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Martin Heidegger : tout contre Adolf Hitler…

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Martin Heidegger, le « plus grand philosophe du XXe siècle » selon Hannah Arendt, était membre du Parti nazi dans les années 30.


Même si j’ai lu il y a longtemps le maître ouvrage philosophique de Martin Heidegger, Sein und Zeit (Être et Temps), je n’ai jamais eu vraiment la tête philosophique. Malgré ma dilection intellectuelle pour cette discipline de la pensée pure, lors de mes études supérieures j’étais plus attiré par la limpidité de la littérature. Elle m’était plus accessible que les brouillards même géniaux de Martin Heidegger.

On comprendra alors pourquoi le court texte de Roger-Pol Droit (dans la série « Philosophes et despotes » du Monde) sur Martin Heidegger m’a passionné. Abordant le problème de la relation de Martin Heidegger avec le nazisme, Roger-Pol Droit affirme qu’il y a eu d’emblée une totale convergence entre la pensée du philosophe et l’idéologie du Führer, qui a duré avec une intensité et un soutien bien au-delà de ce que Martin Heidegger qualifiait en 1960 de « grosse bêtise ».

Ce n’était pas seulement les mains d’Hitler que Martin Heidegger admirait (« Il a de si belles mains », écrit-il pour justifier son enthousiasme) mais sa vision de l’Allemagne, de sa race, de sa force et de sa langue, qui s’opposait radicalement au « monde de la raison, de l’humanisme, de la loi morale universelle, un monde déraciné, hors-sol, enjuivé », et qui doit être écrasé. Si on pouvait douter du caractère profond et virulent de son antisémitisme, comme certains, dont Jean Beaufret, ont tenté de le démontrer en le situant seulement entre avril 1933 et mars 1934, la publication de ses Cahiers noirs a levé toute équivoque. Martin Heidegger était antisémite viscéralement, haineusement.

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Il faut donc accepter l’idée que dans le cerveau complexe de ce génie de la philosophie, cohabitaient la pensée avec ses abstractions, fulgurances et obscurités et l’abjection d’une détestation aux antipodes de ce premier univers.

Martin Heidegger ne semble pas avoir été obsédé par l’ambition de devenir un « conseiller du prince », un inspirateur d’Hitler. Ce qui lui importait était de bénéficier d’un certain nombre d’avantages, notamment pour la réédition de ses livres jusqu’en 1944. D’être bien en cour.

Je m’interroge. S’il est clair que l’esprit philosophique le plus profond et complexe qui soit n’a jamais détourné d’une alliance avec le pire de l’Histoire, Martin Heidegger a-t-il élaboré sa pensée parce que le nazisme existait et qu’elle en a été irriguée ? Ou bien a-t-il découvert que l’idéologie nazie, avec son mépris structurel et son éradication de l’humain, rejoignait, miraculeusement selon lui, ce que sa réflexion avait toujours été depuis ses origines ?

Il y a sans doute des problématiques plus actuelles et brûlantes que ce débat concernant Martin Heidegger. Certes mais il n’empêche que ce n’est pas rien que de savoir, sans le moindre doute aujourd’hui, que Martin Heidegger était tout contre Adolf Hitler et qu’on ne pourra plus jamais le lire et l’étudier en oubliant cette sombre et terrifiante fraternité. Triste limite de la philosophie qui ne préserve pas de tout !

Le Mur des cons

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La France en miettes

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Révolution culturelle aux USA : comment la gauche radicale a tout conquis

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Christopher Rufo est chercheur au Manhattan Institute for Policy Research. Son nouveau livre décortique au scalpel les théories radicales développées dans les années 1960 et 1970 qui ont progressivement capturé les institutions américaines. L’analyse de Michèle Tribalat.


Marcuse, le prophète

Christopher Rufo consacre de longs développements aux précurseurs des théoriciens critiques d’aujourd’hui. Pour Herbert Marcuse, la précondition à la révolution était la démolition de la culture, de l’économie et de la société existante. Sa théorie eut un succès immédiat à la fin des années 1960 des deux côtés de l’Océan. S’il fut parfois chahuté, ce fut par de jeunes militants nourris de sa philosophie et impatients d’en découdre. La Nouvelle Gauche, à travers toutes sortes de groupements (Weather Underground Organization, Black Liberation Army), se lança dans une guérilla, espérant ainsi soulever les masses opprimées. Pendant 15 mois en 1969-70, la police enregistra 4330 attentats à la bombe et 43 morts. C’est Nixon qui siffla la fin de la partie.

Constatant la défaite de cette stratégie violente, Marcuse conseilla aux militants de se retirer dans les universités et de pratiquer la stratégie formulée par Rudi Dutschke : « une longue marche à l’intérieur des institutions ». À l’université, pour s’emparer des moyens de production du savoir, il fallait former des étudiants qui deviendraient les cadres potentiels d’un nouveau mouvement révolutionnaire, lequel s’étendrait, par contagion, à la société toute entière. Le manifeste Prairie Fire de Bernardine Dohrn, Bill Ayers et Jeff Jones, paru en 1974, s’il fut un peu le chant du cygne des Weathermen, allait devenir le dictionnaire de la vie intellectuelle américaine et l’état d’esprit de Marcuse allait s’incruster et dominer sur les campus. Ajoutons, au triomphe posthume de Marcuse, le rôle joué par Erica Sherover-Marcuse, sa troisième épouse, qui fut une figure centrale du maquillage stratégique de la théorie critique en DEI (Diversité, Equité, Inclusion), « équivalent d’un bulldozer moral ». Aux oppressions cataloguées dans la théorie critique, DEI offrait le remède. De 1987 à 2012, Le nombre d’employés de l’administration des collèges et universités s’accrut de 500 000 et, en 2015, il était proche du million. Dans l’université californienne, devenue le « royaume d’un parti unique », le secteur DEI comprend 400 employés pour un budget annuel de 35 millions. Le rêve de Marcuse s’y est accompli. L’université y est devenue la première institution révolutionnaire. Une révolution quasiment invisible, réalisée d’en haut et formulée dans le vocabulaire des sciences sociales, allait s’étendre aux médias. La capture du New York Times, qui s’était autrefois moqué de Marcuse et de ses adeptes, fut un moment décisif. Les autres grands journaux de gauche suivirent. Vint ensuite la conquête des rouages de l’État qui s’opéra sans grande difficulté. Les programmes DEI ont constitué une manne pour les militants de gauche et sont devenus la culture dominante des organismes publics. La dernière conquête fut celle des grandes entreprises. Autrefois des cibles, elles sont devenues le véhicule des théories critiques. Les programmes DEI financent les organisations militantes mais sont, pour les patrons, une police d’assurance. Lors des émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, cinquante grandes entreprises s’engagèrent ainsi à verser 50 milliards de dollars en faveur de l’équité raciale. Elles auraient autrefois payé les syndicats. Aujourd’hui, elles paient les organisations militantes engagées sur les questions raciales en espérant les amadouer.

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D’Angela Davis aux Black Studies

Angela Davis, disciple de Marcuse, représentait l’union de l’intelligentsia blanche et du ghetto noir. Elle était favorable à l’action violente, si nécessaire, et, pour elle, le vrai combat contre le racisme ne pouvait commencer que lorsque serait détruit tout le système. Angela Davis ajouta à son parcours universitaire brillant aux États-Unis une formation à l’Institut de recherche sociale de Francfort, berceau des théories critiques. De retour aux États-Unis, elle prépara sa thèse sur Kant tout en donnant des cours. Communiste déclarée, son contrat de professeur assistant ne sera pas renouvelé en 1970. Elle fut membre du groupe qui participa à la prise d’otages dans le Palais de justice visant la libération des Soledad Brothers, prisonniers à San Quentin, et qui se termina par la mort de trois preneurs d’otages et du juge. Elle fut arrêtée, puis conduite à la prison pour femmes de New York où elle fut acclamée comme une star. Lors de son procès, Angela Davis réussit à mettre la société américaine au banc des accusés et à convaincre les jurés qu’elle en était victime. Elle fut déclarée innocente sous les acclamations de la salle. Davis devint ainsi une star internationale, accueillie comme telle dans les régimes communistes, de Cuba à Moscou en passant par Berlin-Est. Elle aimait se décrire comme une néo-esclave dans un pays dérivant vers le fascisme, à l’image de l’Allemagne avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Dans la même veine, la rhétorique du Parti des Black Panthers (BPP), qui avait popularisé le slogan « Kill the pigs » (pigs pour policiers), avait déchaîné une vague de violences qui s’acheva dans une zizanie, à l’intérieur du mouvement, inspirée par les infiltrations du FBI. Au lieu d’entraîner les quartiers noirs dans la révolte, les actions violentes y déclenchèrent la réprobation lorsque des policiers noirs furent tués. La révolution se termina par une attrition ne laissant subsister qu’une poignée de militants marchant à la cocaïne et dévalisant des magasins et des banques. Si Angela Davis les soutint jusqu’au bout en les présentant comme des combattants de la liberté, elle avait perdu de son influence. Elle ne réunit, avec son colistier Gus Hall, que 45 000 voix aux élections présidentielles de 1980, pour le parti communiste.

Angela Davis se réfugia à l’université et son combat changea de nature. Professeur et conférencière à l’UCLA, elle fit preuve d’un grand talent pour obtenir le soutien d’institutions qu’elle combattait. Son programme radical – faire de l’identité raciale et sexuelle le fondement de l’action politique – est devenu celui des sciences humaines. C’est un groupe de lesbiennes noires militantes, s’inspirant des travaux de Davis – Combahee River Collective – qui employa, pour la première fois, l’expression « identity politics » (politiques d’identité). Angela Davis et ses disciples ne demandaient plus la libération des prisonniers, mais l’abolition du système tout entier.

Ce mouvement, visant à connecter l’idéologie Black Panther au pouvoir administratif, essaima rapidement au-delà de San Francisco. Au milieu des années 1970, on dénombrait 500 programmes de Black Studies dans les universités américaines. Aujourd’hui, 91 % des universités publiques ont un programme de Black Studies.

Black Lives Matter (BLM) renoue avec la révolution

La grande victoire de BLM a été de s’assurer le soutien d’institutions prestigieuses. BLM n’a rien inventé sur le fond mais sur le langage et la présentation. BLM chercha ainsi à se concilier les élites afin de les mobiliser sur les questions raciales et sexuelles. Les enquêtes du Pew Research Center retracent l’évolution anachronique des perceptions de la question noire à gauche. En 2017, 76 % des Américains proches des Démocrates disaient que le racisme était un gros problème aux États-Unis contre 32 % en 2009. La mort de George Floyd aux mains d’un policier en 2020 déclencha une révolution culturelle, en marche depuis des décennies, et qui suivait à la lettre les propos d’Angela Davis à ses étudiants à l’UCLA : « Effacez le passé, démolissez le présent et contrôlez l’avenir ».  

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Des chaines de magasins ont commencé à afficher des banderoles en faveur de BLM. Avec un parfum soviétique, les médias américains ont présenté BLM comme une marche vers la libération, les exactions et les crimes n’étant, comme le clamaient les militants dans les années 1960, qu’une réaction à l’oppression. Seattle fut sans doute la ville qui exhiba la plus grande complaisance à l’égard des débordements violents et des prises de pouvoir locales, notamment dans la zone autonome CHAZ (Capitol Hill Autonomous Zone). Dans la CHAZ, les factions les plus armées et agressives devinrent la police de facto, avec un taux d’homicide 50 fois supérieur à celui de Chicago et dont toutes les victimes étaient noires, jusqu’à ce que la CHAZ soit reprise par la police du centre-ville.

Pédagogie critique : la révolution éducative

Le livre fondateur de la pédagogie critique est celui du Brésilien Paulo Freire. Il fut traduit en anglais en 1970 aux États-Unis où Freire avait trouvé refuge. Avec plus d’un million de copies vendues, c’est le 3ème livre le plus cité dans les sciences sociales. Sur la fin de sa vie, il collectionna les hommages et 27 doctorats honorifiques dans le monde.

D’après Paulo Freire, fidèle jusqu’au bout aux régimes communistes, la révolution doit commencer dans la salle de classe et se terminer dans la rue. En 1974, il qualifia la révolution culturelle chinoise de « solution la plus géniale du siècle » et c’est en Guinée-Bissau qu’il alla, à l’invitation du président Luis Cabral, l’expérimenter. Ce fut un fiasco. Après trois ans d’application de son programme auprès de 26 000 adultes, aucun n’en sortit alphabétisé. Ce qui n’empêcha pas la réactivation de son projet… aux États-Unis, pays qui, pour lui, incarnait le summum de l’oppression. Il y rencontra notamment Henry Giroux avec lequel il coédita une série de Critical Studies in Education. Ils comptaient, eux-aussi, sur la capture des universités pour que les théories critiques ruissèlent jusque dans les salles de classe. Et c’est ainsi qu’en 40 ans les théoriciens critiques réussirent à dominer le champ éducatif et introduisirent les idées et les concepts qui formatent aujourd’hui les discours sur la justice sociale. Des milliers d’écoles publiques forment ainsi des enfants à voir le monde à travers le prisme de la pédagogie critique. On prétend mettre à mal la domination de la culture chrétienne blanche, par exemple, en apprenant aux enfants des chants indigènes, y compris les chants des Aztèques qui pratiquèrent le sacrifice humain et le cannibalisme. En Californie, la pédagogie critique est devenue obligatoire. Il s’agit de décoloniser l’éducation (y compris les mathématiques dites occidentales) par un transfert de pouvoir des parents vers une classe bureaucratique, tout en offrant un débouché aux universitaires théoriciens critiques. De 1970 à 2010, dans les écoles publiques californiennes, le nombre d’élèves a augmenté de 9 % quand celui du personnel, dont la moitié n’enseigne pas, progressait de 130 %.

Les pédagogues critiques prônent une pédagogie différentiée à l’égard des oppresseurs et des opprimés. Aux « oppresseurs » est dédiée une pédagogie de la « blanchité » qui est censée les convaincre qu’ils sont « infectés » par « l’ignorance blanche », la « complicité blanche », le « privilège blanc», le « déni blanc » et la suprématie blanche ». Les Blancs doivent donc confesser leur racisme et subir un traitement de choc pour se purger. Ces pédagogues critiques voient dans la manipulation de l’identité raciale le moyen de faire advenir la révolution attendue à gauche : reformater la psychologie de l’enfant pour le conduire à militer et participer à la reconstruction d’un ordre social favorable à l’opprimé. Par exemple, en maternelle, on va montrer aux enfants une vidéo dans laquelle des enfants noirs morts leur parleraient, de leur tombe, et les mettraient en garde contre la police capable de les tuer à tout moment. En fin de lycée, les enfants ont exploré tous les secteurs de la domination du régime de blanchité. On encourage les élèves à imaginer un système de justice traditionnel africain qui se préoccuperait non de punir mais de réparer, privilégierait les valeurs collectives sur les droits individuels, interdirait la propriété privée. Une sorte de communisme primitif qui aurait existé avant tout contact avec les Européens. Cette pédagogie critique ne semble pas avoir eu de meilleurs résultats qu’en Guinée Bissau. Elle a capitalisé sur les théories de Paulo Freire en y mêlant une politique raciale manipulant la culpabilité, la honte, l’envie, la fierté pour induire les enfants dans un activisme identitaire. Même les enseignants d’anglais seconde langue pour immigrants doivent apprendre à ces derniers, qu’« aux États-Unis, le racisme est omniprésent comme l’air qu’on respire » et qu’il faut relativiser la victoire de la mobilisation des Noirs des années 1960. Cette pédagogie critique joue avec le feu. On a des enseignants et des administrateurs qui condamnent les enfants qu’ils sont censés éduquer à une vision du monde si pessimiste que le seul recours possible semble être la violence. Les institutions de Portland se sont ainsi enferrées dans le paradoxe d’un État dont le système éducatif concourt à sa propre destruction. Elles ont façonné le caractère éruptif de la jeunesse sans être sûres de pouvoir en supporter les conséquences.

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Du pessimisme radical de Derrick Bell à l’intersectionnalité

Derrick Bell est l’un de ceux qui plantèrent le décor des politiques raciales de notre temps. Il fut, en 1971, le premier professeur noir recruté à la faculté de droit de Harvard. Dans les années 1980, il abandonna son travail académique pour des fictions horrifiques sur le sort des Noirs et devint la star de l’intelligentsia blanche. Pour lui, la condition des Noirs était pire que durant l’esclavage. Les émules de Derrick Bell participèrent activement à la capture des institutions, laquelle était complète dix ans après la mort de ce dernier en 2011. Leur idéologie est devenue l’idéologie par défaut des universités, du gouvernement fédéral, des écoles publiques et des départements de ressources humaines des entreprises. Derrick Bell, lui aussi, pensait que la réforme ne viendrait pas d’un processus démocratique mais d’un remodelage des mœurs des élites. Il fut rejoint par des collègues dans ce qu’on appela les « critical legal studies ». Son activisme finit par lasser l’administration et, après deux ans de congé sans solde, il fut congédié de Harvard. D’après Thomas Sowell, Bell fut un des premiers à souffrir de l’Affirmative Action. Conscient d’avoir été recruté à Harvard parce que noir, Bell n’avait que deux options : vivre dans l’ombre de juristes plus accomplis ou se lancer dans un militantisme racial déchaîné. Un petit groupe des disciples de Bell firent des perceptions du maître un programme de recherche et d’action, la Théorie critique de la race (TCR), qui a changé le visage de la société américaine.

