark, de tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’Ordre Public.

Le prénom. L’AS Monaco vient de faire signer un nouvel entraineur, un Autrichien. Nom: Hutter. Prénom: Adolf. Quand la réalité dépasse la fiction…

Noces de papiers?

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Emmanuelle et Robert Ménard. Photo: Hannah Assouline.

Soupçonnant un mariage blanc, Robert Ménard a refusé de marier vendredi une Française de 29 ans à un jeune Algérien de 23 ans. Habitué à une communication locale tapageuse qui fait parler jusqu’à Paris, il a récemment obtenu le soutien inattendu de Daniel Cohn-Bendit, arbitre idéologique des élégances dans le camp progressiste.  Le maire septuagénaire de Béziers a-t-il un avenir politique national ?


« Le dimanche à Bamako c’est le jour du mariage ». Ce tube d’Amadou et Mariam avait égayé les ondes au milieu des années 2000. Vendredi, on n’a pas entendu ce refrain retentir du côté de Béziers (34) ! Deux Biterrois avaient pourtant prévu de se marier et avaient publié les bans dans ce but. Il y a parfois, dans les feuilletons américains, un casse-pieds pour gâcher la scène de mariage au moment de la phrase rituelle : « Si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais ». Vendredi matin, à Béziers, en ne se rendant pas à la cérémonie qui devait unir une Biterroise à un Algérien sous le coup d’une obligation de quitter le territoire (OQTF), le trouble-fête, c’était lui. Robert Ménard, 70 ans, bien connu des services médiatiques pour dérapages incontrôlés. Depuis, la gauche et l’ex future épouse poussent des cris d’orfraie. La conjointe, de six années l’ainée de son compagnon, et déjà mère de trois enfants, a beau jurer son grand amour, rien n’y fait. Robert Ménard n’arrive pas à y voir autre chose qu’un mariage blanc. « Le gouvernement se plaint de ne pas retrouver les individus qui doivent être expulsés du territoire, et là il va y en avoir un dans ma mairie, et je vais devoir le marier ? Il n’en est pas question ! ». Au ministère de l’Intérieur, on assure que le mariage n’aurait en rien empêché l’expulsion. Pour la mariée, c’est le maire qui est dans l’illégalité, « c’est lui le voyou ». Le jeune homme, pour sa part, est connu des services de police pour vol, recel et agression. On aura beau nous expliquer que Robert Ménard a fait une entorse à l’article 12 de la Convention européenne des droits de l’homme (combien de divisions ?), le triste sort de l’époux éconduit et (peut-être) bientôt reconduit à la frontière aura du mal à émouvoir dans toutes les chaumières, encore sous le choc des affaires mêlant OQTF et réfugiés ces derniers mois.

Ménard, lanceur d’alertes et compagnon de route critique de la droite nationale

L’affaire intervient au moment même où Daniel Cohn-Bendit a déclaré dans Le Point que le président Macron devrait rappeler pas mal de monde. Jean-Louis Borloo, mais aussi… Robert Ménard, « pour qu’il lui explique ce qu’il a fait à Béziers ». Baromètre idéologique de ce qu’il est convenable de faire et de penser depuis près de 60 ans, Cohn-Bendit semble prêt, crise des banlieues oblige, à tendre le bras vers une certaine droite, plutôt musclée. Et c’est ainsi que Robert Ménard n’est désormais plus qu’à quelques encablures de la fréquentabilité, et peut-être du gouvernement. Depuis une douzaine d’années et son coming-out droitier à l’occasion de la sortie du petit pamphlet Vive Le Pen, Robert Ménard est un compagnon de route critique de la droite nationale, à la lisière du Rassemblement national et de ce que l’on appelait il y a quelques années « la droite hors-les-murs ». Élu maire de Béziers en 2014 grâce au soutien du FN mais sans en avoir l’étiquette, Ménard critique à l’époque la ligne « sociale » du parti alors sous l’influence de Florian Philippot. Il fait de la petite ville du Midi un laboratoire et un point de rencontre, en recevant Philippe de Villiers, Eric Zemmour… La mairie ne fait pas l’économie d’une communication tapageuse, qui arrive jusqu’aux oreilles du Tout-Paris.