Le concept de TCR fut élaboré, lors d’une réunion de Derrick Bell et de ses disciples dans un ancien couvent – St Benedict – du Wisconsin, pendant l’été 1989 et dont Kimberlé Crenshaw fut l’une des organisatrices. De nombreuses publications suivirent. Un élément central de la TCR est une reconceptualisation de la vérité dans la ligne des postmodernistes. En rabaissant la rationalité à une forme de colonialisme académique dominé par les normes blanches et dont l’universalisme prétendu n’est qu’une forme de domination des minorités raciales. D’où la nécessité de redistribuer le pouvoir en faveur des minorités. Un autre élément central de la TCR est l’intersectionnalité (terme inventé par Crenshaw) qui étend la vision marxiste à une multiplicité d’oppressions hiérarchisées. L’oppresseur ultime est le mâle blanc non handicapé hétérosexuel, et la victime par excellence, la femme noire, qui devient une source d’autorité. La TCR appelle à l’action. Il faut ébranler l’hégémonie blanche par la subversion des institutions de l’intérieur et la création une contre-hégémonie dans la structure du pouvoir. Une fois le programme de la TCR connu, il reçut des critiques argumentées mais qui restèrent sans effet, tout en détruisant la réputation de leurs auteurs, notamment celle des auteurs noirs traités d’esclaves copiant leur maîtres blancs.

DEI ou la perversion du langage

À l’université, les méthodes des promoteurs de la TCR (vendettas, dénonciations…) leur permirent de gagner un statut dans les établissements d’élite. La tête de pont fut les facultés de droit. Puis, la TCR devenant un prérequis pour avancer sa carrière, elle conquit discipline après discipline. Le tout sous l’appellation DEI, apparemment moins provocante que TCR, mais qui reste une perversion du langage. Ainsi, diversité signifie l’inversion de la hiérarchie. L’équité recherche l’égalité réelle entre groupes. Quant à l’inclusion elle prend un sens opposé à son sens réel, soit la régulation du discours et du comportement pour protéger le bien-être subjectif de la coalition intersectionnelle. Les programmes DEI ont été imposés dans tous les organes du gouvernement fédéral, tout en faisant la fortune de quelques consultants spécialisés. Que veulent-ils ? Pour y répondre, Christopher Rufo recommande de retourner aux tout premiers textes de la TCR qui proposent une révision globale du système de gouvernance américain en trois points :

1) abandonner la notion d’égalité indifférente à la couleur. Le 14ème amendement ayant échoué à accomplir une égalité raciale substantielle, il faut l’étendre pour y inclure des droits économiques, ce qui suppose un système d’affirmative action, de quotas raciaux, de réparations et de droits fondés sur les groupes et non plus les individus ;

2) redistribuer la richesse en fonction de la race, y compris les propriétés privées confisquées puis redistribuées selon une répartition raciale ;

3) ce nouveau système fondé sur le droit des groupes serait appliqué grâce à une régulation du discours jugé haineux. Pour cela, il faudrait drastiquement restreindre le 1er amendement. Le sens des 1er et 14ème amendements et les protections de la propriété privée seraient détruits. Une forme de tyrannie contrôlerait, à la soviétique, la distribution des ressources matérielles, les comportements et les discours. Le tout serait supervisé, selon Ibram Kendi, par un Department of Anti-racisme (DOA), composé d’experts aux pouvoirs quasi illimités, une sorte de 4ème branche du pouvoir, n’ayant pas de comptes à rendre aux électeurs.

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La stratégie contre-révolutionnaire que propose Christopher Rufo

La grande vulnérabilité de la révolution culturelle américaine réside dans le fait qu’elle vit sous perfusion de financements publics. La tâche la plus urgente pour ses adversaires est d’exposer la nature de l’idéologie, la manière dont elle opère et monter un plan pour riposter et l’abolir par un processus démocratique. Ils doivent camper sur la brèche creusée entre les abstractions utopiques de la révolution culturelle et ses échecs concrets, élaborer une stratégie visant à libérer les institutions de son influence et protéger le citoyen ordinaire de valeurs imposées d’en haut. Il leur faut soumettre le régime actuel à des tests simples : les conditions de vie se sont-elles améliorées ou détériorées ?  Les villes sont-elles plus sûres ? Les enfants savent-ils lire ?…

Au lieu de libérer le militant noir de son complexe d’infériorité et de son désespoir, la révolution raciale l’a enfoncé dans cet état psychologique. Les théories critiques, comme idéologie dominante, risquent de conduire les États-Unis dans un cercle vicieux d’échec, de cynisme et de désespoir. Les théoriciens critiques qui revendiquent la représentation des opprimés, ne sont en fait qu’une classe bureaucratique entièrement protégée des contraintes du secteur privé. « Ils pensent être les intellectuels organiques à la Gramsci alors qu’ils ne sont que des tigres de papier ». Ils devront finir par se confronter à des questions difficiles. Qu’ont-ils à offrir aux opprimés ?

Les professeurs d’Harvard, Columbia et UCLA ne sont pas des guerriers. Ils ne menacent pas le système, ils en dépendent. Si le ressentiment est utile pour obtenir le pouvoir, il ne l’est pas pour l’exercer utilement. Ce qui laisse un espace pour affronter la révolution sur son terrain avec une force au moins égale et la vaincre politiquement. La contre-révolution doit commencer par redonner du sens aux souhaits basiques des Américains. Elle doit être une force positive visant à restaurer ce qui a été démoli. Pour y parvenir, il lui faut faire le siège des institutions qui ont perdu la confiance du public. Son but n’est pas de contrôler l’appareil bureaucratique mais de le briser. Pour réussir, les architectes de la contre-révolution doivent développer un nouveau vocabulaire politique capable de percer le récit racialiste bureaucratique. Pour ce faire, il leur faut puiser dans le réservoir du sentiment populaire afin de recueillir un soutien massif et construire ainsi des politiques qui coupent tout lien entre les idéologies critiques et le pouvoir administratif. La contre-révolution doit armer la population d’un ensemble de valeurs, exprimé dans un langage qui dépasse les euphémismes idéologiques actuels, et restaurer un sens de l’histoire plus sain qui inspire au lieu de faire honte. Le conflit le plus profond n’est pas un conflit de classes, de races ou d’identités mais une opposition entre les institutions d’élite et le citoyen ordinaire. La contre-révolution doit éclairer ce dernier sur le nihilisme qui menace de l’ensevelir et contribuer à restaurer le rôle de l’exécutif, du législatif et du judiciaire au détriment de l’ingénierie sociale qui sévit aujourd’hui.

Christopher F. Rufo, America’s Cultural Revolution: How the Radical Left Conquered Everything (Broadside Books, 2023), 352pp, 29,28€

Source: Le blog de Michèle Tribalat

Il n’y a plus de saisons. Et l’homme ne se ressemble plus

Pour évoquer l’été capricieux et l’homme moderne, notre chroniqueur a choisi cette fois de s’inspirer d’un écrivain qui fit de la chronique journalistique un art littéraire à part entière. Saurez-vous le reconnaître ?


Facéties de l’été bourguignon. – Vacances nivernaises. – À propos d’un homme-chien nippon. – Ce qu’en pense mon tonton Raymond. – Portrait rapide de ce dernier. – Remarques sur l’horoscope chinois. – Particularités du signe du Chien. – Échanges culturels entre Nivernais et Berrichons. – Description inflexible du cousin Fabrice. – Ce qu’il advient d’« iel ». – L’été retrouve des couleurs. – Tableau idyllique. – Dernières nouvelles de l’homme moderne. – Curieux phénomènes. – Inquiétude des scientifiques. – Il est des endroits où l’homme ne se ressemble plus. – Des savants en tirent diverses conclusions.

Il n’y a plus de saisons, disent les Anciens du cru depuis toujours. Ils le répètent cette année. L’été bourguignon est facétieux : une pluie éparse douche timidement des vaches qui courent s’abriter sous les quelques rares arbres bordant leurs pâturages. À peine sont-elles arrivées en sueur sous les ramages protecteurs, que le soleil darde de tièdes et réconfortants rayons qui font espérer une douce soirée. Toutefois, par-delà les cimes des arbres, le vent peine à chasser des nuages métalliques.

Vacances nivernaises. Repas de famille. Sous la véranda verdoyante qui ombre la terrasse, mon tonton Raymond est fier de braver les éléments en préparant un barbecue, ce qu’il fait avec la rigueur virile du géomètre : pas un bout de charbon ne dépasse. Une impressionnante pièce de bœuf attend d’être sacrifiée sur l’autel de braises. Des cousins téméraires courent autour du brasero. Il y a des odeurs de chèvrefeuille, de persil, de poivre et de parfums de femmes. La nuit tombe, le bonheur est à portée de main et le ciel a des couleurs de fer et d’or.

Au milieu de cette béatitude pastorale et familiale, voilà que, grâce aux journaux, nous apprenons des choses surprenantes : par exemple qu’un Japonais se prend pour un chien et se fait appeler Toco. Il a, paraît-il, dépensé une fortune pour se transformer en colley – cet animal à poil long, croisement de chiens introduits en Écosse par les Romains qui avaient l’œil à tout, est réputé être calme, docile et fidèle ; l’un d’entre eux est parvenu à devenir une vedette de télévision et s’est mis à cabotiner à qui mieux mieux avec ses congénères, hommes ou bêtes se regardant en chiens de faïence sous les projecteurs. À ce propos, la peau de bête que revêt ce Japonais a été réalisée par une entreprise de costumes pour la télévision. On voit par là que nul être, humain ou canin, ne saurait prétendre échapper à son destin.

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Mon tonton Raymond est un gros monsieur relativement âgé et sensiblement bourru. Il a des rhumatismes barométriques, d’indéniables raideurs de jugement, un caractère ferrailleur et des expressions bien à lui : ainsi ne dira-t-il jamais qu’il allume un barbecue, mais plutôt qu’il va « faire chauffer la Sandrine » – Dieu seul sait ce qu’il entend par là. Je lui narre les aventures de cet homme-chien nippon. Il me regarde à peine, murmure : « C’est-y pas Dieu possible d’être aussi abruti », puis répartit harmonieusement la rougeoyante couverture charbonneuse qui doit bientôt rôtir la côte extraite de cet animal que les Chinois nés sous le signe du Bœuf admirent, dit-on, pour son « amour des valeurs traditionnelles, celles de la famille et du travail ».

Notons au passage que si aucun Chinois ne s’est jamais pris pour un chien, tous les Chinois nés sous le signe du Chien attendent impatiemment l’an 2030, la prochaine Année du Chien, apprends-je à mon tonton. Les Chinois nés sous ce signe sont loyaux et honnêtes, dotés d’une « bonne nature » et « toujours prêts à rendre service » ; leurs chiffres porte-bonheur sont le 3, le 4 et le 9 ; leurs couleurs préférées, le vert et le rouge. À l’instar de notre Taureau ou de notre Capricorne, le Chien chinois est fidèle ; ses relations avec le Lapin sont durables et fiables, surtout si le Lapin est une Lapine. « Quand t’auras fini de raconter des bêtises, t’iras chercher une bouteille de Sancerre à la cave », commande mon tonton tout en inspectant tendrement le travail de ma tata Simone, sa femme, lequel travail consiste en l’assaisonnement savant et aromatique de la frisée qui accompagnera des crottins de chèvre chauds – crottins de Chavignol, comme il se doit.

Car la Loire qui sépare Nivernais et Berrichons n’empêche nullement les échanges culturels, au contraire : sur chacune des rives de ce fleuve intrépide sont plantées des vignes donnant des vins blancs caractéristiques des sols qui les accueillent – le Sancerre et son goût de « pierre à fusil » et le Pouilly Fumé et ses arômes d’agrumes font la renommée des uns et des autres. Mon tonton est très friand des deux ; ma tata aussi ; j’avoue ne pas être insensible aux charmes de ces douces consolations, ces fortifiants de l’âme qui sont aussi, écrivait Colette, « l’honneur des mets » en même temps qu’un « grand mystère ». Est-ce un hasard si cette partie de la bouche qui, la première, est submergée par les arômes délicats et les fragrances de ces vins aimables s’appelle le palais – lieu prestigieux voué au luxe, à la volupté et au culte des dieux bachiques ?

Qu’un homme veuille devenir un chien, voilà bien une chose incroyable. Qu’un autre, issu d’une branche lointaine et cousinale de notre arbre généalogique, se refuse à goûter le nectar de nos vignes locales paraît presque impossible. Je connais pourtant un phénomène de ce genre-là. Cet homme atrabilaire, court sur pattes, avec une poitrine ridiculement étroite et une tête desséchée de hareng saur, se vante d’être tout à la fois un « professeur des écoles, adepte des méthodes les plus pédagogiquement innovantes », un « intransigeant militant contre l’alcool sous toutes ses formes, en bouteille ou dans les chocolats » et, par conséquent, un « exemple pour la jeunesse ». Ce lugubre individu étant ce qu’on a coutume d’appeler un membre de la famille, nous nous devons malheureusement de supporter sa redoutable compagnie lors d’événements incontournables, mariages ou enterrements, durant lesquels l’infatigable cousin Fabrice (tel est son prénom) nous rappelle continûment sa présence au moyen de pesants regards et d’intransigeants sermons dès que l’un de nous lève son verre en hommage au mort ou en l’honneur des mariés.

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Il est reconnu que l’homme qui répugne à boire ne serait-ce qu’un verre de vin en société est souvent un mauvais convive, un triste camarade de tablée, un pernicieux, voire un fourbe et un prétentieux. Le philosophe anglais Roger Scruton, grand amateur des vins bourguignons, préconisait de « rassembler les fanatiques de la santé qui ont empoisonné tous nos plaisirs naturels et de les enfermer dans un lieu où ils pourraient se casser les pieds entre eux ». Le cousin Fabrice y aurait, à n’en pas douter, une place de choix. Toutes les tares de l’abstinent et du pédagogiste se sont concentrées dans ce corps malingre, et nous n’avons été qu’à moitié surpris lorsque ce rachitique nous a appris, dans une lettre écrite en écriture dite inclusive, qu’il était, en plus du reste, « non-binaire, asexuel et végan », qu’il ne se prénommait plus Fabrice mais Camille, et qu’il souhaitait que dorénavant nous lui donnions du « iel » en guise de pronom. Mon tonton propose de conserver et de relire cette missive les soirs d’hiver, au coin du feu, afin d’égayer les vieux et d’instruire les enfants sur le danger des faux progrès pouvant mener à une existence blafarde.

Les jours passent. L’été retrouve des couleurs. Les enfants aussi. Le mercure montant gentiment, on peut dîner sur la terrasse sans revêtir cette « petite laine » protectrice gorgée d’odeurs anciennes. Revigoré, un grillon tente d’imiter le chant rituel des Chevaliers du Tastevin. Le vent est léger et tiède ; les arbres s’ébrouent à peine. Repas familial et tableau idyllique : les andouillettes s’émoustillent sur la grille du barbecue, les patates crépitent de joie dans la poêle, les glaçons fondent de bonheur dans un whisky irlandais, un seau d’eau fraîche attend sa promise, une bouteille de rosé d’Anjou. Tata Simone taille les rosiers bordant la maison. Son époux, maître des lieux, goûte en silence cette scène champêtre et familiale en allumant son cigare quotidien : « Mon seul vice », décrète-t-il en rajustant ses bretelles.

Mon vice à moi étant de compulser frénétiquement la presse, j’apprends à mon tonton d’étranges choses concernant l’homme moderne : par exemple, qu’il boit avec modération (sauf s’il est Breton ou demeure à Lille), se sustente essentiellement avec des graines, des racines légumineuses et des quiches lorraines sans lardons, prend régulièrement des cachets pour s’endormir, d’autres pour se réveiller, des crèmes pour tonifier son corps et des pilules pour améliorer sa mémoire. Les médecins restent circonspects devant les résultats de ce curieux régime – ils constatent que l’homme moderne continue de somnoler dans le métro, d’avoir le regard maussade, la peau flasque, un QI moyen, des défaillances mnésiques et, de plus en plus, des comportements incohérents.

De curieux phénomènes complètent cet affligeant tableau. Une revue médicale signale qu’un célèbre urologue vient de pratiquer une prostatectomie sur Brigitte F. (née Rémi) : « Une première mondiale », claironne le chirurgien. Des hommes d’âge mûr, dans différents pays, ont été retrouvés dans des parcs publics, babillant, une tétine à la bouche et revêtus d’une simple couche-culotte. Un magazine féminin affirme que « des hommes peuvent être enceints » – à ce propos, Le Berry Républicain est heureux de nous faire savoir, sans s’en étonner, qu’un homme, né femme, vient d’accoucher de l’enfant conçu avec sa femme, née homme. Les élèves d’un collège britannique sont maintenant autorisés à s’identifier à un cheval, un chat ou un dinosaure. Quand il ne se prend pas pour un cheval, un chat ou un dinosaure, l’homme moderne aspire à ne ressembler à rien. En tout cas à rien de connu – moitié hominidé abruti, moitié palourde, affirment des scientifiques qui en perdent leur latin et leur sens de l’humour.

L’un d’entre eux, anthropologue réputé et cruciverbiste à ses moments perdus, n’en dort plus la nuit – il redoute que, dans deux mille ans environ, ses confrères ne découvrent, hilares, les vestiges de cette époque étrange durant laquelle des bipèdes à cheveux verts et des universitaires avec le QI d’une endive auront pu clamer le plus sérieusement du monde que « la division sexuelle fondée sur la biologie est une construction sociale ». En un mot, il craint le ridicule. Crainte légitime, dis-je à mon tonton qui ne m’écoute plus depuis longtemps. Pétri d’amour et d’admiration, il préfère boire les paroles de sa femme qui chante, au milieu des rosiers, « Les Lacs du Connemara ». « Quelle belle soirée ! », dit-ilen esquissant un pas de danse celtique pour aller la rejoindre.

La nuit tombe. Des étoiles apparaissent timidement et cherchent leur chemin dans l’immensité céleste. Dans les cités lointaines et surpeuplées, l’homme ne se ressemble plus. On ne sait pas encore ce qu’il adviendra finalement de lui. On s’interroge. On craint le pire. Des savants en concluent que le monde à venir est incertain et mystérieux. D’autres pensent qu’il est insondable et énigmatique. Un dernier affirme stoïquement que « dans un siècle, on y verra plus clair ».

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Lettre sur les chauves

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Jeunesse perdue, vie perdue

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Le nouveau titre d’Olivier Amiel, Hyper ! Hyper ! Juste à côté du cœur, est le roman de la France périphérique. Certes, l’ambiance n’est pas joyeuse mais le constat est juste…


Dans son nouveau roman, Olivier Amiel nous narre, à la première personne, l’histoire d’un jeune, élevé par sa mère dans un appartement de la banlieue parisienne, qui, avec une bande de trois amis, traverse les misères de la jeunesse : pornographie, drogue, boîtes de nuit, criminalité de bas étage… Le narrateur nous livre une description particulièrement réaliste, voire trash de la vie quotidienne des jeunesses déclassées des années 1990, de leurs références culturelles (Eurodance, musique pop, techno) et de leur éducation – au passage, l’école publique en prend un coup. Le lecteur découvre des vies marquées par la souffrance et la solitude, où amis du lycée ou de boîte de nuit « tournent mal », à commencer par le narrateur lui-même. Nous le suivons de son adolescence tardive à sa vie d’adulte, où sa situation ne semble jamais vraiment s’arranger : il perd toute confiance dans le système, qui semble le lâcher, manifeste et s’enivre avec sa bande de potes. C’est le portrait d’une jeunesse qui commence mal et finit plus mal encore.

A lire aussi: « Couvrez ce mot en N » que je ne saurais voir

Une vingtaine d’années plus tard, lors d’une manifestation de Gilets jaunes, il s’en prend par malheur à un député de la « majorité présidentielle », devant sa permanence, alors qu’elle est prise d’assaut par les Black blocks et les manifestants. Arrêté par les CRS, le narrateur est condamné à 18 mois de prison ferme. Une peine qu’il trouve profondément injustifiée, surtout que personne n’est là pour le soutenir, hormis une minorité de Gilets jaunes issus des mêmes milieux que lui. En tant que mâle blanc privilégié, aucun journaliste ou homme politique n’ose prendre sa défense pour tenter, du moins, d’expliquer son geste. Pas même les « camarades frontistes », trop attachés à leur position. Le désespoir gagne finalement ce personnage, qui s’en prend à sa propre vie à sa sortie prison, et met fin à son existence qu’il estime sans horizons. Hyper ! Hyper ! nous livre une vision pessimiste de la France contemporaine. Mais c’est aussi une mise en garde de ce qu’une partie de la jeunesse actuelle risque de devenir.

Olivier Amiel, Hyper ! Hyper ! Juste à côté du cœur (Éditions les Presses littéraires, 2023), 153p. 14€

Les petites souris

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Tango mon amour

Chanté dans les poèmes de Borgès, objet de tentatives de remise au goût du jour, loué pour ses vertus thérapeutiques, le tango explose tous les soirs à Paris en ce moment.


C’est tango, les soirs d’été, sur les quais de Seine, place Colette, place Saint-Sulpice, place Claudel, place de la Défense. Sans être un marlou, un guapo, un compadrito ni un machiste, avouons que l’on a tous quelque chose du gaucho de la Pampa : on adore le tango ! Aussi bien les milongas sont-elles revenues en force après le confinement, et l’on danse tous les soirs d’été dans Paris et en France.

Il y a plaisir à regarder évoluer, sous les arcades de l’Odéon, ces couples fougueux et concentrés. Si la tenue de certains laisse à désirer —jeans disgracieux, baskets — la plupart des couples sont joliment rodés. Les femmes sont minces, jambes longues, bronzées à point, moulées dans des robes et chaussées de talons très aiguilles. Dans cette danse qui exclut le racolage, seule l’abrazo, l’étreinte, faite du respect de l’autre, est permise. Aussi, quel sérieux sur les visages ! On ne rigole pas en dansant le tango ! Est-ce l’écho des origines fondées sur les émotions : amour, mélancolie, peur, comme l’écrit le poète Borgès ?

Que le tango soit une affaire d’homme, ça se voit. L’homme tient ferme la taille de la femme de son bras droit. La femme, bien calée, a le bras autour du cou de l’homme. C’est l’homme qui fait pression par le haut du corps et guide le pas auquel la femme doit opposer une résistance. Le toucher se fait par la jambe et le pied. Tous deux vont ainsi, sur un rythme à deux temps, vers une destination inconnue. On comprend dès lors que le mouvement féministe MFT ait voulu changer ce guidage en proposant que la femme prenne le contrôle et propose le pas. Pas de ça, Lisette ! ont alors dit, il y a quelques années, les organisateurs du concours mondial du tango, ouvert à tous de 7 ans à 77 ans, qui imposa la mixité des couples. Depuis, on voit fleurir dans les concours la milonga gay sans pour autant faire l’unanimité car le tango repose sur l’altérité et la complémentarité des sexes.

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Récemment, le tango dut faire face pour sa survie au virus et aux interdits sanitaires frappant tant le tango d’intérieur que le tango des rues. Les pour et les contre s’opposèrent au sein même des familles. Ceux qui dansaient les tangos sauvages furent ostracisés : irresponsables, inciviques, inconscients ! Sauf qu’avec le confinement, toute une économie du tango s’effondrait. Comment sauver le tango ? Certains danseurs firent acte de résistance — et dansèrent envers et contre tous. Commentaires allèrent bon train sur les réseaux. Si le tango cliva comme c’est pas possible, c’est que cette danse révèle tout particulièrement le rapport à notre corps, au corps de l’autre, à la maladie, aux interdits. Le tango montra ainsi qu’il était bien, pour d’autres raisons que celles de son origine, cette « danse d’amour et de mort » dont parle le poète Borgès.

On connaît le long poème que le poète argentin écrivit en 1958, « El Tango», ainsi que son recueil de milongas, « Pour les six cordes », publié en 1965, sans parler des quatre conférences sur le tango éditées par Gallimard. C’est de Borgès que nous tenons de beaux vers sur cette danse, reflet d’un passé mythique fait d’exil et de nostalgie : « Tango sévère et triste / Tango de menace / Tango où chaque note tombe lourdement… / Tango tragique dont la mélodie joue sur un thème de dispute / Tango d’amour et de mort ». Ce passé n’est plus. Le Toulousain Carlos Gardel popularisa, dans les années 30, un tango kitsch et sentimental, bien loin du tango des gauchos. On se souvient aussi du tango d’India Song. Ainsi se métamorphosait, en se popularisant ou en s’esthétisant, cette danse populaire à deux temps des mauvais garçons des faubourgs argentins. De nos jours, la sophistication de la danse dans les concours enlève sa part de gravité à cette danse sinon de tragique.

Récemment la médecine a mis en valeur les vertus thérapeutiques du tango : le tango développe la souplesse, le sens de l’équilibre, la coordination, la maîtrise de ses émotions et de sa sensualité. C’est aussi une danse très intériorisée. Le pape actuel adore le tango. Alors dansons ! Cette danse se pratique à tout âge, et c’est tango tous les soirs d’été, à Paris et ailleurs. Il suffit de regarder internet pour connaître les lieux. Souhaitons plutôt que le beau temps soit au rendez-vous : ce qui n’est pas gagné ! 

Le tango: Quatre conférences

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Œuvre poétique: (1925-1965)

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Médine sur Rachel Khan : pas d’islamo-gauchisme sans antisémitisme

Quand Médine insulte Rachel Khan, il piétine tous nos principes humanistes et trahit la grande tradition de gauche inaugurée par Jean Jaurès. Tribune.


« L’antisémitisme, insulte au bon sens » : c’est ainsi que la grande Hannah Arendt, dont l’œuvre philosophique est largement consacrée à l’histoire du nazisme en ce qu’il a de plus abominable, intitule le premier chapitre de Sur l’antisémitisme (le premier tome des Origines du totalitarisme). C’est pourtant là encore trop peu dire, de la part de cet immense esprit du XXe siècle, car l’antisémitisme, en réalité, s’avère plus globalement, comme pour toute autre forme de racisme, une insulte – des plus graves et condamnables – à l’humanité même, en son ensemble et sans distinction d’appartenance à quelque culture, religion, nationalité, population, ethnie ou civilisation que ce soit. C’est même là, cet universalisme anthropologique sans lequel il n’est point de démocratie qui vaille, l’un des principes les plus fondamentaux, aussi sacrés qu’inaliénables, de l’humanisme en sa plus juste et noble expression, comme nous l’a notamment enseigné, de haute lutte, l’illustre Siècle des Lumières, au premier rang duquel émerge, bien évidemment, Voltaire avec son admirable Traité sur la Tolérance !

D’infâmes propos

Ainsi, ce à quoi vient de se livrer de mauvaise et basse besogne Médine – cet obscur rappeur qui, parce qu’il aligne plus ou moins correctement deux modestes vers, se prend pour l’insigne Baudelaire, le génial Rimbaud, l’élégant Saint-John Perse ou l’émouvant Aimé Césaire – en osant traiter Rachel Khan, l’une des écrivaines et essayistes les plus remarquables au sein de l’intelligentsia française, de « reskhanpée », au prix donc d’un ignoble et vil jeu de mots relatif, à partir de son nom, à ses origines juives et par la même occasion à l’innommable douleur que son peuple eut à subir durant l’Holocauste, s’avère proprement odieux plus encore que misérable, par-delà même l’infamie de tels propos !

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Un islamo-gauchisme complice, par son silence, de la haine antisémite

Mais le plus consternant, sinon franchement scandaleux à l’aune de la simple décence morale, en cette médiocre et triste histoire, sur laquelle on aurait cependant préféré laisser choir un voile charitable si elle n’avait révélé en son fonds le climat de haine aujourd’hui inhérent à une certaine gauche, c’est que les sectaires affidés de cette nébuleuse politico-idéologique qu’est la NUPES, ceux de la France Insoumise comme des Ecologistes et autres Verts, mais aussi les quelques pâles survivants parmi les anciens communistes, n’ont rien trouvé à redire, dans leurs dangereuses dérives, à cet abject propos de cet inénarrable rappeur, le fameux Médine donc, qu’ils s’évertuent même encore, toute honte bue et sans que leur conscience émette la moindre critique en cette pénible circonstance, à inviter, telle une star adulée devant laquelle on reste bouche bée en un silence quasiment complice, à leurs prochaines universités d’été et autres festivals de propagande. Il s’agit de cet islamo-gauchisme mâtiné de wokisme fascisant, à faire se retourner dans leur tombe les véritables et très dignes tenants de l’historique socialisme à la française, de Jaurès à François Mitterrand, en passant par Léon Blum et Mendès France.

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Une nouvelle trahison des clercs

Navrant, en effet, ce spectacle de bas étage auquel s’adonne ainsi aujourd’hui sans pudeur ni vergogne, et parfois même gorgée de nauséabonds relents de haine antisémite, cette gauche aux allures de nouvelle « trahison des clercs » – la défense partisane d’intérêts particuliers plutôt que la défense désintéressée de principes universels – pour paraphraser ici le titre d’un essai resté célèbre, et manifestement encore d’une tragique actualité, depuis que l’excellent Julien Benda, incontestable modèle d’honnêteté intellectuelle, le publia, en 1927 déjà, il y a presque un siècle.

Humanisme et universalisme, contre la tentation totalitaire

A cet intelligent, cultivé, nuancé et bel exemple de libre-pensée qu’est Rachel Khan donc, en cet impératif catégorique qu’est l’éternel mais nécessaire combat pour l’universalisme des valeurs humaines, notre soutien moral et indéfectible solidarité, contre toute tentation totalitaire, dans cette épreuve à l’infecte, écœurant et mortifère arrière-(dé)goût, de sinistre mémoire, de l’immonde peste brune !

Repenser le rôle de l'intellectuel

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Penser Salman Rushdie

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Racée

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Pour 2027, aucune garantie pour les caractères…

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A cette époque de l’année, les politiques font semblant de se reposer en prenant leurs quartiers d’été. Mais en réalité, ils rêvent des prochaines présidentielles. L’analyse de Philippe Bilger.


Durant les vacances, les ambitions ne se reposent pas, ne s’éteignent pas. On ne peut pas dire que notre curiosité politique ne soit pas satisfaite.

Chacun à sa manière, dans les camps du macronisme, de la droite et de la droite extrême, piaffe ou au contraire simule une sage lenteur. Ne pense qu’à cela en faisant mine de songer à tout autre chose. Le grand art est de feindre de s’intéresser à ce qui se passe aujourd’hui alors qu’on voudrait accélérer le temps et constituer le plus vite possible Emmanuel Macron comme un ex-président.

Marine Le Pen, à La Trinité-sur-Mer, laisse la réalité œuvrer à sa place. Chaque jour, son pessimisme est conforté mais ses solutions récusées.

Bruno Le Maire, manifestement, a adopté à Chamonix la posture du randonneur avec son épouse et deux de ses enfants. Cela fait du bien de remplacer un désir d’élévation par une élévation physique : on prend de la hauteur (Paris Match).

Edouard Philippe publiera un livre au mois de septembre ; je l’ai déjà commandé.

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Gérald Darmanin va faire comme les grands. Après avoir dîné avec Nicolas Sarkozy, il organisera à Tourcoing le 27 août un rassemblement d’envergure où au moins soixante députés seront présents. Comme il souhaite être celui qui incarnera la fibre sociale, il n’a pas invité la Première ministre. La solidarité ne va pas jusqu’à oublier la rancune (Le Figaro).

Pourra-t-il se distraire quelques minutes de ses préoccupations politiques pour songer au viol atroce commis par Oumar signalé judiciairement un nombre incalculable de fois ? D’ailleurs il ne serait pas scandaleux, de la part du président qui a parfois déploré à tort et à travers, de le devancer dans l’expression d’une émotion qu’on attend…

Xavier Bertrand et David Lisnard se montrent moins mais je ne doute pas un instant : ils ne passent pas leur temps à bronzer.

Laurent Wauquiez doit se demander comment on peut passer d’un discours conservateur intelligent à l’affirmation d’une candidature. Pour l’instant elle n’est qu’une parmi d’autres.

Il ne faut pas oublier que toutes ces personnalités, n’ayant presque jamais le temps de lire tant leur activité est prenante, profitent de leur immobilité, ensoleillée ou non, bling-bling ou austère, pour le faire. Ils nous l’annoncent : nous sommes capables, nous aussi, d’un moment de grâce, de pur loisir et d’inutilité ! Pour le citoyen, il est réjouissant de les prendre en flagrant délit d’apparente normalité… Il devine que cela ne durera pas mais peu importe. Ils ne sont pas à Brégançon et ils sont un peu comme lui…

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J’ai bien tort de me moquer de ces politiques qui lisent, quand ils sont confrontés à un univers médiatique qui dénature les enthousiasmes les plus légitimes et les admirations littéraires les plus justifiées. Le député LR Jean-Louis Thiériot a rendu hommage récemment au grand écrivain qu’était Maurice Barrès et tout ce qu’on a trouvé à dire est que LR n’avait pas réagi face à cet éloge d’un auteur antisémite (Huffington Post) ! Notre monde doucement mais sûrement devient fou : il va bientôt falloir présenter nos écrits et nos paroles à la terrible Inquisition d’aujourd’hui qui s’abandonne aux indignations rétrospectives et n’aime la littérature que démembrée et dénaturée !

Je ne m’éloigne pas de mon sujet. Il n’y a aucune honte à aspirer à la plus haute charge de la République et à y consacrer toute son énergie, subtilement ou à ciel ouvert. Mais qu’on me pardonne mon angoisse : où sont les courageux, quels seront les intrépides, lequel ou laquelle tiendra, face au réel, les promesses faites durant la campagne, qui saura sans cesse résister à l’emprise de la chose politicienne, du conformisme médiatique, à la tentation de ne pas se tenir, partial, dans la mêlée mais au-dessus ?

Qui saura nommer des ministres compétents ? Qui les souhaitera capables d’autonomie et de liberté ? Qui les soutiendra quand ils auront été exemplaires et pugnaces dans leur pratique mais les renverra s’ils sont mis en examen ? Quel président sera assez respecté pour que ses décisions soient prises au sérieux et appliquées ?

Je pourrais à nouveau en référer à de Gaulle. Il avait des vertus exceptionnelles mais ce n’était pas un homme bon ; trop de mépris l’habitait.

Aucune des personnalités que j’ai mentionnées au début de ce post n’est médiocre. Aucune ne me donne la certitude absolue d’avoir le caractère qui convient pour 2027. Le quinquennat qui suivra sera dur et dangereux pour la nation et la vie internationale, aucune ne nous garantit ce qui manque depuis 2007 : que les promesses soient tenues contre vents et marées, que le peuple ne soit pas méprisé mais écouté, que la France, quelle que soit son inévitable diversité, reste cependant unie.

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Les projets, les programmes, ont leur importance, mais ils pèseront peu face à cette interrogation capitale : aura-t-on enfin un homme, une femme qui ne sera pas dépassée par l’honneur qu’on lui aura fait en l’élisant mais à hauteur morale, intellectuelle et républicaine ?