Des revirements nombreux sur l’accueil des immigrés

Depuis 2022, il semble s’être assagi. Quand débarque le flux de réfugiés ukrainiens vers l’Ouest, Béziers prend sa part. Le maire regrette rétrospectivement d’en avoir trop fait au moment de la crise syrienne. « Quand il y a eu la crise en Syrie, j’ai fait des déclarations, le journal municipal a fait des Unes, des affiches… que je ne referais plus. Pour tout vous dire, que j’ai honte d’avoir faites » ; « Cette attitude-là, c’est une faute, et je me l’applique. […] Je le dis pour nous, pour le courant de la droite, on a eu tort, j’ai eu tort ». On était alors en pleine zemmourmania, le discours dominant à droite était radical. Premier partisan d’une candidature Zemmour, Ménard en devient vite le premier contempteur. Dans son dernier livre, le patron de Reconquête le qualifie de « Judas de Béziers ». Arrivé en politique et à la tête de Béziers par les marges de la droite, Robert Ménard est peut-être finalement las de devoir vivre d’outrances répétées. La tentation de la notabilité a existé chez d’autres édiles étiquetés frontistes dans le Midi, par exemple Jacques Bompard à Orange, qui, après quelques mandats marqués par une communication « punk », avait voulu un temps adoucir son image. Ménard, lui, ne cache plus qu’il entrerait volontiers au gouvernement. 

Alors, faux-pas dans la folle ascension vers les cimes du pouvoir, ce mariage avorté ? Pas sûr. Au moment historique où même Cohn-Bendit est à deux doigts de revenir sur ses slogans de jeunesse, l’entrée de Ménard, comme celle de Darmanin jadis, dans l’équipe Borne, serait un signal, disruptif quelques temps (puis on passerait à autre chose…), et qui aurait le mérite de faire hurler Blast et Guillaume Meurice.

Reggiani, ou le temps retrouvé

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Serge Reggiani (1922-2004), photographié en 2003 © Images Distribution/NEWSCOM/SIPA

Les chansons de Sophie, série d’été


« Votre fille a vingt ans, que le temps passe vite ». À l’heure où j’écris ces lignes, ma fille aura vingt ans dans quelques mois. Je lui ai fredonné cette chanson tout à l’heure, à table, et bien sûr les larmes me sont montées aux yeux. Ce qui me valut un regard mi-exaspéré, mi-attendri. Il m’est donc venu comme une évidence qu’il fallait que j’écrive sur Serge Reggiani. Reggiani, c’est une affaire de famille. Mes parents l’écoutaient beaucoup. Je me souviens de ce 33 tours, de la photo sur la pochette : un gros plan en noir et blanc de son visage, la clope au bec et l’air nonchalant. La photo d’un mec qui savait tout de la vie, de ses chagrins, de sa violence, mais aussi qu’elle vaut la peine d’être vécue. « Comme la vie est lente, et comme l’espérance est violente. » Ce sont là des vers du Pont Mirabeau d’Apollinaire, que Reggiani déclame superbement en introduction de Sarah, la femme qui est dans son lit et qui n’a plus 20 ans depuis longtemps. Le verbe « déclamer » n’est pas, à mon sens, approprié, il fait trop académique. Reggiani ne déclame pas. Il est la poésie. Comme si Baudelaire, Rimbaud ou Apollinaire avaient écrit des poèmes pour que ce fils d’immigrés italiens, dont le français n’était pas la langue maternelle, les fixent pour l’éternité.  Pour les faire découvrir à la petite fille timide et rêveuse que j’étais.