Le Mur des cons

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72 heures

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Au scalpel: le nouveau film de Justine Triet

La réalisatrice, Justine Triet, a fait scandale à Cannes avec un discours dénonçant la politique culturelle du gouvernement. En l’occurrence, son nouveau film, Anatomie d’une chute, qui sortira en salle la semaine prochaine, est une vraie réussite qui mérite sa Palme d’or.


Dans son chalet savoyard serti dans la blancheur de la neige hivernale, Sandra (dans le rôle, Sandra Hüller – même prénom), écrivaine allemande polyglotte jouissant d’un certain renom, se fait interviewer en anglais, volubile, tout en picolant son ballon de rouge, par une étudiante manifestement sous le charme, et réciproquement. Mais voilà, à l’étage au-dessus, le mari français (Samuel Theis) a mis la zique latino à fond les décibels – on ne s’entend plus parler : les deux femmes se résolvent à remettre l’entretien à plus tard.

Voilà pour le prologue d’Anatomie d’une chute, le dernier film de l’ex-documentariste passée à la fiction, Justine Triet (cf.  La bataille de Solférino, Victoria, Sybil…). C’est donc son quatrième long métrage – deux heures et demi – qui passent comme une lettre à la poste. Tout aussi captivant que l’était Victoria, en 2016, certainement son film le plus barré, avec Virginie Efira, rappelez-vous, en avocate pénaliste érotomane, plaidant en faveur de son ancien mari accusé de meurtre (Melvil Poupaud), et prenant au pair un dealer repenti (Vincent Lacoste) pour la garde de ses deux petites chipies de filles…

Faut-il revenir encore sur la diatribe de la lauréate de la Palme d’or 2023 qui, lors de la cérémonie cannoise, a « estomaqué » la ministre Rima Abdul-Malak ? « La marchandisation de la culture que le gouvernement néolibéral défend est en train de casser l’exception culturelle française », s’était lâchée Justine Triet, on s’en souvient, tout en empochant son prix. Et de fustiger un « schéma de pouvoir de plus en plus décomplexé »… Bref, le mélange des genres paillettes/paillasson a déplu dans les hautes sphères du pouvoir, dans les vestiaires du Festival et dans le marigot des médias. Quoiqu’il en soit, ce fut, pour la promotion d’Anatomie d’une chute, une publicité gratuite.

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Au demeurant, la Palme s’avère tout à la fois méritée et méritoire. En phase à 100%, qui plus est, avec l’esprit du temps – plus loin, on va vous dire en quoi le film est décidément tendance. Il porte bien son titre : alors qu’un garçon de 11 ans, malvoyant, s’approche du chalet, guidé par son chien d’aveugle, un corps chute du deuxième étage, par la fenêtre ouverte : un mort.  Démarre l’enquête de police ; le dossier n’est pas clair. Accident ? Suicide ? Homicide ? De fil en aiguille, Sandra se voit « mise en examen », comme on dit aujourd’hui pour signifier une inculpation : on la soupçonne d’avoir tué Samuel, son mari. Les éléments à charge s’accumulent à mesure que les investigations progressent, pointant les incohérences dans ses dépositions et dans celles de Daniel, leur enfant ;  révélant, de proche en proche, les non-dits, les divergences au sein du couple, le passif lié à l’accident qui a provoqué jadis la cécité du mouflet, les enjeux matériels qui se greffent sur le choix de cette installation alpestre au trou du cul du monde, alors que lui a délaissé son métier d’enseignant sans parvenir pour autant à se réaliser comme écrivain, au contraire de sa femme qui jouit, elle, d’une valorisante notoriété…

Dissection clinique d’un process inexorable, Anatomie d’une chute part ainsi de l’enquête policière et du travail de l’instruction (autopsie, analyses scientifiques, audition de l’accusée, des témoins et comparses, confrontations, reconstitution, etc.), pour nous conduire jusqu’aux sessions de la cour d’assises, un an plus tard : procès dont les rebondissements occupent la seconde partie du film. Le scénario d’Anatomie d’une chute, co-écrit par la cinéaste et Arthur Hariri, son compagnon au civil, pèse au trébuchet la moindre réplique, selon un tempo métronomique qui fait l’économie de toute musique off (hors quelques notes de l’Asturias d’Isaac Albéniz et du 6e prélude de Chopin, hasardées au piano, en live, par le mouflet) et une articulation du récit, il faut bien le dire, singulièrement nette, virtuose et efficace. Mais surtout, le film est porté de bout en bout par le talent inouï de Sandra Hüller (déjà épatante en cinéaste hystérique, dans Sybil), laquelle, s’appropriant avec une authenticité stupéfiante toutes les ambigüités (libidinales, affectives, pulsionnelles) de son personnage, aurait mérité haut la main un Premier prix d’interprétation, si le règlement du festival autorisait les récompenses en doublon. A noter qu’on va revoir encore Sandra Hüller dans le film qui a obtenu le Grand Prix à Cannes cette année : The Zone of Interest, de Jonathan Glazer, huis-clos familial où elle incarne la tendre épouse de Rudolf Höss, le commandant du camp d’Auschwitz- Birkenau, dans leur maison avec jardin à proximité des chambrez à gaz (le film sortira en salles fin janvier 2024).  

Pour revenir à Anatomie d’une chute, le subtil Swann Arlaud, sous les traits d’un avocat sensible et pur, donne la réplique, tout en délicatesse, à l’étonnante Sandra Hüller. Antoine Reinartz, quant à lui, a tendance à surjouer quelque peu les reptations d’un avocat général particulièrement retors et venimeux ; Anne Rotger, impavide, le visage encadré de longs cheveux noirs d’ébène, raides et inflexibles comme la Loi, campe une Présidente du tribunal non seulement crédible mais porteuse, ponctuellement, de traits d’humour pince-sans-rire assez piquants.  Quant au jeune Milo Machado Graner dans le rôle de Daniel le petit surdoué, apprenti pianiste et aveugle, il apporte au personnage une densité d’émotion, une subtilité peu courante dans les emplois d’enfants à l’écran.

Bande-annonce d’Anatomie d’une chute (2023)

On vous disait, plus haut, que le film colle à l’époque : en effet, s’il faut en faire une lecture socio-politique, Anatomie d’une chute « coche toutes les cases », comme on dit : une héroïne issue de l’Europe cosmopolite, émancipée, bisexuelle et qui s’assume comme telle, séduisante sans être séductrice ; un homme, son mari, qui ne fait le poids ni sexuellement, ni professionnellement, ni affectivement (cf. la scène de ménage, superbe morceau de bravoure qui rappelle le cinéma de Cassavetes à son meilleur, avec l’immortelle Gena Rowlands) ; un enfant pris en otage dans les conflits parentaux mais, exit le papa trépassé, vecteur de la rédemption maternelle ; une cour d’assises présidée comme il se doit par une femme équanime  mais pugnace, face à un procureur mâle au timbre peu viril mais à la dent inquisitrice ; une brochette de jurés bigarrée, reflétant, mieux que nulle part ailleurs, notre France dite « de la diversité », vox populi propitiatoire. Bref, les ingrédients de cette « table d’opération » sont réunis pour une coupe anatomique ultra-professionnelle, très intelligemment menée, une dissection clinique de haute maîtrise stylistique, au surplus idéalement conforme aux attendus du temps :  sur tous les tableaux, reconnaissons-le, Justine Triet est gagnante. Chapeau bas.

Anatomie d’une chute. Film de Justine Triet. Avec Sandra Hüller, Swan Arlaud, Milo Machado Granner, Antoine Reinartz, Samuel Theis, Jehnny Beth, Anne Rotger, Sophie Fillières…  France, couleur, 2023. Durée : 2h30. En salle le 23 août 2023.

Gérard Leclerc: journaliste de confiance

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Philippe Bilger rend hommage à Gérard Leclerc.


Gérard Leclerc, journaliste à Cnews, mort le 15 août alors qu’il pilotait un avion. Il était en compagnie de la fille de René Monory et d’une amie de celle-ci, pour rejoindre La Baule après être parti de Loudun. Les circonstances de cette tragédie demeurent encore inconnues et sa cause inexpliquée.

Les hommages ne cessent pas depuis l’annonce de sa disparition et ils sont parfaitement légitimes. Rien ne serait moins approprié, au sujet de cette personnalité, que de s’abandonner aux propos de tristesse convenue, à un chagrin sincère mais peu ou prou conventionnel dans un univers politique et médiatique habitué, face à de tels drames, à des hyperboles réflexes.

Car Gérard Leclerc était le contraire de l’hypocrisie. Dès que j’ai eu la certitude de sa mort, effondré, je me suis dit qu’on venait de perdre un être rare qui pour moi se caractérisait par une inflexible gentillesse.

Gentillesse, qualité évidente, immédiate pour tous ceux qui avaient la chance de le connaître médiatiquement et, encore davantage, dans la sphère privée où il révélait une drôlerie et une autodérision exceptionnelles.

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Ecoute, bienveillance, attention à autrui. Moi qui ai eu la chance souvent de débattre avec lui, sous l’égide réactive de Pascal Praud, j’ai d’abord été séduit par sa manière courtoise de dialoguer. Il n’avait pas ce verbe haut de ceux qui ne sont préoccupés que d’eux-mêmes.

Cette disposition d’esprit le conduisait, contre la tentation qui pouvait me saisir de dire du mal d’autres médias, à se retenir, non pas au nom d’un quelconque corporatisme mais par un souci de mesure et presque de dignité : il est clair que les attaques personnelles, acides, délicieusement partiales n’étaient pas son genre. Je l’appréciais pour cette différence qui me donnait parfois mauvaise conscience.

Mais sa gentillesse était inflexible, elle n’avait rien d’une quelconque mollesse. Rien ne le faisait plier quand il estimait, sur le plan des idées et des analyses, avoir raison, qu’il affirmât spontanément son opinion ou qu’il résistât à un consensus apparent. Le souci de la vérité l’animait et il ne faisait jamais céder celle-ci sous la pression de ce qui pouvait sembler un point de vue dominant. Il n’avait peur de rien, et surtout pas d’être juste et équilibré. Il avait le courage de la nuance, l’audace de la mesure, il détestait les facilités de la provocation systématique. Ses valeurs et son éthique, si elles le guidaient dans les échanges qui, avec lui, n’étaient jamais de charretiers, ne lui interdisaient pas pourtant d’attacher le plus grand prix à la liberté d’expression. Ses principes étaient ceux d’un honnête homme, pas ceux d’un éradicateur. Je me trouvais assez souvent en accord avec lui parce que, sans oser me comparer, je le rejoignais dans sa volonté d’être au plus près de l’infinie complexité de la réalité. Il n’ignorait pas que son comportement intellectuel, si rare dans un univers tout de noir et blanc, était vilipendé honteusement par certains sur les réseaux sociaux mais son seul honorable « narcissisme » était de se vouloir à toute force authentique, de « tenir » contre les industriels et exploiteurs de l’outrance.

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Qu’une personnalité comme la sienne fût lucidement fidèle à CNews était véritablement un gage de la qualité, de l’intégrité et de la liberté de cette chaîne.

C’est peu de dire que Gérard Leclerc va manquer partout où son humanité, son intelligence et sa magnifique modération sont passées.

Les vandales ont-ils brisé le plafond de verre du RN ?

Réseaux sociaux, baisse du niveau et complicité mélenchoniste aidant, les émeutes de 2023 sont à bien des égards plus terrifiantes que celles de 2005. Et si ces « événements » offraient à Marine Le Pen son rendez-vous avec l’Histoire ?


Qu’est-ce qui a changé dans la situation des « quartiers sensibles », comme on les appelle dans la novlangue médiatique et politique, depuis 2005 ? Rien. Et cela était su et désespérait les plus lucides observateurs, lesquels s’attendaient à ce que la bombe à retardement explose à nouveau.

C’est qu’on avait laissé allumée la mèche du ressentiment en renonçant à engager une grande politique d’immigration, capable de stopper les flux d’entrée et de gérer les « stocks » : ces milliers de jeunes Français issus de l’immigration, mais complètement désassimilés. Ces milliers de jeunes Français issus de la deuxième, de la troisième, voire de la quatrième génération de l’immigration, continuellement rejoints par d’autres, des vagues plus récentes, non encore naturalisés.

Une grande partie d’entre eux échappent à leurs parents, ou sont éduqués par des parents qui eux-mêmes contestent l’assimilation. Ils échappent aussi à l’école, car ils sont précocement déscolarisés ou, lorsqu’ils ne le sont pas, traversent l’institution scolaire comme un terrain vague qui n’exige plus rien d’eux, sous le regard bienveillant ou apeuré d’enseignants qui les encouragent à rester eux-mêmes… Ils échappent enfin à la nécessité du travail, qu’ils contournent par les allocations, l’économie parallèle (trafic de drogue, délinquance) et l’islamisme.

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Ainsi, l’assimilation, que la France ne recherche plus, a été remplacée par des identifications multiples et superposables : la bande, le pays d’origine, l’islamisme identitaire, avec, comme ciment, la haine et le ressentiment à l’égard d’une France coupable de tous les maux.

Tout cela est su et documenté dans tous les domaines. Les signaux d’alerte sont innombrables depuis 2005. Mais la politique de l’autruche s’est poursuivie : surtout ne pas remettre radicalement en cause notre politique d’immigration. Il était donc parfaitement logique que l’explosion de 2023 soit de l’ordre de celle de 2005, en pire encore.

Quelques nouveautés sont à noter cependant. La rapidité de la contagion, liée à l’usage des réseaux sociaux, qui n’existaient pas en 2005 ; l’extension des violences à tout le territoire et de l’incursion dans les centres-villes ; des pillages systématiques ; des attaques importantes de commissariats, des moyens de transport comme des bâtiments publics et des maires ; la jeunesse d’une partie des émeutiers et l’importance de la participation féminine ; des attaques en plein jour.

Emmanuel Macron, Elisabeth Borne et Gérald Darmanin participant à une cellule Interministérielle de Crise, le 30 juin 2023. © Yves Herman/Pool via AP/Sipa

Nouveauté aussi de ces badauds, les « mêmes » qu’on voyait se promener et filmer les affrontements entre forces de l’ordre et black blocs lors des grèves contre les retraites, aussi autochtones que parfaitement passifs et spectateurs. Dans certains centres-villes, comme celui de Grenoble, il était possible de voir des scènes de pillages et, deux rues plus loin, dans un quartier voisin, des étudiants attablés à des terrasses de café, en train de consommer. On voyait aussi des gens aux balcons, spectateurs protestant mollement contre les exactions.

Si « face-à-face » il y a, selon l’expression consacrée, il met aux prises la police et ces bandes communautarisées. Les citoyens sont aux abonnés absents. Ils passent du spectacle de la guerre en Ukraine à celui de la guerre en bas de chez eux. Ce sont eux qui sont dans le virtuel et non les jeunes émeutiers qui tiennent la rue et le territoire. Et les propos sur les jeux vidéo tenus par le président révèlent surtout son propre éloignement du réel.

Nouveauté aussi du côté de l’État. Là encore, 2023, c’est 2005 en pire, et l’on se prend à regretter une époque où celui-ci sauvait au moins les apparences du régalien. Ceux qui ont été témoins depuis quarante ans de la démission de l’Éducation nationale en matière d’autorité voient avec stupeur et effroi ce laxisme du « surtout pas de vagues », typique de cette institution, gagner le pouvoir régalien de l’État. Les proviseurs, les principaux, les directeurs d’école, les enseignants n’ont cessé de « copiner » avec les élèves perturbateurs, croyant se les concilier en renonçant aux sanctions. Aujourd’hui, c’est un président de la République et une Première ministre qui se comportent comme un proviseur et une proviseure adjointe abonnés au « surtout pas de vagues ». La parole du président, comme la minute de silence voulue par Mme Borne à l’Assemblée nationale, a révélé un État tétanisé face à l’ampleur prise par un événement qui aurait dû rester un tragique fait divers. Pire, elles lui ont donné le sens victimaire attendu, précipitant ainsi la réaction crainte.

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D’emblée, toute responsabilité était ôtée au « petit ange » Nahel, selon les mots d’un MBappé particulièrement inspiré depuis son poste d’observation de Miami. On alimentait ainsi le sentiment de toute-puissance victimaire qui empoisonne la jeunesse des banlieues. Deux jours plus tard, le rétropédalage qualifiant cette fois-ci les violences d’« injustifiables » n’en était que plus pathétique.

Nouveauté encore, une gauche presque entièrement « mélenchonisée », à la bêtise abyssale, qui nous ressort l’analyse gauchiste de 2005, en pire. C’est bien connu, lorsque les pauvres sont affamés, ils se jettent sur des baskets Nike et pillent des concessionnaires d’iPhone ou de motos pour pouvoir faire leurs rodéos et parader dans les villes.

À la différence de 2005 cependant, la classe politique, au pouvoir depuis quarante ans, ne s’en remettra pas. La maison France est entièrement à reconstruire, des fondations jusqu’à la toiture. Or il n’y a plus d’élites en place possédant la légitimité pour le faire, toutes ayant contribué de près ou de loin au marasme actuel. Il se pourrait que le RN apparaisse comme le seul recours et que les émeutiers aient aussi fait voler en éclats le plafond de verre censé lui interdire l’accès au pouvoir.

Martin Heidegger : tout contre Adolf Hitler…

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Martin Heidegger. D.R

Martin Heidegger, le « plus grand philosophe du XXe siècle » selon Hannah Arendt, était membre du Parti nazi dans les années 30.


Même si j’ai lu il y a longtemps le maître ouvrage philosophique de Martin Heidegger, Sein und Zeit (Être et Temps), je n’ai jamais eu vraiment la tête philosophique. Malgré ma dilection intellectuelle pour cette discipline de la pensée pure, lors de mes études supérieures j’étais plus attiré par la limpidité de la littérature. Elle m’était plus accessible que les brouillards même géniaux de Martin Heidegger.

On comprendra alors pourquoi le court texte de Roger-Pol Droit (dans la série « Philosophes et despotes » du Monde) sur Martin Heidegger m’a passionné. Abordant le problème de la relation de Martin Heidegger avec le nazisme, Roger-Pol Droit affirme qu’il y a eu d’emblée une totale convergence entre la pensée du philosophe et l’idéologie du Führer, qui a duré avec une intensité et un soutien bien au-delà de ce que Martin Heidegger qualifiait en 1960 de « grosse bêtise ».

Ce n’était pas seulement les mains d’Hitler que Martin Heidegger admirait (« Il a de si belles mains », écrit-il pour justifier son enthousiasme) mais sa vision de l’Allemagne, de sa race, de sa force et de sa langue, qui s’opposait radicalement au « monde de la raison, de l’humanisme, de la loi morale universelle, un monde déraciné, hors-sol, enjuivé », et qui doit être écrasé. Si on pouvait douter du caractère profond et virulent de son antisémitisme, comme certains, dont Jean Beaufret, ont tenté de le démontrer en le situant seulement entre avril 1933 et mars 1934, la publication de ses Cahiers noirs a levé toute équivoque. Martin Heidegger était antisémite viscéralement, haineusement.

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Il faut donc accepter l’idée que dans le cerveau complexe de ce génie de la philosophie, cohabitaient la pensée avec ses abstractions, fulgurances et obscurités et l’abjection d’une détestation aux antipodes de ce premier univers.

Martin Heidegger ne semble pas avoir été obsédé par l’ambition de devenir un « conseiller du prince », un inspirateur d’Hitler. Ce qui lui importait était de bénéficier d’un certain nombre d’avantages, notamment pour la réédition de ses livres jusqu’en 1944. D’être bien en cour.

Je m’interroge. S’il est clair que l’esprit philosophique le plus profond et complexe qui soit n’a jamais détourné d’une alliance avec le pire de l’Histoire, Martin Heidegger a-t-il élaboré sa pensée parce que le nazisme existait et qu’elle en a été irriguée ? Ou bien a-t-il découvert que l’idéologie nazie, avec son mépris structurel et son éradication de l’humain, rejoignait, miraculeusement selon lui, ce que sa réflexion avait toujours été depuis ses origines ?

Il y a sans doute des problématiques plus actuelles et brûlantes que ce débat concernant Martin Heidegger. Certes mais il n’empêche que ce n’est pas rien que de savoir, sans le moindre doute aujourd’hui, que Martin Heidegger était tout contre Adolf Hitler et qu’on ne pourra plus jamais le lire et l’étudier en oubliant cette sombre et terrifiante fraternité. Triste limite de la philosophie qui ne préserve pas de tout !

Le Mur des cons

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La France en miettes

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Révolution culturelle aux USA : comment la gauche radicale a tout conquis

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Manifestation Black Lives Matter à Salt Lake City en 2021. © Rick Egan/AP/SIPA

Christopher Rufo est chercheur au Manhattan Institute for Policy Research. Son nouveau livre décortique au scalpel les théories radicales développées dans les années 1960 et 1970 qui ont progressivement capturé les institutions américaines. L’analyse de Michèle Tribalat.


Marcuse, le prophète

Christopher Rufo consacre de longs développements aux précurseurs des théoriciens critiques d’aujourd’hui. Pour Herbert Marcuse, la précondition à la révolution était la démolition de la culture, de l’économie et de la société existante. Sa théorie eut un succès immédiat à la fin des années 1960 des deux côtés de l’Océan. S’il fut parfois chahuté, ce fut par de jeunes militants nourris de sa philosophie et impatients d’en découdre. La Nouvelle Gauche, à travers toutes sortes de groupements (Weather Underground Organization, Black Liberation Army), se lança dans une guérilla, espérant ainsi soulever les masses opprimées. Pendant 15 mois en 1969-70, la police enregistra 4330 attentats à la bombe et 43 morts. C’est Nixon qui siffla la fin de la partie.

Constatant la défaite de cette stratégie violente, Marcuse conseilla aux militants de se retirer dans les universités et de pratiquer la stratégie formulée par Rudi Dutschke : « une longue marche à l’intérieur des institutions ». À l’université, pour s’emparer des moyens de production du savoir, il fallait former des étudiants qui deviendraient les cadres potentiels d’un nouveau mouvement révolutionnaire, lequel s’étendrait, par contagion, à la société toute entière. Le manifeste Prairie Fire de Bernardine Dohrn, Bill Ayers et Jeff Jones, paru en 1974, s’il fut un peu le chant du cygne des Weathermen, allait devenir le dictionnaire de la vie intellectuelle américaine et l’état d’esprit de Marcuse allait s’incruster et dominer sur les campus. Ajoutons, au triomphe posthume de Marcuse, le rôle joué par Erica Sherover-Marcuse, sa troisième épouse, qui fut une figure centrale du maquillage stratégique de la théorie critique en DEI (Diversité, Equité, Inclusion), « équivalent d’un bulldozer moral ». Aux oppressions cataloguées dans la théorie critique, DEI offrait le remède. De 1987 à 2012, Le nombre d’employés de l’administration des collèges et universités s’accrut de 500 000 et, en 2015, il était proche du million. Dans l’université californienne, devenue le « royaume d’un parti unique », le secteur DEI comprend 400 employés pour un budget annuel de 35 millions. Le rêve de Marcuse s’y est accompli. L’université y est devenue la première institution révolutionnaire. Une révolution quasiment invisible, réalisée d’en haut et formulée dans le vocabulaire des sciences sociales, allait s’étendre aux médias. La capture du New York Times, qui s’était autrefois moqué de Marcuse et de ses adeptes, fut un moment décisif. Les autres grands journaux de gauche suivirent. Vint ensuite la conquête des rouages de l’État qui s’opéra sans grande difficulté. Les programmes DEI ont constitué une manne pour les militants de gauche et sont devenus la culture dominante des organismes publics. La dernière conquête fut celle des grandes entreprises. Autrefois des cibles, elles sont devenues le véhicule des théories critiques. Les programmes DEI financent les organisations militantes mais sont, pour les patrons, une police d’assurance. Lors des émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, cinquante grandes entreprises s’engagèrent ainsi à verser 50 milliards de dollars en faveur de l’équité raciale. Elles auraient autrefois payé les syndicats. Aujourd’hui, elles paient les organisations militantes engagées sur les questions raciales en espérant les amadouer.

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D’Angela Davis aux Black Studies

Angela Davis, disciple de Marcuse, représentait l’union de l’intelligentsia blanche et du ghetto noir. Elle était favorable à l’action violente, si nécessaire, et, pour elle, le vrai combat contre le racisme ne pouvait commencer que lorsque serait détruit tout le système. Angela Davis ajouta à son parcours universitaire brillant aux États-Unis une formation à l’Institut de recherche sociale de Francfort, berceau des théories critiques. De retour aux États-Unis, elle prépara sa thèse sur Kant tout en donnant des cours. Communiste déclarée, son contrat de professeur assistant ne sera pas renouvelé en 1970. Elle fut membre du groupe qui participa à la prise d’otages dans le Palais de justice visant la libération des Soledad Brothers, prisonniers à San Quentin, et qui se termina par la mort de trois preneurs d’otages et du juge. Elle fut arrêtée, puis conduite à la prison pour femmes de New York où elle fut acclamée comme une star. Lors de son procès, Angela Davis réussit à mettre la société américaine au banc des accusés et à convaincre les jurés qu’elle en était victime. Elle fut déclarée innocente sous les acclamations de la salle. Davis devint ainsi une star internationale, accueillie comme telle dans les régimes communistes, de Cuba à Moscou en passant par Berlin-Est. Elle aimait se décrire comme une néo-esclave dans un pays dérivant vers le fascisme, à l’image de l’Allemagne avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Dans la même veine, la rhétorique du Parti des Black Panthers (BPP), qui avait popularisé le slogan « Kill the pigs » (pigs pour policiers), avait déchaîné une vague de violences qui s’acheva dans une zizanie, à l’intérieur du mouvement, inspirée par les infiltrations du FBI. Au lieu d’entraîner les quartiers noirs dans la révolte, les actions violentes y déclenchèrent la réprobation lorsque des policiers noirs furent tués. La révolution se termina par une attrition ne laissant subsister qu’une poignée de militants marchant à la cocaïne et dévalisant des magasins et des banques. Si Angela Davis les soutint jusqu’au bout en les présentant comme des combattants de la liberté, elle avait perdu de son influence. Elle ne réunit, avec son colistier Gus Hall, que 45 000 voix aux élections présidentielles de 1980, pour le parti communiste.

Angela Davis se réfugia à l’université et son combat changea de nature. Professeur et conférencière à l’UCLA, elle fit preuve d’un grand talent pour obtenir le soutien d’institutions qu’elle combattait. Son programme radical – faire de l’identité raciale et sexuelle le fondement de l’action politique – est devenu celui des sciences humaines. C’est un groupe de lesbiennes noires militantes, s’inspirant des travaux de Davis – Combahee River Collective – qui employa, pour la première fois, l’expression « identity politics » (politiques d’identité). Angela Davis et ses disciples ne demandaient plus la libération des prisonniers, mais l’abolition du système tout entier.

Ce mouvement, visant à connecter l’idéologie Black Panther au pouvoir administratif, essaima rapidement au-delà de San Francisco. Au milieu des années 1970, on dénombrait 500 programmes de Black Studies dans les universités américaines. Aujourd’hui, 91 % des universités publiques ont un programme de Black Studies.

Black Lives Matter (BLM) renoue avec la révolution

La grande victoire de BLM a été de s’assurer le soutien d’institutions prestigieuses. BLM n’a rien inventé sur le fond mais sur le langage et la présentation. BLM chercha ainsi à se concilier les élites afin de les mobiliser sur les questions raciales et sexuelles. Les enquêtes du Pew Research Center retracent l’évolution anachronique des perceptions de la question noire à gauche. En 2017, 76 % des Américains proches des Démocrates disaient que le racisme était un gros problème aux États-Unis contre 32 % en 2009. La mort de George Floyd aux mains d’un policier en 2020 déclencha une révolution culturelle, en marche depuis des décennies, et qui suivait à la lettre les propos d’Angela Davis à ses étudiants à l’UCLA : « Effacez le passé, démolissez le présent et contrôlez l’avenir ».  

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Des chaines de magasins ont commencé à afficher des banderoles en faveur de BLM. Avec un parfum soviétique, les médias américains ont présenté BLM comme une marche vers la libération, les exactions et les crimes n’étant, comme le clamaient les militants dans les années 1960, qu’une réaction à l’oppression. Seattle fut sans doute la ville qui exhiba la plus grande complaisance à l’égard des débordements violents et des prises de pouvoir locales, notamment dans la zone autonome CHAZ (Capitol Hill Autonomous Zone). Dans la CHAZ, les factions les plus armées et agressives devinrent la police de facto, avec un taux d’homicide 50 fois supérieur à celui de Chicago et dont toutes les victimes étaient noires, jusqu’à ce que la CHAZ soit reprise par la police du centre-ville.

Pédagogie critique : la révolution éducative

Le livre fondateur de la pédagogie critique est celui du Brésilien Paulo Freire. Il fut traduit en anglais en 1970 aux États-Unis où Freire avait trouvé refuge. Avec plus d’un million de copies vendues, c’est le 3ème livre le plus cité dans les sciences sociales. Sur la fin de sa vie, il collectionna les hommages et 27 doctorats honorifiques dans le monde.

D’après Paulo Freire, fidèle jusqu’au bout aux régimes communistes, la révolution doit commencer dans la salle de classe et se terminer dans la rue. En 1974, il qualifia la révolution culturelle chinoise de « solution la plus géniale du siècle » et c’est en Guinée-Bissau qu’il alla, à l’invitation du président Luis Cabral, l’expérimenter. Ce fut un fiasco. Après trois ans d’application de son programme auprès de 26 000 adultes, aucun n’en sortit alphabétisé. Ce qui n’empêcha pas la réactivation de son projet… aux États-Unis, pays qui, pour lui, incarnait le summum de l’oppression. Il y rencontra notamment Henry Giroux avec lequel il coédita une série de Critical Studies in Education. Ils comptaient, eux-aussi, sur la capture des universités pour que les théories critiques ruissèlent jusque dans les salles de classe. Et c’est ainsi qu’en 40 ans les théoriciens critiques réussirent à dominer le champ éducatif et introduisirent les idées et les concepts qui formatent aujourd’hui les discours sur la justice sociale. Des milliers d’écoles publiques forment ainsi des enfants à voir le monde à travers le prisme de la pédagogie critique. On prétend mettre à mal la domination de la culture chrétienne blanche, par exemple, en apprenant aux enfants des chants indigènes, y compris les chants des Aztèques qui pratiquèrent le sacrifice humain et le cannibalisme. En Californie, la pédagogie critique est devenue obligatoire. Il s’agit de décoloniser l’éducation (y compris les mathématiques dites occidentales) par un transfert de pouvoir des parents vers une classe bureaucratique, tout en offrant un débouché aux universitaires théoriciens critiques. De 1970 à 2010, dans les écoles publiques californiennes, le nombre d’élèves a augmenté de 9 % quand celui du personnel, dont la moitié n’enseigne pas, progressait de 130 %.

Les pédagogues critiques prônent une pédagogie différentiée à l’égard des oppresseurs et des opprimés. Aux « oppresseurs » est dédiée une pédagogie de la « blanchité » qui est censée les convaincre qu’ils sont « infectés » par « l’ignorance blanche », la « complicité blanche », le « privilège blanc», le « déni blanc » et la suprématie blanche ». Les Blancs doivent donc confesser leur racisme et subir un traitement de choc pour se purger. Ces pédagogues critiques voient dans la manipulation de l’identité raciale le moyen de faire advenir la révolution attendue à gauche : reformater la psychologie de l’enfant pour le conduire à militer et participer à la reconstruction d’un ordre social favorable à l’opprimé. Par exemple, en maternelle, on va montrer aux enfants une vidéo dans laquelle des enfants noirs morts leur parleraient, de leur tombe, et les mettraient en garde contre la police capable de les tuer à tout moment. En fin de lycée, les enfants ont exploré tous les secteurs de la domination du régime de blanchité. On encourage les élèves à imaginer un système de justice traditionnel africain qui se préoccuperait non de punir mais de réparer, privilégierait les valeurs collectives sur les droits individuels, interdirait la propriété privée. Une sorte de communisme primitif qui aurait existé avant tout contact avec les Européens. Cette pédagogie critique ne semble pas avoir eu de meilleurs résultats qu’en Guinée Bissau. Elle a capitalisé sur les théories de Paulo Freire en y mêlant une politique raciale manipulant la culpabilité, la honte, l’envie, la fierté pour induire les enfants dans un activisme identitaire. Même les enseignants d’anglais seconde langue pour immigrants doivent apprendre à ces derniers, qu’« aux États-Unis, le racisme est omniprésent comme l’air qu’on respire » et qu’il faut relativiser la victoire de la mobilisation des Noirs des années 1960. Cette pédagogie critique joue avec le feu. On a des enseignants et des administrateurs qui condamnent les enfants qu’ils sont censés éduquer à une vision du monde si pessimiste que le seul recours possible semble être la violence. Les institutions de Portland se sont ainsi enferrées dans le paradoxe d’un État dont le système éducatif concourt à sa propre destruction. Elles ont façonné le caractère éruptif de la jeunesse sans être sûres de pouvoir en supporter les conséquences.

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Du pessimisme radical de Derrick Bell à l’intersectionnalité

Derrick Bell est l’un de ceux qui plantèrent le décor des politiques raciales de notre temps. Il fut, en 1971, le premier professeur noir recruté à la faculté de droit de Harvard. Dans les années 1980, il abandonna son travail académique pour des fictions horrifiques sur le sort des Noirs et devint la star de l’intelligentsia blanche. Pour lui, la condition des Noirs était pire que durant l’esclavage. Les émules de Derrick Bell participèrent activement à la capture des institutions, laquelle était complète dix ans après la mort de ce dernier en 2011. Leur idéologie est devenue l’idéologie par défaut des universités, du gouvernement fédéral, des écoles publiques et des départements de ressources humaines des entreprises. Derrick Bell, lui aussi, pensait que la réforme ne viendrait pas d’un processus démocratique mais d’un remodelage des mœurs des élites. Il fut rejoint par des collègues dans ce qu’on appela les « critical legal studies ». Son activisme finit par lasser l’administration et, après deux ans de congé sans solde, il fut congédié de Harvard. D’après Thomas Sowell, Bell fut un des premiers à souffrir de l’Affirmative Action. Conscient d’avoir été recruté à Harvard parce que noir, Bell n’avait que deux options : vivre dans l’ombre de juristes plus accomplis ou se lancer dans un militantisme racial déchaîné. Un petit groupe des disciples de Bell firent des perceptions du maître un programme de recherche et d’action, la Théorie critique de la race (TCR), qui a changé le visage de la société américaine.