Reggiani, l’interprète ultime

Il est difficile pour moi de choisir une de ses chansons, j’en connais plusieurs par cœur, toutes me submergent d’émotion lorsque je les écoute (je défie n’importe quel parent de ne pas verser une larme à l’écoute de Ma fille). Cependant, si je devais faire un classement, L’Italien serait en tête. Tout simplement parce que cette histoire d’un homme qui est parti chercher ailleurs ce qu’il possédait déjà, l’amour, est tragique et banale comme la vie.  « Là-dessus le temps a passé, quand j’avais le dos tourné. » Ces mots-là résonnent en chacun de nous, « on fait tous la même prière, on fait tous le même chemin », chante Barbara, une âme-sœur de Sergio l’Italien. Cette chanson nous ramène à notre triste condition de mortels. Nous ne pouvons pas rebrousser chemin, rarement rectifier le tir. À mon sens, Reggiani, n’est pas seulement un interprète d’exception, il est l’interprète ultime. Il incarne chaque mot qu’il chante, avec précision, l’émotion toujours juste et intense, le pathos en sourdine cependant ; il y en a suffisamment ici-bas du pathos, pas la peine d’en rajouter. En écrivant cette chronique, en me laissant guider par mes mots, je m’aperçois que Reggiani est finalement le chanteur du temps qui passe. Du temps assassin, mais qui peut aussi devenir notre allié, la vie continue malgré tout : « On s’est quitté parents on se retrouve amis, ce sera mieux qu’avant, je n’aurai pas vieilli, je viendrai simplement partager tes 20 ans » chante-t-il dans Ma fille. Et puis il y a, évidemment, cet hymne à l’amour de la vie : Le temps qui reste : « Combien de temps encore ? Mon pays c’est la vie. »  Bien sûr, là, je pense à ma mère, je me souviens des soirées que nous passions ensemble à écouter Reggiani, que la camarde aille se faire foutre pour l’instant, que je puisse m’engueuler avec elle pendant des années encore ! L’alcool fut hélas le compagnon de route de Serge, comme il le fut pour l’autre grand Serge. « Ce soir je bois, heureusement je ne suis jamais ivre, cette nuit je vais écrire mon livre, il est temps, depuis le temps », chante-t-il dans La Chanson de Paul, qui n’est pas, finalement, une chanson sur l’alcoolisme, mais sur un homme qui boit, tout en s’accrochant à la vie. Toujours.

A relire : Marie Laforêt, la douceur tragique

La vie. Je ne sais combien de fois j’ai écrit ce mot dans ce texte déjà, comment il s’est imposé à moi, sans que j’aille le chercher. Reggiani, malgré ses tragédies, le suicide de son fils Stéphane, l’exil pour échapper au fascisme, a toujours eu la vie chevillée au corps. Violemment. « Je voudrais revivre ces heures, d’espérance et de désespoir, ces nuits blanches, ces matins noirs. Un vrai bonheur » (Si c’était à recommencer.) Pour ma part, j’en suis à ce moment de l’existence où « l’enfance se fait lointaine, comme un pays d’où l’on s’en va. » Quand j’étais enfant, lorsque j’écoutais L’Italien, je comprenais « tellement là » au lieu de « tellement las ». Serge a été, et sera encore, tellement là dans ma vie.

Rendez-vous au pays d’Allen

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Souvigny (03). D.R.

Dans un court roman paru en 1927 sous la forme d’un carnet de voyage en pays Bourbonnais, Valery Larbaud explore l’âme de nos provinces françaises


Qu’est-ce donc que ce pays d’Allen ? Un duché ? Un canton de fiction ? Une terre promise ? Une stèle ? Un mausolée ? Une ligne de fuite ? Valery Larbaud (1881-1957) a commencé la rédaction de ce roman en 1926 à Lisbonne, lui l’écrivain cosmopolite, richement né dans le département de l’Allier et longtemps cornaqué par sa mère, prince égaré du domaine de Valbois, voyageur des songes, arpenteur des palais italiens, dentellier de Fermina Marquez, s’aventure dans une campagne inconnue de nombreux Français. Dans une zone imprécise, aujourd’hui située en région Bourgogne-Franche-Comté sans les toitures vernissées et les côteaux tapageurs des villes de vin, non loin de la Loire sauvage, sans le lit de « caillottes » et les chemins de calcaire que l’on rencontre dans le Sancerrois, ce Centre-Est nous semble bien austère et inhospitalier. Impalpable, presque accessoire, comme s’il fallait boucher les trous, combler les cartes d’une géographie nationale fugueuse qui ne reconnaît et chérit que ses nouvelles métropoles connectées et se plie à l’ascendant du littoral. En dehors de ces points cardinaux qui captent l’attention et les portefeuilles des ministères, la ruralité est un vague sujet de lamentations, qu’on feint de plaindre et qu’on préfère ignorer par confort intellectuel. Demandez aux badauds des villes de placer les départements de l’Allier, du Cher, de l’Indre ou de la Nièvre, ils vous regarderont effarés, quelque peu agacés qu’on les piège avec ces balivernes du vieux monde, emprisonnées dans la naphtaline. Ces incongruités sous cloche.