Le concept de TCR fut élaboré, lors d’une réunion de Derrick Bell et de ses disciples dans un ancien couvent – St Benedict – du Wisconsin, pendant l’été 1989 et dont Kimberlé Crenshaw fut l’une des organisatrices. De nombreuses publications suivirent. Un élément central de la TCR est une reconceptualisation de la vérité dans la ligne des postmodernistes. En rabaissant la rationalité à une forme de colonialisme académique dominé par les normes blanches et dont l’universalisme prétendu n’est qu’une forme de domination des minorités raciales. D’où la nécessité de redistribuer le pouvoir en faveur des minorités. Un autre élément central de la TCR est l’intersectionnalité (terme inventé par Crenshaw) qui étend la vision marxiste à une multiplicité d’oppressions hiérarchisées. L’oppresseur ultime est le mâle blanc non handicapé hétérosexuel, et la victime par excellence, la femme noire, qui devient une source d’autorité. La TCR appelle à l’action. Il faut ébranler l’hégémonie blanche par la subversion des institutions de l’intérieur et la création une contre-hégémonie dans la structure du pouvoir. Une fois le programme de la TCR connu, il reçut des critiques argumentées mais qui restèrent sans effet, tout en détruisant la réputation de leurs auteurs, notamment celle des auteurs noirs traités d’esclaves copiant leur maîtres blancs.

DEI ou la perversion du langage

À l’université, les méthodes des promoteurs de la TCR (vendettas, dénonciations…) leur permirent de gagner un statut dans les établissements d’élite. La tête de pont fut les facultés de droit. Puis, la TCR devenant un prérequis pour avancer sa carrière, elle conquit discipline après discipline. Le tout sous l’appellation DEI, apparemment moins provocante que TCR, mais qui reste une perversion du langage. Ainsi, diversité signifie l’inversion de la hiérarchie. L’équité recherche l’égalité réelle entre groupes. Quant à l’inclusion elle prend un sens opposé à son sens réel, soit la régulation du discours et du comportement pour protéger le bien-être subjectif de la coalition intersectionnelle. Les programmes DEI ont été imposés dans tous les organes du gouvernement fédéral, tout en faisant la fortune de quelques consultants spécialisés. Que veulent-ils ? Pour y répondre, Christopher Rufo recommande de retourner aux tout premiers textes de la TCR qui proposent une révision globale du système de gouvernance américain en trois points :

1) abandonner la notion d’égalité indifférente à la couleur. Le 14ème amendement ayant échoué à accomplir une égalité raciale substantielle, il faut l’étendre pour y inclure des droits économiques, ce qui suppose un système d’affirmative action, de quotas raciaux, de réparations et de droits fondés sur les groupes et non plus les individus ;

2) redistribuer la richesse en fonction de la race, y compris les propriétés privées confisquées puis redistribuées selon une répartition raciale ;

3) ce nouveau système fondé sur le droit des groupes serait appliqué grâce à une régulation du discours jugé haineux. Pour cela, il faudrait drastiquement restreindre le 1er amendement. Le sens des 1er et 14ème amendements et les protections de la propriété privée seraient détruits. Une forme de tyrannie contrôlerait, à la soviétique, la distribution des ressources matérielles, les comportements et les discours. Le tout serait supervisé, selon Ibram Kendi, par un Department of Anti-racisme (DOA), composé d’experts aux pouvoirs quasi illimités, une sorte de 4ème branche du pouvoir, n’ayant pas de comptes à rendre aux électeurs.

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La stratégie contre-révolutionnaire que propose Christopher Rufo

La grande vulnérabilité de la révolution culturelle américaine réside dans le fait qu’elle vit sous perfusion de financements publics. La tâche la plus urgente pour ses adversaires est d’exposer la nature de l’idéologie, la manière dont elle opère et monter un plan pour riposter et l’abolir par un processus démocratique. Ils doivent camper sur la brèche creusée entre les abstractions utopiques de la révolution culturelle et ses échecs concrets, élaborer une stratégie visant à libérer les institutions de son influence et protéger le citoyen ordinaire de valeurs imposées d’en haut. Il leur faut soumettre le régime actuel à des tests simples : les conditions de vie se sont-elles améliorées ou détériorées ?  Les villes sont-elles plus sûres ? Les enfants savent-ils lire ?…

Au lieu de libérer le militant noir de son complexe d’infériorité et de son désespoir, la révolution raciale l’a enfoncé dans cet état psychologique. Les théories critiques, comme idéologie dominante, risquent de conduire les États-Unis dans un cercle vicieux d’échec, de cynisme et de désespoir. Les théoriciens critiques qui revendiquent la représentation des opprimés, ne sont en fait qu’une classe bureaucratique entièrement protégée des contraintes du secteur privé. « Ils pensent être les intellectuels organiques à la Gramsci alors qu’ils ne sont que des tigres de papier ». Ils devront finir par se confronter à des questions difficiles. Qu’ont-ils à offrir aux opprimés ?

Les professeurs d’Harvard, Columbia et UCLA ne sont pas des guerriers. Ils ne menacent pas le système, ils en dépendent. Si le ressentiment est utile pour obtenir le pouvoir, il ne l’est pas pour l’exercer utilement. Ce qui laisse un espace pour affronter la révolution sur son terrain avec une force au moins égale et la vaincre politiquement. La contre-révolution doit commencer par redonner du sens aux souhaits basiques des Américains. Elle doit être une force positive visant à restaurer ce qui a été démoli. Pour y parvenir, il lui faut faire le siège des institutions qui ont perdu la confiance du public. Son but n’est pas de contrôler l’appareil bureaucratique mais de le briser. Pour réussir, les architectes de la contre-révolution doivent développer un nouveau vocabulaire politique capable de percer le récit racialiste bureaucratique. Pour ce faire, il leur faut puiser dans le réservoir du sentiment populaire afin de recueillir un soutien massif et construire ainsi des politiques qui coupent tout lien entre les idéologies critiques et le pouvoir administratif. La contre-révolution doit armer la population d’un ensemble de valeurs, exprimé dans un langage qui dépasse les euphémismes idéologiques actuels, et restaurer un sens de l’histoire plus sain qui inspire au lieu de faire honte. Le conflit le plus profond n’est pas un conflit de classes, de races ou d’identités mais une opposition entre les institutions d’élite et le citoyen ordinaire. La contre-révolution doit éclairer ce dernier sur le nihilisme qui menace de l’ensevelir et contribuer à restaurer le rôle de l’exécutif, du législatif et du judiciaire au détriment de l’ingénierie sociale qui sévit aujourd’hui.

Christopher F. Rufo, America’s Cultural Revolution: How the Radical Left Conquered Everything (Broadside Books, 2023), 352pp, 29,28€

Source: Le blog de Michèle Tribalat

Il n’y a plus de saisons. Et l’homme ne se ressemble plus

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Barbecue, le 25 avril 2020. Isere, France. ROMAIN DOUCELIN/SIPA 00963031_000005

Pour évoquer l’été capricieux et l’homme moderne, notre chroniqueur a choisi cette fois de s’inspirer d’un écrivain qui fit de la chronique journalistique un art littéraire à part entière. Saurez-vous le reconnaître ?


Facéties de l’été bourguignon. – Vacances nivernaises. – À propos d’un homme-chien nippon. – Ce qu’en pense mon tonton Raymond. – Portrait rapide de ce dernier. – Remarques sur l’horoscope chinois. – Particularités du signe du Chien. – Échanges culturels entre Nivernais et Berrichons. – Description inflexible du cousin Fabrice. – Ce qu’il advient d’« iel ». – L’été retrouve des couleurs. – Tableau idyllique. – Dernières nouvelles de l’homme moderne. – Curieux phénomènes. – Inquiétude des scientifiques. – Il est des endroits où l’homme ne se ressemble plus. – Des savants en tirent diverses conclusions.

Il n’y a plus de saisons, disent les Anciens du cru depuis toujours. Ils le répètent cette année. L’été bourguignon est facétieux : une pluie éparse douche timidement des vaches qui courent s’abriter sous les quelques rares arbres bordant leurs pâturages. À peine sont-elles arrivées en sueur sous les ramages protecteurs, que le soleil darde de tièdes et réconfortants rayons qui font espérer une douce soirée. Toutefois, par-delà les cimes des arbres, le vent peine à chasser des nuages métalliques.

Vacances nivernaises. Repas de famille. Sous la véranda verdoyante qui ombre la terrasse, mon tonton Raymond est fier de braver les éléments en préparant un barbecue, ce qu’il fait avec la rigueur virile du géomètre : pas un bout de charbon ne dépasse. Une impressionnante pièce de bœuf attend d’être sacrifiée sur l’autel de braises. Des cousins téméraires courent autour du brasero. Il y a des odeurs de chèvrefeuille, de persil, de poivre et de parfums de femmes. La nuit tombe, le bonheur est à portée de main et le ciel a des couleurs de fer et d’or.

Au milieu de cette béatitude pastorale et familiale, voilà que, grâce aux journaux, nous apprenons des choses surprenantes : par exemple qu’un Japonais se prend pour un chien et se fait appeler Toco. Il a, paraît-il, dépensé une fortune pour se transformer en colley – cet animal à poil long, croisement de chiens introduits en Écosse par les Romains qui avaient l’œil à tout, est réputé être calme, docile et fidèle ; l’un d’entre eux est parvenu à devenir une vedette de télévision et s’est mis à cabotiner à qui mieux mieux avec ses congénères, hommes ou bêtes se regardant en chiens de faïence sous les projecteurs. À ce propos, la peau de bête que revêt ce Japonais a été réalisée par une entreprise de costumes pour la télévision. On voit par là que nul être, humain ou canin, ne saurait prétendre échapper à son destin.

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Mon tonton Raymond est un gros monsieur relativement âgé et sensiblement bourru. Il a des rhumatismes barométriques, d’indéniables raideurs de jugement, un caractère ferrailleur et des expressions bien à lui : ainsi ne dira-t-il jamais qu’il allume un barbecue, mais plutôt qu’il va « faire chauffer la Sandrine » – Dieu seul sait ce qu’il entend par là. Je lui narre les aventures de cet homme-chien nippon. Il me regarde à peine, murmure : « C’est-y pas Dieu possible d’être aussi abruti », puis répartit harmonieusement la rougeoyante couverture charbonneuse qui doit bientôt rôtir la côte extraite de cet animal que les Chinois nés sous le signe du Bœuf admirent, dit-on, pour son « amour des valeurs traditionnelles, celles de la famille et du travail ».

Notons au passage que si aucun Chinois ne s’est jamais pris pour un chien, tous les Chinois nés sous le signe du Chien attendent impatiemment l’an 2030, la prochaine Année du Chien, apprends-je à mon tonton. Les Chinois nés sous ce signe sont loyaux et honnêtes, dotés d’une « bonne nature » et « toujours prêts à rendre service » ; leurs chiffres porte-bonheur sont le 3, le 4 et le 9 ; leurs couleurs préférées, le vert et le rouge. À l’instar de notre Taureau ou de notre Capricorne, le Chien chinois est fidèle ; ses relations avec le Lapin sont durables et fiables, surtout si le Lapin est une Lapine. « Quand t’auras fini de raconter des bêtises, t’iras chercher une bouteille de Sancerre à la cave », commande mon tonton tout en inspectant tendrement le travail de ma tata Simone, sa femme, lequel travail consiste en l’assaisonnement savant et aromatique de la frisée qui accompagnera des crottins de chèvre chauds – crottins de Chavignol, comme il se doit.

Car la Loire qui sépare Nivernais et Berrichons n’empêche nullement les échanges culturels, au contraire : sur chacune des rives de ce fleuve intrépide sont plantées des vignes donnant des vins blancs caractéristiques des sols qui les accueillent – le Sancerre et son goût de « pierre à fusil » et le Pouilly Fumé et ses arômes d’agrumes font la renommée des uns et des autres. Mon tonton est très friand des deux ; ma tata aussi ; j’avoue ne pas être insensible aux charmes de ces douces consolations, ces fortifiants de l’âme qui sont aussi, écrivait Colette, « l’honneur des mets » en même temps qu’un « grand mystère ». Est-ce un hasard si cette partie de la bouche qui, la première, est submergée par les arômes délicats et les fragrances de ces vins aimables s’appelle le palais – lieu prestigieux voué au luxe, à la volupté et au culte des dieux bachiques ?

Qu’un homme veuille devenir un chien, voilà bien une chose incroyable. Qu’un autre, issu d’une branche lointaine et cousinale de notre arbre généalogique, se refuse à goûter le nectar de nos vignes locales paraît presque impossible. Je connais pourtant un phénomène de ce genre-là. Cet homme atrabilaire, court sur pattes, avec une poitrine ridiculement étroite et une tête desséchée de hareng saur, se vante d’être tout à la fois un « professeur des écoles, adepte des méthodes les plus pédagogiquement innovantes », un « intransigeant militant contre l’alcool sous toutes ses formes, en bouteille ou dans les chocolats » et, par conséquent, un « exemple pour la jeunesse ». Ce lugubre individu étant ce qu’on a coutume d’appeler un membre de la famille, nous nous devons malheureusement de supporter sa redoutable compagnie lors d’événements incontournables, mariages ou enterrements, durant lesquels l’infatigable cousin Fabrice (tel est son prénom) nous rappelle continûment sa présence au moyen de pesants regards et d’intransigeants sermons dès que l’un de nous lève son verre en hommage au mort ou en l’honneur des mariés.

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Il est reconnu que l’homme qui répugne à boire ne serait-ce qu’un verre de vin en société est souvent un mauvais convive, un triste camarade de tablée, un pernicieux, voire un fourbe et un prétentieux. Le philosophe anglais Roger Scruton, grand amateur des vins bourguignons, préconisait de « rassembler les fanatiques de la santé qui ont empoisonné tous nos plaisirs naturels et de les enfermer dans un lieu où ils pourraient se casser les pieds entre eux ». Le cousin Fabrice y aurait, à n’en pas douter, une place de choix. Toutes les tares de l’abstinent et du pédagogiste se sont concentrées dans ce corps malingre, et nous n’avons été qu’à moitié surpris lorsque ce rachitique nous a appris, dans une lettre écrite en écriture dite inclusive, qu’il était, en plus du reste, « non-binaire, asexuel et végan », qu’il ne se prénommait plus Fabrice mais Camille, et qu’il souhaitait que dorénavant nous lui donnions du « iel » en guise de pronom. Mon tonton propose de conserver et de relire cette missive les soirs d’hiver, au coin du feu, afin d’égayer les vieux et d’instruire les enfants sur le danger des faux progrès pouvant mener à une existence blafarde.

Les jours passent. L’été retrouve des couleurs. Les enfants aussi. Le mercure montant gentiment, on peut dîner sur la terrasse sans revêtir cette « petite laine » protectrice gorgée d’odeurs anciennes. Revigoré, un grillon tente d’imiter le chant rituel des Chevaliers du Tastevin. Le vent est léger et tiède ; les arbres s’ébrouent à peine. Repas familial et tableau idyllique : les andouillettes s’émoustillent sur la grille du barbecue, les patates crépitent de joie dans la poêle, les glaçons fondent de bonheur dans un whisky irlandais, un seau d’eau fraîche attend sa promise, une bouteille de rosé d’Anjou. Tata Simone taille les rosiers bordant la maison. Son époux, maître des lieux, goûte en silence cette scène champêtre et familiale en allumant son cigare quotidien : « Mon seul vice », décrète-t-il en rajustant ses bretelles.

Mon vice à moi étant de compulser frénétiquement la presse, j’apprends à mon tonton d’étranges choses concernant l’homme moderne : par exemple, qu’il boit avec modération (sauf s’il est Breton ou demeure à Lille), se sustente essentiellement avec des graines, des racines légumineuses et des quiches lorraines sans lardons, prend régulièrement des cachets pour s’endormir, d’autres pour se réveiller, des crèmes pour tonifier son corps et des pilules pour améliorer sa mémoire. Les médecins restent circonspects devant les résultats de ce curieux régime – ils constatent que l’homme moderne continue de somnoler dans le métro, d’avoir le regard maussade, la peau flasque, un QI moyen, des défaillances mnésiques et, de plus en plus, des comportements incohérents.

De curieux phénomènes complètent cet affligeant tableau. Une revue médicale signale qu’un célèbre urologue vient de pratiquer une prostatectomie sur Brigitte F. (née Rémi) : « Une première mondiale », claironne le chirurgien. Des hommes d’âge mûr, dans différents pays, ont été retrouvés dans des parcs publics, babillant, une tétine à la bouche et revêtus d’une simple couche-culotte. Un magazine féminin affirme que « des hommes peuvent être enceints » – à ce propos, Le Berry Républicain est heureux de nous faire savoir, sans s’en étonner, qu’un homme, né femme, vient d’accoucher de l’enfant conçu avec sa femme, née homme. Les élèves d’un collège britannique sont maintenant autorisés à s’identifier à un cheval, un chat ou un dinosaure. Quand il ne se prend pas pour un cheval, un chat ou un dinosaure, l’homme moderne aspire à ne ressembler à rien. En tout cas à rien de connu – moitié hominidé abruti, moitié palourde, affirment des scientifiques qui en perdent leur latin et leur sens de l’humour.

L’un d’entre eux, anthropologue réputé et cruciverbiste à ses moments perdus, n’en dort plus la nuit – il redoute que, dans deux mille ans environ, ses confrères ne découvrent, hilares, les vestiges de cette époque étrange durant laquelle des bipèdes à cheveux verts et des universitaires avec le QI d’une endive auront pu clamer le plus sérieusement du monde que « la division sexuelle fondée sur la biologie est une construction sociale ». En un mot, il craint le ridicule. Crainte légitime, dis-je à mon tonton qui ne m’écoute plus depuis longtemps. Pétri d’amour et d’admiration, il préfère boire les paroles de sa femme qui chante, au milieu des rosiers, « Les Lacs du Connemara ». « Quelle belle soirée ! », dit-ilen esquissant un pas de danse celtique pour aller la rejoindre.

La nuit tombe. Des étoiles apparaissent timidement et cherchent leur chemin dans l’immensité céleste. Dans les cités lointaines et surpeuplées, l’homme ne se ressemble plus. On ne sait pas encore ce qu’il adviendra finalement de lui. On s’interroge. On craint le pire. Des savants en concluent que le monde à venir est incertain et mystérieux. D’autres pensent qu’il est insondable et énigmatique. Un dernier affirme stoïquement que « dans un siècle, on y verra plus clair ».