Rendez-vous près de la forêt de Tronçais

L’Homme moderne en phase finale de décomposition mentale se repère mieux à Dubaï et dans la Baie d’Along qu’à la sortie de Nevers. A-t-il entendu tinter à son oreille, le doux nom de la Charité-sur-Loire, de Saint-Pourçain-sur-Sioule ou de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques cités effacées des Journaux Télévisés et des mandatures trop longues quadrillent ce territoire obscur, elles s’appellent Souvigny, Bourbon-L’Archambault, Hérisson, Vichy, Montluçon, Chantelle, Larbaud les liste dans son prologue. Elles sont l’humus de notre Histoire, à la base de nos traditions ducales et monacales, leurs châteaux s’affaissent mais ne se rendent pas, leurs ruelles inspirent le recueillement, elles sentent le bois de la forêt de Tronçais les jours de fort vent, elles sont immarcescibles comme un poème de Ronsard et un sonnet de du Bellay, elles sont nos ancres intérieures. Nos balises dans la nuit noire. Le pays d’Allen se trouve à deux cent cinquante kilomètres de l’église de la Madeleine. Avant que René Fallet braconne les rivières du Bourbonnais et en tire son délicieux folklore populiste, Larbaud se lance dans un road-movie champêtre avec quatre amis (l’Éditeur, le Bibliophile, le Poète et l’Amateur), ils partent en auto de Paris pour rejoindre cette étrange contrée, perdue dans les méandres de notre arbre généalogique. D’abord, avant d’entrer en communion avec cette province, il faut détourer l’écrivain, rappeler le rang qu’il tient dans la littérature française ; son incomparable onde nostalgique se propage à bas bruit, sans récitals et timbales, colloques et symposiums endimanchés, elle gagne le cœur des lecteurs à la chandelle, l’eau vive s’y coule, fluide, cristalline, parfois si pure qu’elle serre le cœur. Cette lumière-là, ce style-là, ce torrent-là vous touchent à jamais. Nous ne sommes désormais plus seuls. Larbaud sera un compagnon de voyage, l’un de ces guides qui ne fait pas la leçon, mais dont les mots encrent notre imaginaire.

Valery Larbaud (1881-1957) D.R.

L’exquis commerce de Valery Larbaud

Marcel Arland (1899–1986) dans sa préface du volume de la Pléiade paru en 1977 en croque le plus vif et intelligent des portraits. Il dit tout de cet homme de lettres : « Larbaud s’est préservé de l’éclat, au profit d’un discret et durable rayonnement. […] Car Larbaud peut se conter : il ne se confesse point. Nul cri, nulle parade. […] Il n’est point distant ; familier, pas davantage ; il est lui-même et l’est aussi pour nous, qui le suivons, nous promenons et nous entretenons avec lui, dans le plus exquis commerce, à travers les œuvres, les hommes, les civilisations et les paysages. C’est partout le pays d’Allen ». Cette échappée d’une douzaine de jours, ce dialogue entre Province et Capitale, est un roman d’apprentissage, il nous aide à mieux ressentir le souffle de notre pays, en saisir sa beauté fragile et sa puissance enfantine. Et puis, quelle langue, quel ondoiement, quand Larbaud évoque le bleu du pays d’Allen « encore plus beau » que le bleu de la céramique de Nevers, il ensorcelle : « Ce n’est pas un bleu minéral, de saphirs, de bouquets de cristaux, des pays du Midi ; mais la couleur pure, la traînée lente du pinceau chargé d’un outremer éblouissant sur la palette de porcelaine de l’horizon ».

Valéry Larbaud : Oeuvres - Barnabooth

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Monsieur Nostalgie

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Le choix des maux

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William Hogarth, Gin Lane et Beer Street, 1751 © D.R.

Lutter contre les addictions au nom de la santé publique est une vieille histoire qui montre que le remède peut être pire que le mal.


« Il n’y a rien de nouveau sous le soleil », proclame le livre de l’Ecclésiaste. Pourquoi les drogues feraient-elles exception à cette règle ? La Grande-Bretagne fournit un excellent exemple. Au début du XVIIIe siècle, les populations s’adonnent avec fureur au « gin craze », la folie du gin, lequel, souvent frelaté, détruit leur santé physique et mentale. C’est pourquoi, en 1751, le Parlement vote le « Gin Act » qui, de mesures fiscales en exigences de qualité, fait effectivement baisser la consommation de manière notable. Le bon peuple est alors encouragé à se tourner vers la bière, réputée pour ses bienfaits. En témoignent deux gravures célèbres exécutées par William Hogarth : Gin Lane et Beer Street. La première est construite autour de la figure d’une mère indigne et hébétée qui, ivre morte, laisse choir son enfant, alors que la seconde montre d’heureux travailleurs, la panse rebondie, se reposant de leur journée de labeur à grand renfort de pintes écumantes.

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À peine cette nouvelle forme d’alcoolisme était-elle installée à la satisfaction générale qu’on s’avisa de l’existence d’un substitut moins nocif et surtout moins cher : le laudanum (mélange de poudre d’opium et d’alcool). D’abord utilisé comme analgésique, prescrit aux enfants en bas âge pour leur assurer des nuits paisibles (jusqu’aux années 1850), on lui trouva bien vite un usage récréatif, voire philosophique. Thomas De Quincey, l’auteur des Confessions d’un mangeur d’opium anglais, théorisa l’emploi du laudanum comme le moyen le plus sûr de déchiffrer le « palimpseste de l’âme humaine », au prix il est vrai des souffrances terribles de l’addiction. L’ouvrier, plus soucieux d’échapper à l’horreur de sa condition que de « remplir l’âme au-delà de sa capacité » (Baudelaire), en vint à le préférer au gin et à la bière, tant et si bien que des philanthropes imaginèrent un temps interdire l’alcool et faire procéder à des distributions de laudanum, avant de percevoir les dangers de ce nouveau mal. Vint le temps de l’exotisme avec le Club des Hachichins d’illustre renommée (Baudelaire, fidèle au vin et au laudanum, n’y participa guère).

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La guerre étant propice aux avancées scientifiques, celle de 1870 répandit l’usage de la morphine. Cette « drogue miracle » semblait destinée à remplacer toutes les autres, avant que ses effets délétères deviennent une triste évidence. Une nouvelle venue, la cocaïne, allait enfin offrir une solution simple et saine aux consommateurs en mal de sensations, mais soucieux de leur santé, et le bon docteur Freud de soigner son ami morphinomane Ernst Fleischl von Marxow en lui administrant de la cocaïne. Fleischl mourut, morphinomane et cocaïnomane à la fois, à moins de 45 ans. Si cette course à la recherche d’une drogue sans danger est aussi vaine qu’est impossible à trancher le débat opposant libéralisation et prohibition, c’est que, dans un cas comme dans l’autre, on ne tient aucun compte de l’intuition géniale de De Quincey. La drogue, toute drogue, est-ce que les Grecs appelaient un « pharmakon », c’est-à-dire le poison et le remède, le souverain bien et le mal effroyable. L’un étant indissociable de l’autre, difficile d’opérer le choix des maux.

La revanche de Paul Morand

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Paul Morand (1888-1976) © LIDO/SIPA

Les cartes postales de l’été, la nouvelle série de Pascal Louvrier


Le lac limousin devient une plaque noire, à l’instant même où le soleil disparaît derrière l’horizon. La fraîcheur du soir apporte alors un relâchement du corps. Le court roman, Hécate et ses chiens, signé Paul Morand (1888-1976), convient à ce changement d’atmosphère.  Le récit est sombre, il plonge dans les marécages de l’inconscient, dans la partie obscure de l’homme où beaucoup évitent de s’aventurer.