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Lettre sur les chauves

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Jeunesse perdue, vie perdue

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Olivier Amiel D.R.

Le nouveau titre d’Olivier Amiel, Hyper ! Hyper ! Juste à côté du cœur, est le roman de la France périphérique. Certes, l’ambiance n’est pas joyeuse mais le constat est juste…


Dans son nouveau roman, Olivier Amiel nous narre, à la première personne, l’histoire d’un jeune, élevé par sa mère dans un appartement de la banlieue parisienne, qui, avec une bande de trois amis, traverse les misères de la jeunesse : pornographie, drogue, boîtes de nuit, criminalité de bas étage… Le narrateur nous livre une description particulièrement réaliste, voire trash de la vie quotidienne des jeunesses déclassées des années 1990, de leurs références culturelles (Eurodance, musique pop, techno) et de leur éducation – au passage, l’école publique en prend un coup. Le lecteur découvre des vies marquées par la souffrance et la solitude, où amis du lycée ou de boîte de nuit « tournent mal », à commencer par le narrateur lui-même. Nous le suivons de son adolescence tardive à sa vie d’adulte, où sa situation ne semble jamais vraiment s’arranger : il perd toute confiance dans le système, qui semble le lâcher, manifeste et s’enivre avec sa bande de potes. C’est le portrait d’une jeunesse qui commence mal et finit plus mal encore.

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Une vingtaine d’années plus tard, lors d’une manifestation de Gilets jaunes, il s’en prend par malheur à un député de la « majorité présidentielle », devant sa permanence, alors qu’elle est prise d’assaut par les Black blocks et les manifestants. Arrêté par les CRS, le narrateur est condamné à 18 mois de prison ferme. Une peine qu’il trouve profondément injustifiée, surtout que personne n’est là pour le soutenir, hormis une minorité de Gilets jaunes issus des mêmes milieux que lui. En tant que mâle blanc privilégié, aucun journaliste ou homme politique n’ose prendre sa défense pour tenter, du moins, d’expliquer son geste. Pas même les « camarades frontistes », trop attachés à leur position. Le désespoir gagne finalement ce personnage, qui s’en prend à sa propre vie à sa sortie prison, et met fin à son existence qu’il estime sans horizons. Hyper ! Hyper ! nous livre une vision pessimiste de la France contemporaine. Mais c’est aussi une mise en garde de ce qu’une partie de la jeunesse actuelle risque de devenir.

Olivier Amiel, Hyper ! Hyper ! Juste à côté du cœur (Éditions les Presses littéraires, 2023), 153p. 14€

Les petites souris

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Tango mon amour

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Les Italiens, Simone Facchini et Gioia Abballe au Championnat mondial de tango, Buenos Aires, Argentina, 31 août 2016, CEZARO DE LUCA/SIPA 00769956_000009

Chanté dans les poèmes de Borgès, objet de tentatives de remise au goût du jour, loué pour ses vertus thérapeutiques, le tango explose tous les soirs à Paris en ce moment.


C’est tango, les soirs d’été, sur les quais de Seine, place Colette, place Saint-Sulpice, place Claudel, place de la Défense. Sans être un marlou, un guapo, un compadrito ni un machiste, avouons que l’on a tous quelque chose du gaucho de la Pampa : on adore le tango ! Aussi bien les milongas sont-elles revenues en force après le confinement, et l’on danse tous les soirs d’été dans Paris et en France.

Il y a plaisir à regarder évoluer, sous les arcades de l’Odéon, ces couples fougueux et concentrés. Si la tenue de certains laisse à désirer —jeans disgracieux, baskets — la plupart des couples sont joliment rodés. Les femmes sont minces, jambes longues, bronzées à point, moulées dans des robes et chaussées de talons très aiguilles. Dans cette danse qui exclut le racolage, seule l’abrazo, l’étreinte, faite du respect de l’autre, est permise. Aussi, quel sérieux sur les visages ! On ne rigole pas en dansant le tango ! Est-ce l’écho des origines fondées sur les émotions : amour, mélancolie, peur, comme l’écrit le poète Borgès ?

Que le tango soit une affaire d’homme, ça se voit. L’homme tient ferme la taille de la femme de son bras droit. La femme, bien calée, a le bras autour du cou de l’homme. C’est l’homme qui fait pression par le haut du corps et guide le pas auquel la femme doit opposer une résistance. Le toucher se fait par la jambe et le pied. Tous deux vont ainsi, sur un rythme à deux temps, vers une destination inconnue. On comprend dès lors que le mouvement féministe MFT ait voulu changer ce guidage en proposant que la femme prenne le contrôle et propose le pas. Pas de ça, Lisette ! ont alors dit, il y a quelques années, les organisateurs du concours mondial du tango, ouvert à tous de 7 ans à 77 ans, qui imposa la mixité des couples. Depuis, on voit fleurir dans les concours la milonga gay sans pour autant faire l’unanimité car le tango repose sur l’altérité et la complémentarité des sexes.

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Récemment, le tango dut faire face pour sa survie au virus et aux interdits sanitaires frappant tant le tango d’intérieur que le tango des rues. Les pour et les contre s’opposèrent au sein même des familles. Ceux qui dansaient les tangos sauvages furent ostracisés : irresponsables, inciviques, inconscients ! Sauf qu’avec le confinement, toute une économie du tango s’effondrait. Comment sauver le tango ? Certains danseurs firent acte de résistance — et dansèrent envers et contre tous. Commentaires allèrent bon train sur les réseaux. Si le tango cliva comme c’est pas possible, c’est que cette danse révèle tout particulièrement le rapport à notre corps, au corps de l’autre, à la maladie, aux interdits. Le tango montra ainsi qu’il était bien, pour d’autres raisons que celles de son origine, cette « danse d’amour et de mort » dont parle le poète Borgès.

On connaît le long poème que le poète argentin écrivit en 1958, « El Tango», ainsi que son recueil de milongas, « Pour les six cordes », publié en 1965, sans parler des quatre conférences sur le tango éditées par Gallimard. C’est de Borgès que nous tenons de beaux vers sur cette danse, reflet d’un passé mythique fait d’exil et de nostalgie : « Tango sévère et triste / Tango de menace / Tango où chaque note tombe lourdement… / Tango tragique dont la mélodie joue sur un thème de dispute / Tango d’amour et de mort ». Ce passé n’est plus. Le Toulousain Carlos Gardel popularisa, dans les années 30, un tango kitsch et sentimental, bien loin du tango des gauchos. On se souvient aussi du tango d’India Song. Ainsi se métamorphosait, en se popularisant ou en s’esthétisant, cette danse populaire à deux temps des mauvais garçons des faubourgs argentins. De nos jours, la sophistication de la danse dans les concours enlève sa part de gravité à cette danse sinon de tragique.

Récemment la médecine a mis en valeur les vertus thérapeutiques du tango : le tango développe la souplesse, le sens de l’équilibre, la coordination, la maîtrise de ses émotions et de sa sensualité. C’est aussi une danse très intériorisée. Le pape actuel adore le tango. Alors dansons ! Cette danse se pratique à tout âge, et c’est tango tous les soirs d’été, à Paris et ailleurs. Il suffit de regarder internet pour connaître les lieux. Souhaitons plutôt que le beau temps soit au rendez-vous : ce qui n’est pas gagné ! 

Le tango: Quatre conférences

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Œuvre poétique: (1925-1965)

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Médine sur Rachel Khan : pas d’islamo-gauchisme sans antisémitisme

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Rachel Khan en 2022 © SYSPEO/SIPA

Quand Médine insulte Rachel Khan, il piétine tous nos principes humanistes et trahit la grande tradition de gauche inaugurée par Jean Jaurès. Tribune.


« L’antisémitisme, insulte au bon sens » : c’est ainsi que la grande Hannah Arendt, dont l’œuvre philosophique est largement consacrée à l’histoire du nazisme en ce qu’il a de plus abominable, intitule le premier chapitre de Sur l’antisémitisme (le premier tome des Origines du totalitarisme). C’est pourtant là encore trop peu dire, de la part de cet immense esprit du XXe siècle, car l’antisémitisme, en réalité, s’avère plus globalement, comme pour toute autre forme de racisme, une insulte – des plus graves et condamnables – à l’humanité même, en son ensemble et sans distinction d’appartenance à quelque culture, religion, nationalité, population, ethnie ou civilisation que ce soit. C’est même là, cet universalisme anthropologique sans lequel il n’est point de démocratie qui vaille, l’un des principes les plus fondamentaux, aussi sacrés qu’inaliénables, de l’humanisme en sa plus juste et noble expression, comme nous l’a notamment enseigné, de haute lutte, l’illustre Siècle des Lumières, au premier rang duquel émerge, bien évidemment, Voltaire avec son admirable Traité sur la Tolérance !

D’infâmes propos

Ainsi, ce à quoi vient de se livrer de mauvaise et basse besogne Médine – cet obscur rappeur qui, parce qu’il aligne plus ou moins correctement deux modestes vers, se prend pour l’insigne Baudelaire, le génial Rimbaud, l’élégant Saint-John Perse ou l’émouvant Aimé Césaire – en osant traiter Rachel Khan, l’une des écrivaines et essayistes les plus remarquables au sein de l’intelligentsia française, de « reskhanpée », au prix donc d’un ignoble et vil jeu de mots relatif, à partir de son nom, à ses origines juives et par la même occasion à l’innommable douleur que son peuple eut à subir durant l’Holocauste, s’avère proprement odieux plus encore que misérable, par-delà même l’infamie de tels propos !

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Un islamo-gauchisme complice, par son silence, de la haine antisémite

Mais le plus consternant, sinon franchement scandaleux à l’aune de la simple décence morale, en cette médiocre et triste histoire, sur laquelle on aurait cependant préféré laisser choir un voile charitable si elle n’avait révélé en son fonds le climat de haine aujourd’hui inhérent à une certaine gauche, c’est que les sectaires affidés de cette nébuleuse politico-idéologique qu’est la NUPES, ceux de la France Insoumise comme des Ecologistes et autres Verts, mais aussi les quelques pâles survivants parmi les anciens communistes, n’ont rien trouvé à redire, dans leurs dangereuses dérives, à cet abject propos de cet inénarrable rappeur, le fameux Médine donc, qu’ils s’évertuent même encore, toute honte bue et sans que leur conscience émette la moindre critique en cette pénible circonstance, à inviter, telle une star adulée devant laquelle on reste bouche bée en un silence quasiment complice, à leurs prochaines universités d’été et autres festivals de propagande. Il s’agit de cet islamo-gauchisme mâtiné de wokisme fascisant, à faire se retourner dans leur tombe les véritables et très dignes tenants de l’historique socialisme à la française, de Jaurès à François Mitterrand, en passant par Léon Blum et Mendès France.

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Une nouvelle trahison des clercs

Navrant, en effet, ce spectacle de bas étage auquel s’adonne ainsi aujourd’hui sans pudeur ni vergogne, et parfois même gorgée de nauséabonds relents de haine antisémite, cette gauche aux allures de nouvelle « trahison des clercs » – la défense partisane d’intérêts particuliers plutôt que la défense désintéressée de principes universels – pour paraphraser ici le titre d’un essai resté célèbre, et manifestement encore d’une tragique actualité, depuis que l’excellent Julien Benda, incontestable modèle d’honnêteté intellectuelle, le publia, en 1927 déjà, il y a presque un siècle.

Humanisme et universalisme, contre la tentation totalitaire

A cet intelligent, cultivé, nuancé et bel exemple de libre-pensée qu’est Rachel Khan donc, en cet impératif catégorique qu’est l’éternel mais nécessaire combat pour l’universalisme des valeurs humaines, notre soutien moral et indéfectible solidarité, contre toute tentation totalitaire, dans cette épreuve à l’infecte, écœurant et mortifère arrière-(dé)goût, de sinistre mémoire, de l’immonde peste brune !

Repenser le rôle de l'intellectuel

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Pour 2027, aucune garantie pour les caractères…

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Bruno Lemaire (Alain ROBERT/SIPA) ; Marine Le Pen (FRANCOIS GREUEZ/SIPA) ; Laurent Wauquiez (MOURAD ALLILI/SIPA) ; Edouard Philippe (Alain ROBERT/SIPA).

A cette époque de l’année, les politiques font semblant de se reposer en prenant leurs quartiers d’été. Mais en réalité, ils rêvent des prochaines présidentielles. L’analyse de Philippe Bilger.


Durant les vacances, les ambitions ne se reposent pas, ne s’éteignent pas. On ne peut pas dire que notre curiosité politique ne soit pas satisfaite.

Chacun à sa manière, dans les camps du macronisme, de la droite et de la droite extrême, piaffe ou au contraire simule une sage lenteur. Ne pense qu’à cela en faisant mine de songer à tout autre chose. Le grand art est de feindre de s’intéresser à ce qui se passe aujourd’hui alors qu’on voudrait accélérer le temps et constituer le plus vite possible Emmanuel Macron comme un ex-président.

Marine Le Pen, à La Trinité-sur-Mer, laisse la réalité œuvrer à sa place. Chaque jour, son pessimisme est conforté mais ses solutions récusées.

Bruno Le Maire, manifestement, a adopté à Chamonix la posture du randonneur avec son épouse et deux de ses enfants. Cela fait du bien de remplacer un désir d’élévation par une élévation physique : on prend de la hauteur (Paris Match).

Edouard Philippe publiera un livre au mois de septembre ; je l’ai déjà commandé.

A lire aussi : EELV non, l’écologie oui

Gérald Darmanin va faire comme les grands. Après avoir dîné avec Nicolas Sarkozy, il organisera à Tourcoing le 27 août un rassemblement d’envergure où au moins soixante députés seront présents. Comme il souhaite être celui qui incarnera la fibre sociale, il n’a pas invité la Première ministre. La solidarité ne va pas jusqu’à oublier la rancune (Le Figaro).

Pourra-t-il se distraire quelques minutes de ses préoccupations politiques pour songer au viol atroce commis par Oumar signalé judiciairement un nombre incalculable de fois ? D’ailleurs il ne serait pas scandaleux, de la part du président qui a parfois déploré à tort et à travers, de le devancer dans l’expression d’une émotion qu’on attend…

Xavier Bertrand et David Lisnard se montrent moins mais je ne doute pas un instant : ils ne passent pas leur temps à bronzer.

Laurent Wauquiez doit se demander comment on peut passer d’un discours conservateur intelligent à l’affirmation d’une candidature. Pour l’instant elle n’est qu’une parmi d’autres.

Il ne faut pas oublier que toutes ces personnalités, n’ayant presque jamais le temps de lire tant leur activité est prenante, profitent de leur immobilité, ensoleillée ou non, bling-bling ou austère, pour le faire. Ils nous l’annoncent : nous sommes capables, nous aussi, d’un moment de grâce, de pur loisir et d’inutilité ! Pour le citoyen, il est réjouissant de les prendre en flagrant délit d’apparente normalité… Il devine que cela ne durera pas mais peu importe. Ils ne sont pas à Brégançon et ils sont un peu comme lui…

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J’ai bien tort de me moquer de ces politiques qui lisent, quand ils sont confrontés à un univers médiatique qui dénature les enthousiasmes les plus légitimes et les admirations littéraires les plus justifiées. Le député LR Jean-Louis Thiériot a rendu hommage récemment au grand écrivain qu’était Maurice Barrès et tout ce qu’on a trouvé à dire est que LR n’avait pas réagi face à cet éloge d’un auteur antisémite (Huffington Post) ! Notre monde doucement mais sûrement devient fou : il va bientôt falloir présenter nos écrits et nos paroles à la terrible Inquisition d’aujourd’hui qui s’abandonne aux indignations rétrospectives et n’aime la littérature que démembrée et dénaturée !

Je ne m’éloigne pas de mon sujet. Il n’y a aucune honte à aspirer à la plus haute charge de la République et à y consacrer toute son énergie, subtilement ou à ciel ouvert. Mais qu’on me pardonne mon angoisse : où sont les courageux, quels seront les intrépides, lequel ou laquelle tiendra, face au réel, les promesses faites durant la campagne, qui saura sans cesse résister à l’emprise de la chose politicienne, du conformisme médiatique, à la tentation de ne pas se tenir, partial, dans la mêlée mais au-dessus ?

Qui saura nommer des ministres compétents ? Qui les souhaitera capables d’autonomie et de liberté ? Qui les soutiendra quand ils auront été exemplaires et pugnaces dans leur pratique mais les renverra s’ils sont mis en examen ? Quel président sera assez respecté pour que ses décisions soient prises au sérieux et appliquées ?

Je pourrais à nouveau en référer à de Gaulle. Il avait des vertus exceptionnelles mais ce n’était pas un homme bon ; trop de mépris l’habitait.

Aucune des personnalités que j’ai mentionnées au début de ce post n’est médiocre. Aucune ne me donne la certitude absolue d’avoir le caractère qui convient pour 2027. Le quinquennat qui suivra sera dur et dangereux pour la nation et la vie internationale, aucune ne nous garantit ce qui manque depuis 2007 : que les promesses soient tenues contre vents et marées, que le peuple ne soit pas méprisé mais écouté, que la France, quelle que soit son inévitable diversité, reste cependant unie.

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Les projets, les programmes, ont leur importance, mais ils pèseront peu face à cette interrogation capitale : aura-t-on enfin un homme, une femme qui ne sera pas dépassée par l’honneur qu’on lui aura fait en l’élisant mais à hauteur morale, intellectuelle et républicaine ?

Le Mur des cons

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Au scalpel: le nouveau film de Justine Triet

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Anatomie d'une chute, de Justine Triet, 2023 ©Le Pacte DSC1369-2 OK И Carole Bethuel ИLESFILMSPELLEAS_LESFILMSDEPIERRE.jpg

La réalisatrice, Justine Triet, a fait scandale à Cannes avec un discours dénonçant la politique culturelle du gouvernement. En l’occurrence, son nouveau film, Anatomie d’une chute, qui sortira en salle la semaine prochaine, est une vraie réussite qui mérite sa Palme d’or.


Dans son chalet savoyard serti dans la blancheur de la neige hivernale, Sandra (dans le rôle, Sandra Hüller – même prénom), écrivaine allemande polyglotte jouissant d’un certain renom, se fait interviewer en anglais, volubile, tout en picolant son ballon de rouge, par une étudiante manifestement sous le charme, et réciproquement. Mais voilà, à l’étage au-dessus, le mari français (Samuel Theis) a mis la zique latino à fond les décibels – on ne s’entend plus parler : les deux femmes se résolvent à remettre l’entretien à plus tard.

Voilà pour le prologue d’Anatomie d’une chute, le dernier film de l’ex-documentariste passée à la fiction, Justine Triet (cf.  La bataille de Solférino, Victoria, Sybil…). C’est donc son quatrième long métrage – deux heures et demi – qui passent comme une lettre à la poste. Tout aussi captivant que l’était Victoria, en 2016, certainement son film le plus barré, avec Virginie Efira, rappelez-vous, en avocate pénaliste érotomane, plaidant en faveur de son ancien mari accusé de meurtre (Melvil Poupaud), et prenant au pair un dealer repenti (Vincent Lacoste) pour la garde de ses deux petites chipies de filles…

Faut-il revenir encore sur la diatribe de la lauréate de la Palme d’or 2023 qui, lors de la cérémonie cannoise, a « estomaqué » la ministre Rima Abdul-Malak ? « La marchandisation de la culture que le gouvernement néolibéral défend est en train de casser l’exception culturelle française », s’était lâchée Justine Triet, on s’en souvient, tout en empochant son prix. Et de fustiger un « schéma de pouvoir de plus en plus décomplexé »… Bref, le mélange des genres paillettes/paillasson a déplu dans les hautes sphères du pouvoir, dans les vestiaires du Festival et dans le marigot des médias. Quoiqu’il en soit, ce fut, pour la promotion d’Anatomie d’une chute, une publicité gratuite.

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Au demeurant, la Palme s’avère tout à la fois méritée et méritoire. En phase à 100%, qui plus est, avec l’esprit du temps – plus loin, on va vous dire en quoi le film est décidément tendance. Il porte bien son titre : alors qu’un garçon de 11 ans, malvoyant, s’approche du chalet, guidé par son chien d’aveugle, un corps chute du deuxième étage, par la fenêtre ouverte : un mort.  Démarre l’enquête de police ; le dossier n’est pas clair. Accident ? Suicide ? Homicide ? De fil en aiguille, Sandra se voit « mise en examen », comme on dit aujourd’hui pour signifier une inculpation : on la soupçonne d’avoir tué Samuel, son mari. Les éléments à charge s’accumulent à mesure que les investigations progressent, pointant les incohérences dans ses dépositions et dans celles de Daniel, leur enfant ;  révélant, de proche en proche, les non-dits, les divergences au sein du couple, le passif lié à l’accident qui a provoqué jadis la cécité du mouflet, les enjeux matériels qui se greffent sur le choix de cette installation alpestre au trou du cul du monde, alors que lui a délaissé son métier d’enseignant sans parvenir pour autant à se réaliser comme écrivain, au contraire de sa femme qui jouit, elle, d’une valorisante notoriété…

Dissection clinique d’un process inexorable, Anatomie d’une chute part ainsi de l’enquête policière et du travail de l’instruction (autopsie, analyses scientifiques, audition de l’accusée, des témoins et comparses, confrontations, reconstitution, etc.), pour nous conduire jusqu’aux sessions de la cour d’assises, un an plus tard : procès dont les rebondissements occupent la seconde partie du film. Le scénario d’Anatomie d’une chute, co-écrit par la cinéaste et Arthur Hariri, son compagnon au civil, pèse au trébuchet la moindre réplique, selon un tempo métronomique qui fait l’économie de toute musique off (hors quelques notes de l’Asturias d’Isaac Albéniz et du 6e prélude de Chopin, hasardées au piano, en live, par le mouflet) et une articulation du récit, il faut bien le dire, singulièrement nette, virtuose et efficace. Mais surtout, le film est porté de bout en bout par le talent inouï de Sandra Hüller (déjà épatante en cinéaste hystérique, dans Sybil), laquelle, s’appropriant avec une authenticité stupéfiante toutes les ambigüités (libidinales, affectives, pulsionnelles) de son personnage, aurait mérité haut la main un Premier prix d’interprétation, si le règlement du festival autorisait les récompenses en doublon. A noter qu’on va revoir encore Sandra Hüller dans le film qui a obtenu le Grand Prix à Cannes cette année : The Zone of Interest, de Jonathan Glazer, huis-clos familial où elle incarne la tendre épouse de Rudolf Höss, le commandant du camp d’Auschwitz- Birkenau, dans leur maison avec jardin à proximité des chambrez à gaz (le film sortira en salles fin janvier 2024).  

Pour revenir à Anatomie d’une chute, le subtil Swann Arlaud, sous les traits d’un avocat sensible et pur, donne la réplique, tout en délicatesse, à l’étonnante Sandra Hüller. Antoine Reinartz, quant à lui, a tendance à surjouer quelque peu les reptations d’un avocat général particulièrement retors et venimeux ; Anne Rotger, impavide, le visage encadré de longs cheveux noirs d’ébène, raides et inflexibles comme la Loi, campe une Présidente du tribunal non seulement crédible mais porteuse, ponctuellement, de traits d’humour pince-sans-rire assez piquants.  Quant au jeune Milo Machado Graner dans le rôle de Daniel le petit surdoué, apprenti pianiste et aveugle, il apporte au personnage une densité d’émotion, une subtilité peu courante dans les emplois d’enfants à l’écran.

Bande-annonce d’Anatomie d’une chute (2023)

On vous disait, plus haut, que le film colle à l’époque : en effet, s’il faut en faire une lecture socio-politique, Anatomie d’une chute « coche toutes les cases », comme on dit : une héroïne issue de l’Europe cosmopolite, émancipée, bisexuelle et qui s’assume comme telle, séduisante sans être séductrice ; un homme, son mari, qui ne fait le poids ni sexuellement, ni professionnellement, ni affectivement (cf. la scène de ménage, superbe morceau de bravoure qui rappelle le cinéma de Cassavetes à son meilleur, avec l’immortelle Gena Rowlands) ; un enfant pris en otage dans les conflits parentaux mais, exit le papa trépassé, vecteur de la rédemption maternelle ; une cour d’assises présidée comme il se doit par une femme équanime  mais pugnace, face à un procureur mâle au timbre peu viril mais à la dent inquisitrice ; une brochette de jurés bigarrée, reflétant, mieux que nulle part ailleurs, notre France dite « de la diversité », vox populi propitiatoire. Bref, les ingrédients de cette « table d’opération » sont réunis pour une coupe anatomique ultra-professionnelle, très intelligemment menée, une dissection clinique de haute maîtrise stylistique, au surplus idéalement conforme aux attendus du temps :  sur tous les tableaux, reconnaissons-le, Justine Triet est gagnante. Chapeau bas.

Anatomie d’une chute. Film de Justine Triet. Avec Sandra Hüller, Swan Arlaud, Milo Machado Granner, Antoine Reinartz, Samuel Theis, Jehnny Beth, Anne Rotger, Sophie Fillières…  France, couleur, 2023. Durée : 2h30. En salle le 23 août 2023.

Gérard Leclerc: journaliste de confiance

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Gérard Leclerc, en 2022. ©Woytek Konarzewski/SIPA

Philippe Bilger rend hommage à Gérard Leclerc.


Gérard Leclerc, journaliste à Cnews, mort le 15 août alors qu’il pilotait un avion. Il était en compagnie de la fille de René Monory et d’une amie de celle-ci, pour rejoindre La Baule après être parti de Loudun. Les circonstances de cette tragédie demeurent encore inconnues et sa cause inexpliquée.

Les hommages ne cessent pas depuis l’annonce de sa disparition et ils sont parfaitement légitimes. Rien ne serait moins approprié, au sujet de cette personnalité, que de s’abandonner aux propos de tristesse convenue, à un chagrin sincère mais peu ou prou conventionnel dans un univers politique et médiatique habitué, face à de tels drames, à des hyperboles réflexes.

Car Gérard Leclerc était le contraire de l’hypocrisie. Dès que j’ai eu la certitude de sa mort, effondré, je me suis dit qu’on venait de perdre un être rare qui pour moi se caractérisait par une inflexible gentillesse.

Gentillesse, qualité évidente, immédiate pour tous ceux qui avaient la chance de le connaître médiatiquement et, encore davantage, dans la sphère privée où il révélait une drôlerie et une autodérision exceptionnelles.

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Ecoute, bienveillance, attention à autrui. Moi qui ai eu la chance souvent de débattre avec lui, sous l’égide réactive de Pascal Praud, j’ai d’abord été séduit par sa manière courtoise de dialoguer. Il n’avait pas ce verbe haut de ceux qui ne sont préoccupés que d’eux-mêmes.

Cette disposition d’esprit le conduisait, contre la tentation qui pouvait me saisir de dire du mal d’autres médias, à se retenir, non pas au nom d’un quelconque corporatisme mais par un souci de mesure et presque de dignité : il est clair que les attaques personnelles, acides, délicieusement partiales n’étaient pas son genre. Je l’appréciais pour cette différence qui me donnait parfois mauvaise conscience.

Mais sa gentillesse était inflexible, elle n’avait rien d’une quelconque mollesse. Rien ne le faisait plier quand il estimait, sur le plan des idées et des analyses, avoir raison, qu’il affirmât spontanément son opinion ou qu’il résistât à un consensus apparent. Le souci de la vérité l’animait et il ne faisait jamais céder celle-ci sous la pression de ce qui pouvait sembler un point de vue dominant. Il n’avait peur de rien, et surtout pas d’être juste et équilibré. Il avait le courage de la nuance, l’audace de la mesure, il détestait les facilités de la provocation systématique. Ses valeurs et son éthique, si elles le guidaient dans les échanges qui, avec lui, n’étaient jamais de charretiers, ne lui interdisaient pas pourtant d’attacher le plus grand prix à la liberté d’expression. Ses principes étaient ceux d’un honnête homme, pas ceux d’un éradicateur. Je me trouvais assez souvent en accord avec lui parce que, sans oser me comparer, je le rejoignais dans sa volonté d’être au plus près de l’infinie complexité de la réalité. Il n’ignorait pas que son comportement intellectuel, si rare dans un univers tout de noir et blanc, était vilipendé honteusement par certains sur les réseaux sociaux mais son seul honorable « narcissisme » était de se vouloir à toute force authentique, de « tenir » contre les industriels et exploiteurs de l’outrance.

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Qu’une personnalité comme la sienne fût lucidement fidèle à CNews était véritablement un gage de la qualité, de l’intégrité et de la liberté de cette chaîne.

C’est peu de dire que Gérard Leclerc va manquer partout où son humanité, son intelligence et sa magnifique modération sont passées.

Les vandales ont-ils brisé le plafond de verre du RN ?

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Scènes de pillages dans les rues de Bordeaux, le 30 juin 2023. © UGO Amez/Sipa/

Réseaux sociaux, baisse du niveau et complicité mélenchoniste aidant, les émeutes de 2023 sont à bien des égards plus terrifiantes que celles de 2005. Et si ces « événements » offraient à Marine Le Pen son rendez-vous avec l’Histoire ?


Qu’est-ce qui a changé dans la situation des « quartiers sensibles », comme on les appelle dans la novlangue médiatique et politique, depuis 2005 ? Rien. Et cela était su et désespérait les plus lucides observateurs, lesquels s’attendaient à ce que la bombe à retardement explose à nouveau.

C’est qu’on avait laissé allumée la mèche du ressentiment en renonçant à engager une grande politique d’immigration, capable de stopper les flux d’entrée et de gérer les « stocks » : ces milliers de jeunes Français issus de l’immigration, mais complètement désassimilés. Ces milliers de jeunes Français issus de la deuxième, de la troisième, voire de la quatrième génération de l’immigration, continuellement rejoints par d’autres, des vagues plus récentes, non encore naturalisés.

Une grande partie d’entre eux échappent à leurs parents, ou sont éduqués par des parents qui eux-mêmes contestent l’assimilation. Ils échappent aussi à l’école, car ils sont précocement déscolarisés ou, lorsqu’ils ne le sont pas, traversent l’institution scolaire comme un terrain vague qui n’exige plus rien d’eux, sous le regard bienveillant ou apeuré d’enseignants qui les encouragent à rester eux-mêmes… Ils échappent enfin à la nécessité du travail, qu’ils contournent par les allocations, l’économie parallèle (trafic de drogue, délinquance) et l’islamisme.

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Ainsi, l’assimilation, que la France ne recherche plus, a été remplacée par des identifications multiples et superposables : la bande, le pays d’origine, l’islamisme identitaire, avec, comme ciment, la haine et le ressentiment à l’égard d’une France coupable de tous les maux.

Tout cela est su et documenté dans tous les domaines. Les signaux d’alerte sont innombrables depuis 2005. Mais la politique de l’autruche s’est poursuivie : surtout ne pas remettre radicalement en cause notre politique d’immigration. Il était donc parfaitement logique que l’explosion de 2023 soit de l’ordre de celle de 2005, en pire encore.

Quelques nouveautés sont à noter cependant. La rapidité de la contagion, liée à l’usage des réseaux sociaux, qui n’existaient pas en 2005 ; l’extension des violences à tout le territoire et de l’incursion dans les centres-villes ; des pillages systématiques ; des attaques importantes de commissariats, des moyens de transport comme des bâtiments publics et des maires ; la jeunesse d’une partie des émeutiers et l’importance de la participation féminine ; des attaques en plein jour.

Emmanuel Macron, Elisabeth Borne et Gérald Darmanin participant à une cellule Interministérielle de Crise, le 30 juin 2023. © Yves Herman/Pool via AP/Sipa

Nouveauté aussi de ces badauds, les « mêmes » qu’on voyait se promener et filmer les affrontements entre forces de l’ordre et black blocs lors des grèves contre les retraites, aussi autochtones que parfaitement passifs et spectateurs. Dans certains centres-villes, comme celui de Grenoble, il était possible de voir des scènes de pillages et, deux rues plus loin, dans un quartier voisin, des étudiants attablés à des terrasses de café, en train de consommer. On voyait aussi des gens aux balcons, spectateurs protestant mollement contre les exactions.

Si « face-à-face » il y a, selon l’expression consacrée, il met aux prises la police et ces bandes communautarisées. Les citoyens sont aux abonnés absents. Ils passent du spectacle de la guerre en Ukraine à celui de la guerre en bas de chez eux. Ce sont eux qui sont dans le virtuel et non les jeunes émeutiers qui tiennent la rue et le territoire. Et les propos sur les jeux vidéo tenus par le président révèlent surtout son propre éloignement du réel.

Nouveauté aussi du côté de l’État. Là encore, 2023, c’est 2005 en pire, et l’on se prend à regretter une époque où celui-ci sauvait au moins les apparences du régalien. Ceux qui ont été témoins depuis quarante ans de la démission de l’Éducation nationale en matière d’autorité voient avec stupeur et effroi ce laxisme du « surtout pas de vagues », typique de cette institution, gagner le pouvoir régalien de l’État. Les proviseurs, les principaux, les directeurs d’école, les enseignants n’ont cessé de « copiner » avec les élèves perturbateurs, croyant se les concilier en renonçant aux sanctions. Aujourd’hui, c’est un président de la République et une Première ministre qui se comportent comme un proviseur et une proviseure adjointe abonnés au « surtout pas de vagues ». La parole du président, comme la minute de silence voulue par Mme Borne à l’Assemblée nationale, a révélé un État tétanisé face à l’ampleur prise par un événement qui aurait dû rester un tragique fait divers. Pire, elles lui ont donné le sens victimaire attendu, précipitant ainsi la réaction crainte.

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D’emblée, toute responsabilité était ôtée au « petit ange » Nahel, selon les mots d’un MBappé particulièrement inspiré depuis son poste d’observation de Miami. On alimentait ainsi le sentiment de toute-puissance victimaire qui empoisonne la jeunesse des banlieues. Deux jours plus tard, le rétropédalage qualifiant cette fois-ci les violences d’« injustifiables » n’en était que plus pathétique.

Nouveauté encore, une gauche presque entièrement « mélenchonisée », à la bêtise abyssale, qui nous ressort l’analyse gauchiste de 2005, en pire. C’est bien connu, lorsque les pauvres sont affamés, ils se jettent sur des baskets Nike et pillent des concessionnaires d’iPhone ou de motos pour pouvoir faire leurs rodéos et parader dans les villes.

À la différence de 2005 cependant, la classe politique, au pouvoir depuis quarante ans, ne s’en remettra pas. La maison France est entièrement à reconstruire, des fondations jusqu’à la toiture. Or il n’y a plus d’élites en place possédant la légitimité pour le faire, toutes ayant contribué de près ou de loin au marasme actuel. Il se pourrait que le RN apparaisse comme le seul recours et que les émeutiers aient aussi fait voler en éclats le plafond de verre censé lui interdire l’accès au pouvoir.