On croyait Morand fini mais…

On pensait que le Morand d’avant-guerre refusait de donner de l’épaisseur à ses personnages ; pire, ses détracteurs, de plus en plus nombreux après 1945, affirmaient qu’il en était incapable. C’était un être superficiel, doué pour la formule et les mondanités.

Il allait vite, pour masquer son impuissance à développer l’analyse psychologique. Le Morand d’Ouvert la nuit, de L’Europe galante ou encore de Lewis et Irène, était fini, discrédité après avoir prêté allégeance à Philippe Pétain. C’était un vieux réac qui rongeait son frein, le plus souvent à Tanger, sous le regard inquisiteur de la redoutable Hélène, sa riche épouse antisémite, de dix ans son ainée. « Une Minerve qui aurait avalé sa chouette », pour reprendre l’image de Jean Cocteau. Elle avait misé sur ses qualités d’écrivain et tolérait ses infidélités, à condition qu’il fût rentré pour l’heure du thé. Mais l’écrivain a toujours la possibilité de se soustraire à l’aliénation sociale. Il écrit un texte ambigu, où les actes « sales », liés aux pulsions sexuelles, dominent. Il devient infréquentable sur le plan littéraire pour échapper à l’emprise de sa femme revancharde – elle veut lui faire payer sa liaison amoureuse avec l’actrice Josette Day. Elle qui rêve de l’Académie française pour son cher Paul, c’est plutôt mal barré. Il faudra attendre un peu.

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Hécate, ou la débauche    

Nous sommes en 1954. La date a son importance. Paul Morand publie donc Hécate et ses chiens. On résume l’intrigue. À Hécate, à une femme mystérieuse prénommée Clotilde, le roman oppose Spitzgarner, un jeune banquier vivant les pires années de sa vie. Étroit et fermé, il n’éprouve que répulsion pour l’univers que lui propose Clotilde. Peu à peu, cependant, ce personnage falot « est pris par les mêmes tourments et finit par ne plus pouvoir se passer de ce que sa compagne lui apporte, sans jamais qu’on sache – et qu’il sache lui-même – si elle a rêvé ce qu’elle dit, ou si elle l’a fait. » Homosexualité et pédophilie sont suggérées. Le narrateur : « Nos draps étaient lourds de l’acide carbonique de nos souffles ; le seul air que je respirais était celui de Clotilde ; elle avait gardé la délicieuse haleine des êtres très jeunes. »

Spitzgarner en vient lui-même à se lancer dans la pratique de la débauche. Sa conduite scandaleuse le contraint à quitter cette terre d’Afrique où la morale se dilue au soleil. Il part en Chine se guérir de ses turpitudes. Le hasard, mais est-ce le hasard vraiment, le met de nouveau en présence de Clotilde à New-York, ville où le rationalisme triomphe, quinze ans après. Il ne parvient cependant pas à lui arracher sa part d’ombre…

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Le récit multiplie les non-dits, les doutes, les incertitudes. Le lecteur s’interroge, hésite en permanence. Fantasmes, rêves, réalité déformée ? Délire, activité onirique débridée, hallucinations ? L’équivoque s’installe durablement. Et c’est là qu’il faut rappeler la date de parution : 1954. Période où s’impose le Nouveau Roman avec, en charismatique chef de file, Alain Robbe-Grillet, qui publie Les Gommes (1953) et Le Voyeur (1955). Le « pape du Nouveau Roman » affirme ex cathedra que la réalité, impossible à représenter sans risquer de la détruire, doit céder le pas à l’incertitude. Le lecteur entre alors dans une zone grise, où les garde-fous traditionnels sont volontairement retirés, et dont il sort déstabilisé. Spitzgarner s’embarque dans une aventure passionnelle qui le dépasse ; sa vision s’en trouve déformée jusqu’au délire. C’est là qu’il ne faut pas confondre représentation du fantasme et réalité. Avec Hécate et ses chiens, le cavalier Morand se remet en selle, épouse une fois encore son temps et… entre dans La Pléiade en 1992.